SAINT GAUD
Dernières observations eritiques.
Dans un précédent article, nous avons réfuté quelques allégations que nous croyons inexactes concernant saint Gaud, et publiées par un écrivain anonyme, le 20 janvier dernier. Aujourd'hui, nous nous proposons de faire ressortir l'inanité de la réponse opposée à nos observations, les 6 et 13 octobr-e, par le même inconnu.
Cette réponse, où l'imagination supplée à l'insuffisance de connaissance et de recherches, a ceci de particulièrement insidieux qu'elle étaie une argumentation de citations erronnées ou tronquées ; c'est un procédé d'une honnêteté scientifique douteuse. Quoiqu'il en soit, il constitue un piège très propre à tromper le lecteur qui n'a pas la facilité de contrôler les textes invoqués.
C'est donc uniquement pour éclairer le lecteur que nous écrivons cette réplique et non pour continuer une discussion stérile : la logique est capable d'ébranler les convictions des gens sincères, mais elle est impuissante contre le parti-pris et l'entêtement.
Nous disions, dans nos premières observations critiques, qu'il n'y avait pas de tradition représentant saint Gaud comme succès-, seur de saint Taurin, et, pour le démontrer, nous citions la liste du Vatican, du XIII® siècle, qui place saint Waldus après des évêques qui vécurent au VI^ siècle. La liste de Robert de Torigni, du XII*^ siècle, celle de l'abbaye de Jumièges, du XIV*^ siècle, le placent de même au VII® siècle.
On nous objecte que ces listes ont été faites, comme le dit M. Léopold Delisle, longtemps après les invasions normandes, et en l'absence de documents sérieux ; mais remarquons que l'illustre membre de l'Institut ajoute que la partie ancienne de ces listes a été empruntée tout entière à des documents hagiographiques.
Les commencements de ces catalogues ne sont donc pas à négliger. Ils sont incomplets, beaucoup de noms ont été oubliés, mais ceux qui sont donnés se trouvent généralement bien à leur place. Nous l'avons prouvé pour Evreux, dans nos premières observations critiques, ot nous pouvons en citer d'autres exemples. La liste d'A-
vranches, de Robert de Torigiii, est conservée jusqu'à saint Aubert ; celle de Bayeux est maintenue jusqu'à saint Gerbold ; de Sainte- Marthe en a seulement retranché saint Regnobert, placé au second rang et au IV^ siècle, pour l'identifier avec saint Ragnobert du VII'' siècle. La liste de Coutances n'éprouve aucune modification jusqu'à saint Fromond, éveque du VI^ siècle ; aussi le Livre-Noir de ce diocèse conservait-il un double exemplaire de cet ancien catalogue épiscopal, où on lisaif^avec orgueil les noms de quinze pontifes placés au nombre des saints !
Ils n'étaient donc pas tant à dédaigner, ces anciens dyptiques du Moyen-Age ; mais fussent-ils plus imparfaits encore qu'on affecte de le supposer, ils n'en prouveraient pas moins qu'au XII«, au XIII® et au XIV® siècles, on ne regardait pas saint Gaud comme le second évêque d'Evreux, successeur de saint Taurin, au V« siècle. Il n'y avait donc pas de tradition, et c'est là le point fondamental de notre thèse.
Nous ajoutons : S'il eut existé une tradition représentant saint Gaud comme successeur de saint Taurin, il est certain que Robert de Torigni, abbé du Mont Saint-Michel, n'eut pu l'ignorer, puisqu'il vécut longtemps, comme moine et comme prieur, dans l'abbaye du Bec, située aux portes d'Evreux.
S'il l'avait ignorée, les moines de Jumièges et de Saint- Wandrille, qui habitaient sur les limites du diocèse de saint Gaud, auraient rectifié son erreur. Ils ne l'ont pas fait, donc la tradition n'existait pas.
C'est au XVI« siècle seulement qu'une nouvelle opinion se forme avec Jacques Lebachelier, sieur d'Aviron, avocat au Présidial d'Evreux, et mort en 1500. C'est, en effet, le premier auteur connu qui ait écrit : « Le second qui tint le siège épiscopal d'Evreux fut saint Gaud. » Mais quelle preuve donne-t-il pour soutenir ce qu'il avance? Aucune. A cette époque on ne possédait point de vie de saint Gaud ; son office, au 31 janvier, se faisait du commun des pontifes et on n'avait point de leçons spéciales pour rappeler ses actes.
En 16Gi parut sur saint Gaud une vie dont on ignore l'auteur; elle renouvelle l'assertion de Jacques Lebachelier, mais comme lui ne donne aucune preuve.
Dom Bessin, enfant du diocèse d'Evreux, en 1717, reconnaît non
pas saint Gaud, mais bien saint Déodat, comme successeur de saint Taurin ; il ne donne à saint Gaud que le troisième rang, avec la date de 491 .
Cependant notre contradicteur pense que de Sainte-Marthe devait avoir des motifs très graves pour placer saint Gaud au second rang, et il regarde cet historien comme un auteur quasi infaillible. Pourtant, que de fautes on lui a reprochées, et combien de ses catalogues épiscopaux ont été réformés !
Bayeux, malgré ses observations, conserve ses deux Regnobert. A Avranches, saint Sever, qu'il avait nîis au second rang, c'est-àdire après Nepus, contre toutes les listes du Moyen-Age qui le placent après saint Sénier, a repris dans le rituel diocésain, comme chez tous les historiens modernes, le septième rang ; c'est également celui que lui donnent tous nos bréviaires de Coutances et d'Avranches. Dans la nouvelle édition du Gallia^ dom Piolin rectifie souvent, par des notes mises en marge, l'œuvre de son savant devancier. M. Léopold Delisle, dans le Bulletin historique et philologique, vient de publier le travail de M. l'abbé Albanès qui retouche profondément, et avec des preuves irrécusables, la liste des évoques de Gap, donnée par de Sainte-Marthe.
Cette auteur est donc .loin d'être infaillible ; en plaçant saint Gaud après saint Taurin, il a suivi l'opinion en vogue de son temps, mais n'a pu la motiver par aucune preuve sérieuse.
Cette argumentation qui apporte des faits à l'appui de nos dires, est remplacée, dans l'article que nous combattons, par une simple négation, longue et diffuse, qui finit par perdre de vue la thèse majeure et se porte sur de minimes détails.
Examinons-en quelques-uns sommairement.
1<* Notre anonyme cite la chapelle de Notre-Dame-du-Gaud à huit kilomètres d'Evreux et dans la forêt du même nom. Il nous apprend que cet oratoire fut le premier ermitage de saint Gaud ; c'est évidemment nous faire entendre que saint Gaud a séjourné là quelque temps. Or Rouault, curé de Saint-Pair, dit simplement dans sa Vie de saint Gaud que cette chapelle indique l'endroit où le clergé et le peuple d'Evreux vinrent conduire le saint Evoque partant pour le pays de Coutances. Nous ferons remarquer en outre que si saint Gaud possède une statue très vénérée dans cet oratoire, jamais celui-ci ne fut placé sous son invocation. D'ailleurs, dans nos vieux
glossaires, le mot « gaud » signifie <f bois » et * forêt y> : « Gaud, emm in lingua gallica^ syliam sonat. > Maintenant encore, nous avons le Mesnil-Gaud, la Lande-du-Gaud, le château du Gaud, près de Saint-Janaes, parce que tous ces lieux sont dans le voisinage d'un bois ou d'une forêt. Notre-Danie-du-Gaud, au milieu de sa foret, a donc la même origine que les appellations modernes de Notre- Dame-de-la-Forêt, de Notre-Dame-du-Bois, de Notre-Dame-du-Vert- Bois.
2« L'anonyme nous apprend encore que le Martyrologe (rUsuard^ (auteur du neuvième siècle), publié en 1573, porte, à la date du 31 janvier, cette mention : « Cité d'Evreux, le bienheureux Gaud, évêque de cette ville. » Ceci est inexact, car Usuard n'a point connu saint Gaud et n'a jamais cité son nom. Ce qui est vrai, c'est que Molanus donnant, en 1573, une nouvelle édition d'Usuard, l'enrichit de notes et de suppléments, et que, dans un de ceux-ci, il rappela le nom de saint Gaud.
3*^ Nous avons dit qu'au Moyen-Age la seule fête en l'honneur de saint Gaud avait été celle du 11 juillet, anniversaire de la découverte de son corps. Notre anonyme fait entendre que celle du 31 janvier pourrait être antérieure à 1131. Il faudrait pouvoir le prouver. Or, presque toutes nos fêtes de saints ont commencé par l'invention de leurs précieux restes ou la translation de leurs reliques dans une terre étrangère, ainsi que le montrent les exemples suivants :
Saint Pair, qui est le seul dont on possède une vie authentique écrite par un auteur connu, Fortunat, fut d'abord fêté le 23 septembre, qui est le jour de l'arrivée de son corps à Paris ou à Orléans. C'est ce que nous apprend Usuard dans son Martyrologe (i)^ et Malmesbury dans son Histoire d'Angleterre. La fête du 16 avril, qui rappelle le jour de sa mort, ne vient que fort tard remplacer celle du 23 septembre.
L'ancienne fête de Saint-Sever avait lieu le l^^"' février, jour de l'arrivée de son corps à Rouen. L'auteur de sa vie dit qu'on
(1) Saint Pair, évcque d'Âvranchcs, est le ^eul de nos saints du diocèse de Coutances et Avranches qui soit cité dans le Martyrologe d'Usuard. On sait que ce martyrologe est devenu le martyrologe romain, avec quelques additions. Usuard cite saint Pair au à3 septembre, mais au 16 avril il ne fait aucune mention de ce pontife.
ignorait le jour de sa mort ; on fixa le 6 juillet pour la rappeler, et cette solennité remplace aujourd'hui celle du \^^ février.
Le 18 juin fut aussi la première fête de saint Aubert, parce que cette date rappelait celle de la découverte de son corps. Elle a été tardivement remplacée par le 10 septembre, qui est le jour de sa mort.
Nous pourrions citer une foule d'autres exemples démontrant l'existence d'une coutume qui était suivie à Saint-Pair, de même qu'à Evreux, comme le prouve l'ancien bréviaire manuscrit de Mgr Mathieu des Essarts, mort en 1310. C'est dans ce précieux livre liturgique que l'abbé Chemin, à la fin du siècle dernier, copia les leçons qui concernent l'invention du corps de saint Gaud^ et qui étaient semblables à celles qu'on lisait à Saint-Pair. La fête du saint était donc alors celle du 11 juillet. Le bréviaire d'Evreux, qui donne la fête du 31 janvier, n'a plus celle de l'invention du corps, ce qui prouve bien que la fête du 11 juillet fut la première solennité de saint Gaud. Quand la fête du 31 janvier eut remplacé à Evreux celle du 11 juillet, Coutances l'admit aussi dans son bréviaire de 1715, et l'antique fête de l'invention ne fut plus solennisée, même à Saint-Pair, où elle avait pris naissance.
Mais toutes ces questions incidentes ti'aitées par notre contradicteur ne touchent en rien à la thèse principale qui reste entière, à savoir qu'il n'y a pas de tradition représentant saint Gaud comme successeur de saint Taurin.
Nous avons dit, en second lieu, que saint Gaud avait dû être inhumé dans le tombeau d'un autre religieux de Sessiac, décédé bien avant lui. C'est ce qui ressort clairement des 4« et 5^ leçons de l'histoire de l'invention du corps de saint Gaud :
« En creusant la fondation de la tour actuelle de Saint-Pair, dil » l'historien du XII^ siècle, un des ouvriers enfonça, sans s'en » douter, sa pioche dans un sarcophage. Par l'ouverture ainsi pra- » tiquée s'échappa une odeur avec une si grande quantité de fumée » que tous ceux qui étaient dans l'église pouvaient à peine se re- » connaître, mais furent embaumés par ce parfum céleste... 11 y » avait alors un grand concours de clercs et de laïques, parce que
» c'était un samedi et le jour de la translation de saint Benoît, qui » se célèbre annuellement le 4 des ides de juillet. Guillaume Piclerc, » le premier, essaya de voir ce qui y avait dans le cercueil par » l'ouverture qui était assez grande, et, y passant la main, il en » retira la tête d'un mort... Quand il l'eût assez admirée, il la » remit en place... Prenant ensuite un cierge allumé, il y attacha » quelques feuillage desséchés et, avançant cette torche dans l'in- » térieur du sarcophage, afin de voir plus distinctement ce qu'il » contenait, il le parcourut des yeux dans toutes ses parties et il » aperçut le corps d'un homme mort qui avait conservé sa chair et » sa peau. Regardant de nouveau, avec plus d'attention, il vit, près » du premier mort, les ossements d'un autre défunt. Plusieurs » personnes regardèrent après et constatèrent ce qu'il avait vu. » )> — « Tune melius atque melius impiciens, alterius morttii ossa » juxta compexit. Post hunc^ alii^ satis inspicientes^ haud dissimilia » vider uni, »
Si notre anonyme traduit « Alterius mortui ossa » par « des reliques de différents saints », il faut avouer que s'il est fort en thème il est bien faible en version. Ce texte si formel et si clair renverse sa thèse, qu'il tente cependant de soutenir encore par des arguments plus industrieux et subtils que sincères.
1« Il suppose que le tombeau de saint Gaud fut ouvert au IX« ou au X« siècle, quand les moines de Sessiac quittèrent le pays à l'arrivée des barbares du Nord.
2« Il suppose également que le corps ayant paru aux moines trop bien conservé pour être transporté, ils cachèrent dans le cercueil des reliques qui devaient se trouver, sans doute, dans l'église de Saint-Pair.
3® Il compare ces reliques à celles qui furent trouvées, dit-il, au commencement de notre siècle, dans le tombeau de sainte Marthe et dans celui de saint Taurin. Toutefois, il oublie de dire que les sarcophages avaient été ouverts bien des fois et que les reliques des saints se trouvaient placées dans des châsses splendides : saint Taurin avait, dans le XIII^ siècle, un admirable reliquaire qui existe encore, et sainte Marthe, au XV® siècle, en avait un fort remarquable, puisqu'il passait pour le plus riche de toute la France.
4*^ Il ajoute que les reliques mises dans le tombeau de saint Gaud
devaient avoir des étiquettes, mais que celles-ci avaient disparu avec le temps ou à cause de riiumidité du lieu, semblables à celles des reliques de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à Paris, qui sont également perdues ou illisibles. Mais il se garde d'ajouter que ces dernières reliques avaient été déposées, d'abord, dans l'église deSaint- Barthélemy-de-la-Cité, puis, qu'on les avaient portées à l'abbaye de Saint-Magloire, où elles restèrent bien des siècles, qu'on les avait ensuite enlevées pêle-mêle, pendant les mauvais jours, pour les déposer de nouveau dans l'église de Saint-Jacques, voisine de l'ancien monastère, et qu'enfin, avant tous ces changements de domicile, elles avaient été visitées, remuées et partagées une foule de fois.
5» Aux hypothèses qui précèdent, il ajoute un argument qu'il juge décisif : « Au Moyen-Age, dit-il, on ne pouvait mettre un corps mort sur un autre défunt et dans un même cercueil ; l'affirmation contraire est insoutenable. » Il indique en même temps un canon d'un concile du VI<^ siècle, mais qu'il a bien soin de ne pas citer.
Nous allons renverser ce laborieux échafaudage, qualifié de dilemme avec une emphase un peu puérile, en démontrant : d'abord, que le tombeau de saint Gaud n'a pas été ouvert au IX« ou au X<^ siècle, pour y mettre des reliques ; puis, en second lieu, qu'il était très ordinaire, au Moyen-Age, de mettre un mort dans le sarcophage d'un autre mort, quand le corps de ce dernier était consumé ; enfin, que les moines de Sessiac, en inhumant saint Gaud dans le tombeau d'un de leurs anciens pères, n'ont transgressé aucune loi civile ou ecclésiastique.
Le tombeau de saint Gaud n'a pas été ouvert au IX*^ ou X^ siècle. Cette proposition résulte des circonstances qui accompagnèrent, en 1131, l'ouverture du sarcophage; nous voulons parler de cette fumée, de cette odeur aromatique si forte qui se répandit alors dans l'église, et de l'état de conservation parfaite du mort dans son cercueil. Toutes ces particularités n'eussent point existé si le corps avait déjà vu le jour. Voici quelques exemples de cas analogues choisis dans nos contrées.
Quand, pour la première fois, on ouvrit le tombeau de saint Marcouf, au VII« siècle, celui de saint Liboire du Mans, en 836, et celui de saint Sever, à la fin du X^ siècle, les corps furent trouvés
en parfaite conservation, bien que desséchés et pour ainsi dire momifiés (1). Quand on leva les couvercles des sarcophages, des effluves odoriférantes se dégagèrent comme à l'ouverture du tombeau de saint Gaud, et furent perçues de tous les assistants. Au Mans, des aveugles recouvrèrent la vue, et à Saint-Sever plusieurs infirmes furent rendus à la santé. Mais ces corps, comme nous l'apprend l'historien de l'invention de saint Sever, avaient été embaumés, « Unguintis pretiosis delibutum » (2), et ces parfums, ces aromates, ces huiles odoriférantes dont on s'était servi avaient assuré la conservation des corps à travers les âges. Mais ces heureux effets diminuèrent rapidement et disparurent tout à fait dès que ces précieux restes eurent pris le contact de l'air. Au XI® siècle, moins de cent ans après l'invention, le corps dé saint Sever n'offrait plus que des os et un peu de peau ; en 1454, le chef n'avait plus de peau, mais conservait une odeur quelque peu aromatique ; en 1639, on ne trouva plus que des ossements desséchés.
Les mêmes constatations furent faites relativement à saint Gaud. En 1664, quand on ouvrit, pour la seconde fois, son tombeau, il en sortit encore un parfum odorant, mais il n'y avait plus que des « ossements vermeils^ dépouillés de leur chair\ tout onctueux comme » s'ils avaient nages dans Vhuile ou du baume^ exhalant une odeur y> très suave et très odoriférante, rappelant le baume et les pastilles » brûlées » (3).
En 1698, les ossements ne sont plus vermeils ; ils se sont desséchés et n'ont plus qu'une faible odeur. En 1760, l'odeur n'est plus sensible, et en 1853, quelques ossements commencent à se réduire en poussière (4). Cependant ces précieuses reliques étaient bien renfermées, bien enveloppées dans leur caisse de chêne, où on les avait mises en les retirant du tombeau ; les sceaux des pontifes les garantissaient même de tout regard indiscret. Mais le contact de l'air, pendant les périodes courtes et espacées d'ouvertures de leurs châsses, a suffi pour dissiper l'atmosphère préservatrice de leur sarcophage et amener la destruction progressive du corps.
(1) Ces saints avaient conservé leurs vêtements, leur chair et leur peau. Le visage de saint Marcouf paraissait si frais qu'on Teût dit encore animé. Saint Sever ressemblait à un homme livré au sommeil ; on dit la même chose de saint Liboire.
(2) Histoire de l'invention et de la translation du corps de saint Sever, Acta Sanciorunij apud Bolland.
(3) Procès-verbal de 1664. — (4) Procès- verbal, publié ea 1853.
Il est donc certain que si le cercueil de saint Gaud avait été ouvert antérieurement à 1131, on n'aurait point constaté, à cette date, des arômes d'une expansion si puissante, avec fumée comme nuages d'encens, et un corps d'une conservation si parfaite. Saint Gaud avait été embaumé, comme saint Sever, « unguintis pretiosis delibutum^ y^ eiy jusqu'en 1131, il avait reposé dans son sarcophage sans être troublé par les regards des hommes.
Nous disons en second lieu que ce n'étaient pas des reliques qu'on trouva auprès de saint Gaud, mais les ossements d'un second mort, dans le cercueil duquel il avait été inhumé.
11 était d'usage, au Moyen- Age, de placer un mort dans le cercueil d'un autre défunt, quand le corps de celui-ci était consumé. Gela se faisait principalement pour les tombeaux en pierre, qui étaient relativement rares. On les réservait pour les seigneurs, les pontifes et parfois les abbés de monastère. Souvent on se contentait d'une simple maçonnerie formant caveau, et un grand nombre d'abbés n'eurent qu'une fosse vulgaire. Mais dans ces modestes caveaux, dans ces simples fosses, on inhumait d'autres prêtres, d'autres religieux, quand les premiers corps étaient consumés. C'est ainsi que, dans nos églises, nous avons eu une suite de pasteurs inhumés tour à tour à la même place.
Mais les meilleurs usages ont toujours leurs abus. Au VI*^ et au VII« siècles, quand on voulait donner un cercueil de pierre à un ami défunt, on l'inhumait parfois sur un corps en putréfaction ; on volait même les tombeaux ! Ces pratiques révoltantes furent dénoncées aux pères du deuxième concile de Mâcon, tenu en 586, la 24« année du règne de Contran, et les évêques rédigèrent ainsi leur 17« canon :
« Nous avons appris que plusieurs personnes ouvraient les sé- » pulcres des morts, dont les membres n'étaient pas encore consu- » mes, pour mettre dessus leurs propres morts ; que d'autres (ce » qui est défendu) usurpaient pour leurs morts les religieuses se- » pultures d'autres défunts, sans la permission du propriétaire de » ces tombeaux. Nous prohibons de pareils actes. Si on transgresse » notre défense, que les corps ainsi superposés soient, selon la loi, » arrachés de ces sépultures. »
— (( Comperimus multos necduni marcidatis mortuorura meni- » bris sepulchra reserare et niorluos suos superimponere , et
yt aliorum (quod nefas est) pro mortuis suis religiosa loca usur- » pare sine voluntate domini sepulchorura : ideoque slatuimus ut » nuilus deinceps hoc peragaL Quod si factura fuerit secundura » legem superimposita corpora de eisdem tumulis rejactentur. »
Ainsi, comme le remarque M. Rousselet dans son Histoire des Conciles^ les pères réunis à Màcon ne défendent qu'une chose principale : « Ne pas enterrer un corps sur un autre qui n'est pas encore consumé. »
Les moines de Sessiac n'ont donc transgressé aucune loi ecclésiastique, aucun décret du ce Corpus juris canonici, » Le tombeau qu'ils ont ouvert leur appartenait ; ils savaient n'y trouver que des ossements desséchés, et c'est dans le sépulcre d'un de leurs vénérés fondateurs qu'ils ont inhumé leur cher défunt.
Ainsi s'écroule par la base le fameux dilemme édifié par notre anonyme, avec le concours de son savant ami. Nous laissons donc au lecteur le soin d'apprécier de semblables procédés de discussion, où l'on donne à des textes invoqués, mais non cités, un sens absolument fantaisiste et dénaturé.
Dans son article, notre anonyme dit que les ossemeuts du second mort trouvé avec saint Gaud sont restés, au moins en partie, dans le tombeau du saint. Nous avions supposé, et nous ne sommes pas le seul, qu'on avait pu mettre une partie de ces ossements dans le caveau placé sous l'autel de l'oratoire de saint Gaud, au midi du cimetière, parce que là se trouvait une certaine quantité d'ossements qu'on croyait de saint Gaud et qui n'en sont assurément pas. En 1664, tous les os de saint Gaud se retrouvèrent dans la chasse ou caisse où ils étaient déposés, et on ne donna à la chapelle citée plus haut, ancienne cellule du saint, « que le petit os faucille de la jambe. » Les ossements du caveau pouvaient donc provenir, non pas du corps de saint Gaud, comme on le croyait, mais de l'autre mort trouvé dans son cercueil.
L'anonyme n'admet pas qu'il ait eu de caveau. « Les ossements » en question, dit-il, n'étaient point dans un petit caveau sous » l'autel, pour l'excellente raison qu'il n'existait point de petit ca- » veau sous l'autel de l'oratoire de saint Gaud, mais ils furent » trouvés dans ce qu'on appelle liturgiquement le sépulcre de l'au- » tel. » Je crois qu'on serait fort embarrassé pour nous indiquer beaucoup de sépulcres d'autel comme celui-là ! Quoiqu'il en soit,
je n'ai pas inventé le caveau et je cite le procès-verbal : a En 1821, » le sieur Petit, démontant l'ancien autel en bois de la chapelle » Saint-Gaud, trouva sous le lambris une grande dalle de six pieds » de longueur, deux pieds et demi de largeur, six à sept pouces » d'épaisseur. Vers l'extrémité de droite était pratiquée une ouver- » ture carrée en sifflet, de huit pouces de largeur en dessus et de ï) quatre pouces en dessous. Lorsque cette dalle fut enlevée. Petit » trouva dans la maçonnerie de l'autel, au droit de cette ouver- » ture, une conduite inclinée et carrée, puis à quinze pouces envi- » ron au-dessous de la table, un tout petit caveau, voûté en petites » pierres, dont le contour était en pierre de taille. Il était orné » de deux colonnes d'un pied de haut, chacune sur un piédestal » d'environ six pouces de hauteur. A l'un des bouts de cet enclos » était une porte bien fermée avec plâtre ou ciment. En dedans » étaient des ossements que l'on assura ne pouvoir être que de » saint Gaud. Il y avait partie des os de jambes nommés tibia et » péroné., partie des os frontaux et pariétaux, des os du coude, du » rayon (radius) et du bras. Tous les ossements représentaient à » peu près le quart des os d'un corps humain. »
Il y avait donc bien un petit caveau, différent de nos sépulcres d'autel. Quand on a inhumé saint Gaud dans le tombeau d'un ancien fondateur du monastère, on croyait, sans doute, le mettre avec un personnage mort en odeur de sainteté. Si, comme on le dit, il y a eu dix-sept corps saints enterrés dans l'église de Saint- Pair, celui dont nous parlons dut être des premiers. Il n'a pas eu de culte public ; mais combien de saints, dont les reliques se trouvent dans nos autels, sont dans le même cas ! Ainsi notre supposition relative à l'origine des ossements trouvés sous l'autel de la chapelle de Saint-Gaud reste-t-elle très admissible, malgré cette déclaration de notre anonyme : a Dans l'antiquité, on préférait consacrer des autels sans reliques plutôt que d'y placer des reliques douteuses ; on se contentait au besoin de linges ^yant été appliqués à des reliques authentiques. » Les ossements dont nous parlons et que nous supposons venus du tombeau de saint Gaud, comme on le croyait en 1821, auraient touché des reliques authentiques, et cela pendant bien des siècles ; on pouvait donc les regarder comme très vénérables.
Mais sortons de èelte question incidente pour revenir à la thèse
majeure. Nous avons prouvé que saint Gaud, selon l'usage de son temps, a dû être inhumé dans le tombeau d'un ancien moine et que son corps a été embaumé. Cet embaumement, accordé seulement à quelques supérieurs de monastère, pourrait faire penser que saint Gaud était peut-être devenu abbé de Sessiac, comme saint Sever, ancien évêque, le fut dans son monastère du Val-de- Vire.
Quoiqu'il en soit, cette inhumation de saint Gaud dans le tombeau d'un ancien fondateur donne une force nouvelle aux vieilles listes qui le font vivre au VII'^^ siècle. Ce saint serait alors k contemporain de saint Fromond ou de saint Aubert. Sa présence, à cette époque, prouverait combien cette abbaye de Sessiac, dont nous ne savons rien depuis le VI*^ jusqu'au IX« ou X^^ siècle, jouissait encore d'une grande réputation de sainteté pour attirer dans son cloître un ascète tel que saint Gaud.
Notre anonyme veut aussi que l'inscription lue sur la pierre trouvée sous la tête de saint Gaud n'était pas seulement : « Hic requiescit beatus Gaudiis. » — « Ici repose le hienheiireux Gaud; » mais qu'on y lisait encore ces mots : (i Olim episcopus Ebroicemis, » — « Autrefois évêque d'Evreiix. »
Toustain de Billy, le meilleur des historiens deCoutances, extrait du manuscrit de Saint-Pair le passage renfermant l'inscription ; il copie exclusivement pour nous la donner telle qu'elle se lisait sur le parchemin, et il n'a vu que ces mots : ^ Hic requiescit beatus Gaudus. »
Le chanoine Charles Guérin, qui nous a laissé sur les évèques d'Avranchcs une histoire sérieuse et étendue, fait le voyage de Saint-Pair, copie tout le manuscrit et, arrivé à l'inscription, ne lit également que ces mots : a Hic requiescit beatus Gaudus. »
Dans les neuf longues leçons qu'il a transcrites dans ce vieux lectionnaire qui avait près de six cents ans de service et qui, par conséquent, devait présenter quelques lignes difficiles à lire, Guérin s'aperçoit qu'il a oublié deux mots qui, du reste, se devinent facilement, en lisant le texte, savoir c( corpus » et « monasterium. » H relève, en outre, huit autres mots qu'il croit avoir mal lus, mais
qu'on rétablit aisément en parcourant sa copie. En regard de chaque omission, de chaque mot douteux, il a écrit en marge de son manuscrit ces mots : a A revoir, » Ces détails prouvent combien il tenait à l'exactitude de sa copie, à la fidélité et à la pureté de son texte. Or, cette mention « A revoir » ne se trouve ni en face du passage relatif au second mort du tombeau de saint Gaud, ni en face de l'inscription.
Or, on ne peut croire que deux historiens tels que Toustain et Guérin, aussi graves, aussi savants en manuscrits, aient pu commettre un oubli si considérable dans une inscription tellement courte et qu'ils tenaient particulièrement, tous les deux, à nous donner exacte. On peut passer un mot, mais en omettre trois sur sept, et les plus longs, ce n'est pas croyable. Si l'un des deux avait commis cet oubli, l'autre l'eût à coup sûr rectifié. Dire que les deux auteurs ont eu successivement la même distraction sur l'unique inscription qu'ils désiraient nous conserver, est insoutenable. Il n'y avait donc bien que ces mots : « Hic reqiiiescit beattis Gaudus, »
Notre anonyme ajoute qu'on lisait à Evreux, dans le bréviaire du XIII« ou XIV« siècle que nous avons déjà cité : « Olim Episcopus Ebroîcensis, » Une copie des leçons de ce bréviaire, semblables à celles qu'on lisait à Saint-Pair, dit-il, ^t faites avant 1781, par l'abbé Chemin, curé de Tourneville, reproduisait les mêmes mots. Malheureusement, le bréviaire et la copie sont perdus et l'on se demande comment il est dès lors possible de prouver cette assertion ? Et lors même qu'on aurait ajouté ces trois mots sur le manuscrit d'Evreux, celui de Saint-Pair serait encore le seul authentique, le seul qu'on pût invoquer. Ce qui est certain, c'est que la vie de 1664 avait complété l'inscription en ajoutant : « Autrefois Evéque d'Evreux, » C'est assurément là que Rouault l'avait prise pour la mettre dans sa nouvelle vie de saint Gaud. Mais cela ne prouve rien contre le manuscrit primitif.
11 n'était nullement nécessaire, comme le veut encore notre anonyme, d'indiquer sur l'inscription tumulaire la dignité du défunt. Saint Sever, ancien pontife, n'a même pas d'inscription ; on n'en a jamais cité non plus pour le vénérable Norgaudus, ancien évêque d'Avranches et devenu moine du Mont Saint-Michel. Dans leurs tombeaux, ils sont inhumés avec le costume pauvre de leur ordre ; on ne signale sur eux ni croix, ni crosse, ni mitre, ni anneau, enfin
aucun insigne épiscopal. Ilfe furent donc enterrés comme de simples moines, et c'est pour cela que les religieux du Mont Saint- Michel appellent saint Gaud leur confrère.
Nous avons indiqué, dans le cours de cet article, avec quelle désinvolture notre anonyme maniait les textes et affirmait imperturbablement des faits dont il n'avait aucune preuve sérieuse. Nous tenons à relever ici la mauvaise humeur manifeste qu'il témoigne contre le chanoine Guérin, ce Guérin qui a eu la malencontreuse idée de venir copier le manuscrit de Saint-Pair. Il est qualifié
û'ignorant^ malhabile^ maladroit^ historien peu connu Toutes ces
épithètes ne peuvent éclabousser que celui qui les profère, car Guérin est bien au-dessus d'attaques parties on ne sait d'où.
Ancien notaire apostolique, intendant de Mgr de la Vieuville, évêque de Rennes, pour l'abbaye de Savigny-le-Vieux, puis chanoine, prieur de Saint-James, ami des seigneurs évêques de Tessé et de Daniel Huet, archiviste fort habile et pour lequel les chartriers du pays avaient peu de secrets, Guérin est un de nos historiens les plus consciencieux, les plus intéressants et les plus précieux.
Après avoir qualifié Guérin comme il est dit plus haut, on l'accuse encore, sur un ton plaisant, défaire des fautes de latin, et l'on a la prétention de citer des preuves à l'appui. Ainsi Guérin aurait écrit : « perciissmn est y> qui s'accorderait avec « Petrus, » Quant à notre anonyme, il déclare avoir lu « punctus est » sur le manuscrit. Or, il y a ce nasum percussum » et le mot c< est » n'existe pas. En ce qui concerne les mots « punctus est », ils sont de son invention. Jamais il ne les a lus dans le manuscrit. Plusieurs personnes ont pu le vérifier, et l'original est encore à la disposition de ceux qui désireraient le voir.
Nous avons terminé la tâche que nous nous étions proposée au début de cet article, et les lecteurs sauront dorénavant opposer une juste méfiance aux déclarations de notre contradicteur inconnu.
Quant à nous, malgré les critiques pédantes qu'il nous adresse à la fin de son filandreux mémoire, nous lui donnons ici un utile conseil : Qu'il se passionne moins pour une date, pour une question purement historique, qui ne touche ni au dogme, ni à la morale, et qui ne diminue en aucune façon la gloire ou la sainteté du bienheureux Gaud ; enfin qu'il ne s'applique pas à torturer les
faits, les dates et les textes, pour les faire coïncider avec sa propre imagination.
Un mot encore pour finir.
J/anonyrae, que nous avons voulu redresser, nous semble avoir oublié quelque peu la limite de son droit. Le galant homme, en effet, quand il veut décocher des traits, ne néglige pas de montrer son visage. Qui me prend de la sorte à partie? Qui me juge? Qui me condamne avec ces airs, cette dépense d'esprit, cette hauteur ? J'aimerais le savoir ; et personne, je le pense, ne s'en étonnera.
Quoiqu'il en soit, il nous a paru bon de défendre loyalement ce que nous avions loyalement avancé. Je l'ai fait, même dans d'autres conditions, je n'y reviendrai plus.