CINQUIÈME LETTRE
Monseigneur,
Ce n'est pas à moy à vous faire le détail de l'action qui se passa hyer, à l'honneur de M. l'amiral ' et de toute la marine*. Les ennemis avoient le vent sur nous, et s'en servirent pour nous attaquer avec des forces supérieures aux nostres. Je ne dois vous parler que de l'avant-garde que je commandois. Le général Schowel commandoit celle des ennemis. Il arriva de si bonne grâce que , le voyant à une petite demy-portée de canon , je ne doutay point qu'il ne voulust avoir affaire à moy, et je l'attendis. Je fus fort surpris de ce qu'il aima mieux me donner en partage un de ses matelots, qui estoit plus fort que luy. Nous nous attachasmes l'un à l'autre pendant une heure, et il jugea à propos de se rallier à Schowel qui , après avoir combattu M. du Casse et s'en estre ennuyé , avoit tombé sur l'Excellent et sur le Sage , dont l'artillerie étoit inférieure à celle
' Louis- Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse , duc de Damville, Penthièvre, etc., créé amiral de France, au mois de novembre i683. ■
' Yilletle donne dans cette lettre plus de détails sur le combat de Malaga que dans ses Mémoires, Les écrivant pour le comte de Toulouse, il n'aura pas voulu répéter ce qu'il avait inutilement dit dans le conseil de guerre qui suivit le combat. Il gémissait d'avoir vu M. d'O forcer le prince à prendre un parti pusillanime. Le comte de Toulouse voulait livrer un second combat ; les ennemis , privés de munitions, eussent été battus, et Gibraltar reconquis; mais le comte avait défense d'agir sans l'avis de d'O, et celui-ci, qui n'était pas un homme du métier, empêcha le prince de poursuivre sa victoire et de rendre à la France le plus signalé des services. {Mémoires de Fillette, p. i37; Mémoires de Saint-Simon , tom. IV, p. 236, éd. de 1839.)
de ses matelots. Cependant , Monseigneur, comme on m'avoit crié, de main en main , qu'il falloit que toute l'avant-garde forçast de voiles , pour gagner le reste des ennemis , et que le second de Schowel , qui m'avoit laissé , me mettoit en liberté de combattre les vaisseaux qui estoient de son avant , j'eus affaire à un vaisseau de 70 canons , et à un autre de la mesme force, qui dès le commencement du combat m'avoient agacé. Je les désemparay tous deux , et ils firent la mesme manœuvre que le premier. Je fus bientost par le travers d'un quatrième, que le chevalier de Sainte-Maure %mon matelot de l'avant, avoit déjà combattu. Je ne le garday pas long-temps ^ il me laissa la liberté de passer à un autre, qui estoit second du vice-amiral bleu, auquel j'avois envie de faire sentir l'artillerie du. Fier, n'y ayant plus après cela qu'à combattre trois vaisseaux pour gagner la teste , à la pointe de l'espée , et revirer ensuite sur l'avant-garde des ennemis. Dans ce temps-là , Monseigneur, une bombe tomba sur la dunette de mon vaisseau , mit le feu dans tout l'arrière , fît un fracas horrible , et consuma toutes les chambres des oflBciers et la mienne avec la chambre du conseil. J'y avois rassemblé tous mes meubles, et je vous le marque principalement comme un coup de la Providence , car mes matelas et mon lit amortirent un peu l'effort de la bombe , qui creva dans le moment et sortit à l'arrière du vaisseau. Nous eusmes beaucoup de peine à esteindre le feu, et il fallut sortir de la ligne malgré moy. Je fus fasché que toute mon escadre , qui jusques-là avoit fait des merveilles , se retirast du combat. MM. du Casse et de Sainte-Maure pouvoient y
' Charles de Sainte-Maure, chevalier de Malte , dit depuis marquis de Sainte-Maure, fut blessé au cotnbat de Malaga. Il devint chef d'escadre en 1712, et fut fait lieutenant général des armées navales eu 1730.
estre obligés par la quantité de mâts , et de manœuvres que le grand feu qu'ils avoient soufifert avoit mis hors de service. Mais enfin les autres crurent devoir faire le mesme mouvement , parce que les ennemis avoient reviré pour se rapprocher de l'amiral Schowel. Nous demeurasmes donc spectateurs , et les officiers du Fier ne Festoient que du triste spectacle de nostre incendie , à quoy nous apportasmes enfin quelque remède. Le feu estoit dans les doublures du vais-, seau, et nous jettasmes à la mer tout ce que MM. de Caumont', de Sommery, de la Mirande et de Luzignan avoient de meubles. Ceux de M. de la Falconnière et les miens n'eurent pas un autre sort , le feu s'estant pris à tout ce qu'il y avoit de combustible. Ce n'est pas là tout le mal que les bombes nous ont fait. Nous en avions soufiFertplusieurs qui nefaisoient que nous mouiller en tombant dans l'eau. Celle-cy, ayant fait sauter la dunette , nous envoya des éclats et des balles de nos mousquets, qui blessèrent Tierceville , major, au genou, et M. de Sommery à la hanche 5 j'estois auprès d'eux , et j'en fus quitte à trop bon marché pour vous en parler ; car du temps que j'estois dans un autre service" nous ne parlions point des contusions. J'ay perdu dans la journée cent hommes de mon équipage , tués , et autant de blessés ou de brûlés. Je suis charmé de M. de Caumont qui , outre la valeur qui luy est commune avec tous les honnestes gens , est très-capable et très-décisif pour la manœuvre. J'ay six lieutenants , la Mirande , Luzignan , Chasnier, Lasale des Gouttes, deLevis, etLesquille; ils ont tous fait leur devoir et au delà. J'ay sept enseignes : Marillac , qui a l'espaule cassée d'un coup de canon, Gibanel, Torcy, d'Escoulan , qui
' Voir à la fin de la lettre de Villette, datée du aS mai 1694. » Le marquis de Villette avait servi pendant vingt ans dans l'armée de terre, avant d'entrer dans la marine. {Mémoires, page 3.)
est blessé dans des endroits où il sera quitte pour n'estre plus propre au mariage ; Charme-l'OEuil , qui estoit malade ; Linières , et le chevalier Perrot. Dans tout ce nombre , je ne saurois choisir, ny vous demander vostre recommandation pour aucun, car jeferois tort aux autres ; mais parce que vous regardés, Monseigneur, à l'ancienneté , je vous representeray qu'elle se trouve jointe à la valeur et au mérite dans plusieurs des gardes de marine de mon bord. Boissené, qui est à son dix-septième combat, pointant avec soin une pièce de canon , comme je l'avois fort recommandé dans toutes mes batteries , se jetta sur une pièce dans le temps qu'elle alloit tirer, et fut poussé et jette bien loin par le recul. Cependant il en réchappera et c'est un miracle, aussy bien que la manière dont un petit gentilhomme , nommé Piaimbeau , que j'avois, par ordre de M. l'amiral, fait mettre dans la compagnie de Lasale des Gouttes , et qui , estant élevé en l'air par la bombe, tomba à la mer et se sauva, en se prenant à une traisne. J'ay eu neuf ou dix autres gardes tués , bruslés , ou dangereusement blessés , entre autres l'aisné des deux Saint-Hermine, qui estoient sur mon bord. Ils sont cousins germains de madame de Mailly -, je vous nommeray aussy d'Argouse , la Piaudière et d'Argeville. Ces quatre sont morts. Nossac, Talance et Villaine-Bourdin, mon parent, n'ont pas estes blessés, ce n'est pas leur faute ^ leur courage les porte partout où il y a le plus de danger, et je me suis souvent reposé sur eux pour les ordres que j'avois à envoyer. Vignier a fait les fonctions d'aide-major avec beaucoup d'exactitude, et j'avois mis Bouloc sur la galère de M. de Foncalada , qui m'avoit demandé quelqu'un qui entendist bien les signaux. Ces deux derniers gardes arrivoient à Rochefort, avec M. des Angers, quand j'en partis, et leur bonne volonté ne leur permit pas de se dispenser de
venir avec moy. M. de Lorge , fils de M. de Sommery, et Sainte-Palaye , ont le visage bruslé et les mains. Tous les autres, qui n'ont pas eu le mesme sort , n'ont pas moins fait leur devoir. Je diray à Nossac qu'il doit vous en envoyer la liste-, il leur a donné un exemple si vif, que je crois que vous ne pouvés plus le laisser sans l'honorer d'un brevet d'enseigne.
Le marquis de Chasteau-Renault a eu la cuisse couppée aussy haut qu'il est possible. Il se porte assés bien , mais je ne crois pas qu'il en reschappe*. Le fils aisné du mareschaP a esté tué. J'apprens à tous momens des morts de noms connus, mais ce n'est pas à moy à vous faire ce détail. Je souhaite , Monseigneur, que le Roy soit content de moy, et de vous avoir cette obligation.
Je suis avec un véritable respect. Monseigneur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
VlLLETTE-MuRSAY.
Sous les voiles, à bord du Fier, le 26" aousi 1704, par le travers de Velez-Malaga .
M. du Casse et M. Benêt sont blessés, mais peu considérablement.
J'oubliois, Monseigneur, à vous dire que M. de la Falconnière, commissaire de la marine, servant sur mon bord,
' Dreux Rousselet, marquis de Château-Renault, neveu du maréchal, mourut des suites de cette blessure, au mois de septembre suivant.
' Francois-Louis -Ignace Rousselet, fils aîné du maréchal, fut tué au combat de Malaga , le 24 août 1704. (Voyez le Père Anselme, tom. VII, pag. 65a.)
a esté blessé d'un éclat de bombe , et le pilote Page aussy,
dont j'ay tant eu l'honneur de vous parler.
Je ne vous ay pas parlé , Monseigneur, de la peine que j'ay eue à surmonter les inquiétudes de M. le duc de Tursy ', et à obtenir de luy qu'il fust spectateur du combat. Je me serois mieux accommodé des galères de France , et j'avois demandé , par une espèce de pressentiment, à M. l'amiral, qu'il me donnast le baron de Saint-Michel, dont la galère a deux timons ; j 'en aurois pu faire usage à la teste de l'avantgarde ennemie et contre les galiottes à bombes.
' Le duc de Tursy commandait les galères d'Espagne.
Le combat de Malaga , dernière gloire navale de Louis XIV, est trèsfidèlement narré par M. Léon Guérin , dans son Histoire maritime de France; Paris, i843, grand in-S", tom. II, pag. a54 et suivantes. Cet historien y rend au marquis de Villette la plus complète justice.