LE VICOMTE DE BRICQUEVILLE
Episode de THistoire de la Chouannerie au pays de Coutances.
La Chouannerie, dans les environs de Coutances, n'est pas encore complètement passée du domaine de la tradition orale dans celui de l'Histoire écrite, malgré les ouvrages curieux publiés sur ce sujet par MM. Sarot, de la Sicotière, de Beaurepaire et Quenault. Il reste à recueillir les souvenirs locaux, en les contrôlant par les documents. C'est ce qu'on a essayé de faire dans ce récit, qui doit beaucoup d'ailleurs à l'un des ouvrages de M. Sarot : Tribunaux répressifs de la Manche pendant la Révolution^ et à l'un de ceux de M. de la Sicotière : Louis de Frotté et les insurrections Normandes.
li'eiiibuiicade de la route de ]fEoiitliuelioii.
La route accidentée de Monthuchon à Saint-Sauveur-Lendelin, entre Coutances et Périers, attire aujourd'hui les amateurs du pittoresque. Elle attirait jadis, dit-on, des gens épris d'autre chose que de paysage. Les passants ne tenaient point à s'y attarder. Ce chemin était mal famé. Le 10 prairial an IV (i^"* juin 1796), il méritait sa réputation. Une trentaine d'hommes, armés jusqu'aux dents, se cachaient dans un taillis, à la côte du château de Monthuchon, avec des intentions peu rassurantes pour la sécurité publique. C'étaient des chouans du pays, parmi lesquels, selon la tradition, Alain, dit le général Antonio, capitaine du canton de Périers, et Mariage, dit La Grenade, capitaine du canton de Prétot, deux chefs de bande dont les gestes ont alimenté longtemps dans la contrée les conteurs du coin du feu et n'ont point paru à Pitre-Cheva-
lier et à Ernest Daudet indignes des honneurs de la chronique (1). Ces chouans étaient sous les ordres du chevalier de Mondérois, l'un de ces émigrés aventureux qui rentraient alors en France pour faire au Directoire la guerre derrière les buissons. Le chevalier de Mondérois commandait en second, sous le vicomte de Bricqueville, la division du Cotentin, dans les corps francs du comte de Frotté, le Charette du Bocage Normand.
On sait que le comte de Frotté était, à cette époque, le généralissime de quelques milliers de guérilleros, complaisam'ment dénommés armée royaliste et catholique de Basse-Normandie. Cette armée, où il y avait beaucoup d'officiers et peu de soldats, se composait de deux éléments : les Chasseurs du roi et les Chevaliers du clair de lune. Les chasseurs du roi, troupe permanente, d'un accoutrement fantaisiste, campaient dans le bois du Bocage, d'où ils ne sortaient que pour des expéditions de quelque importance. Les Chevaliers du clair de lune, disséminés dans la région insurrectionnelle de Domfront à Cherbourg, ne se distinguaient pas en apparence du reste de la population. C'était une société secrète en armes, une Sainte-Vehme politique et religieuse. On les sentait partout, on ne les voyait nulle part. Ils opéraient de préférence la nuit. De là leur nom populaire. Mais revenons au chevalier de Mondérois et à ses lieutenants, le général Antonio et La Grenade.
Deux raisons avaient déterminé le chevalier à choisir la côte du château de Monthuchon pour y dresser une embuscade : la nature du sol et le voisinage du manoir de Vanloue. Le sol, on l'a déjà dit, était accidenté, parlant propre aux coups de main. Le manoir de Vanloue, à Hauteville-la-Guichard, la patrie des Tancrède, était un centre occulte d'influence royaliste dans les campagnes qui l'entouraient, c'est-à-dire dans la petite Vendée.
On appelait alors ainsi, avec l'exagération propre aux passions du temps, la partie rurale du canton de Saint-Sauveur-Lendelin où, disait-on, un prêtre constitutionnel ne savait point, au début de la messe, s'il ne serait pas fusillé avant la fin (2).
Le fait est que, en dehors du bourg du chef-lieu, favorable aux idées du jour, les habitants du canton n'étaient point précisément ce qu'on nommait des patriotes. Ils avaient d'abord accueilli la Révolution avec tout l'enthousiasme que comportait leur tempérament, parce qu'elle réalisait le rêve du paysan : l'émancipation de
la terre. Ils n'avaient môme point attendu partout les décrets dé TAssemblée constituante pour s'affranchir des redevances seigneuriales. Mais, troublés ensuite dans leurs habitudes séculaires par la constitution civile du clergé, les levées militaires, la fermeture des églises, les réquisitions de grains et de bétail pour les armées, les lois du maximum et la dépréciation des assignats ; aigris de plus par une disette de huit années, ils s'étaient montrés peu satisfaits du nouvel ordre de choses, sans pourtant regretter l'ancien. — Le mécontentement avait été contenu par des mesures rigoureuses sous la Convention nationale (3). Mais, quand les ressorts se détendirent sous le Directoire, la Chouannerie royaliste fournit une occasion aux mécontents, d'ailleurs peu préoccupés de la royauté. Quelquesuns firent le coup de feu dans les guérillas : ce fureiit les réfractaires, les déserteurs, les exaltés et les déclassés. D'autres se contentèrent de favoriser en secret les corps francs. Le plus grand nombre garda une neutralité prudente.
Le manoir de Vanloue ne fut point étranger sans doute à cette disposition des esprits.
En général, dans les environs de Coutances, l'ancien château seigneurial n'a point exercé une influence considérable pendant la chouannerie ; mais il a parfois joué un rôle, surtout par les femmes. Désert pendant la Terreur, au temps de la loi des supects, sous le proconsulat du conventionnel Le Carpentier, il eut quelques beaux jours sous le Directoire et la peinture que Barbey d'Aurevilly a faite de ces jours-là, dans un roman connu. Le Chevalier des Touches^ n'est pas tout à fait imaginaire. Les maîtres du lieu étaient revenus, s'ils n'avaient point émigré. Leur manière de vivre n'avait rien de l'austérité des Spartiates. Le plaisir était d'ailleurs à la mode et les gouvernants donnaient l'exemple à cet égard. S'amuser, c'était presque du civisme. On s'amusait donc dans quelques
manoirs on s'amusait surtout à conspirer contre la République.
Donner aux fils de famille qui chouannaient une hospitalité fraternelle, entretenir au village le bon esprit chez les bien pensants, recruter parmi eux quelque propriétaire d'un fusil de chasse pour certaines expéditions nocturnes, fournir aux chefs de bande les informations utiles, le tout mêlé de sauteries dites bals à la victime et de romans d'un jour entre danseurs et danseuses, telle était, paraît-il, l'existence de quelques châtelains et surtout de quelques
châtelaines, sous ce gouvernement directorial qui laissait souvent faire et dire, dans ce pays de Coutances où l'autorité menaçait beaucoup et sévissait peu.
Nulle part, semble-t-il, ce genre de vie n'était mené avec plus dVntrain qu'à Vanloue, domaine des Dupré de Mesnilaumont, passé par mariage dans la famille Hellouin de Montcuit. Là vivait une partie de l'année, c'est-à-dire quand elle n'était point dans ses terres de l'Avranchin, dans son château de Mesnilaumont, à Saint-Martin-de-Cenilly, ou dans son hôtel de la rue Basse, à Coutances, une femme d'émigré qui avait vu de près l'échafaud avant la journée du 9 Thermidor, Mme Henriette Hellouin d'Anjou, l'héroïne de la chouannerie coutançaise, la duchesse de Longueville, au petit pied de cette Fronde d'une nouvelle sorte, dans la mesure, bien entendu, où la chouannerie peut être comparée à la Fronde. Agée d'une trentaine d'années en 1796, belle, intelligente, active, vaillante et, il faut bien le dire, intrigante, elle cachait sous les dehors d'une mondaine les qualités d'un politique. Liée avec Dumouriez, dont le rêve était d'occuper militairement les îles Saint- Marcouf, à la tête d'un corps d'armée de la Coalition ; belle-sœur du chevalier Louvel de Monceaux, chef de la Légion de Saint-Jeandes-Bois; cousine du vicomte de Bricqueville, à qui elle avait fait donner récemment le commandement de la division du Cotentin ; amie et conseillère du baron d'Hugon, commandant de la division de Coutances, qui trouva toujours chez elle une retraite assurée, elle eut aussi la confiance du général en chef de Frotté et elle fut l'agent principal de sa correspondance avec l'Angleterre. Sous prétexte de visite de courtoisie ou de diner de famille, « le jeune et beau des Touches », le tragique héros du roman de Barbey d'Aurevilly, venait à Vanloue prendre des lettres signées du nom d'un troubadour légendaire, Blondel, ces lettres qui, de Granville, Portbail ou Carteret, traversaient mystérieusement la Déroute pour arriver à Jersey, au château de Montorgueil(4). La comtesse d'Anjou était secondée dans cette mission délicate, assure-t-on, par une femme connue naguère à la cour de Versailles, Mme de Bougainville, l'épouse du navigateur célèbre qui avait décrit les mœurs des sauvages de l'Océanie avec la plume d'un contemporain de Berquin. Mme de Bougainville se chargeait des avis urgents à transmettre par procédés rapides. Elle habitait, à Anneville-sur-Mer, La Becquetière^ une gentilhommière isolée comme on
en voit dans les contes d'Anne Radcliffe... « Le bois de la Becquetière est hanté », disaient les bonnes femmes des fermes voisines ; « les feux follets y dansent jusque dans les branches des arbres ». Or, dans les croyances populaires du pays, les feux follets ne sont
rien moins que les âmes des enfants morts sans baptême Ces
clartés nocturnes, qui parlaient aux âmes des simples, disaient aussi quelque chose aux veilleurs anglais de Montorgueil (5). Etaient-elles également pour les corsaires de Jersey, comme on l'a dit, l'étoile des mers? On l'ignore. Ce qu'on sait, c'est qu'il y avait quelque part deux femmes du monde et un adolescent qui jouaient gaiement leurs têtes, car, entretenir avec l'ennemi des^ntelligences en temps de guerre, cela n'a qu'un nom dans toutes les langues, la trahison, et qu'une peine dans tous les codes, la mort.
C'est dans ce milieu prompt aux résolutions hardies, c'est à Vanloue, sous les auspices de la comtesse d'Anjou, selon une tradition constante, que fut décidée et préparée l'embuscade de la route de Monthuchon. Pour en comprendre l'importance, il est nécessaire de connaître les aventures du vicomte de Bricqueville.
lie printemps d'un proscrit.
Banni après la journée du 18 fructidor, Michaud, le futur historien des Croisades, trompa les ennuis de l'exil en écrivant Le Printemps d'un Proscrit, un poème aujourd'hui démodé, comme le seront un jour des poèmes aujourd'hui à la mode. Ce n'est point à cette œuvre littéraire que fait allusion le titre de ce chapitre, mais bien à la place considérable que tint, dans la vie du vicomte de Bricqueville, le printemps de l'année 1796.
Au début de la Révolution, le vicomte Marie de Bricqueville, seigneur de Bretteville-en-Saire, près de Cherbourg, portait avec honneur un nom connu dans l'histoire de la Basse-Normandie. Sa famille, qui était d'épée, avait versé son sang sous toutes les latitudes. François de Bricqueville, le Colombières des traditions populaires, le chef infatigable des Huguenots du Cotentin, était mort héroïquement, « comme les Forts d'Israël », sur les remparts
de Saint-Lo, la capitale des religionnaires du pays, en 1574. Guillaume de Bricqueville, le découvreur, le premier lieutenant-général de la flotte d'outre-raer, avait péri, en 1G13, au Sénégal, où il prenait rang parmi les fondateurs de notre empire colonial. Antoine de Bricqueville. « le Jean Bart du Val-de-Saire, » était tombé glorieusement, en 1674, sur le pont d'une frégate hollandaise qu'il enlevait à l'abordage.
Le vicomte Marie de Bricqueville, celui qui nous occupe, avait vingt-huit ans en 1789 et était major au régiment de Roussillon- Infanterie. Sa femme, que les familiers de Dumouriez, alors gouverneur de Cherbourg, appelaient « la divine vicomtesse » et dont Sainte-Beuve a parlé avec une sympathie marquée, appartenait à une famille historique, les de Carbonel de Canisy, dont les « domaines, manoirs et châteaux » s'étendaient dans les deux diocèses de Coutances et d'Avranches. Un enfant leur était né en 1785, qui semblait doué par les fées.
Les châtelains de Bretteville-en-Saire avaient donc tout ce qu'il fallait pour être heureux selon la formule consacrée : grand nom, grande fortune et grande espérance, tout, excepté ce je ne sais quoi qui fait la paix du ménage. Homme de traditions féodales et de discipline militaire, le vicomte considérait les événements politiques du jour comme une Jacquerie à réprimer par le sabre des reitres. Romanesque et sentimentale, amie de M"™« de Krudner, la belle « prophétesse du Nord », menant de front, comme elle, les plaisirs du monde et les rêveries du mysticisme, la vicomtesse voyait au contraire dans la Révolution l'avènement des temps prédits par les prophètes, j'entends les prophètes en crédit auprès des Illuminés. Aussi, quand son mari émigra en 4791, elle resta dans ses terres et éleva son lils selon les principes qui lui étaient chers (6).
D'abord major, puis colonel, et enfin, grâce à un mérite solide, maréchal-de-camp, -c'est-à-dire général de brigade, dans l'armée des princes, de Bricqueville fit toutes les campagnes contre la France, de 1792 à 1796. Quand M^^^ de Bricqueville sut qu'il avait combattu à Valmy, sous le drapeau de la Prusse, elle divorça avec éclat, répudiant le nom d'un homme qui portait les armes contre sa Patrie. Les choses en étaient là, en 1796, lorsque le « général », comme on disait dans son entourage, prêta l'oreille aux conseils de sa cousine, la comtesse d'Anjou, et aux propositions du comte
Louis de Frotté, commandant en chef de l'armée royale et catholique de Basse-Normandie, une armée dont l'état-major campait souvent à la belle étoile et vivait toujours à la grâce de Dieu. De Frotté cherchait, pour diriger la division du Cotentin, un homme qui pût faire de Tordre avec du désordre.
La division du Cotentin comprenait le pays de Coutances à Cherbourg (7). La chouannerie y était née comme dans le canton de Saint-Sauveur-Lendelin, qui d'ailleurs s'y rattachait. Les bandes chouanniques s'y composaient également des irréguliers de la société, encadrés de quelques gentilhommes. Or, la gentilhommerie de la contrée était, par fierté, rétive à la subordination. Plutôt que d'obéir à de Mondérois, commandant provisoire, mais de trop petite maison sans doute, elle abandonnait chaque guérilla à des chefs de roture : la Grenade dans le canton de Prétot, Potté, dit Moustache, dans celui de Saint-Sauveur-Lendelin; le général Antonio dans celui de Périers, la femme capitaine dans celui de La Haye-du-Puits, car, dans ce dernier canton, le capitaine était une femme. Avec le prestige de son nom, de son grade et de sa fortune, de Bricqueville pouvait s'imposer à tous, dans une contrée sous tant de rapports favorable à la petite guerre. Il vit là un service à rendre à la cause qu'il défendait et il accepta.
Le 2 avril 1796, au matin, il partit de Jersey, à bord d'un bâtiment de guerre anglais qui venait de conduire sur la côte de Bretagne des émigrés, fusillés, à l'arrivée, par une patrouille républicaine. Cela n'avait rien d'engageant. Il est vrai que, pour lui, il faisait route vers le littoral de la Normandie. Le soir, à onze heures, près des iles de Chausey, il descendit dans la chaloupe du bâtiment, en compagnie du chevalier de Péronne, son guide,, et du jeune de Moustier, le futur historien de son voyage dramatique (8).
Le chevalier de Péronne, d'une famille qui avait possédé la seigneurie de Lengronne, en l'élection de Coutances, jouait alors, sous les auspices des autorités de Jersey, un rôle singulièrement dangereux. Granvillais d'origine, ancien officier de la marine royale, il guidait les émigrés que le prince de Bouillon, commandant des forces maritimes de l'Angleterre à Saint-Hélier, faisait débarquer la nuit dans le voisinage de Gran ville, pour le recrutement de la chouannerie. Dans cette vie d'aventures, il devait avoir cent fois la tête cassée d'une balle, et cependant il mourut dans son lit. Son chef-
d'œuvre, dit-on, ce fut le débarquement du vicomte de Bricqueville.
Craignant que le départ du vicomte n'eût été signalé et qu'un redoublement de vigilance ne fût exercé sur la plage, il résolut d'atterrir en un lieu où certainement on ne l'attendait point. Mais il n'en dit rien à ses compagnons. A une demi-encâblure de la berge, sur un mot qu'il prononça à voix basse, la chaloupe s'arrêta et les voyageurs se jetèrent avec lui à la mer, l'eau jusqu'à la ceinture. Bientôt ils se sentirent à pied sec. A ce moment, dans le silence de tout ce qui les entourait, une horloge sonna douze fois au-dessus de leurs têtes. Au-dessus de leurs têtes également retentit le cri répété de proche en proche : « Sentinelles, prenez-garde à vous !... » — « Où sommes-nous donc? » ditle jeunedeMoustier. De Péronne lui ferma la bouche d'un geste menaçant, se mit à plat ventre et ordonna par signe d'en faire autant. Les émigrés étaient à Granville, -au pied du Roc sur lequel s'élève la ville haute, à peu de distance des factionnaires de la garnison. Avec des précautions qui rappellent le Dernier des Mohicam^ dans Fenimore Cooper, ils contournèrent le Roc, passèrent devant un corps-de-garde et se trouvèrent en rase campagne. Ils arrivèrent près d'une ferme isolée. De Péronne frappa d'une certaine façon à la fenêtre, la porte s'ouvrit et les voyageurs entrèrent dans une salle basse, où on leur offrit du pain et du cidre. Ils étaient au Rocher^ commune de Saint- Nicolas, chez François Labroise, dit le Père la Fluve, c'est-à-dire sous le toit d'un ami.
Les Chouans dé la Manche ^étaient en relation avec Jersey, par plusieurs lignes de maisons de correspondance. Ces lignes, dont l'une, comme on le sait, partait du manoir de Vanloue, près de Coutances, aboutissaient pour la plupart au Rocher, à une demielieue de Granville. Seul de sa famille, le fermier du Rocher, le Père la Fluve, était dans le secret. Il ne fallait donc point séjourner trop longtemps chez lui. Au bout d'une heure, de Péronne dit adieu à ses compagnons, pour retourner à Jersey par la chaloupe qui l'attendait ; de Bricqueville et de Moustier se mirent en route pour Saint-Planchers, sous la conduite de leur hôte.
A Saint-Planchers, où ils arrivèrent avant le jour, ils se cachèrent chez un gentilhomme du pays, des Touches, l'agent principal de la correspondance dont il vient d'être parlé, le père de ce « chevalier
— loi —
des Touches » idéalisé par Barbey d'Aurevilly. La nuit suivante, guidés par le jeune des Touches, alors âgé de quinze ans, ils se rendirent à Anctoville, chez l'ancien curé du lieu, l'abbé Gervaise, un juretir^ que de Bricqueville avait sans doute connu chez les parents de sa femme, les de Carbonnel de Marcey, autrefois seigneurs de la paroisse. On dit qu'il est difficile de contenter tout le monde : l'abbé Gervaise y parvenait cependant, en se montrant chaud patriote le jour et fidèle correspondant des chouans la nuit.
De Bricqueville était homme d'action plutôt que de sentiment. Mais la vie A'otitlaws prédispose peut-être à l'élégie. Toujours est-il qu'il agit un soir en personnage de Walter Scott.
A une lieue d'Anctoville se trouve le château de Pont-Roger (9), bâti au siècle dernier, non loin de la rivière de Saigne, sur la motte d'un donjon féodal : un château qui a vraiment grand air avec sa demi-lune, sa cour d'honneur, son étang et son bois. Or, de Bricqueville était jadis le maître de ce logis seigneurial, un de ses manoirs de famille, une de ses demeures préférées. Le domaine avait été vendu comme bien d'émigré et racheté par la ci-devant M™« de Bricqueville. Le proscrit voulut revoir ces lieux familiers. L'entreprise avait ses périls, mais rien ne put l'arrêter. Un soir, à nuit close, en compagnie du jeune de Moustier, il partit par les chemins creux dont chaque carrefour était un souvenir pour le chasseur du temps passé. Vers onze heures, ils arrivèrent à Pont-Roger. Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. Sans souci du danger, ils escaladèrent le mur du jardin et s'approchèrent. La dame de céans donnait une fête aux autorités républicaines de Granville. De Bricqueville la vit entourée d'un cercle d'adorateurs. La résignation n'était point sa vertu dominante. Il était armé de deux pistolets et d'un poignard. Il voulut pénétrer dans l'intérieur et « faire un exemple », c'est-à-dire des victimes. Il fallut que le jeune de Moustier le retînt de force et l'arrachât à cette tentation. Quand il rentra chez son hôte, il avait la mort dans l'âme... Son hôte lui apprit-il que tous les bannis ne s'éloignaient pas, comme lui, de Pont-Roger, en désespérés? On ne sait, car de Moustier n'en parle point. En tout cas, voici ce qui se racontait à ce sujet. C'est un roman de proscrit, genre alors à la mode.
Dans l'hiver de 1795, M™® de Bricqueville devait épouser, à Paris, l'un des membres de la docte et opulente dynastie des Anisson-
Dupéron, directeurs de rimprimerie royale, nationale ou impériale, par droit de conquête et par droit de naissance. Le mariage se préparait sous les auspices de « la citoyenne Montrond », en d'autres termes, d'Aimée de Coigny, La jeune captive d'André Chénier. La belle, mais inconstante prisonnière, était devenue en effet à demijacobine au sortir de prison, et se montrait, en costume vaporeux, dans les salons de M™^^ Tallien. On se mariait volontiers dans son monde, soit dit en passant, mais on se démariait de même. A vingttrois ans, elle avait déjà divorcé avec le duc de Fleury pour épouser le comte de Montrond, son compagnon de captivité à Saint-Lazare, et elle était sur le point de divorcer avec de Montrond pour reprendre une liberté dont elle devait faire Tusage que l'on sait.
Or donc, pour revenir à M™^ de Bricqueville, un incident mit fin à son projet de mariage avec Anisson-Dupéron. Un soir de l'automne de 1795, un proscrit de 26 ans frappa à sa porte, à Pont- Roger. C'était un vaincu du 13 vendémiaire, publiciste de renom malgré sa jeunesse, poète à ses heures, portant dans les plaisirs du monde une physionomie pensive qui ne déplaisait à personne. Fils d'un député de la noblesse aux Etats-Généraux, il avait adopté les principes de la Révolution à vingt ans, mais il s'était arrêté au 10 août : il était libéral et non révolutionnaire. M»"^ de Bricqueville, qui l'avait rencontré à Paris, ne lui refusa point un asile. Elle le cacha d'abord à Pont-Roger ; puis, pour dérouter les soupçons, elle le conduisit à son château de Bretteville-en-Saire, où elle s'établit avec lui. Afin de charmer ses loisirs, le fugitif entreprit deux œuvres délicates : traduire le Don Carlos de Schiller, qui n'était point encore passé dans la langue française, et gagner le cœur de la maîtresse de la maison. Il réussit dans cette double entreprise. Quand il put sans danger reparaître à Paris, le public fit bon accueil à sa traduction et M™« de Bricqueville devint M""^ de Lezay-Marnésia, c'est-à-dire l'alliée d'une jeune femme de beaucoup de grâce, qu'on nommait Joséphine de Beauharnais, et d'un jeune homme de beaucoup d'espérance, qu'on appelait Napoléon Bonaparte. Mais, ici, on anticipe sur les dates : lorsque de Bricqueville fit son pèlerinage à Pont-Roger, le roman n'était point encore au dénouement.
Quelques jours après ce pèlerinage, de Bricqueville s'éloigna tristement d'Anctoville, avec le jeune de Moustier et, non sans danger, gagna le quartier-général de Frotté, dans un coin perdu du
Mortainais. II y laissa son compagnon et se rendit seul dans le pays de son commandement. 11 s'y cacha d'abord chez un de ses anciens tenanciers des landes de Lessay, ces landes légendaires dont Barbey d'Aurevilly, dans ï Ensorcelée^ a dramatisé le caractère mystérieux (10). Il eut là des pourparlers avec le chef de partisans de la région, notamment avec la Grenade et Antonio. Puis, pour faire reconnaître partout son autorité et préparer une prise d'armes, il se mit à parcourir les campagnes, le bâton de maquignon à la main. Au temps du Prétendant^ les chefs Jacobites n'agissaient point autrement en Ecosse, à la veille du jour où la cornemuse devait donner le signal de la guerre. C'est par le Cotentin proprement dit qu'il commença ses pérégrinations.
Le Cotentin n'était point seulement la terre des pâturages, c'était encore la région des châteaux. Le maquignon improvisé avait fréquenté naguère ces demeures seigneuriales, encadrées de grands bois. Il savait à quelles portes frapper. Frappa-t-il à celle du château de Coigny, comme on l'a dit, en invoquant les souvenirs de Gentil Bernard et de la Jeune captive (11)? Il est permis d'en douter : le duc de Coigny avait émigré et ses biens étaient en séquestre. Demandat-il l'hospitalité, comme on l'a dit encore, à la famille de son oncle maternel, le marquis de Thiboutot. à Beuzeville-la-Bastille, ou château de Plain-Marais, où Chateaubriand devait écrire plus tard une partie de ses mémoires d'outre-tombe? Tout porte à le croire, mais rien ne le prouve. Ce qui est prouvé, c'est que, accompagné d'un prétendu domestique, qui n'était autre qu'Antonio, paraît-il, le marchand de chevaux fut reçu à Sainte-Mère-Eglise, au manoir du Roure, connu, comme celui de Plain-Marais, par des traditions littéraires.
Le Roure a été chanté par Florian. En 1782, l'aimable poète, alors âgé de 27 ans, y passa la belle saison chez son camarade de régiment, Le Sauvage d'Houesville. Il y ébaucha, dit-on, Galatée^ cette bergerie chère à nos arrière-grand'mères. Il y écrivit certainement, mais dans un goût plus réaliste, des strophes dégagées sur une pièce intime de la maison, celle où Alceste voulait mettre le sonnet d'Oronte. Ce n'était point pour lire ces vers, alors inédits (12), que de Bricqueville se rendait chez l'ami de Florian. Il le savait chef des chouans du voisinage et voulait s'entendre secrètement avec lui. Secrètement est le mot, car Le Sauvage d'Houesville se cachait
pour éviter une arrestation. Le soir, satisfait sans doute de son entrevue, de Bricqueviile alla coucher à Chef-du-Pont, chez M"« d'Osbert, au château du Val, renonimé par ses gigantesques avenues de hêtres et de chênes. Il se proposait de partir le lendemain, de grand matin. Il partit de grand matin en effet, plus tôt même qu'il n'avait pensé. A deux heures, il était en route... en route, sous forte escorte, pour la prison de Carentan.
On n'est jamais trahi que par les siens, dit le proverbe : de Bricqueviile en avait fait l'expérience. Au Roure, il avait rencontré par hasard un ci-devant chasseur du Roi, dégoûté du métier, Gamar du Taillis, et il avait voulu lui remettre l'escopette à la maîn. Gamar du Taillis lui avait fait de belles promesses, mais, le soir même, il l'avait dénoncé à Carentan, sous la réserve de n'être point cité en témoignage dans l'affaire. Il connaissait ses anciens camarades et savait à quoi s'en tenir sur leur esprit de miséricorde.
Un simple émigré eût été jugé, à Carentan, dans les vingt-quatre heures. Mais de Bricqueviile avait un nom et un rang. Il fut mis à la disposition du général de division Lemoine, qui commandait à Coutances.
Le général Lemoine, originaire de l'Anjou, la terre classique de la chouannerie, était alors la terreur des chouans, qui l'appelaient le bourreau de Quiberon (13). Après h journée de Quiberon, si pleine d'équivoque, il avait reçu du général Hoche, avec le commandement du corps d'armée de Vannes, une mission ingrate : constituer des commissions militaires et appliquer ta loi, une loi terrible, à des émigrés qui se croyaient couverts par une capitulation, hélas ! imaginaire. C'est, ainsi que, en quelques mois, soit à Auray, soit à Vannes, il avait dû faire fusiller plus de sept cents prisonniers^ Les royalistes l'acccusaient de férocité dans l'accomplissement de son devoir. A les en croire, si une commission inclinait à la clémence, il la cassait. Un jour, racontaient-ils, il avait assisté aux exécutions. On avait amené par erreur devait le peloton deux jeunes gens qui n'avaient pas été jugés. Les victimes avaient
réclamé. « Point de grâce » avait répondu le général. Mais le
sergent, plus humain, avait refusé de commander le feu. Le cas du chevalier de la Boissière était un de leurs thèmes favoris. De la Boissière avait, en peinture, un remarquable talent d'amateur. Le général l'apprend, le mande à son quartier, pose devant lui pour
son portrait, l'admet à sa table, et, l'heure du jugement venue, l'envoie au supplice comme un autre.
Telle était la légende du général Lemoine. Dans l'opinion des chouans du Cotentin, un homme tombé entre ses mains était un homme mort. Aussi, quand ils surent que le général ordonnait de transférer de Bricqueville de Carentan àCoutances, ils considérèrent leur chef comme perdu, à moins qu'ils ne parvinssent à le délivrer sur la route. Voilà pourquoi de Mondérois, devenu le second de Bricqueville, avait établi une embuscade sur la route de Monthuchon,
lie meimier de Cambernon.
Au temps du Directoire, le moulin du Castel, à Cambernon, ne rappelait en rien, semble-t-il, le moulin Sans-Souci, convoité par le grand Frédéric. D'abord, il ne s'élevait point sur un « riant coteau >, mais bien au fond d'un val, comme il convient à un modeste moulin de rivière. Ensuite, ceux qui l'habitaient avaient une philosophie moins riante que celle du « vendeur de farine », chanté par Andrieux. Ainsi, en 1796, le meunier, Pierre Guesnon, était affilié à une bande de chouans ; la meunière, Anne Darthenay, prêtait son concours à une bande de chauffeurs ; le garçon du moulin, Félix Lamache, chouannait parmi les uns, chauffait parmi les autres, avec un écclectisme bien antérieur à celui de Victor Cousin (14).
En parlant ici des chauffeurs, on n'entend point confondre les chouans, révoltés politiques, avec des brigands de droit commun, quoiqu'ils aient trop souvent brûlé la cartouche ensemble, dans les coups de main nocturnes ; on constate seulement un fait historique.
Donc, le meunier Guesnon était affilié à la bande de Potté, dit Moustache, capitaine du canton de Saint-Sauveur-Lendelin, et, à ce titre, il eut un rôle dans l'embuscade de Monthuchon.
Comme on le sait, dès que le chevalier de Mondérois connut l'ordre de transférer de Bricqueville à Coutances, il résolut, de concert avec Le Sauvage d'Houesville, de l'enlever en route. Il se rendit à Vanloue, chez la comtesse d'Anjou, et il y arrêta son plan avec quelques chouans du voisinage.
Le plan était simple. Une vingtaine d'hommes, bien commandés.
prêts à tout oser, prendraient position en lieu propice, non loin du grand chemin. A un signal donné, ils fondraient sur l'escorte du prisonnier, le délivreraient et le cacheraient dans la contrée. Mais qui donnerait le signal? Il fallait un affidé sûr. Guesnon reçut cette mission délicate. Assidu aux fêtes décadaires, il n'était pas suspect à l'autorité. Connu à Saint-Sauveur-Lendelin, il pouvait s'yti'ouver, comme par hasard, allant chercher du blé chez ses pratiques, le jour où la voiture qui porterait de Bricqueville y passerait. Pendant que les postillons changeraient de chevaux, il les devancerait sur son mulet, ferait claquer son fouet d'une certaine façon, à un certain endroit, jusqu'à ce qu'une voix lui répondit. Cela voudrait dire : Alerte ! On se tiendrait prêt. A l'approche de la voiture, le fouet claquerait de nouveau, un coup de feu retentirait..... Alors tout le monde en avant : à la grâce de Dieu, et gare à la carabine !
De Bricqueville arriva à Saint-Sauveur-Lendelin le l^^*" juin, à six heures du matin. Il y fit un arrêt d'un quart d'heure, la garde nationale sous les armes. Les habitants du bourg proféraient des menaces à son adresse : « A mort, le brigand, » criait-on. On lui eût fait volontiers un mauvais parti. Guesnon était là, avant l'arrivée, esclave de la consigne, buvant chopine dans un cabaret. De Mondérois et ses hommes, on l'a vu, étaient aussi à leur poste, à la côte du château de Monthuchon. Ils attendaient le signal convenu. Ils l'attendaient encore que déjà de Bricqueville était sous bonne garde à Coutances, où une commission militaire était constituée pour le juger sur l'heure. Escortée seulement de dix gendarmes, la voiture qui le portait avait monté au pas des chevaux la côte du château : rien ne s'était opposé à son passage. Pour des raisons restées inconnues, Guesnon n'avait point quitté le bourg de Saint- Sauveur-Lendelin en temps utile. Peut-être avait-il voulu achever trop tranquillement sa chopine.
Cependant la commission militaire, constituée par le général Lemoine, était en séance dans l'ancien couvent des Capucins. Elle était composée d'officiers et de sous-officiers du iO bataillon du Var, en garnison à Coutances. Le capitaine Autrand la présidait. De Bricqueville était-il émigré et chouan ? Le doute n'était pas possible. L'accusé, d'ailleurs, avait fait des aveux, non sans quelque fierté. A dix heures du matin, il était condamné et fusillé sur la Croute-au- Chantre, lieu ordinaire des exécutions capitales.
Sa morl fut suivie de scènes attristantes. A Coutances, ou ne savait de lui qu'une chose, c'est qu'il était un chef de chouans. Or, dans la région, depuis six mois, la chouannerie avait fait rage. On se rappelait, à ce sujet, des épisodes qui dataient de la veille : l'office sanglant du Vendredi-Saint, au Lorey, dont il a déjà été question ; la nuit plus sanglante encore du dimanche des Rameaux, au Plessis ; les meurtres de Feugères, la tragédie de Vesly, aussi pathétique que les inventions du dramaturge ; surtout les scènes nocturnes de La Meurdraquière et de Hambye, où les chauffeurs « avaient rétabli la torture du feu au bénéfice du crime (15). »
Aux yeux de la foule, de Bricqueville avait aux mains le sang des patriotes. Aussi, lorsqu'il tomba sous les balles, y eut-il des applaudissements. On dépouilla son cadavre, on s'opposa à ce qu'il reçût la sépulture. Il fallut, raconte M. Sarot, qui n'avance rien à la légère, il fallut qu'un homme de cœur, Lebouteiller, fripier, enlevât le corps au péril de sa vie et le portât au cimetière.
Tandis qu'on ensevelissait furtivement le supplicié, Guesnon était rentré chez lui. Que pensait-il des événements de la matinée? On ne sait. C'était un décadi. Sa femme et son domestique se seraient bien gardés de manquer aux fêtes décadaires : il se rendirent au Temple vers onze heures. Le meunier resta seul à la maison. Seul? Pas tout le temps. Il lui vint des amis. Il dut leur faire accueil, car on trouva un pot de cidre sur la table. De quoi les amis parlèrentils? Il est facile de le deviner. « Assez bu, lui auront-ils dit à un moment donné ; nous sommes venus pour régler un compte :
explique-toi » Ce fut sans doute à la suite des explications que
les voisins entendirent des détonations d'armes à feu. Quand on revint du Temple, vers une heure, Guesnon était mort : il avait été fusillé dans son moulin. Les hommes de Mondérois et du général Antonio se vengeaient. Là ne devait point d'ailleurs s'arrêter leur vengeance.
Quelques jours plus tard, dans la nuit du 14 juin, les habitants du bourg de Saint-Sauveur-Lendelin, si peu hospitaliers pour de Bricqueville, dormaient sous la protection de l'autorité publique : un poste de trente-quatre gardes nationaux du canton, sous les ordres d'un lieutenant, veillait sur eux. Le poste était au Bureau municipal, près de l'église, où se trouvait un dépôt d'armes et de cartouches. Vers onze heures, les dormeurs furent réveillés par
des clameurs sourdes. Malheur à ceux qui ouvraient leurs fenêtres pour regarder ce qui se passait : <l Fermez les fenêtres, si vous ne voulez pas de coups de fusil, » leur criaieiit des hommes armés, et des coups de fusil suivaient en effet cette injonction à l'adresse des récalcitrants. C'étaient les chouans qui, au nombre d'une cinquantaine, avaient envahi le bourg, « pour y donner un avertissement. » lis y opéraient selon les règles classiques de leur art : enlèvement des armes et munitions renfermées dans l'église, lacération des registres municipaux, destruction de l'arbre de la liberté, pillage des caisses des comptables publics. Ceux qui avaient proféré des cris de mort contre de Bricqueville reçurent des visites désobligeantes, ou plutôt ils n'en reçurent point : tous ceux qui se sentaient menacés s'étaient cachés tant bien que mal. Ils en furent quittes pour le sac de leurs maisons. Quand arriva, vers trois heures du matin, un détachement de troupes envoyé de Coulances, tout était fini depuis longtemps. Les chouans s'étaient évanouis. Et les trente-quatre gardes nationaux? dira-t-on peut-être. Ils s'étaient évanouis également dès le début de la bagarre. On ne les revit plus qu'à Coutances, devant le conseil de guerre, où ils furent traduits pour abandon de leur poste pendant un service commandé. Comment les traiter avec la rigueur des lois militaires ? Ils furent acquittés, excepté l'officier et le factionnaire, condamnés tous deux à quelques décades de prison. Le conseil de guerre se rappelait le meurtre mystérieux de Guesnon, du moulin du Castel : il comprenait que cet exemple n'encourageait point les paysans, dont les fermes étaient généralement isolées, à se mettre mal avec certaines personnes.
Les gardes nationaux dont il vient d'être parlé étaient encore prisonniers lorsque le général Lemoine se rendit de Coutances à Saint-Sauveur-Lendelin, pour inspecter une petite garnison, établie provisoirement dans cette commune, à la suite de l'invasion qui a été racontée. C'était le 30 juin, le général était escorté de cavaliers et de fantassins, ces derniers en voiture. Son inspection passée, il revenait à son quartier, en plein jour, vers quatre heures du soir. A une demi-lieue du bourg, sur la grande route, il eut les honneurs d'un feu de salve. Seulement ceux qui le saluaient mettaient des balles dans leurs fusils. Plusieurs de ses cavaliers furent blessés. Des chouans venaient de tirer, à travers une haie touffue, sur celui qui avait fait fusiller de Bricqueville. Deux des assaillants furent
saisis par les fantassins do l'escorte, dans un champ oi^i ils s'étaient cachés : un chef de file et un simple soldat. Les fantassins avaient eu la main heureuse. Le chef de file n'était autre que le capitaine du canton, Potté, dit Moustache, connu par la rigueur de ses représailles. Le simple soldat était Leloutre, dit Va-de-bon-Cœur, un jeune paysan du voisinage. Traduits tous deux à Coutances devant un conseil de guerre, ils furent condamnés à mort. « C'est la seconde fois que cela m'arrive, dit Moustache à ses gardes, mais ce pourrait bien être la dernière. » Ce fut la dernière en effet. Les deux compagnons furent fusillés trois jours après leur attentat. Ils eurent bonne contenance devant le peloton d'exécution (16).
Voilà, selon la tradition et l'histoire, ce que firent les chouans du Cotentin pour prévenir d'abord, pour venger ensuite la mort de leur général de Bricqueville. Il reste à dire un mot des survivants de ce petit drame.
lies suririTants.
Dans les Chroniques du village, un personnage n'est abandonné que lorsqu'il passe de vie à trépas. Il en sera de même ici à l'égard de la comtesse d'Anjou, du chevalier de Mondérois, du général Antonio, de la Grenade et de la comtesse de Bricqueville.
La comtesse d'Anjou, qui avait connu les prisons de la Terreur, fit connaissance aussi avec celles du Consulat. Compromise, en 1799, pendant Vexpédition de Coutances (17), dans l'affaire nocturne du château de Briouze, au Lorey, à deux pas de son manoir de Vanloue, elle se cacha et échappa d'abord aux recherches. Mais elle fut arrêtée au moment où sonnait la dernière heure de la Chouannerie normande. On sait que Bonaparte, qui aimait les procédés sommaires, y mit fin en faisant fusiller ensemble, à Verneuil, de Frotté, d'Hugon et cinq de leurs camarades de l'état-major royaliste, malgré leurs saufs-conduits (mars 1800). Mme d'Anjou passait pour le ministre des affaires étrangères du parti. Le premier Consul donna ordre de l'amener à Paris, dans la prison du Temple. Elle savait beaucoup. On voulut, par des traitements rigoureux, la contraindre
à parler. C'était mal la connaître : elle supporta tout et ne révéla rien. Rendue à la liberté, elle retrouva, dans son calme domaine de Vanloue, son mari revenu de l'émigration, et vécut désormais dans la retraite, tout entière à des exercices de piété. C'est ainsi que « les nobles dames » de la Fronde, dont on a déjà évoqué discrètement le souvenir, sans établir une comparaison, avaient oublié jadis, dans les pratiques religieuses, les mécomptes de l'ambition et les déceptions du cœur (18).
Le chevalier de Mondérois et son lieutenant la Grenade, le gentilhomme et Je paysan, ne finirent point dans les austérités de la pénitence. En 1798, de Mondérois fut fusillé à Caen comme chouan. L'année précédente, la Grenade avait été fusillé à Saint-Brieuc comme déserteur. Cela l'avait même dispensé d'être décapité à Cou^^ tances comme brigand, car il avait franchi la limite étroite qui séparait la Chouannerie du brigandage. Son cas mérite d'être rappelé.
A la faveur de la pacification de Fontenay-les-Louvets, près d'Alençon, au mois de juillet 1796, il fit sa soumission à Coutances, obtint une amnistie personnelle et retourna à Saint-Jores, sa commune natale. Mais il s'y trouva bientôt bloqué, selon sa propre expression, entre ses compatriotes de village, qui répugnaient à lui ouvrir leurs rangs, et ses camarades de guérilla, qui refusaient de renouveler avec lui la lutte derrière les haies. Alors, avec une résolution digne d'une meilleure cause, il reprit son fusil et se jeta seul dans la campagne, comme un Corse dans le maquis. Après avoir chouanné pour le roi, il allait chouanner pour son propre compte. Ce fut dans les environs de Saint-Sauveur-Lendelin qu'il se cantonna. Tout trembla, dans les fermes isolées, quand il y apparut la nuit, donnant d'une voix calme à des compagnons imaginaires l'ordre de cerner la maison et de tirer sur les fuyards. Les fermiers furent rançonnés sans merci. La moindre résistance entraînait mort d'homme. Pendant quelques semaines, il donna ainsi l'illusion d'une bande armée. Mais on ne joue pas longtemps ce jeu dangereux. Les paysans exaspérés se levèrent en masse, le traquèrent comme un fauve, le prirent dans une battue (mars 1797) et le livrèrent à l'accusateur public près le tribunal criminel de Coutances. Revendiqué par l'autorité militaire, pour désertion, il fut conduit à Saint-Brieuc, où se trouvait son régiment, et condamné par un conseil de guerre. « Vous allez voir comment meurt
un chasseur du roi, » dit-il, et il commanda le feu lui-même. Comme son homonyme du Bocage de Normandie, Graindorge, dit aussi la Grenade, passé par les armes à Domfront, au mois d'avril 1796, il était de ceux qui savent mourir. Un conteur breton, Pitre-Chevalier, Ta mis en scène dans un de ses récits, et un poète du Cotentin, Paul Delasalle, a donné à sa légende la forme d'une ballade romantique, sans doute en souvenir de Robin Hood. C'était lui faire trop d'honneur.
On n'en fera pas trop au général Antonio, mis récemment en relief par M. Ernest Daudet, quand on l'appellera le dernier des chouans. Il fut, en effet, le dernier des révoltés en exercice, du moins dans la Basse-Normandie. Caractère d'une trempe peu commune, il ne désarma point quand les autres désarmaient. Pendant onze ans, il tint en échec la police impériale, d'humeur peu accommodante et ordinairement difficile à dépister. Agent mystérieux du mystérieux baron d'Aché, dont la physionomie énigmatique a tenté Balzac ; mêlé à de tragiques amours, ceux de d'Aché avec une descendante de Tourville, Elisabeth de Mesnildot, marquise de Vaubadon, et ceux du bel Armand Le Chevalier avec la belle marquise de Férolles, il fait bonne figure dans le groupe des révoltés qui espéraient contre toute espérance. S'il apparaît une nuit d'hiver à Cérences, c'est pour y laisser des souvenirs qui ne sont point oubliés dans le pays (19). Si, en compagnie de fils de bonne maison, sous les yeux d'une jeune femme, élégamment travestie en dragon d'ancien régime, une de ces Armides de guérilla dont la présence idéalise le brigandage, il dévalise, à main armée, la diligence de Saint-Lo à Coutances, après avoir tué les gendarmes de l'escorte, c'est avec des allures qui rappellent Fra Diavolo (20). On ne dira rien ici de l'affaire du bois du Quesnay, près de Falaise, parce qu'elle est connue de tout le monde.
Antonio vit ses amis fusillés comme Armand Le Chevalier, guillotinés comme la marquise de Férolles, massacrés comme le baron d'Aché ; rien ne l'ébranla. En 1811, la police impériale le cherchait encore aux environs de Caen, où sa vie était un mystère. Sa mort est un mystère comme sa vie : à dater de 1811, on n'entend plus parler de lui.
A cette époque, on parlait encore de Mme de Bricqueville, mais avec les égards dus à son rang à la Cour impériale. On sait, en effet,
qu'elle avait épousé le comte Adrien de Lezay-Maniésia, ifuelque peu apparenté des Beauharnais, et préfet de Strasbourg sous rEmpire. Comment avait-elle accueilli la nouvelle de la mort du comte de Bricqueville ? On l'ignore. Ce qu'on sait, c'est qu'elle éleva son fils, Armand de Bricqueville, dans les principes qui lui étaient cliers. Son lils, d'ailleurs, lui fit honneur. A vingt-six ans, en 1812, il était colonel dans la Grande Armée, comte de l'Empire et officier d'ordonnance de Napoléon, qui ne donnait point sa confiance à tout venant. On connaît son rôle auprès de Grouchy, à Sart-lez-Valhains, le 18 juin 1815, quand retentit dans le lointain la canonnade de Waterloo. « Marchez au canon, dit-il avec une respectueuse fermeté ; marchez au canon, c'est le salut de la France... » Grouchy ne marcha point et les soldats de Bliicher purent bientôt miner le pont d'Iéna à Paris.
La carrière militaire du colonel de Bricqueville finit avec l'Empire. Sa carrière politique commença avec la Bestauration, à l'égard de laquelle il prit rang parmi les irréconciliables. Député de Cherbourg pendant vingt-sept ans, il fut le défenseur, parfois éloquent, toujours chevaleresque, des libertés publiques. Quand il mourut, ses concitoyens érigèrent un monument à sa mémoire. C'était justice. Son père était mort pour la vieille France : il avait vécu, lui, pour la France nouvelle.