SAINT HÉLIER
nrotionB prélimiimipes et critiques.
Les manuscrits renfermant les actes de saint Hélier ne sont plus très nombreux. Les plus anciens sont ceux du Mans et de la ville de Rennes qui possède deux exemplaires, Tun en latin, Tautré en français. La Bibliothèque nationale conserve aussi une vie du même saint, assez semblable aux précédentes. C'est cette dernière que nous publions, d'après une copie de H. Léopold Delisle, avec les variantes que présente le texte des Bollandistes. Ces différents textes ne sont pas antérieurs au XI« ou XII« siècle, car la Neustrie y est désignée sous le nom de Normandie, ce qui prouve qu'ils n'ont été écrits qu'après les invasions des barbares du Nord.
Cependant le premier rédacteur a dû se servir d'une vie primitive, sans doute peu lisible où incomplète, puisque dans sa copie il a interpolé différents passages qui sont loin d'être heureux. Il cite des localités parfaitement ignorées et qu'il ne connaissait pas luimême. Sa chronologie est également fautive. C'est ce qu'ont reconnu les savants Bollandistes et, après eux, plusieurs historiens comme Trigan dans son Histoire ecclésiastiqtœ de la province de Normandie (1), et Deric dans son Histoire ecclésiastique de Bre^ tagne (2).
Voici du reste le résumé des actes qui nous ont été légués :
Saint Hélier naquit à Tongres, sous un Childebert qui vécut après la mort de l'infortunée Brunehaut. Son père s'appelait Sigobard, sa mère Lutsegard, et tous les deux étaient encore idolâtres. Ils con-' fièrent néanmoins leur fils à un saint personnage, nommé Cunebert, qui initia le jeune homme à la science divine. Saint Hélier devint bientôt célèbre par ses miracles. Son père, ayant appris sa puissance, voulut le reprendre dans sa maison, et, pour arriver à ce but, fit assassiner saint Cunebert. Saint Hélier prit aussitôt la fuite
(1) Trigan, Tom. I, pages 124 et 571.
(2) Deric, Tom. II, page 364.
et vint se retirer à Thérouane, capitale des Morins, où il lit de nouveaux miracles. En quittant cette cité épiscopale, il rendit salubre une fontaine dont l'eau était malfaisante, et cette fontaine porte encore le nom du saint. Il franchit ensuite la rivière de Ganche,
entra dans le Ponthieu, arriva en Normandie et trouva saint Marcouf dans le Val-des-Dunes, où s'élevait alors l'abbaye de Nanteuil. Il vécut pendant trois mois avec le saint fondateur qui, après l'avoir baptisé, lui permit de se retirer à Jersey avec saint Romard pour compagnon. Ils vinrent tous les deux à Genêts, s'y embarquèrent et arrivèrent sains et saufs à l'île désirée .
Saint Hélier choisit pour demeure l'antre d'un rocher que le flux de la mer entourait alors comme aujourd'hui. Saint Marcouf vint l'y visiter et sauva les habitants d'une invasion de Vandales. Après son départ, les barbares du Nord revinrent de nouveau, pillèrent l'île et trouvant saint Hélier dans sa grotte, lui tranchèrent la tête. Son compagnon, après le retrait de la mer, aperçut son corps sur le sable. Il le recueillit et le déposa dans une nacelle pour le soustraire aux profanations des barbares. Les courants entraînèrent la barque qui vint aborder à la jonction de la Meuse, du Rhin et du Wahal, près de la forteresse de Hernarde. L'évêque Willibrode transporta les précieux restes à Stavenas et lui donna une honorable sépulture. ^ Tel est le résumé de cette vie qui donne lieu à différentes réflexions.
!• La vie de saint Marcouf, plus ancienne et plus^exacte que celle ^e saint Hélier, rectifie cette dernière sur plusieurs points. Le principal est celui qui fait vivre saint Hélier après la mort de Rrunehaut, sous un Childebert. Ce ne peut-être que Childebert III, qui régna de 695 à 711. Or, saint Marcouf, mort vers 558, à peu près en même temps que Childebert I^»', visita saint Hélier dans son île, entre deux les voyages qu'il fit à Paris près de ce même prince. Donc saint Hélier a dû naître très probablement sous Childebert 1^% qui gouverna la France de 511 à 558 (1).
II. La ville de Tongres (Aduatuca, ancienne capitale des Eburons), n'a conservé aucun souvenir de saint Hélier ; mais l'ancien diocèse de Thérouane l'honore à Fruges, où il s'arrêta en allant
(i) Saint Hélier n'a vécu que 15 ans à Jersey ; il arriva jeune encore à Nanteailt et il est probable qu'il mourut avant d'avoir atteint sa cinquantième année.
en Normandie. Il rendit salubre l'eau d'une fontaine dont on ne pouvait user. La fontaine et l'église paroissiale sont encore sous le vocable de saint Hélier ou Elien, qu'un hagiographe a confondu avec Baint Elerius^ moine anglais qui ne vint probablement jamais en France, mais n'obint assurément pas la palme du martyre (1).
111. Quand saint Hélier se rendit à Jersey, il s'embarqua à Genêts avec saint Romard. Genêts est écrit dans différents manuscrits : Gènes, Genêts, Genetz, etTrigan, Deric, Lacroix, historien de Jersey, dans son Histoire sur les iks de la Manche^ Dupont, dans VHistoire du Cotentin et ses iles^ Desroches (2), Le Héricher (3) et Fulgence Girard (4) reconnaissent que Genetz est bien Genêts. M. de Gerville a supposé que le port pouvait être Portbail, parce que dans une paroisse voisine, à Gouey, il trouve la ferme ou le village de Genneton. Mais Portbail (Portus-Balli) était déjà connu et important. C'est ce que prouve le procès-verbal de Tarrivée des reliques de saint Georges dans ce port, en 747. C'est donc cette localité que l'auteur aurait désignée et non Genneton. D'un autre côté, comme Portbail était le port le plus rapproché de Nanteuil pour aller à Jersey , il n'aurait pas employé l'expression mque ad^ jwsjtt*à,qui indique une distance exceptionnelle. Les Bollandistes n'admettent point Portbail, mais Saint-Jean, près de la mer et aux environs d'Avranches : «c Portm S. Joannis nonprocul ab Abrincis . » Ils semblent ainsi complètement ignorer l'existence d'un port de marée à Genêts. Cependant Robert Cenalis, en décrivant les rivières de l'Avranchin, cite celle de Genêts, « le Lerra^ le Lerre^ » et ajoute : « Son lit fut, dans le passé, plus avantageux qu'il ne l'est aujourd'hui; sa profondeur le rendait navigable jusqu'à Genêts. Présentement, les bateaux ne peuvent y venir ; les alluvions marines ont tellement rempli son cours d^algues et de sable de mer, que les plus légers navires ne peuvent y aborder (5). y> En 1589, Nagerel, chanoine de Rouen, dans
(i) Voir : Aeta sanctorum, mens, Julii, Tom IV, page 145, commentaire.
(2) Recherchef historiques sur les paroisses de la haie du Mont Saint-Michel, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, année 1844, page 56.
(3) VAvranchin historique et monumental, Tom II, page 616»
(4) Histoire du Mont Saint-Michel, page 18.
(5) Ënumerant praeterea fluvium quemdam Lerram qui apud Genetium sese in mare exonérât, feliciori olim quam hodiè sese ostendat. Gum enim prius alvei sui profandilate navigabilis foret apud Genetium, nunc est navigio ferendo inutilis, alluvione maris id agente, ut profunditas algâ et arenà usque adeo impleta sit, ut
sa description géographique, croit encore que Genêts est un des ports de mer de la Normandie (1). Les Archives de la Manche possèdent des actes de 1303, 1310, 1314, dans lesquels on cite la ville et le port de Genêts, « portus et villa de Gênez. » Dans un parchemin de 1310, écrit en caractères gothiques et possédé par M. le comte de Guiton (2), on lit deux vers indiquant les différents vaisseaux qui fréquentaient le port de Genêts :
Genêts tient nés, dromons et barges Qui sont belles, grandes et larges.
Un autre manuscrit du même comte de Guiton et cité par une foule d'historiens, nous apprend qu'en 1435 les Anglais possédant alors Genêts, furent surpris par des Français et réveillés à grands coups de hache et de lance ; deux de leurs « nefs furent arses et les autres gagnèrent au, large (3). » Les ennemis découragés résolurent de ruiner ce port dès 1436, et créèrent le port de Gran ville, qui remplaça avantageusement celui de Genêts. Du reste, les grèves s'exhaussaient considérablement et rendaient de plus en plus la navigation difficile. Des affouillements de la mer mettent parfois au jour les bases du môle du port de Genêts, qui se trouvait à la pointe du Bec-d'Andaine. Daniel Huet croyait encore que Genêts avait été le port des Abrincatui^ et il ajoutait « que si Genêts ni aucun autre » lieu situé sur la côte de l'Avranchin ne sont pas présentement » propres à être des ports de mer, il faut se souvenir que Narbonne et une infinité d'autres lieux, qui étaient autrefois des ports fameux, se trouvent aujourd'hui fort éloignés de la mer (4). » Genêts
jam reddatur caivis quantulaecumque vecturae inutilis. {Hierarchia Neuttriœ, ms. de la Biblioth. nation., n» 5201^ page 19).
(1) Description du pays et ducfié de Normandie, par Jean Nagerei, chanoine et archidiacre de Rouen, année 1589, page 10. Cette description fait snite à l'Histoire et chronique de Normandie, publiée par Martin Le Mégissier. en 1589. .
(2) Ce parchemin est un acte original venu du Mont Saint-Michel, écrit en caractères gothiques et portant la date de 1310.
(3) Le Héricher Tom. II, p. 627. — L'Avranchin pendant la GueïTe de Cent ans, par M. Le Breton^ proviseur du lycée de Laval. {Mémoires des Antiquaires de Normandie, année lS78, page 146).
(4) Daniel Huet, Origines de Caen, page 312. — Genêts possède encore une douzaine de rues pavées, naguère, de grandes pierres juxtaposées comme à Jablains et dans la voie sacrée à Rome. Voir M. de Caumont^ Bulletin Monumentai T. m, p. 334.
a donc dû être, au Vi« siècle, un port fréquenté où saint Hélier et saint Romard ont parfaitement pu s'embarquer.
IV. Mais on se demande pourquoi saint Hélier et son compagnon venaient jusqu'à Genêts, quand il leur était si facile de trouver un port beaucoup plus rapproché. Le motif qui les attira dans cette localité fut, croyons-nous, le désir qu'ils avaient de visiter les ermites du Mont-Tombe, désigné alors dans l'idiome celtique sous le nom de Mandane (1). Là, en effet, avaient été établis des anachorètes par les patriarches de l'ordre monacal dans le diocèse d'Avranches, saint Pair et saint Scubilion. Les religieux de Mandane, perdus dans ce désert, sur le sommet d'un mont baigné au nord par les flots de l'Océan, entouré au midi par une épaisse forêt, vivaient éloignés du monde, couchaient sur la pierre nue dans des grottes ou de misérables cabanes et étaient pauvrement nourris par la libéralité d'un prêtre voisin. Cette existence dut plaire beaucoup à saint Hélier, car
*c'est précisément celle qu'il choisit à Jersey. Comme à Mandane, il prit pour demeure l'antre d'un rocher battu par la mer. Un compagnon lui apportait une chétive nourriture dont il n'usait qu'à regret. On comprend queia visite de ces anachorètes, vivant sur une île de rOcéan, ait eu un attrait suffisant pour occasionner à saint Hélier un détour assez considérable.
V. Les actes de saint Hélier et de saint Marcouf nous apprennent que lors de l'arrivée de ces saints personnages dans l'île de Jersey, iJ n'y avait que Wnte personnes de l'un et de l'autre sexe. Cette assertion semble contredire les faits racontés par la légende de saint Magloire (2), qui nous représente les îles de la Manche gouvernées par le comte Loyscou, qui fit de grandes largesses au pontife breton.
L'île de Bisargia (Guernesey), avait aussi un homme puissant et riche appelé Ni von. Sargia (Serk), comptait beaucoup de pêcheurs; enfin l'île d'Angia (que nous croyons Jersey), renfermait une population fort nombreuse, comme le prouve le combat qui eut lieu au temps de saint Magloire, entre les indigènes et les pirates venant
(1) Voir la Vie de saint Pair et les notions préliminaires. Voir aussi la Vie de saint Aubert et comment Mandane prit le nom de Mont -Tombe.
(2) Vie de saint Magloire, apud Bolland. Tom. X, vol. d'octobre, pag. 782 et seq. au â3 octobre.
ravager Tîle. D'après ces textes, M. Lacroix, historien de Jersey (4), pense que ces trente personnes dont parlent les actes de saint Hélier doivent s'entendre des habitants du voisinage où débarquèrent saint Hélier et saint Marcouf. Les pêcheurs, dit-il, habitaient seuls les côtes, comme le prouve la plus ancienne chapelle de Jersey qui porte encore leur nom : « N.-D. -des- Pêcheurs. » La crainte occasionnée par les invasions des pirates et écumeurs de mer contribuait puissamment à éloigner du rivage de la mer les populations paisibles et agrestes qui occupaient le centre de l'île.
VI. Quoiqu'il en soit, le lieu qu'habita saint Hélier et dans lequel il fut mis à mort existe encore en parfaite conservation. Cet ermitage, situé à un kilomètre et demi de la ville de Jersey, est un rocher, au midi et à quelques pas du château-fort d'Elisabeth, appelé aussi château de l'Het. L'Océan bat ses pieds au sud, mais ne l'entoure qu'à la mer montante. On ne peut donc s'y rendre qu'après le reflux. Voici du reste la description faite p?r M. Delacroix (2). « Ce rocher, fort élevé au-dessus du niveau de la mer, n'est accessible que du côté de la ville. L'accès en est difficile et dangereux par la quantité de roches aiguës que la mer laisse à sec et qu'il faut franchir. Avant d'y arriver, on traverse un espace considérable de sable humide et de flaques d'eau. Parvenu auprès de la roche principale, un escalier en pierre, fort étroit, en forme de zig-zag et de 40 marches, conduit dans une petite chapelle voûtée, enfoncée en partie dans le roc, le reste est construit en pierre. A l'intérieur de cette grotte, dans l'un de ses flancs, existe une cavité polie, creusée longitudinalement dans la pierre, et qui servait de lit au saint anachorète. Une petite ouverture en forme de fenêtre, pratiquée dans le mur du midi et du côté de la mer, sert à éclairer ce réduit. A l'autre extrémité et vis-à-vis de la porte d'entrée est un passage qui conduit sur la cime du rocher, au niveau du toit de l'édifice ; c'est une sorte de terrasse recouverte d'une couche d'argile, sur laquelle végètent quelques herbes desséchées par l'aridité du lieu et les tempêtes de l'Océan. De là on jouit d'un point de vue admirable sur la baie de Saint-Aubin, le château
(1) M. Lacroix est encore auteur d'une Histoire de Jersey dans les temps modernes»
(2) Gros manuscrit) petiès nos, de M. Delacroix, intitulé : Histoire des Iles de la Manche.
Elisabeth, la ville de Saint-Hélier et son port si animé, d'où les navires cinglent à toute voile sur la mer azurée ; enfin, quand le temps est serein, on aperçoit les îles de Chausey, les Minquiers et les côtes de France. Telle est aujourd'hui la grotte de saint Hélier, que Ton visite toujours avec respect et intérêt. »
Vli. L'arrivée par mer du corps de saint Hélier à la jonction de la Meuse, du Rhin et du Wahal, près de la ville de Hereuarde, où l'évêque Willibrod vint lui donner une sépulture à Stovenas, est un passage difficile à expliquer.
Stovenas est un lieu complètement inconnu. Willibrod fut l'évêque des Frisons, au VIII*^ siècle, et Hereuarte ou Hereuwerte est une petite île aux embouchures de la Meuse et du Rhin. Mais les copistes donnent des variantes à tous ces noms, qui jettent de plus en plus la confusion. Le manuscrit du Mans appelle Hereuarde Hermiarde, et Will" brodus devient Gillebrium, Stonevas est écrit Struenarlens. Dans Albert Legrand, Hereuarde apparaît sous l'appelation d'Hexvuarde et Stovenas sous celle de Stonenarle (1). Il est facile de voir que tous ces noms ont été corrompus. Toutefois, si on admet l'époque où'vécut Willibrod, il faut croire que la translation du corps de saint Hélier se fit près de deux siècles après sa mort. D'un autre côté, on ne trouve, en Hollande, aucun souvenir de saint Hélier et les Bollandistes pensent, avec raison, que son corps a dû être transporté moins loin. Ils admettent assez volontiers les rivages de la Bretagne ou de la Normandie, où se trouvaient les reliques du saiut et un culte qu'on lui rend depuis un temps immémorial. Rennes possède une ancienne église dédiée à saint Hélier, une rue considérable porte son nom. Cette ville conserve encore deux vies du même Bienheureux. Dans l'une de ces vies se trouve une prose où l'on chantait :
Igitur merito laetaris Devota Britannia Quod thesauro fruaris Quera dédit Allemannia.
Deric donne à Rennes, au VIII« siècle, un évêque du nom de Willebri, que d'autres appellent Gernobri, et fait remarquer que ces
noms se rapprochent assez de Willibrod ou de Gillebri, d'où il
(1) Voiries Bollandistes : Aç^ Sanctoruniy Tom. IV du mois de juillet, p. 145»
conclut que les reliques de saint Hélier auraient été transportées, par la Rance ou même par le Couesnon, dans le diocèse de Rennes (i). Le corps saint resta plusieurs années dans cette capitale bretonne ; la crainte des Normands, au commencement du X« siècle, Taurait ensuite fait transporter dans l'évéché de Rouen et enfin dans l'abbaye de Reaubec-la-Ville (Bellus-Becm), près de Neufchàtel, canton de Forges-les-Eaux, où le saint martyr est toujours vénéré comme à Rennes. Mais comment se sont faites ces diverses translations ? On ne saurait le dire, parce que les titres ont été perdus.
Martyrologes citant saint Hélier.
1® Le Martyrologe d'André du Saussey.
2® Gastellanus, dans son Martyrologe universel.
d^ Les Bréviaires de Coutances et de Rennes.
Eglises en l'honneur de saint Hélier.
i^ L'église de Fruges, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer.
2<> A Jersey, une église, jadis une abbaye, et la capitale de File portant le nom de Saint-Hélier.
S^ A Rennes, une église et une rue.
i^ L'église de Baubec, au diocèse de Rouen.
5® Saint-Hélier, dans la Côte-d'Or, canton de Vitaux, arrondissement de Sémur.
6® Plusieurs chapelles ou autels dans les diocèses de Coutances et de Rennes.
(1) Deric, Histoire eccléiiastique de Bretagne, Tom. II, p. 364, et les notes du bas de cette page. — Willebri ou Gcrnobri assista à l'assemblée de Kiersi, en 849. — Willibrod^ apôtre de Frisons, vécut de 058 à 736.
Paesioii de Miint Hélier, iimrtyriflé le t# des
Calendes d'iu»ùt.
Après la mort de la méchante reine Brunehaut, lorsque le vénérable prince Childebert (1) gouvernait avec le plus grand zèle toute la monarchie des Francs, dans la ville de Tongres, à l'extrémité orientale de là Gaule, vivait au milieu des populations encore idolâtres un noble homme nommé Sigobard. Sa fortune et sa naissance le rendirent le plus influent dans le nord, et il grandit en tout, dans les mœurs payennes. Bien qu'il fut bien supérieur à ses compatriotes, ses compagnons et ses subordonnés ne le virent point s'en enorgueillir, comme le veut souvent l'usage et le penchant naturel. Toujours humble, agréable à tous, comme s'il se fut volontairement mis à leur niveau, rien en lui ne laissait percer le barbare. Lorsqu'il eut atteint l'âge nubile, il prit pour épouse Lutsegard, issue de la race batave par son père et de la nation suève par sa mère. Elle était, comme on devait s'y attendre, la plus remarquable des femmes par son élégance et l'honorabilité de sa famille. Sigobard l'épousa selon la coutume de son pays, mais il ne chercha point à lui plaire par les attraits séducteurs d'une nature périssable. Il agit au contraire avec tant de probité Jque plusieurs personnes purent prédire, comme le prouvèrent du reste les faits, que d'un tel mariage sortirait un rejeton qui serait agréable au Créateur. Bien que ces époux brillassent par leur jeunesse et leur fortune, leur vie était loin d'être gaie, parce qu'ils n'avaient point d'enfants ; mariés depuis sept ans, ils avaient perdu l'espérance d'avoir une postérité.
A cette époque vivait dans la ville de Tongres un saint homme nommé Cunebert; il était aimé et vénéré des deux peuples : des gentils qui n'avaient aucune raison de le détester, parce que, en
(1) Cette vie commence par un double anachronisme. Elle fait vivre saint Hélier sous un des roisi du nom de Childebert qui régna après Finfortunée Brunehaut. Or le prince de ce nom qui apparaît après Brunehaut est Childebert III, qui vécut comme roi de 695 à 711. Mais saint Hélier n'a pu naître sous ce monarque, puisque nous le voyons venir à Nanteuil entre les deux visites que saint Marcouf fit à Childebert I", c'est-à-dire de 511 à 558. C'est donc sous ce roi qu'il a pu naître, puisque sous Childebert II qui apparaît de 575 à 596, Brunehaut vivait encore et ne fut massacrée par son neveu, Clotaire II (584-628), fils de Chilpéric et de Frédégonde^ qu'après la mort de son petit-fils Thierry II (596-612), c'est/-à-dirc en 613. (Voir la Vie de saint Marcouf et l'arrivée de saint Hélier à Nanteuil),
parlant de leur culte, il le faisait toujours avec beaucoup de tact et de raison ; des chrétiens parce qu'il leur rendait des services corporels et spirituels. Ce saint visitait souvent la maison de Sigobard, dans l'espérance de le retirer de l'idolâtrie ; mais les habitudes étaient tellement invétérées qu'il ne put jamais le faire changer de conduite. Cependant Sigobard suppliait Cunebert de vouloir bien prier le Dieu qu'il servait, afin qu'il lui accordât une postérité ; il promit même, s'il était exaucé, de donner son premier né à Dieu et à son serviteur. Après cet engagement, Cunebert se retira tout joyeux et se mit aussitôt à prier humblement le Seigneur. Il lui rappela cette bonté avec laquelle, pendant le sommeil d'Adam, il avait tiré Eve d'une de ses côtes pour peupler la terre, et le pria d'avoir aussi des égards pour les deux époux, en leur donnant la fécon- 'dite qu'il avait accordée à Anne et à Heicana (1). Le Seigneur exauça la prière de saint Cunebert ; Lutsegard conçut et mît au monde un fils. Cunebert qui, avant de mourir, avait désiré voir le lieu où le Sauveur était mort pour le salut du monde, était alors à Jérusalem, et il y resta trois mois. A son retour, il apprit que Lutsegard avait obtenu le fils qu'elle avait promis de donner à Dieu. Il alla donc trouver Sigobard'pour réclamer l'enfant, selon la promesse qui avait été faite. Mais le père répondit à Cunebert qu'il aimait mieux élever son fils au milieu des seigneurs de son palais que de le confier à des mendiants qui adoraient un Dieu qu'il ne connaissait pas et pour lequel il se déshonorerait sans profit. Ayant entendu ces paroles, le saint se retira et ne visita plus cette maison. L'enfant grandit et parut le plus beau et le plus fort de son âge. Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, ses membres se contractèrent, il devint blême, paralytique et hydropique. En le voyant ainsi, ses parents furent profondément affectés et beaucoup plus qu'on ne saurait le dire. L'enfant languissait toujours et tous ceux qui venaient à la maison, qui le voyaient et l'entendaient, s'en retournaient en pleurant. Le malade s'écriait : « père, pourquoi m'as-tu séparé de ce Dieu qui, par sa
(i) Ëlcana ou Heicana de Kamatha (tribu- d'Ëphraïm), était l'époux de deux femmes, Anna et Pheneuna. Anna n'avait point d'enfant, Phenenna en possédait plusieurs et se moquait de la stérilité d'Anna. Celle-ci, cependant, demandait au Seigneur de la rendre mère, lui promettant de lui offrir son premier né. Sa prière fut exaucée, et elle mit au monde un fils qui fut appelé Samuel. Consacré au Seigneur, Samuel vécut sous la direction du grand prêtre Hélie, et plus tard le rem~ plaça et fut le dernier juge d'Israël.
grâce, m'a formé dans le seia de ma mère. Si tu veux que je guérisse, rends moi à cet homme par les prières duquel je suis venu au monde, car je suis en danger de périr. » En entendant les plaintes et les clameurs du malade, le père était très affligé et craignait que l'infirmité ne durât fort longtemps. Très perplexe, il se décida néanmoins à prier saint Cunebert de venir chercher le fils qu'il avait promis de lui donner. Le saint répondit : que si Cunebert désirait remplir sa promesse et la maintenir fidèlement, il n'avait qu'à lui envoyer l'enfant au sujet duquel il s'était retiré confus et sans rien obtenir. Dans la crainte que son fils ne mourut dans sa maison, Sigobart se décida à l'envoyer au saint. Lorsqu'il fut arrivé, porté sur un grabat, l'enfant s'écria : « Père, ayez pitié de moi ! Si je suis venu au monde par vos prières, pourquoi ne me rendriezvous pas la vie ? » Le saint le voyant pleurer et très languissant, tomba à genoux et fit cette prière : « Dieu tout puissant et éternel, qui êtes le salut de ceux qui croient en vous et qui avez ouvert les yeux de l'aveugle-né, rétablissez aussi, je vous prie, cet enfant malade en lui redonnant, par votre bonté, sa santé première. > Après cette prière, le paralytique était guéri et, se relevant tout joyeux, il demanda au saint de le faire catécumène. Cette grâce lui fut aussitôt accordée ; il reçut le nom d'Hélier, et, conduit dans l'église, il fut réconcilié avec .Dieu. Saint Cunebert le nourrit alors comme son fils, lui enseigna l'alphabet et lui apprit ensuite à lire le psautier.
Près de l'habitation se trouvait l'église de la Bienheureuse Vierge Marie, dans laquelle saint Cunebert et le Bienheureux Hélier se réunissaient pour servir Dieu jour et nuit et y réciter le saint office. Chacun d'eux avait sa petite demeure, et le fils et le père, après s'être rassemblés pour chanter les louanges du Seigneur, se rendaient ensuite à leur cellule particulière, afin de donnera leur corps quelque peu de repos.
Leur nourriture ne comprenait que du pain d'orge, des herbes crues assaisonnées d'un peu de sel ; ils ne faisaient qu'un repas par jour, si ce n'est dans les jours de fêtes.
Le Bienheureux Hélier possédait près de sa cellule un jardin où il cultivait différents légumes pour sa nourriture, mais une quantité de lièvres venaient ravager ses herbiers. On raconte que le saint les trouvant un jour mangeant ses légumes, leur dit : « Ne mangez pas tout, afin qu'il en reste pour nous et pour vous, et avec une
baguette qu'il tenait à la main, il indiqua la part qu'il leur laissait. Dans la suite, les bestioles n'osèrent franchir la limite qui leur avait été indiquée. Un autre jour, un soldat poursuivit une de ces bestioles jusqu'au jardin ; ne sachant que faire, elle accourt et entre. Le Bienheureux Hélier, voyant le chasseur se précipiter sur la pauvre bête, lui cria : « Pourquoi voulez-vous tuer ce petit animal que vous ne nourrissez point. » Celui-ci répondit qu'il ne venait pas pour cela. Mais comme ce jeune homme essayait de franchir la clôture que saint Hélier avait élevée de ses mains, non à l'aide de ferrements, mais avec des branches flexibles et entrelacées, l'œil droit du coupable fut atteint par la verge du Bienheureux et perdit aussitôt la lumière. Se voyant borgne, le jeune soldat court aussitôt vers le saint, et tombant à ses pieds, il le supplie de lui faire miséricorde et de lui rendre l'œil qu'il a perdu par son arrogance. Le saint fit alors un signe de croix sur l'œil malade, qui devint bien meilleur qu'auparavant. Le soidat ayant ainsi recouvert entièrement la vue se retira tout joyeux.
Peu de temps après, une femme qui, depuis longtemps, souffrait d'un flux de sang, qu'aucun médecin n'avait pu guérir, vint trouver le saint sans oser lui parler de sa maladie; elle lui demanda de vouloir bien lui donner à manger quelques-unes de ses herbes bénies par lui. Le saint prit des herbes, les bénit et les lui offrit. Après les avoir mangées, la femme fut guérie ; elle vint déclarer le mal dont elle avait souffert et s'en retourna joyeuse. Ces miracles firent bientôt connaître le saint dans le pays. Un homme ayant reposé la bouche ouverte près d'un arbrisseau, une couleuvre s'était glissée par sa gorge dans son sein. Réveillé par ce serpent qu'il sentit intérieurement, il resta plus mort que vif. Mais se rappelant qu'une femme avait été guérie par saint Hélier, il courut vers lui et le supplia de faire un signe de croix sur sa bouche, parce qu'un démon vivant était entré dans son corps. Le Bienheureux flt ce qu'il demandait et força ainsi le serpent à sortir, sans faire aucun mal, par où il était entré. Ce fait et plusieurs autres propagèrent de plus en plus la renommée du Bienheureux. Sigobard, son père, se réjouit de ce qu'on disait de son fils et il crut pouvoir le reprendre en faisant mourir Cunebert, qu'il appelait un magicien. Il engagea donc ses serviteurs à le tuer au plus vite. La nuit suivante, un ange du Seigneur apparut à Cunebert pour lui annoncer que la nuit prochaine
sa vie finirait par le glaive, qu'il quitterait la prison de la terre pour venir dans la société des esprits célestes. 11 lui commandait aussi d'annoncer à son fils spirituel que sa fin était proche, qu'il allait mourir et qu'il devait s'éloigner dé sa famille pour aller en chercher une autre. Le matin, le saint et Hélier se rendirent à l'église et après avoir célébré, selon l'usage, l'office divin, le père dit à son fils ce que l'ange lui avait appris. Celui-ci, comprenant que son maître allait mourir, lui répondit : «: Pourquoi donc ne me baptisez-vous pas ? Le père répondit que ce qu'il demandait lui serait accordé par quelqu'un qui le baptiserait dans un autre pays et qu'un jour aussi il irait vers le Christ par la voie du martyre.
Les deux serviteurs de Dieu passèrent la journée à chanter les louanges du Seigneur. Le soir, ils se retirèrent chacun dans leur cellule. Comme saint Cunebert y chantait le centième psaume et était arrivé à ces mots : « Quand viendrez-vous vers moi ? » soudain les envoyés de Sigobard arrivèrent et lui coupèrent la tête. Le Bienheureux Hélier, entendant du bruit, courut vers la demeure du saint. Il le trouva mort, tenant encore son doigt sur ce verset : « Quand viendrez-vous vers moi ? » Après l'avoir serré dans ses bras en versant des larmes, il le porta à l'église en disant : « Le > Seigneur est admirable dans ses saints ; c'est lui qui doniiie le » courage et la force à son peuple ; que le Seigneur soit béni. » Il le recommanda ensuite à Dieu du mieux qu'il put, et l'ensevelit pieusement. Après cette cérémonie, très affligé et d'une tristesse qu'on ne peut exprimer, Hélier quitta son pays pendant la nuit, afin de n'être pas reconnu, et prit une route impraticable à travers les forêts. Après six jours de marche, il arriva, bien fatigué et souffrant de la faim, à la cité des Morains (Thérouane) (1). En aperce-
(1) L'ancienne capitale des Morins, peuple cité par César, était la cité de Thérouane {Taruenna Morinorum), Son premier évéque connu fut saint Antimonde, en- Toyé par saint Rémi, en 531. U eut pour successeurs saint Atalbert et saint Orner, Cet évéché s'étendait de la riyière de Canche à l'Yser et comprenant le Boulonnais, le nord de l'Artois et une partie de la Flandre. Les évéchcs de BouIogne-sur-Mer, de Saint-Omer et d'Ypres ont été formés de son territoire. Aujourd'hui ces évéchés sont remplacés par ceux d'Arras, de Cambrai et de Bruges. I Thérouane, bâtie sur la rivière de Lys qui se jette dans TEscaut à Gand, était
éminemment française en 1553. L'empereur Charles-Quint, vaincu à Metz par François de Guise envoyé par Henri H, vint réparer son échec en envahissant l'Artois. Avec 60,000 hommes il assiéga Thérouane avant qu'on ait put porter secours à cette ville. Les habitants résistèrent pendant deux mois avec une vigueur peu com-
vant cette ville, le saint prononça ces mots : « Conduisez-nioî, » Seigneur, dans votre voie et que je marche dans la vérité. Que > mon cœur se réjouisse, ô mon Dieu, et qu'il craigne votre saint >» nom. Arrachez-moi aussi, vous qui êtes ma force, des mains des jf pécheurs et de celles de mon père qui vit en dehors de votre » loi. »
Après avoir ainsi parlé il entra dans la ville. Il aperçut, sur le bord de la voie, une pauvre maisonnette où habitait une pieuse veuve. Il l'aborda et lui demanda si, par amour pour Dieu, elle voulait lui offrir l'hospitalité et lui permettre de prendre un peu de repos. La veuve répondit qu'elle y consentait volontiers. Pendant deux semaines il se reconforta dans cette demeure et, comme le disait son hôtesse, il eut l'avantage d'être regardé comme étant de la ville. La pieuse veuve le conduisit ensuite à une église dédiée à la Vierge Marie, au-delà des murs de la ville et assez peu visitée : c'est là que le Bienheureux servit Dieu en domptant sa chair par de rudes austérités. Dans la partie la plus ombragée du vestibule de l'église, il priait Dieu jour et nuit dans la position suivante : ses seins et ses épaules s'appuyaient sur des fers aigus fixés dans la muraille ; devant sa poitrine était une couverture descendant jusqu'à terre et sous laquelle se trouvaient quatre pointes fines comme des alênes de cordonnier, de manière qu'il ne pouvait chercher de repos en s'appuyant en arrière ou en avant. Sous ses pieds étaient des fosses profondes, remplies chaque jour d'eau fi'oide et dans lesquelles il s'enfonçait jusqu'aux genoux. De petites pierres pointues et très dures tapissaient le fond ; elles pénétraient ses pieds, brisaient la peau, et des blessures sortaient forcément des gouttes d'un sang très noir. Il se formait ensuite des plaies qui se fendillaient et tombaient en lambeaux et en pourriture.
C'est ainsi que ce saint vécut pendant cinq années en servant Dieu et en s'efforçant de faire revivre dans sa chair les mortifications du Christ. Quand il se rendait de l'église à la maison de la veuve pour
mune ; mais après avoir éprouvé des pertes considérables, l'ennemi put s'en emparer^ le 20 juin 1553. Les Espagnols se vengèrent de l'héroïque défense des habitants en les massacrant tous, sans distinction d'âge ou de sexe ; on détruisit la ville de fond en comble, sans épargner même sa noble cathédrale, et sur l'emplacement de la cité on sema du sel en signe d'extermination irrévocable. Thérouane n'est plus qu'une simple commune de 900 habitants, arrondissement de Saint-Omer, canton d'Aire-sur-la-Lys.
s'y reposer un peu, il ne prenait pour nourriture que du pain tf orge, de l'eau et des herbes crues. Depuis la mort de son maître il n'usait point de chaussure; son vêtement supérieur était un morceau de cuir de porc et une planche lui servait de lit pour donner quelque soulagement à son corps. Quant au saint Evangile, il se révélait en lui par la foi et les œuvres. C'est ainsi qu'il procurait aux malades la santé de l'âme et du corps. Mais un rayon de sa sainteté se manifesta bientôt aux yeux de tous et craignant alors que l'éclat de ses actes ne lui fût nuisible, il prit la résolution de prendre la fuite. Mais le Seigneur ne lui permit de partir qu'après l'avoir glorifié aux yeux des habitants de la ville. C'était le moyen de les porter à servir Dieu plus volontiers, à accueillir avec faveur ses envoyés et à donner au saint plus de sécurité et plus de hardiesse pour continuer sa route.
Dans la cité vivait un certain noble nommé Rotaldus. Sa femme, d'une admirable candeur, lui avait donné un fils qu'elle entourait de tant d'affection qu'elle ne voulut jamais souffrir qu'il fut allaité par d'autres que par elle. Elle le nourrissait ainsi depuis un an, lorsqu'une nuit, après l'avoir sevré, elle fut prise d'un tel sommeil qu'elle oppressa son enfant. Revenue de son assoupissement, elle fui saisie de crainte et appelant son mari elle demanda la lumière. Exaucée aussitôt, elle examina son flls et se mit à pleurer en reconnaissant qu'il était mort. Quoi de plus affreux ! Le jour venu, la nouvelle de ce malheur se répandit dans la ville et plusieurs accoururent à la maison du jeune défunt. Après avoir versé bien des larmes, on déposa l'enfant dans un cercueil et on le porta à l'église. Les principaux de la cité allèrent alors trouver l'Evêque (1) et le prièrent de vouloir bien se rendre vers le Bienheureux pour le supplier de venir à l'église, où reposait l'enfant. Le pontife, suivi de quelques délégués, vint aussitôt et adressa sa prière à saint Hélier. L'homme de Dieu comprenant l'honneur qui lui est fait, refuse de se rendre, mais vaincu par la douleur et les larmes des envoyés, il se dirige vers le corps en gémissant et en versait des larmes. Tombant ensuite à genoux près du mort, il fit cette prière : — ' ' < ■ — — ^»
(1) Cet évéque, d'après Thagiographie, devait être saint Autimonde, premier pontife de Théronane, envoyé par saint Rémi, vers 521. Quelqus-uns pensent que ce (saint Antimundus) ne fut qu'un missionnaire fondateur de Féglise de Thérouane. L'auteur de la Vie de saint Rémi lui donne le nom de saint.
« Dieu, dans la main duquel réside toute puissance, vous qui avez ressuscité une jeune fille dans sa maison et le fils d'une veuve à la porte de Naïm, je vous en supplie, s'il vous est agréable que je devienne chrétien, de vouloir bien, par votre pieuse bonté, rappeler cet enfant à la vie. » Quand le saint se releva, l'enfant était ressuscité et selon son habitude appelait sa mère pour lui donner le sein. Lorsque le peuple eut connu ce miracle, il bénit le Seigneur et dans son admiration exalta le Bienheureux Hélier. Mais le saint, désirant éviter la faveur et les honneurs du peuple, se retira au plus vite dans sa solitude.
Au milieu de la nuit suivante, alors qu'il était à demi-éveillé et comme en extase, un ange du Seigneur vint l'avertir de sortir de la ville et de se rendre en Normandie, vers un lieu appelé Nanteuil, où habitait le bienheureux Marcouf. L'ange ajoutait : « Par lui vous serez baptisé et vous saurez quel genre de vie vous devrez suivre. Le bienheureux Hélier se réveillant, fit ses adieux à son hôtesse et s'en alla en pleurant. Le lendemain, arrivé sur les bords du fleuve appelé Canche (1), le démon vint à lui et après lui avoir demandé où il allait, il ajouta : « très cher jeune homme, pourquoi, » quand tu peux jouir des richesses de la terre, mènes-tu une vie ^ errante et inutile ? » Le bienheureux lui répondit : « Va donc » remplir l'office qui t'a été imposé depuis le jour où, tombé du » ciel, tu as perdu le nom de Lucifer. » Ayant entendu ces paroles, le démon se retira confus. Près de l'endroit où le saint avait été arrêté existait une fontaine qu'on ne visitait plus, parce que, si on en buvait ou si on en usait pour d'autres usages, on était pris de fièvre et de maladie dont on ne pouvait se guérir. Saint Hélier ayant entendu parler de cette source, se fit apporter du sel et l'ayant béni il prononça ces mots : « Dieu, vous qui, après avoir fait » disparaître l'amertume de l'eau en y jetant du sel béni, par la » main du prophète Elisée, l'avez ensuite rendue bonne et utile » pour l'homme, daignez aussi bénir ce sel, afin qu'il enlève à cette » fontaine son amertume et ses propriétés malfaisantes. » Après ces paroles, il jette en forme de croix le sel dans l'eau ; puis, demandant un vase, il en but et plusieurs après lui. Les habitants du pays en firent ensuite usage sans ressentir la fièvre. Cette fon-
(1) La Ganchc passe à Hesdin, traversée par une voie romaine que le saint dut suivre pour se rendre en Normandie.
taine est encore appelée du nom de saint Hélier. Le saint, après avoir purifié cette eau, traverse le Ponthieu (1) et arrive en Normandie où il cherche saint Marcouf. Il le trouve près du Val-de-la-Dune (2), sur un de ces monts où existait une église en l'honneur de la Vierge Marie. C'est dans cette chapelle que saint Marcouf, le jour de NoëL, baptisa le bienheureux Hélier.
Saint Marcouf et saint Hélier passèrent ensemble trois mois, servant Dieu dans la ^litude de Nanteuil. A l'entrée du quatrième mois, saint Marcouf donna à saint Hélier la permission de vivre en anachorète, et pour mener ce genre de vie, il lui indiqua un lieu convenable nommé Jersey. Il lui accorda même, pour arriver au lieu désigné, un nommé Romardus, qui fut à la fois son compagnon et son ami. Romard et saint Hélier poursuivirent leur route jusqu'à un certain lieu qui est appelé Genêts (3), d'où, avec une petite barque, ils abordèrent, sous la garde de Dieu, à l'île nommée Jersey. Ce lieu ne comptait pas alors plus d'une trentaine d'habitants de l'un et de l'autre sexe. On y voyait plusieurs rochers, dans l'un desquels le bienheureux Hélier rencontra un paralytique aux jambes torses, nommé Anscretil, qu'il guérit par une prière et une bénédiction. On montre encore dans ces rochers des souvenirs de ce miracle. Il existait aussi un autre roche entourée de la mer de tous côtés, et dans laquelle le bienheureux choisit sa couche. Ce n'était pas un lit de parade, orné de broderies, mais une cavité dans la pierre ; c'est là qu'il vécut, en donnant chaque jour à son corps quelques instants de repos.
La troisième année de l'arrivée de saint Hélier dans l'île, saint Marcouf vint le visiter. Il le trouva tellement fatigué et amaigri par ses veilles et ses jeûnes qu'il pût à peine le reconnaître. En se revoyant, ils pleurèrent de joie, et dans leurs longs embrassements leurs visages furent inondés de larmes.
(1) Le Ponthieu est une contrée de la Picardie située entre le Boulonnais, l'Artois, l'Amiènois et la Normandia ; sa capitale est Abbevilic.
(2) Le Valdunum ou le Val-de-la-Dune est la côte ou le rivage entre l'abbaye et les îles, c'est-à-dire les hauteurs^ les dunes de Saint-Marcouf et les Duolimones, particulièrement la grande lie où se trouvait la chapelle de la Sainte- Vierge.
(3) L'expression : perrexerunt usque ad locum qui vocatur Genêts indique qu'ils viennent de loin, et d'autant plus loin qu'ils ont laissé la voie directe pour venir jusqu'à Genêts. Nous avons indiqué dans les notions préliminaires la raison probable qui les oonduisait dans ce lieu, alors port de mer.
Pendant que saint Marcouf resta près de saint Hélier, des corsaires, venus des Orcades, avec une trentaine de navires, se dirigèrent sur rile. Le disciple de saint Hélier les ayant aperçus accourut
vers son maître en disant : « Savez-vous que nous sommes entourés par des écumeurs de mer? » Le bienheureux Hélier, levant la tête et ouvrant ses yeux fatigués par les veilles, aperçut la flotte des pirates qui approchait. H vint alors vers le bienheureux Marcouf et lui demanda ce qu'il fallait faire. •
Le saint répondit que les barbares seraient anéantis par les armes de la prière. Les deux Bienheureux s'étant alors prosternés en oraison, supplièrent le Seigneur de vouloir bien les délivrer des pirates, eux et les habitants de l'île. La colère du ciel se manifesta tellement contre ces pirates qu'ils se tuèrent les uns les autres, et le carnage fut si complet que sur trente mille il n'en resta pas un pour porter dans leur patrie la nouvelle de cette défaite. Les deux saints ayant fini leur prière, se relevèrent, et se voyant délivrés des ennemis, rendirent grâce au Seigneur qui n'abandonne point ceux qui espèrent en lui (1),
Trois jours après la délivrance de l'île, saint Marcouf et le bienheureux Romard se séparèrent de saint Hélier, qu'ils ne devaient plus revoir ici-bas. Il resta seul avec son disciple, servant Dieu jour et nuit. Pour mortifier son corps, il ne faisait qu'un repas par semaine, afin de pouvoir se soutenir pour honorer le Seigneur. Mais il était tellement affaibli qu'il n'aurait pu, dans un jour, parcourir la distance d'un jet de pierre.
Après quinze ans de séjour dans l'île, Notre-Seigneur lui apparut et lui dit ; « Venez vers moi, mou bien-aimé, dans trois jours vous quitterez cette terre avec la couronne des martys. » — Avant le lever du soleil et après le retrait de la mer, le serviteur vint, selon son habitude, trouver le saint, qui lui raconta ce qu'il avait appris. Cette nouvelle fut une tristesse et une désolation pour le disciple. Le lendemain, poussée par le vent du nord, apparurent, avec une flotte considérable, des Wandalesqui envahirent l'île entière. Saint Hélier se cacha pour cause de lassitude, mais non par crainte da la mort. Néanmoins, Dieu permit qu'il fut découvert par le gazouillement des oiseaux. En l'apercevant, les Wandales le prirent pour un
(1) Ce miracle est raconte avec de curieuses variantes dans la vie de saint Marcouf. •
homme dans le délire, et l'un d'eux, tirant son épée, lui coupa la tête. Des traces de son sang apparaissent encore sur la pierre et se verront tant que la pierre subsistera. Les pirates se retirèrent après avoir ravagé l'île. Le disciple étant venu sur le rivage, trouva son maître décapité et tenant sa tête entre ses bras. Il l'avait ainsi portée la sixième partie d'un demi-mille, en venant de la roche vers la terre (1). Témoin des merveilles que Dieu opère par ses saints, le disciple loua le Seigneur, et prenant son maître, le posa dans une modeste trirème^ dans la crainte que les pirates ne revinssent et ne profanassent son corps. Il monta ensuite dans le bateau et s'assit près de la tête du saint, où il s'endormit, tourmenté par la crainte et la douleur. Mais par l'inspiration de la grâce divine, la barque, entourée des flots, fut portée dans la haute mer et entraînée par les courants jusqu'à la ville de Hereuarde (2), située aux embouchures de la Meuse, du Rhin et du Wahal. Quand le disciple se réveilla, il aperçut autour de lui des terres qu'il ne connaissait pas, et tout, moins sa barque, lui sembla nouveau. Les gens du pays ayant vu le bateau, crurent à une illusion, mais ils furent dans • l'allégresse quand ils apprirent par le disciple ce que renfermait sa trirème. Ils conduisirent leur saint évêque Willibrodeau navire, pour qu'il s'assurât par lui-même de ce qu'il contenait.
Quand il eut entendu la narration du disciple, il fit enlever le corps de saint Hélier, et le 1 7 des Calendes d'août le porta, au chant des psaumes, à Stovenas (3). Placé sous un noble mausolée, on vint invoquer le saint, et là s'opérèrent d'éclatants miracles, à la louange et à l'honneur de Dieu, à qui appartient l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. — Ainsi soit-il.
(1) La roche où se retirait saint Hélier existe toujours, entourée de l'Océan à la mer montante, et sa distance de la terre ferme est encore aujourd'hui ce qu'elle était à cette époque. Ce qui prouve que TOcéan, depuis près de quatorze siècles, a peu modifié le rivage de Jersey.
(â) Cette localité est parfaitement inconnue.
(â) Stovenas est, comme Hereuarde, un nom ignoré ; on l'a sans doute confondu avec une autre ville. On peut faire la même hypothèse pour l'estuaire du Rhin, qui n'est peut-être que celui du Couesnon, de la Sélune et de la Sée, dans la baie du Mont Saint-Michel. Le Couesnon, par sa rive gauche, pouvait conduire la barque de saint Hélier dans le diocèse de Rennes, où les reliques du saint paraissent avoir été primitivement portées ; mais probablement, comme celles de saint Magloire, plusieurs siècles après la mort du saint.
Paiiiiio naneti Helerii, martyris, qiiee est XTIIS"^
Ralendaii aiigiifiti.
In diebus illis cum, post destructionem efferae reginae Brunechildis, venerabilis rex Cliildebertus monarchiam totius regni Galliae învido regimine gubernaret, iriter orientales populos gentilium, in Tungrina urbe, quidam nobilis liomo erat nomine Sigobardus et opum ubertate et generis dignitate potentior omniumque australis climatis fortissimus secundum ritum paganorum in omnibus excrevit. Qui cum omnes in istis et in bis similibus superaret, non tamen pompatice ut assolet et ut natura fert mortalium, adversus suos commilitiones vel sibi suppositos inturauit. Sed omnibus humilior in omnibus cum quadam mediocritate racionabiliter obediens, in nullum férus quibus dignum esset consenciens extitit. Qui cum ad id aetatis perveniret ut naturalis ordo expostulat, uxorem expetivit nomine Lutsegard ex parte patris de génère Bavuiatorum, ex parte vero matris de génère Suevorum, omnibus et forma et probitate et generis dignitate, prout dignum erat, elegantiorem. Hanc igitur secundum consuetudinem patrise accepit. Non tamen illam illecebrosis lenociniis mortalis naturaî instigabat. Sed ita frugaliter ut nonnulli veredicorum ex illis sabolem suo creatori placituram exire dictando portenderent. Ut postea rei eventus approbavit.
Qui cum secularibus diviciis et juventute florescerent, tamen vita lugubri afficiebantur, quia sentiebant sibi esse negatam spem gignendae propaginis, cum septimus annus eorum conjunctionis existeret. Eo igitur tempore erat in illa civitate quidam beatus homo nomine Cunebertus qui ab utroque populo multum diligebatur et honorabatur : à gentilibus, quia eos ita rationabiliter de idolatriis reprehendebat ut ii causas non haberent quibus ei inimicarentur ; à christianis autem, quia refocillationem corporis et animse illis subministrabat. Hic fréquenter ad domum Sigobardi conveniebat aestimans illum à cultura idolorum eruere. lUe tamen conversus in arcum suae pravitatis ab intentione sua nequaquam revocari potuit. Sed suppliciter sanctum deprecabatur ut Deum quem coleret invocaret, ut eis daret fecunditatem, eo tenore quia si sibi fllius nasceretur, illum se daturum suo Deo et sancto poUicebatur. Dicessit igitur sanctus hilaris et gaudens de promisso. Quapropter Jesum
Christum humiliter imploravit ut, ea pietate qua Evam de costis Adam, dura sumnum incurreret, proJuxit ut raaligni loca liberos procreando restauraret, illa eadem conpunctus, his duobus fecunditatem afferret, sicut fecit Annae et Helcanse.
Exaudivit autem Dominus vocem sancti Cuneberli. Concepit enim Lutsegard et peperit filium. His autem diebus perrexerat sanctus Jerosolimam, cupiens videre locum in quo Salvator mundi pro salute generis humani passionem sustinuit, antequam dissolucio sui corporis adveniret. Quo in loco triennium demoratus est. Cum autem inde reversus fuisset, audivit Lutsegard peperisse filium Deo et sibi pollicitum. Quare patrem et matrem adiit, interrogans ut sibi Dei promissio redderetur. Qui responderunt ei magis debere filium nutriri inter primates palatii quam inter hostiatim panipetentes et nescientes quem Deum coierent, pro quo fréquenter sine vindicta inhonoraretur. llis auditis, sanctus confusus abscessit, nunquam postiiac domum illam rcpetiit. Interea puer crescebat pulchrior et fortior ccteris cœtaneis suis. Qui cum septennis esset, omnium membroriim nervis retractis, pallidus paralyticusque intumuit. Quod parentes illius videntes, mirabiliter et ultra modum quam credi potest indoiuerunt. Languescente igitur puero, omnes communiter advenientes, et videntes et audientes quae proclamabat, flentes revertebantur. Dicebat enim languidus : « Pater, cur me retraxisti ab Illo qui me formavit in utero inatris meae per gratiam suam? Si quidem me vis sanari, redde me viro cujus precibus in hoc miindo natus periclitor. » Audiens autem pater gemitus et vociferationes languentis pueri, timens esse diuturnum langorem,tristis elîectus est, sicque voiendo, noiendo mandavit sancto Cuneberto ut pro sua proinissione illum recepturus advenire dignaretur. Gui sanctus respondit : « Si adtendere quod promisit inciperet et vellet persistere, tune inittat nobis promissionem spontaneus, à quo discessi confusus et vacuus. » Misit igitur pater filium suum ad sanctum cui illum promiserat, timens ne in manibus suis moreretur. Qui cum in grabato siio ad contubernium sancti provectus fuisset, exclamavit : « Sancte Pater, miserere mei ! si tuis precibus sum natus, ciir eisdem non renascerer ? »
Postquam autem sanctus pueruni vidit plorantem et languidum, misericordia motus, flexis poplitibus in oratione prosternitur dicens : « Omnipotens leterne Deus, salus aeterna credentium, qui
» cœco nato oculos aperuisti, réintégra istum puerum languesceu- » tem et restitue illum per tiiam misericordiam pristinae sanitati. » Ad hanc vocem puer paraliticus prosiinit liilaris et sanus et petens utab eodem mereretur fieri catecumenus. Quem illico sanctus catecumenum fecit, et vocavit illum Helerium, id est misericordem, quia Dei misericordia illum reintegraverat. Taliter catecumenus effectus Aîst vocatus Helerius et in ecclesiam ductus et Deo conciliatùs. Quem postea nutrivit sanctus Cunebertus in suum et docuit eum alfabetum et post alfabetum totum légère psalterium. Et erat ibidem ecclesia beatse Mariae virginis, in quâ Sanctus Cunebertus et Beatus Hilerius Deo servientes a laudibus divinis die noctuque non cessabant. Sed tamen unicuique erat apoteca sua in qua singularis pernoctabat. Ad certas autem horas ad ecclesiam filiolus et pater ad servitium Dei peragendum coadunabantur. Cum autem ab ecclesia reverterentur unusquisque ad cellulam suam remeabat sua membra aliquantisper refocillaturus. Quorum cibus non erat nisi panis ordeicus et crudaae herbaî cum sale, et hoc semel in die, nisi in festivis diebus. In illo ergo loco Beatus Helerius hortulus construxerat atque propriis manibus oleraverat, ut abinde comederet. Ad quem frequentia leporum talis accedebat ut quod Sanctus a?dificarat, totum exaedificarent. Quibus Sanctus fertur dixisse, cum quadam die inveniret eos pascentes, virgulam tenens in manibus : « Parcite nobis, ut et nos et vos habeamus. » Et divisit illis partem virgula quam tenebat, ita ut nunquam aliqua bestiarum post hoc fuisset ausa transgredi divisionem.
Quadam autem die dum unus satelles unam de praedictis bestiis insequeretur usque ad hortulum, ignara quid ageret, accurrit atque intravit. Intuens autem Beatus Helerius venatorem irruentem super bestiam ait : i.c Quare ergo super bestiam quam non pascis interflcere conaris? » Gui ille respondit se minime pro illo dimissurum. Cum igitur juvenis sepem quam Beatus Helerius propriis manibus sine aliquo ferramento subtilibus virgulis et subdibus (1) sepiverat vellet transcendere, percussus virga in oculo, privatus est dextro lumine. Ille vero se sentiens exoculatum, festinus currit ad sanctum, provolutus adpedes ejus, supplicans illi ut quod arrogantia perdidit, motus misericordise visceribus, illi restituât. Sanctus vero,
(1) Bolland. omettent subdibus.
signo crucis imposito, sanavit oculum et cetero clariorem effecit. Juvenis ille qui orbatus fuerat clare videns et laetus discessit. Non vero post multum temporis advenit ibi qnaedam niulier quae fluxum sanguinis diuturno tempore perpessa fuerat, nec ab ullo medico curari poterat, deprecans sanctum Helerium ut de suis herbulis benediceret et daret iJli ad manducanduin. Erubescebat enîrii illi confiteri suam infirmitatem. Sanctus namque, acceptis pauculis oleribus, consignavit et postea illi porrexit, de quibus illa statim raanducavit, et confestirn sanata fuit atque sancto viro casum rei indicavit et Iseta recessit. Nec niora fama patriam pervolavit. Prseterea erat ibi quidam homo, qui dum juxta frutices aperto ore forte obdormiret, subito coluber, invento ore aperto, juveni subintravit. At ille evigilatus et sentiens se \eneno verniis plénum esse, exanimatus fere elTectus est. Audierat autcm mulierem esse sanatam à sancto vlro; ideo quam citius ad sanctum virum adcurrit, supplicans illi ut signum crucis per os suum imponeret, quia démon vivus ventrem suum subintravit. Beatus igitur Helerius, signo crucis imposito, serpentem de juvene, eadem via qua introierat sine laesura exire cœgit. His enim et aliis hujusmodi per illam terram Beatus Helerius declaratus est. Unde pater illius vehementer admirans, audiente sua familia, dicebat, quia si ille magus Cunebertus extirparetur, adbuc se rehabiturum unigenitum suum. Quapropter sui famuli consiliati sunt illura in proximo interficere. Sequente vero nocte apparuit angélus Domini sancto Cuneberto dicens illum de ergastulo bujus mundi in futura nocte exiturum et gladio \itam finituram atque sic venturum ad convivium civium supernorum ; et addidit ut rogaret suum filiolum exire de cognatione sua et ad alias profecturum esse, et eodem fine de vita quandoque exiturum esse denunciaret.
Mane autem facto pater et filiolus ad ecclesiam convenerunt, celebratoque ex more divino officio, enarrivit pater filiolo quicquid ab angelo didicerat. Ille vero intelligens dissolutionem corporis sui magistri imminere ; dixit : « Quare ergo sancte pater non me baptizas? Cur me derelinquis inanem? » Gui pater respondit esse alterius potestatis quod peteret, et alias baptizandum esse et alias eodem fine migraturum ad Ghristum. Duo igitur Dei famuli sine intermissione tota die in Dei laudibus perseveraverunt. Vespère autem facto, ad singulas mansiones redierunt. Cum vero sanc-
tus Cunebertus centesimiim psalmuiii Deo caiitaret diceus : « Quando venies ad me? » Subito faiiiilia Sigobardi affuit, qux caput ei aniputavit. Unde Sanctus Helorius, tiiiiin Itiiiii audiens, ad domuiii Sancti cuciirrit, quem ita matyrizatuiii et adbuc digituni suuiii tenentem super : « Quando venîcs ad me » invenit. Queiii cum lacrimîs in brachiis suis amplexatus ad ccclcsiam extraliere cepît, dieens : « Mirabilis Deus in sanctis suis ; ipse dabit virEuteui et fortitudinem plebi suœ bcnedictus Deus » et iii ecclcsia pro niodulo suœ fragilitatis Deo couimeiidans cuni sepelivit. Sepulto antem illo, llebtiis et inenarrabilitev tristis eadem noi'tc vitaltuiidus aliscessit. Perrexit ei^o discedens à patria per avia nomoruiii itinere dieruni sex, et sic pervenit niultuiii faljgatus faiiie et dolore et itinere ad civitatem Morianam (1).
Videns auteui civitatem saiietus Helerins dixit : a Deduc me.
Domine, in via tua et ingrediar in veritatc tua. Lieteturcor meuui,
Deus, ut timeat nomen tunm. Dous mous oi-ipe me de manu pecca-
toris et de manu patris mei extra logem ageiilis et iniqui, quoniam
tu es paclencla mea. » Ilis dictis, civitatem Ingrcditur. Ei'at autein
tugurium mulicris vidua; juxta viain, quœ loto desidei'io cordis Deo
serviebat. Quam sanctus forte subintravit, à qua suscitari cœpit au
vellet illuui pro Deo in suo bospitio colligere duni recrearetur.
Quœ respondit libcntcr se facturant qiiod quasreiet, Mansit igitnr in
illa duabus ebdomadis, ugqueduin refocillaretur et esse illius urbis
addisceret, quod totum ei sua liospita ciuicleavit. Postea vero illum
ad quamdam ccclesiam Sancta; Marin; vlrginis aliquantulum ab
;ssu bominum reniotam deduxil, et tuuc infra mûri ur))is spa-
n, in qua ille Deo Beatus liomo diu commilitavit. In illa antem
I serviebat et carnem suam multimoda faligalione edoniabat. In
braculo (â)enim ostii illius ecclesiai, Denm die noctuque exora-
, taliter ut contra scapulas et renés illius erant aculei ferrei
xi iu pariete, et ante pectus illins eral slragula strata ad ter-
1, sub quà eranl quatuor clavi acutissimi ut subula alutatoris (3)
xi lo terra ne proslratus vel rétro apodiatus repausaretur (4). In
:u (5) vero pcdum illius duœ fossœ eraut concavatai usque ad
ua quas singulls diebus ab algenti latice subimplebat. In Tundo
irum erant laplUuli minuti el asperrimi qui basibus illius et
i) Uollund. Moriiieiisem. |!) Itolland. Imbraculo. (^I) Uoltaml. Ccriloniii. (i) bol- .. KepansareL (S) Bollaud. Slratu.
plantis in tantum illi minabant (1), ut rupta cute aliquando gulte nigerriiui sanguinis, aliqiiando vero minutatim putrida caro et tabitura caries intabescerent. SicqiievivensSaactus mortiflcationem Christi circumferens in carne sua, quinquennio in illa urbe Deo servire studuit. Cuin vero ab ecciesia ad domum supra dictae viduae reverteretur, quantulamcumque refocillationem sumpturus, pane ordeiceo et aqua vescebatur et crudis herbis. Post mortem enim sui monitoris neque calciamentum, neque aliquod pabulum prêter panem et aquam et crudas berbas habuit. Pennula illius de suints pellibus erat superiores vestes (2) de qualibet maneria. Lectus illius erat ligneum scamnum in quo aliquatenus menibra sua recreaturus acclinabat. Sanctum vero evangelium fide et opère conservabat. iEgris medelam corporis etanimae sanitatem praestabat. Jam jamqûe scintillula illius sanctitatis omnibus fere innotescebat ; ob hoc ergo tiniens ne vindicio olei et popularis auraî(3)cursum suae beatitudinis obtenebrescerent, aufugere nieditabatur. Sed Dominus volens servumsuum mirificare, noluit illum abire donec illis cum quibus degerat declararetur quis esset, ut ipsi Deo adhérentes libentius servirent et suos famulos reciperent et ille securior de praemio audactius cœterum cursuni perageret. In eadem urbe erat quidam nobilis homo nomine Rotaldus habens uxorem mirae simplicitatis, quaî peperat ei fllium quem in tantum dilexit ut nunquam pateretur illum nutriri de lacté alterius. Jam nutrierat illum spacium anni unius, cum quadam nocte illum ablactaret, subito sopita somno fellifluo demonis, illum oppressit. Quse evigilata de gravi somno, extimuit ; evocatoque suo paranimpho, ut sibi lumen accenderet, flere cœpit. Qui cum accenso lumine mox affuit.
Cum autem esset puerum intuita ad lumen, cognovit illum esse exanimem. Quid plura ? Adveniente aurora diei, rumor et planctus urbem concusserunt et pro foribus illius domus multos coadunaverunt. Qui cum raultis lacrimis infantem positum in libitina ad ecclesiam asportarunt. Venientes igitur primates rivitatis ad episcopum illius urbis rogaverunt illum ut ad beatum Helerium pergeret supplicans illi quatinus ad ecclesiam, in qua corpus examine jacebat, adveniret. Qui confestim cum paucis ad Beatum virum profectus est. Audiens autem Beatus homo elationem sibi imponi, renuit.
(1) Boland. Uliinabaut. (â) BoIIaiid. Superioribus vestibus honestis remaneutibus. (3) Bolland. Aura.
Victus tamen precibus et doloribus illorum, flens et ejulans ad corpus usque pervenit. Deflexis autem poplitibus, humi juxta libitinam prosternitur dicens : « Deus, in cujus manu sunt omnium potestates, qui suscitasti puellam in domo clansam, et elatum filium viduae ante portam Naïm, tibi supplico ut, si placet tibi me fierî christianum, placeat et tibi per tuam sanctam pietatem resuscitari istum puenim. » Surgente vero ab oratione sancto viro, resurrexit puer a morte, vociferans matrem, ut solito more lactaretur- Cum igitur hoc populus miraculum audisset et vidisset, ceperunt Deum benedicere et Beatum Helerium mirabiliter exaltare.
Sed ille cupiens devitare favorem populi clamantis et honorera, ad solitum hospicium se proripuit. Media autem nocte sequinti, dum pêne vigilaret, quasi in extasi mente factus, apparuit ei angélus Domini admonens eum ut ab urbe discederet et in Normanniam pergeret, ubi audiret Beatum Marculfum esse ad locum qui Nanlus vocaretur et addens : « Ab ilio equidem baptizaberis et » seriem gerendae vitse ab eodem didiceris. » Beatus igitur Helerius expergefactus vale dicto suae hospitae, plorans ab illo discessit. In crastino autem ad quemdam fluvium perveniens vocatum nomine Cannam (1), diabolum obviam habuit interrogantem quo pergeret et dicebat : « Rarissime juvenis, cum possis repleri omnibus di- » vitiis secularibus, cur solivagus ad inanem pauperiem raperis ? » Gui Beatus Helerius : « Vade, inquit, ad offlcium tibi injunctum, » ex quo cadens de caelo nomen Luciferi perdidisti. » His auditis démon confusus abcessit. Erat autem in eodem loco fons sterilis, de quo non erat aliquis ausus bibere vel lavare, quia, si eveniret, vel febribus vel insanabili langore percuteretur. Quod audiens Beatus Helerius jussit sibi afîerri de sale quem benedicit dicens : « Deus qui sterilitatem aquse per manum Elisaei prophetae, impo- » sito sale bejiedicto, indulcasti, ut potabilis et habilis ad humanos » usus existeret, benedicere digneris hune salem, ut super eum » tua benedictio infusa sterilitatem et malignitatem istius aquae » evacuet. » His dictis, in modum crucis salem in aqua infudit, et postea, interrogans vasculum, inde potavit et quicumque potare voluit. Unde adhuc inolse illius patriae a febribus liberantur et vocatur fons sancti Helerii usque in hodiernam diem. His ita tran-
(1) Bolland. Canciam.
sactis per Pontiœne (1 ) territorîom pervenit sanctus Helerius ad Normanniani, investigando ubi esset sanctus Marculfus.
Quem juxta Valledunuin (i) supi-a uuum inoncium invenit, ubi erat ecclesia in honore Sancte Marise Vii^inis constructa in quà Beatum Helerium Sanctus Marculfus in die natalis Domini baptisavit. Tribus igitur mensibus Beatus Helerius et Sanctus Marculfus in loco qui vocatur Nanthus (3) seniel Deo servientes inhabitaverunt. Intrante vero quarto niense, dédit Beatus Marculfus Sancto Helerio licentiani anachorizandi et locum componentem ad id agendum nomine Gersuth (i) indicavit, atque sociuin nomine Romardum cujus societate et aminiculo ad locum pervineret accommodavit. Perrexerunt autein Romardus et Beatus Helerius usque ad locum qui vocatur Genetz (5), de quo, cuni parva lintre, usque ad insulain qu« vocatur Gersutb, Deo dispouente pervenerunt. In qua non plus trigenta proniiscui sexus invenerunt. Erant namque ibi rupes in una quarum invenit Beatus Helerius unum paralyticum et loripedem nomine Anscretillum (6) quem per orationem suam et per impositionem suae benedictionis sanavit, quorum vestigia adhuc apparent in rupidibus. Caeterum altrinsecus erat alia rupes septa utroque à mari in qua Beatus Helerius lectum suum in ostro (7) nec aliquo plumario intravit. Sed sola incisura saxi in quo quanditt^ vixit qualitercumque caput suum pro tempore reclinavit. Tertio autem anno suaD ingressionis, Beatus Marculfus ad sanctum Helerium advenit, quem ita fatigatum et maceratura vigiliis et jejuniis invenit, ut vix illum recognoscere potuit. Videntes autem se Sancti, prae gaudio fleverunt et in amplexibus suis, diutissime profusis lacrymis ora sua irrigarunt. Factum est autem, cum esset Beatus Marculfus in insula, adventare persecutionem Orcadum cum XXX navibus, quas cum videret pedagogus beati Helerii, subito venit ad eura dicens : « Numquid scis nos esse circumseptos à piratis praedonibus. » Elevans autem Beatus Helerius caput suum et aperiens oculos suos longis vigiliis fatigatos, vidit piratas navigio adpropinquantes. Venit ergo ad Beatum Marculfum et interrogavit quid agerent. Gui ille respondit quod ad arma divina converterentur. Sancti vero prostrati ad orationem Dominum deprecati sunt ut illos et
(1) BoIIand. Pontificense. (2) Bolland. Valedunam. ^3) Bolland. Nantus. (4) Boll. Gcrsut et en variante Gersich. (5) Gemes et en variante Genêts. (6) Anchitilum et en variante Ascretillam. (7) Non ostro.
omnes alios ab illis latronibus liberare dignaretur. Descendit igitur ira de cœlo super piratas in tantum quod ceperunt se ad invicem interficere. Et interfecerunt ita unus alium quod non fuit aliquis remanens ex tribus milibus qui casum alioruin ad patriam nunciaret. Sancti vero ab oratione surgentes ut viderunt se ereptos ab hostibus, benedixerunt Deum qui salvat sperantes in se. Die autem tertio post patriae liberationem, discessit Sanctus Marculfus et Beatus Romardus a Beato Helerio nunquam eum postea in hoc saeculo visuri.
Beatus igitur Helerius et pedagogus ejus remanserunt Deo servientes nocte ac die. Sanctus itaque Helerius sic carnem suam affligebat quod non manducabat in ebdomada nisi semel ut tali refocillatione sua merabra sustentata Deo servirent. Eratenim ita fatigatus ut per diem non iret quantum erat jactus lapidis. Quinto decimo anno susb ingressionis in insulam apparuit ei Dominus Jésus Christus dicens : « Veni, dilecte mi, ad me; usque ad tertium diem ex hoc mundo laureatus sanguine migrabis. » Diluculo, recedente mari, venit paedagogus ejus solito more ad eum. Cui dixit quod audierat. Unde ille tristis et desolatus effectus est. Altero autem die, fiante austro, advenerunt Wandali eum magna classe atque totam insulam impleverunt. Sanctus vero Helerius non timoré mortis sed lassitudine latuit. Tamen, Deo volente, garritibus (1) avium à Wandalis inventus est. Qui videntes eum putaverunt delirum esse. Sed unus illorum evaginato gladio caput ejus amputavit. Argumenta cujus sanguinis adhuc apparent in silice et semper apparebunt dum terra in infînitum nomen convertatur. Piratae (2) igitur terram depopulati, recesserunt. Veniens autem psedagogus ejus ad ripam (3) invenit magistrum suum decollatum, habentem caput suum inter brachia sua, sicuti aportarat illud fere per sextam partem dimidii miliarii, scilicet a rupe usque ad certam terram. Videns autem mirabilia quse Deus pro martyre suo fecerat, Dei potentiara qui sanctos suos ita mirificat collaudavit. Accepit ergo corpus et caput Domini sui et in parva triremi imposuit, timens ne piratae remeantes sanctum corpus deturparent, et ingressus in illam ad caput Domini sui sedit. Sed fatigatus dolore et timoré obdormivit. Dei vero inspirante gratia, navicula circumfluentibus undis,
(1) BoII. Gemitibas avium. (2) Boll. Piratas ergo Iranseuntes terram, trépidantes pecesserunt. (3) Boll. Hupem.
in alto rapitur mari et per tôt vertigînes aquarum usque ad oppidum quodvocatur Hereuarde(l) ubi fluenta Mosae et Rheni et Walli conveniunt, invehitur. Cum autem paedagogus se evigiiasset et omnia loca vidisset ignota praeter naven obstupuit. Quod bomines iilius villae videntes putaverunt pbantasma esse. Sed postquam ab homine didicerunt quid esset, magno gaudio gravisi sunt. Adduxerunt Sanctum Willebrodum (2) episcopum usque ad navem ut videret et intelligeret quid hoc esset. Ille vero postquam cognovit seriem rei, diligenter corpus Beati Helerii at Stovenas (3) deportare fecit cum magnis laudibus, ibique eum in nobili mausoleo, septimo decimo Kalendas augusti, sepelivit, ubi per orationes ejus fiunt divina miracula ad laudem et honorem Dei cui est honor et gloria in secula seculorum. — Amen.
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(1) BoU. Henniarde invehitur. (2). BoII. Gillebrium. (3). Boll. Ad Struenarlensem« Le manuscrit de Rouen : Actlovenas»