‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · CHAPITRE INTERPOLÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE INTERPOLÉ

Dans le manuscrit du XII^ siècle de la Bibliothèque nationale, N^ J788, Fol. /, T».

Lorsque saint Marcouf rentrait dans sa patrie, il y eut, chemin faisant, un miracle que je ne puis passer sous silence. Le saint homme, en traversant le diocèse de Bayeux, s'arrêta dans un oratoire situé sur la voie pour y célébrer le saint sacrifice. Près de là était un étang vaste et profond, rempli de limon et de fange, et dans lequel se trouvait une grande quantité de grenouilles. Le bienheureux étant monté à l'autel pour y célébrer les saints mystères, les batraciens criards se mirent à faire entendre une clameur telle que le saint homme en fut troublé. Supportant ce bruit avec peine, il fit signe à un de ses ministres, nommé Cariulfe, d'ordonner aux grenouilles de cesser leur tumultueux croassement. Le disciple du saint s'approcha alors du marais et, plein de confiance dans la force d'en haut, plein d'assurance dans la sainteté de son maître, se mit à élever la voix en disant : « Etres bavards et importuns, mon maî- » tre vous commande à tous, sans exception, de garder le silence, > afin que désormais vos chants ne puissent le troubler. » Merveille ! Aussitôt que ces petites bêtes eurent entendu l'ordre du bienheureux, elles gardèrent un si profond silence qu'on eût pu croire qu'elles étaient mortes. Le bienheureux Marcouf ayant achevé les saints mystères, monta sur son petit âne et, suivi de ses deux disciples, continua sa route. Il avait à peine parcouru environ deux milles, qu'il se rappela ce qu'il avait ordonné. « Arrêtez le pas, ditil à ses frères : nous avons oublié de rendre aux bestioles ce que nous leur avons enlevé, c'est-à-dire le langage que Dieu, par sa puissance suprême, a naturellement donné à leur espèce. Qu'un de vous retourne à l'étang et leur commande, au nom de Notre-Seigneur Jésus Christ, de reprendre leur chant accoutumé. En entendant ces paroles, Cariulfe, le serviteur de Dieu toujours disposé à obéir aux ordres de son maître, retourne aussitôt sur ses pas. Arrivé au marais il retrouve les grenouilles conservant un calme profond, et comme nulle d'elles ne faisait entendre aucun son, il leur dit :

« Comme mon maître t'a ordonné le silence, quand ton croasse- » ment le troublait pendant les saints mystères, maintenant il » t'ordonne, ô grenouille, de reprendre selon ton usage ce qui » appartient à ta nature. Chante donc, ô petite raine, chante et ce » que tu as perdu pour un temps, par la permission de Dieu, re- )) couvre-le puisque l'autorisation t'en est donnée. » prodige inoui et qui prouve combien Dieu est admirable dans ses saints l Ouh, le Seigneur notre Dieu est vraiment grand et sa vertu toute puissante ! Le marais, comme nous l'avons dit, renferme un grand nombre de grenouilles, mais comme l'homme de Dieu avait parlé comme s'il n'y en eût eu qu'une seule, « chante petite raine, chante », à partir de ce moment on n'a plus entendu chanter qu'une grenouille à la fois. Et comme il arrive souvent lorsque plusieurs grenouilles croassent tour à tour que l'une commence' le chant quand l'autre se tait, le même fait se reproduit dans le marais par une vertu toute divine, toutes se taisent à l'exception d'une qui fait entendre sa voix. prodige vraiment exceptionnel 1 C'est toujours Tunique et même Dieu dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Il s'occupe des plus importantes, sans négliger les moindres. Que nul ne regarde ce fait comme une fable. L'étang est encore rempli d'eau bourbeuse, de marécages et de raines croassantes. Leur silence, jusqu'à ce jour, est une preuve de ce qui précède et les habitants du lieu en sont témoins chaque année, ce qui est le témoignage de la vérité. Pour perpétuer le souvenir du miracle, on a élevé dans cet endroit un bel oratoire en l'honneur et à la louange du Dieu tout-puissant, et aussi du bienheureux confesseur Marcouf.

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Histoire le la ville le Saint-Jaies le Beuïïon

(suite)

GHAPITllE QMTBIÉHE

HISTOIRE CIVILE ET RELIGIEUSE DE LA VILLE DE SAINT- JAMES PENDANT LA RÉVOLUTION (1789-1802) — PREMIÈRE ET SECONDE GUERRE DE LA CHOUANNERIE, A SAINT-JAMES ET DANS LES PAROISSES VOISINES (1).

L'époque révolutionnaire est particulièrement intéressante à étudier à Saint-James et dans les communes voisines, parce que ce pays devint alors un centre de réaction contre la tyrannie terroriste et le théâtre d'événements importants qui n'ont pas été racontés ou qui l'ont été avec plus ou moins d'exactitude. Nous voudrions rétablir les faits et en faire un récit aussi complet que le permettent les limites nécessairement restreintes de cette histoire.

(1) Pour cette partie de notre traTail, nous avons surtout consulté aux Archives de la Manche : l» les Registres du district d'Avranches, in-folios, N»* 6, 7, 8, 9, 10, contenant la correspondance du district jour par jour, depuis le commencement de l'année 1792 jusqu'au milieu de l'année 1796, c'est-à-dire pendant une période de quatre ans et demi ; 2o les Registres N^^^ 4 et 5 des requêtes et transcriptions des avis donnés par le Directoire du même district, du 22 septembre 1793 au 30 nivôse, An IV (20 janvier 1796) ; 3^ les Registres du département ; 4o le Livre paroissial qui donne un résumé de l'histoire religieuse de Saint-James pendant là Révolution. Nous n'avons trouvé, à la mairie de cette commune, que les Registres de l'état civil. Cependant, diaprés un récolement des Archives municipales fait en 1842, conservé aux Archives de la Manche, il existait à cette époque « un registre in-folio, sans couverture, en mauvais état, contenant les délibérations du conseil municipal, du 10 octobre 1790 au 12 frimaire. An IV de la République » (3 décembre 1795). Malheureusement ce registre, qui renfermait de très précieux renseignements sur ces années les plus tourmentées de la Révolution, a disparu et parait définitivement perdu.

Parmi les ouvrages imprimés nous nous contentons de citer : Histoire de la Chouanneriej etc., par Richard Séguin ; — Guerres des Vendéens et des Cfwttans contre la RéptAlique française, par un officier supérieur (Savary), Paris 1824; — Les Tribunaux répressifs ordinaires de la Manche en matière politiqtiej pendant la première Révolution j par M. E. Sarot ; — Louis de Frotté et le* insurrections nor^ mandes^ 1793*1832, par M. L. de la Sicotiëre, sénateur de l'Orne ; — surtout le très intéressant travail de M. le vicomte Le Bouteiller, publié dernièrement par le Journal de Fougères j intitulé : La MéDolution dans le pays de Fougères, Nous noterons encore, au cours de notre récit, beaucoup d'autres sources que nous n'indiquons pas ici.

Dès le commencement de Tannée 1789, les trois ordres du Clergé, de la Noblesse et du Tiers-Etat furent convoqués à l'assemblée du grand bailliage du Cotentin, qui devait s'ouvrir à Coutances, le 26 mars, pour préparer les cahiers de doléances et nommer des députés aux Etats-Généraux.

Le prieur de Saint-James, M. de Neuchaise,s'y fit représenter par M. J.-B.-Henri du Bois-Gobey, vicaire général d'Avranches, et M. Levindrey par M. François Callé, curé de Carnet.

Le marquis de Canisy, Charles-Léonot de Carbonnel, donna aussi sa procuration, passée le 4 mars devant les notaires de Vassy, à M. Jean-Louis de Carbonnel, chevalier, baron de Marcey.

Les délégués du Tiers-Etat, MM. Isaac-Julien Lehurey, docteur en médecine; Pierre-Louis Pinel de Boisval, avocat; Gilbert-Jean- François Loysel, avocat; Julien-Anne Boulier, marchand, et Jean- Louis Loir, procureur du roi, se rendirent tous, à l'exception de ce dernier, à l'assemblée de Coutances (1).

Nous n'avons pas à refaire ici l'histoire des Etats-Généraux, qui s'ouvrirent à Versailles, le 5 mai 1789. Les événements se précipitèrent avec une effrayante rapidité. Dès le commencement de novembre, les biens ecclésiastiques furent confisqués et mis à la disposition de la nation, qui devait pourvoir désormais aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres. Les ordres religieux furent supprimés, le 13 février 1790, et, le 16 avril, parut le décret ordonnant la vente des biens ecclésiastiques. Le 15 juin, l'Assemblée nationale vota la constitution civile du clergé, et, le 27 décembre suivant, elle édicta une loi obligeant les prêtres à prêter le serment de fidélité à cette constitution schismatique, dans le délai de huit jours, sous peine d'être regardés comme ayant renoncé à leurs fonctions. Toutefois, la prestation du serment ne fut exigée, dans les paroisses de l'Avranchin, que vers la fin de février ou le commencement de mars 1791.

M. le curé de Saint- James et ses deux vicaires refusèrent de le prêter, ainsi que MM. Charles Gauchet, chapelain de l'hôpital, Pierre Vassal et Jacques Corbe, ancien curé de Moncy (2),

(i) Procès- verbal de l'assemblée générale des trois ordres da grand bailliage du Cotentin, tenue à Coutances, etc. Coutances, G. Joubert, 1789.

(2) Moncy est une paroisse de 540 habitants, du canton de Tinchebray, arrondissement de Domfront.

prêtres habitués (4). M. Levindrey continua ses fonctions jusqu'au commencement du^mois de juin. A cette date, la municipalité fut obligée de lui enlever les registres de catholicité et de les confier au curé constitutionnel, M. Gautier, qui en exigeait la remise entre ses mains (2). Celui-ci n'eut d'abord qu'un vicaire, M. Besnard, qui devait desservir la section de Saint-Benoit. M. Besnard, nommé curé de Montjoie, fut remplacé, au commencement d'avril 1792, par deux jeunes prêtres, MM. Julien-Charles Hinet et Denis-Jacques- Alexis Simon, récemment ordonnés par M. Bécherel, l'évêque constitutionnel de la Manche.

M. Levindrey et ses vicaires quittèrent alors le presbytère et se retirèrent dans des maisons dévouées de la paroisse. Les familles Beaumont et Menard recueillirent MM. Levindrey et Lefagueys, qui le plus souvent célébraient la messe à la chapelle de l'hôpital, afin

(1) Deux autres prêtres de Saint- James, MM. Charles-Pierre Mazarage, d'abord vicaire à Montyiron, puis à la Groix-Avranchin, en 1787, et Jacques-Etienne-Louis Vassal, vicaire de Vezins, frère aîné de M. Pierre Vassal, refusèrent également le serment et s'exilèrent. MM. Jean Tesnière et Jacques Loisel, élèves ecclésiastiques au moment de la Révolution, ne voulurent pas recevoir les ordres de M. Bécherel. M. Tesnière resta dans le pays et fut ordonné prêtre à Paris, vers 1797, par l'évêque de Saint-Papoul. M. Jacques Loisel se retira au Maine et fut ordonné vers 1803,

D'autres prêtres de Saint-James ne donnèrent pas malheureusement le même exemple de fidélité. L'ancien vicaire de Saint-James, M. David Corbe, devint curé constitutionnel de Lolif ; M. Isaac-Noël Tesnière, d'abord vicaire de Saint-Âubinde-Terregatte et prêtre habitué à Saint-James en 1789, fut nommé curé intrus de Tirepied ; François-Laurent Burdelot, capucin sous le nom de p^e Télesphore, fut curé de Boucey. Trois élèves ecclésiastiques de Saint- James : Gilles Lehurey, Pierre-Jean Delouche et Jean Belloir^ reçurent les ordres de M. Bécherel. Le premier fut nommé vicaire de Saint-Aubin-de-Terregatte, puis curé de Juilley ; le second vicaire et peu après curé de Saint-Sénier-de-Beuvron.

(2) L'acte de remise des registres au curé constitutionnel est ainsi libellé :

« Du troisième jour de juin mil sept cent quatre-vingt-onze, nous officiers municipaux soussignés, assistés de notre greffier ordinaire, avons sur la réquisition du sieur Gautier, curé de cette ville, arrêté le présent après l'avoir cotté depuis un jusqu'à onze et remis audit sieur Gautier, curé, pour y transcrire les actes pour lesquels il est destiné.

A Saint-James lesd. jour et an. » G. Boulier, Roger, Pinel.

Belloir, secrétaire greffier.

La municipalité ne mit son visa sur les registres de Saint-Benoit que le 15 juin : « Vu et arrêté par nous maire et officiers municipaux, le quinze juin mil sept cent quatre-vingt-onze. » Pinel, Lehurey, G. Boulier, Roger, Colin des Longschamps,

Gauchet, p' sindic.

Le dernier acte de M. l'abbé J.-B. Morel est du 11 juin, et le premier acte du vicaire intrus Besnard, du 26 juillet.

d'éviter tout rapport avec le clergé schismatique. M. l'abbé Gauchet avait dû cesser lui-même ses fonctions à^'hôpital. Le 22 septembre 1791, les religieuses de Saint-Thomas-de- Villeneuve présentèrent à la municipalité une supplique, dans laquelle elles réclamaient les ornements et les vases sacrés de leur chapelle, qu'on avait fait saisir, et demandaient de pouvoir choisir leur chapelain.

Les membres du district, consultés par la municipalité, répondirent que les Sœurs devaient accepter pour aumônier « M. Thomasse, l'alné, prêtre conformiste », et ils ajoutaient que ces religieuses étaient dangereuses, que leur chapelle était « le réceptacle des prêtres réfractaires » et qu'il fallait les remplacer au plus tôt. Cependant la supérieure, Mn^« Yvonne Harel, et ses compagnes restèrent au service des pauvres jusque vers la fin de 1793. On les mit alors en prison pour refus de serment constitutionnel (1).

La population donna au clergé fidèle les plus touchants témoignages de respect et d'affection ; mais elle ne ménagea pas aux prêtres jureurs, comme on les appelait ordinairement, les avanies de toutes sortes.

Dès le mois de juin 1791, onze habitants de Saint-James, parmi lesquels paraissent M"^» Jeanne et Anne Pallix, la femme de David Loisel, Thérèse Belloir et Marie-Anne Lemazurier la Heaule, furent accusés de s'être moqués de M. Gautier dans l'exercice de ses fonctions, de l'avoir traité publiquement d'intrus, de schismatique, et d'avoir lu devant la foule les bulles du Pape qui condamnaient la constitution civile. Ils étaient encore prévenus d'avoir ameuté la population contre ledit curé et poussé les hommes de leur connaissance à ne pas se découvrir sur le passage de la procession des Rogations ; on leur reprochait enfin d'avoir engagé six gardes na-

(i) Les religieuses hospitalières de Saint-Thomas-de-VilIeneuve furent expulsées de l'hôpital après le décret du 3 octobre 1793, et arrêtées comme suspectes en vertu de la loi du 9 nivôse, an II (29 décembre 1793).

Le 27 janvier 1794, M"*" Yvonne-Françoise Harcl, « cy-devant supérieure de l'hôpital de Saint-James, et Anne Chenu, sa compagne, détenues eu la maison d'arrêt d'Avranches », demandent au district main-levée des scellés apposés sur leurs effets par la municipalité de Saint-James « et à être renvoyées dans leurs lieux nataux. »

Le même jour^ M"" Thérèse-Françoise Desnoe de la Hautière, « cy-devant dame de l'hôpital de Saint-James, » adressa la même demande au district, qui renvoya ces requêtes à la municipalité de Saint-James. (Arch. de la Manche, Administration, Registre des requêtes, Vol. V, N*»» 124, 127, 129). Nous ne savons si leur requête fut exaucée^ ni ce qu'elles devinrent plus tard.

tionaux à faire célébrer une messe militaire le 4 juin, jour de l'Ascension, par M. Levindrey ou, à son défaut, par M. Vassal.

Le district, informé de ces faits, fit procéder à une enquête et ordonna l'arrestation des perturbateurs, qui furent traduits d'abord devant son tribunal, puis devant le tribunal criminel de la Manche ; mais ils furent bientôt relaxés, probablement en vertu de l'amnistie du 14 septembre 4791, accordée à tous les délinquants en matière religieuse (1).

Toutefois, ces sévérités n'empêchèrent pas les paroissiens de persévérer dans leur attitude hostile à l'égard de M. Gautier, qui s'en plaignit souvent avec un certain dépit. Les malades faisaient appeler à leur lit de mort M. Levindrey ou ses vicaires, et le curé constitutionnel consignait dans l'acte de décès que le défunt n'avait reçu les sacrements « ni de lui, ni de qui que ce soit à sa réquisition, » ou encore « qu'on ne l'avait pas requis d'administrer les sacrements à la personne défunte, quoiqu'elle eût été longtemps malade (2). »

Cependant les prêtres insermentés passèrent les premiers mois de l'année 1792 en de continuelles alarmes : les lois devenaient tyranniques et les événements de plus en plus menaçants. Enfin, le 26 août, parut l'édit de proscription qui leur ordonnait de quitter le territoire dans un délai de quinze jours, sous peine d'être déportés à la Guyane française. M. Levindrey partit au commencement de septembre et prit le chemin de l'exil avec ses^deux vicaires, M. l'abbé Gauchet, presque sexagénaire et goutteux, et le jeune abbé Vassal, qui devait bientôt revenir partager les dangers de quelques prêtres cachés dans le pays. M. Jacques Corbe, malade et infirme, ne put les accompagner. Il obtint la permission de rester à Saint-James, sous la garde du comité de surveillance, et mourut le 15 février 1794, à l'âge de 62 ans (3).

(1) Voir Tribunaux répressifs ordinaires de la Manche en matière politique, pendant la première Révolution, par M. E. Sarot (T. II, p. 445, 446).

(2) Registres de Tétat civil de Saint-James, actes des 8, 41, 13, 48 et 30 novembre 4794.

(3) Nous voyons par l'extrait suivant de la réponse du district, en date du 2 octobre 4793, que la requête présentée par M. Tabbé Corbe était antérieure au 17 août précédent : ce Le directoire du district d'Avranchcs, vu les certificats donnés d'après le renvoi du département du 17 août dernier, desquels il résulte que depuis son arrivée dans ce district le sieur Corbe a toujours joui d'une mauvaise santé, qu'elle s'altère encore de jour en jour, qu'il s'est toujours comporté en homme

La première municipalité élue en 4790 se composa de M. Charîes- François-Eléonor CoUin des Longscliamps, receveur du domaine et des droits d'enregistrement, maire, et de MM. Pierre-Louis Pinel, avocat, Isaac-Julien Lehurey, docteur en médecine, Julien Roger, notaire, Jean-André Masselin, avocat, Gilles Roulier, marchand, Jean-Baptiste Lemouland, marchand, Julien Legros, Jean Bailleul, laboureur, officiers municipaux. M. Charles Gauchet était procureur-syndic, Julien-Aubin Belloir secrétaire-greffier de la mairie, et Jacques-René Lerebours, greffier de la justice de paix (1).

MM. Philippe-Pierre Lemarchandet François-Gabriel Lair étaient officiers de la garde nationale. M. Gilbert-François Loisel fut appelé à faire partie de l'administration du Département et bientôt après nommé président du tribunal criminel de la Manche (2).

La municipalité se montra modérée et s'attira, à cause de ses idées religieuses et royalistes, les remontrances sévères de l'administration. Le 10 octobre 1792, le juge de paix fut signalé par le district au tribunal criminel de la Manche comme n'ayant pas instruit assez promptement et surtout assez révolutionnairement une affaire concernant des actes de rébellion commis, le dimanche 29 janvier précédent, envers le curé constitutionnel de la Croix- Avranchin. L'accusateur public, M. Le Menuet de la Jugannière, lui infligea un blâme équivalant à une accusation de complicité.

Aux élections de décembre 1792, M. Masselin remplaça M. CoUin des Longchamps. Nous voyons alors paraître, en qualité d'officiers municipaux, MM. Julien Barenton, Julien Legros, Julien Belloir, Jacques-René Lerebours, J.-B. Lemouland, Julien-Anne Roulier, et Charles Gauchet, procureur-syndic. M. Lehurey, qui avait été nommé juge de paix à la fin de 1792, devint encore, l'année suivante, président du comité de surveillance établi à Saint-James, comme dans

paisible, estime, le procureur-syndic entendu, que l'humanité porte à le faire autoriser à rester dans sa demeure à Saint-James, pour y vivre sous les yeux du comité de surveillance y établi. » (Arch. de la Manche, District d'Avranches, Administ. Registre des requêtes. Vol. V, N* 22).

(i) Nous donnons cette liste d'après les indications recueillies dans les registres de Tétat civil de Saint-James.

(2) Les registres de Fétat civil font mention, h la date du 13 mars 1791, de Gilbert-Jean-François Loisel, administrateur du département de la Manche. Il fut nommé président du tribunal criminel, le 4 septembre suivant. (Voir une notice sur M. Loisel, par M. Sarot; Tribunauoo répressifs ek.j T. I, p. 124).

toutes les autres communes, pour dénoncer et au besoin faire arrêter les individus suspects de contre-révolution. La nouvelle municipalité ressemblait assez à la précédente ; aussi la commission départementale et les administrateurs du district d'Avranches lui reprochèrent-ils, dans une lettre du 47 mai 1793, (< de soutenir le fanatisme et de vouloir parvenir au régime oppresseur que l'on regrettait dans la commune avec tant d'acharnement » ; ils la menacèrent même de faire connaître sa conduite aux deux commissaires de la Convention, qui étaient alors dans la ville d'Alençon (1).

Enfin, le 20 août 1793, sept officiers appartenant à la compagnie^ de grenadiers du 2« bataillon du canton, tous de la commune de Saint-James : MM. Aumont, Provost, Le Gros, Anger, Dubreil, Menard et Roussel, furent dénoncés pour « incivisme et attachement à la maison du ci-devant vicomte de Canisi, émigré, » et le 11 octobre suivant, le conseil du district, « vu l'avis de la municipalité » qui avait à se faire pardonner les griefs articulés précédemment contre elle, « vu les connaissances particulières que l'administration avait par devers elle, » suspendit les accusés de leurs fonctions, informa le Département de ce fait, et laissa au comité de surveillance de Saint-James la liberté de faire ce que sa prudence lui dicterait, en s'inspirant de la loi des suspects édictée le 17 septembre précédent (2).

Ces faits révèlent suffisamment les sentiments de la population, trop honnête pour approuver les excès de la révolution, qui allaient déchaîner sur le pays les plus efi'royables calamités.

Dès la mi-octobre 1793, les membres du district d'Avranches s'inquiétaient de la marche de l'armée vendéenne ; mais à la nouvelle qu'elle occupait les villes de Laval et de Mayenne, ils s'empressèrent d'envoyer au secours de Fougères cinq cents hommes du bataillon du Calvados et deux cents de la garde nationale de Gran ville, qui passèrent par Saint-James le 25 octobre. Ils établirent aussi des relais « au bas de la lande de Juilley y> et à Saint- James, afin de communiquer plus facilement avec Fougères. Ces secours ne purent sauver cette ville qui tomba au pouvoir des Vendéens, le dimanche au soir, 3 novembre. Ceux-ci se dirigèrent

(i) Archives de la Manche, Registre de correspondance da District d'Avranches, Administration, Vol. VI.

(2) Id, Registre des requêtes présentées au District, Adrainis., Vol. V, N® 43.

bientôt sur Avranches, par Antrain et Pontorson, pour gagner Granville leur principal objectif. Le 7 novembre, ils firent sommatioa à la municipalité de Saint-James de rendre la ville, qui, dépourvue de tout moyen de défense, fut occupée par un détachement royaliste. Les officiers municipaux, qui prirent la fuite à l'approche de l'ennemi (1), furent immédiatement dénoncés, par les administrateurs du district, au représentant terroriste Le Carpentier, auquel ils écrivaient dès le 8 novembre (18 brumaire) :

« Citoyen représentant, Nous vous adressons sans perdre un seul moment la copie d'une lettre que nous venons de recevoir de la municipalité de Saint-James, chef-lieu de canton de notre district, éloigné de quatre lieues d' Avranches. Vous y remarquerez l'audace des rebelles et la pusillanimité des officiers municipaux, pour ne rien dire de plus... Nous vous prions de nous indiquer la marche que nous devons suivre vis-à-vis des officiers municipaux de Saint- James. Ils nous paraissent coupables d'une lâcheté inexcusable, s'ils ne le sont pas d'une intelligence criminelle avec les rebelles. Nous donnons provisoirement ordre de les mettre en état d'arrestation. Salut et fraternité (2). »

(i) Dans un acte du 20 frimaire, an II (10 décembre 1793), Julien-Anne Roulier, M officier municipal de la commune de Sainl-James, élu Ifs 17 frimaire (7 décembre), pour recevoir les actes destinés à constater les naissances, mariages et décès des citoyens, » déclare qu'on n'a pu enregistrer plus tôt le décès de Françoise Hubert, parce que, à l'époque de sa mort, « la municipalité était en fuite et que les registres avaient été cachés, à cause des brigans. »

Nous lisons encore dans un autre acte du 20 floréal^ an Ili (9 mai 1795) : « ... Le décès de Louis Lemazurier, âgé d'environ 40 ans, domicilié rue de Fougères, arrivé le 29 brumaire, an II de la République (19 novembre 1793), n'a pu être enregistré, à cause de l'invasion des brigans en cette commune, pendant laquelle l'officier public de ce temps-là a été en fuite. »

(2) Archives de la Manche, District d' Avranches, Admin., Vol. VI, Registre de correspondance. — Le 19 brumaire (9 novembre), ils écrivaient encore au Comité

de Salut public de Paris : « Toutes nos communications sont interceptées avec

Rennes et Sainl-Malo ; les brigands nous menacent, font d'insolentes sommations de se rendre, à Saint-Hilaire, Saint-James, Avranches. Les premiers se sont comportés en braves républicains, ayant arrêté l'infâme émissaire des esclaves ; les seconds se sont comportés comme des Jean (outres ; les derniers ne l'ont pas vu. Ils nous menacent en scélérats; nous n'avons pas encore les forces qui nous sont promises par votre collègue Lecarpentier ; nous les attendons avec impatience et tout faibles en ressources que nous sommes, notre courage et notre fermeté les défient, et nous les attendons de pied ferme. Nous n'avons que la seule arme qui reste à des républicains sans défense et vous devez vous en rapporter à nous pour la faire valoir... » (/d., Id.), S'ils veulent parler de leur retraite précipitée devant

Cet ordre ne fut pas immédiatement exécuté, car le lendemain, 19 brumaire, les administrateurs du district invitèrent le maire et les officiers municipaux de se rendre à Avranches, afin d'organiser ensemble la défense du pays. C'était probablement un piège qu'on leur tendait pour les arrêter plus sûrement. Le maire Masselin et plusieurs officiers municipaux, entre autres MM. Belloir et Gauchet, procureur-syndic, furent, en effet, jetés en prison, en attendant qu'ils fussent traduits devant le tribunal du district, peut-être même devant la redoutable commission militaire établie à Granville, après la retraite des Vendéens, pour juger les individus qui s'étaient rendus coupables de complicité avec eux.

Ils sollicitèrent leur élargissement du représentant Bouret, pendant un séjour qu'il fit à Avranches, dans le courant du mois de février 1794. Leur pétition fut renvoyée au district, qui, « prenant en considération le zèle et l'activité de ces officiers à correspondre avec l'administration, lors de l'invasion des brigands, et le bon témoignage que les autorités constituées régénérées du canton de Saint-James avaient rendu sur eux... (1) », donna un avis favorable et obtint leur mise en liberté dans le courant du mois de mars 1794.

La municipalité avait été, en effet, reconstituée dans un sens révolutionnaire plus accentué : elle se composait alors des citoyens François-Pierre Lemoyne, maire, Jacques-Pierre Despréaux, chirurgien, Julien Roger, notaire, Menard, Julien- Anne Routier, Jacques-René Le Rebours, J.-B. Gautier, Julien Barenton, Joseph- Amand Bailleul, officiers municipaux. Dès le 15 janvier de 1794, le maire, M. Lemoyne, fut nommé, par le représentant Bouret, membre du district, dont il devint bientôt le président. M. Despréaux fut chargé de l'administration de la commune, pendant l'intérim qui se prolongea assez longtemps, parce que personne ne voulait occuper un poste qui n'était pas sans danger. M. Lehurey conserva les fonctions de juge de paix et de président du comité de surveillance.

La France gémissait alors sous le joug de la plus insupportable

l'ennemi comme de la dernière arme qai leur restait, on devait, en effet, s'en rapporter à eax ; car ils ne furent pas plus braves que les officiers municipaux de Saint-James, qu'ils accusent de lâcheté.

(1) Archives de la Manche, District d'Avranches. Adminis., Registre des requêtes, Vol. V, N- 166.

tyrannie qu'un peuple ait peut-être jamais vue. La Révolution, qui devait inaugurer l'ère de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, avait inauguré le règne de la Terreur et des exécutions sanglantes. L'échafaud était en permanence sur les places publiques, et les listes de proscription lui fournissaient chaque jour de nouvelles victimes. Est-il étonnant que les opprimés se soient révoltés pour défendre leurs biens, leur vie, leur honneur et leur foi ? L'insurrection de la Vendée et la Chouannerie n'eutent pas d'autres causes, et cela suffit pour les justifier devant l'histoire et les venger des calomnies, le plus souvent intéressées, dont elles ont été l'objet (1). Comme dans toutes les guerres civiles, il y eut trop souvent, de part et d'autre, des actes de cruauté, de férocité même, qu'il serait inutile de vouloir dissimuler. Ainsi, pour ne citer que des faits qui se passèrent alors dans notre pays, les administrateurs du district d'Avranches ne se vantent-ils pas, dans une lettre du 16 décembre 1793 au Comité de Salut public, d'avoir violé toutes les lois de l'humanité, en faisant fusiller à l'hôpital d'Avranches cinquante-cinq ou soixante soldats vendéens malades ou blessés, qui n'avaient pu suivre l'armée en retraite (2) ? Le même fait se reproduisit quelques jours

(1) L'un de nos plus éminents publicistes développait dernièrement, avec le talent qui le distingue, cette thèse qull serait difficile de combattre auj ourd'hui : «c... Elle eut vraiment une grandeur farouche, écrivait-il, cette Chouannerie, et ce fut un geste héroïque que celui de ces paysans bretons et de ces gentilshommes terriens défendant, avec l'énergie des doux que l'injustice rend enragés, leur foi de chrétiens et leurs convictions de royalistes... Ils luttaient pour leurs vieilles provinces, pour leurs églises, où depuis des siècles on avait baptisé les enfants et dit la prière pour les morts. Ils se battaient, appuyés comme Antée sur la terre natale ellemême qui se faispt leur alliée, qui les aidait avec la profondeur de ses bois, l'immensité de ses landes, le mystère de ses sentiers... » {Libre Parole, du 16 avril 1894).

Voir lettres du général Canclaux. du 3 avril 1793, aux représentants du peuple Sevestre et Billaud-Varennes {Histoire de la Vendée militairej par Crétineau , Joly, T. ni, p. 106, 107) ; du général Krieg, datée de Morlain, le 27 octobre 1794, au Comité du Salut public, citée par M. de la Sicotière {Louis de Frotté, etc., T. I, p. 214, 215) ; enfin du général Hoche au Directoire, du 9 mars 1796, dans laquelle il écrivait : « Je l'ai dit vingt fois au Directoire : si l'on n'admet la tolérance religieuse, il faut renoncer à l'espoir de la paix dans ces contrées. Le dernier habitant , acharné d'aller en paradis , se fera tuer en défendant l'homme qu'il croit lui en avoir ouvert les portes. Qu'on oublie une fois les prêtres, et bientôt il n'y aura plus ni prêtres ni guerre ; qu'on les poursuive collectivement et l'on aura la guerre et des prêtres pendant mille ans... »

(2) «( Citoyens représentants, écrivaientrils le 16 déc. 1793, aussitôt que nous avons

été informés que l'armée scélérate [vendéenne] avait évacué la ville d'Avranches, nous

après à l'hôpital de Fougères, où des soldats blessés et des femmes malades furent égorgés dans leurs lits, avec des détails si horribles que la plume se refuse à les reproduire (4). Les chouans répondirent aux lois de proscription, aux meurtres et aux pillages juridiques, par le meurtre des administrateurs qui exécutaient les lois au nom des pouvoirs publics, et par le pillage de leurs biens, quand ils ne pouvaient se venger sur leurs personnes. Nous en aurons bientôt de nombreux exemples à Saint-James et dans les environs. Ils se montrèrent aussi sans pitié pour leurs dénonciateurs et les espions, le plus souvent des femmes, que les autorités républicaines payaient pour surveiller leurs mouvements et révéler leurs secrets. Qui donc pourrait leur en faire un crime (2) ?

Sans doute il y eut parmi eux des bandits qui s'inscrivirent dans leurs rangs pour satisfaire des haines personnelles et assouvir les plus basses vengeances; mais il serait injuste de confondre ces misérables avec la cause qu'ils déshonoraient.

Dès le 24 août 1793, les administrateurs du district d'Avranches avaient signalé, dans le département d'Ille-et-Vilaine, « une fermentation sourde » qui pouvait éclater d'un moment à l'autre dans le département de la Manche. Mais ce ne fut qu'à la fin de l'année qu'ils apprirent l'existence de la troupe de Aimé du Boisguy (3), et

nous sommes empressés d'y rentrer et de reprendre nos fonctions. Un de nos premiers soins a été de faire fusiUer cinqaante-cinq à soixante de ces coquins, que nous avions fait arrêter ou qui étaient restés à l'hôpital... » (Ârch. de la Manche, District d'Avranches, Adminis. Vol. VIT, Registre de correspondance, N* 113).

(i) Le chirurgien Geainou informait Robespierre de ce massacre en ces termes : « 11 faut te dire que tes soldats indisciplinés se sont portés dans les hôpitaux de Fougères et y ont égorgé les blessés des brigands dans leurs lits. Plusieurs femmes

des brigands y étaient malades. Ils et les ont égorgées après. (Les Fastes de

Vanarehie, T. II, p. 345. — La Révolution dans le pays de Fougères, par M. le Ticomte Le Bouteiller).

(t) Voici ce que les administrateurs du district d'Avranches proposaient, le 17 novembre 179i, au représentant Bollet : « .... Il serait bien intéressant de poutoir se procurer des espions qui feindraient d'être leurs partisants et qui donneraient des renseignements sar le lieu de leurs repaires. Si nous pouvons en trouver^ nous ne balancerons pas à leur assurer une bonne récompense, en cas de réussite, et de les payer généreusement, s'ils nous servent bien, persuadés que tu approuveras ces dépenses. » (Arch. de la Manche, District d'Avranches, Adm. Vol. VIII, Reg. de corresp., N® 626).

(3) Boisguy (Aimé*Casimir Picquet du) né à Fougères, le 15 mars 1776, fut le confident et l'ami de la Rouerie et Tun des chefs des premiers réfractaires bretons. Il rejoignit l'armée vendéenne à Laval et combattit dans ses rangs. Après la défaite

les pillages qu'elle comiuçttait dans les environs de Fougères. Le 12 décembre, ils demandèrent des renseignements précis à ce sujet aux maire et officiers municipaux de Saint-James, et ils s'empressèrent de communiquer cette nouvelle inquiétante au représentant Le Carpentier. D'après les uns, les chouans étaient réunis au nombre de quinze cents, d'autres disaient quatre mille, et, s'il fallait s'en rapporter à un hussard qui arrivait de Rennes, ils s'étaient avancés jusqu'à Antrain. Le procureur de la commune de Saint-James confirmait en partie ces bruits dans sa réponse au district ; il ajoutait même que les Vendéens avaient opéré de Laval un retour offensif sur Fougères, qu'ils devaient occuper. Cette dernière nouvelle fut bientôt démentie ; mais le danger de la chouannerie était très réel et devenait menaçant.

Le 24 décembre, l'administration enjoignit à l'adjudant général de la 3« légion de donner l'ordre aux chefs de bataillon et surtout aux troupes cantonnées à Saint-James de faire des patrouilles et de fouiller les bois sur la lisière de la Bretagne, particulièrement celui de Blanchelande, afin de s'assurer qu'ils ne récelaient point de chouans.

Les mois de janvier et de février 1794 se passèrent sans nouvelle alerte.

Cette époque fut marquée par la fermeture des églises dans l'Avranchin : celles de Saint-James et de Saint-Benoit furent profanées par les soldats du régiment d'Aunis, en garnison dans la ville. Les saintes hosties furent arrachées du tabernacle et foulées aux pieds. Les statues des saints, portées sur la place des Douves, servirent de jouet à une multitude avinée ; la statue de saint Jacques, une pique à la main, fut placée au corps de garde, en guise de sentinelle ; celle de saint Joseph, affublée d'un drap mortuaire, fut également exposée aux insultes. Les autels et les meubles furent brisés ou consumés par les flammes. La Vierge, vénérée sous le nom de Vierge de Saint Martin, enfouie dans le sol de la chapelle Saint-Martin, ne fut exhumée qu'après la Révolution. Il ne resta dans l'église que la chaire dont on se servait, aux jours de décades,

da Mans, il revint aux environs de Fougères, organisa la résistance dans le pays et fut le chef des chouans de Tarrondissement de Fougères, du canton de Saint-James et des cantons voisins, de 1794 à 1800. U fut placé sous la surveillance de la police impériale, de 1805 à 1814 ; nommé maréchal-de-camp, commandant la subdivision des Ardennes, sous la Restauration, il rentra dans la vie privée après la Révolution de 1830 et mourut à Paris, le 25 octobre 1839.

pour promulguer les lois et décrets de la Convention, entonner les chants patriotiques et débiter des discours ou des motions ultrarévolutionnaires. Des quatre cloches, trois furent portées à Avranches avec le timbre de l'horloge, qu'on remplaça par une cloche de Saint-Benoît. Les vases sacrés et l'argenterie furent envoyés à la Monnaie (1). Le calvaire qui couronnait la motte de l'ancien château, la Croix-Chûte et une autre croix sur la place des Douves, furent renversés. On sécularisa même le nom de Saint-James, qui fut changé en celui de Beuvron-les-Monts (2). Dès lors, les ministres du culte, devenus inutiles, durent cesser leurs fonctions ; le curé constitutionnel et ses vicaire^, que leur lâcheté n'avait pu sauver de la persécution, disparurent, emportant le mépris de tous, pour ne plus revenir dans le pays. Le presbytère ne fut pas vendu : on en fit la maison commune et le secrétaire y eut son logement.

Un peu plus tard, on convertit les deux ailes de l'église Saint- Jacques en ateliers, pour la fabrication du salpêtre ; les arcades furent murées : dans l'aile du midi, on installa des cuves remplies de plâtras, et on pratiqua des cheminées dansH'aile du nord, pour lessiver et évaporer les eaux des cuves. La nef servit aussi, pendant quelque temps, à loger les gens de guerre. Les administrateurs du district écrivirent d'abord, le 22 juin 1795, à la municipalité, que « l'ancienne église ne pouvait servir de casernement aux troupes envoyées par le général Varin, attendu qu'elle était dépavée (3) ; » mais, quelques mois après, on permit d'y établir des lits pour les

(i) Le registre des apports faits à l'administration du district d'A Tranches des matières « en cuivre, métail, potin et autres objets provenant des églises des communes du district, » contient la note suivante : « Saint-James, Le 29 ventôse (19 mars 1794), le citoyen Menard, officier municipal, a déposé à l'administration du district deux croix de cuivre, dont une argentée ; un christ en cuivre argenté ; trois lampes, l'une desquelles est argentée ; quarante-sept chandeliers, tant grands que petits et à branches, deux lanternes, deux encensoirs et une navette ; quatre plats à quête ; un bénitier, deux aspersoirs, le tout en cuivre ; un bénitier et trois clochettes en métail et une caisse en ferblanc, tous objets de Saint-James. » — « Le 1" germinal (21 mars), 11 morceaux de cuivre couvrant les bâtons de croix et y compris un aspersoir ; un soleil, trois calices avec leur patennes, un ciboire, une coupe de ciboire, une petite custode, trois vases aux huiles, portés au bureau du citoyen Frain, » qui centralisait les objets d'or et d'argent destinés à l'hôtel de la Monnaie.

{^) Saint-James est dénommé pour la première fois, dans les registres, « commune de Beuvron-Ies-Monts, ci-devant Saint-James, » vers la mi-mai 1794.

(3) Arch. de la Manche, Dist. d'Avranches, Adm.^ Vol. IX*, Correspondance.

soldats de la garnison, qui préparaient leurs aliments chez les habitants.

La paroisse eut le bonheur de posséder, pendant la tourmente révolutionnaire, un prêtre fidèle, originaire du pays de Fougères, M. l'abbé Charles Martin, qui trouva, pendant huit ans, un asile à la Croix-Chûte, dans la maison de M. Charles Chevalier. M™® Chevalier, née Fraiîçoise-Jeanne Gautier, sœur de M. l'abbé Gautier, curé delà Croix-Avranchin, et nièce de M. l'abbé Gauchet, aumônier de l'hôpital, tous deux en exil, reporta sur M. l'abbé Martin les soins et la protection dont elle eût entouré un membre de sa famille. Ce pieux devoir rendu jusqu'au bout l'exposa à bien des avanies, au pillage de ses biens, à des menaces de mort, à des transes continuelles et à de fréquentes perquisitions. Mais elle sut tout souffrir et faire partager sa constance à ceux qui l'entouraient et à ses plus jeunes enfants (1).

Plusieurs autres maisons étaient encore ouvertes aux prêtres fidèles, et beaucoup de familles ne craignirent pas d'exposer leurs biens et leurs vies pour les cacher et leur faciliter l'exercice de leur ministère. Mais nul ne montra un courage plus héroïque que la mère de MM. Vassal. M"»« Jeanne-Barbe Louiche,veuvedeM. Jean- Michel-Julien Vassal, sieur de la Braudais, était l'âme des catholiques de la paroisse et des environs, et l'on disait : « Il est de la religion de M^^^ la Braudais », pour indiquer un bon catholique. Cette femme forte, tout occupée d'œuvres de piété et de charité, soutenait les courages, réveillait le zèle des tièdes et avait le droit de tout dire, tant sa vertu bien connue commandait le respect et la vénération.

A côté de M™e Vassal il convient de placer M"^ Jeanne Beaumont, qui recueillit M. Levindrey chassé de son presbytère par l'intrus, et conserva chez elle ce qu'il avait de plus précieux. Elle fit de sa maison un asile pour tous les prêtres catholiques et leur servit de correspondant et d'intermédiaire. S'il y avait un malade à adminis-

(1) Nous avons retrouvé le registre des mariages célébrés par M. Charles Martin, écrit de sa main ; il comprend vingt-neuf actes^ du 23 juillet 1794 au 6 juillet 1799. M. Charles Chevalier, sa femme Françoise Gautier, et leur fils François Chevalier signent presque tous les actes comme témoins. M. J.-B. Lemouland, officier municipal, dont les sentiments religieux étaient biens connus et qui protégeait la retraite du prêtre fidèle, figure aussi assez souvent en cette qualité.

trer, un sacrement à conférer, on venait lui demander un prêtre, qu'elle faisait conduire au lieu indiqué avec toute la prudence nécessaire.

Ce fut à cette époque que furent exécutés MM. Jean-Henri de la Marzelle, Hervé Bougis et sa femme Anne OUivier. Le premier fut guillotiné à Rennes, au commencement de décembre 1793 (1) ; les autres, dénoncés, le i^^ avril 1794, à la municipalité de Saint-James, par deux soldats logés chez eux, pour avoir tenu des propos royalistes et manifesté trop ouvertement leurs sentiments religieux, furent traduits devant la commission militaire de Granville, condamnés à mort et exécutés le même jour (2).

Nous ne devons pas oublier une autre victime, qui n'avait fait que paraître à Saint-James et qui n'y était connue que par ses bienfaits, M"« de Canisy, née Anne-Marie-Charlotte de Loménie de Brienne. Le 10 mai 1794, elle accompagna Mme Elisabeth sur l'échafaud, avec son père, ancien ministre de la guerre, et ses deux frères. Elle avait à peine 29 ans. Son mari, M. Hervé de Canisy, avait émigré avant le mois de juillet 1792. La terre et le château de la Paluelle furent confisqués au profit de la nation ; mais le l^»* juin 1794, le marquis de Canisy, M. Charles-Eléonor, adressa une requête au département, dans laquelle il exposait « qu'ayant toujours été propriétaire de la terre de la Paluelle et du mobilier du château, on devait annuler tout arrêté qui en aurait ordonné la vente, comme étant la propriété de son fils émigré, M. Hervé de Carbonnel. » Le Département, après avoir consulté le directoire du district d'Avranches, examina les pièces à l'appui de la demande et, par décision du 11 floréal, an III (30 avril 1795), déclara « que le citoyen Canisy serait maintenu dans la propriété de la terre de la Paluelle et des meubles, » malgré tous arrêtés contraires, se réservant toutefois

(i) Lettre du district d'Avranches, da 26 frimaire, An II (16 décembre 1793), à la Commission administrative de la Manche. (Arch. de la Manche, Corresp. du district, Vol. VII, N- 107).

(â) Voir CommisHon militaire établie à Granville, etc., par M. E. Sarot, p. 93. — Semaine religieuse de Coutances, 1872-1873, p. 425.

Le registre des apports au district indique aussi la mort de M. de la Marzelle et des époux Bougis : « Le 11 fructidor (28 août 1794) ont été apportés au district les objets réservés de la vente du mobilier de Gauchot, Levindrey, Le Faguais, Jacques Corbe, tous prêtres réfractaires ayant eu domicile à Beuvron-les-Monts ; de la Marzelle et de Bougis, guillotinés^ natifs de la même commune. »

l'application de la loi du 4 frimaire, 2« année, concernant les pères et mères d'émigrés (1). Les immeubles furent ainsi conservés à la famille. Mais le mobilier du château avait été déjà vendu (2) ; on avait seulement réservé les meubles qui pouvaient servir à l'administration, les archives et certains objets qu'on enferma dans des tonneaux pour être transportés au district (3).

Les excès que nous venons de raconter et qui se reproduisirent sur tous les points du pays, n'étaient pas de nature à désarmer la contre-révolution et à calmer les esprits.'

Dans la soirée du 27 mars 1794, Louis du Boisguy, à la tête d'une cinquantaine d'hommes, surprit la bourgade de Mellé et fit fusiller le maire Lecordier et le curé constitutionnel Gilles Larcher, Instruits de cet événement par des dépêches de Saint-Aubin-de- Terregatte, de Saint-James et de Fougères, les administrateurs du district chargèrent un de leurs collègues de faire une enquête et

(1) Archives de la Manche, District d'Avranches.

(2) Le 25 brumaire, An HI (15 novembre 1794), le district d'Avranches « invita la municipalité de Beuvron-les-Monts à annoncer au son de la caisse la vente du restant des meubles qui étaient au château de la Paluelle et d'en fixer le jour, de concert avec le citoyen Lair, commissaire nommé par l'administration. » (Arch. de la Manche, District d'Avranches, Adminis. Vol. VIII, Registre de correspondance^ N" 614, 615).

(3) Nous lisons encore dans le registre des apports, etc. : « Le six fructidor (23 août 1794) est arrivé au district un tonneau rempli de titres et papiers du cy-devant château de la Paluelle. Les voitures ont été payées et les papiers reçus par le citoyen archiviste. »

« Le dix-huit fructidor (4 septembre 1794), j'ay fait défoncer par le citoyen Jouault trois tonneaux renfermant les objets de la Paluelle, tant en objets qu'en livres. J'ay payé pour ce sujet dix sols au citoyen Jouaull. »

« Le dix-huit fructidor, j'ay fait transporter dans les en-bas du district les objets réservés de la vente du mobilier de la Paluelle et ensemble tous les livres, par Auge et de Saint-Martin, auxquels j'ay payé quatre livres pour ce sujet. »

« Le dix-huit fructidor, le citoyen Taillebot a emporté le plomb provenant de la Paluelle... »

« Le dix-neuf fructidor, j'ay remis au cytoyen Schaffer, commissaire des guerres, l'état des objets réservés de la vente du mobilier de la Paluelle... »

Dans les ventes mobilières, le commissaire du gouvernement réservait tous les objets qui pouvaient servir à l'ameublement des bureaux de l'administration ou des casernes.

« Le huit vendémiaire (29 septembre 1794) j'ay livré au citoyen Lemarié, administrateur, deux chenets, une pince et une palette, le tout argenté, provenant de la vente du mobilier de la Paluelle. » Etc., etc.

demandèrent à l'adjudant général Coffy, qui était à Gran ville, d'établir un cantonnement à Saint-James et d'y envoyer un escadron de cavalerie toujours prêt à se porter sur les points menacés. Mais une nouvelle dépêche, encore plus alarmante que les précédentes, reçue dans la soirée du 29 mars, les décida à faire partir le lendemain matin deux cents hommes, pjis moitié dans la garde nationale d'Avranches, moitié dans la réquisition des Andelys, pour couvrir la ville de Saint-James. Ils annonçaient en même temps que le général Viale, commandant en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, avait donné l'ordre au l^*" bataillon du 31® régiment, composé de 533 hommes, de se mettre en marche du côté de la Bretagne, et prescrivaient au commandant temporaire d'Avranches, le citoyen Le Tellier, de prendre des mesures de précaution, en cas d'une incursion des ennemis en Normandie.

A l'approche des troupes républicaines, du Boisguy s'éloigna des limites du département et le calme se rétablit dans le pays.

La garnison de Saint-James, qui compta toute l'année sept à huit cents hommes, fut alors réduite à trois cent cinquante hommes, du 7® bataillon de la Manche ; mais ce fut pour peu de temps (1)* Dès le 10 mai, les officiers municipaux de Saint-James informaient le district que les chouans, réunis en nombre considérable dans les communes bretonnes limitrophes de la Normandie, se disposaient à les attaquer. Les administrateurs envoyèrent à Saint-James l'ancien

(1) Le 31 août 1794, la municipalité « de Beuvron-les-Monts, cy-devant Saint- James, » adresse une pétition an district, a par laquelle elle expose que depuis environ cinq mois, sept à huit cents hommes ont nécessité cinq postes au corps de garde, ce qui a occasionné une dépense considérable en bois, chandelle et paille, etc., qui lui a occasionné une dépense totale de 773 livres 16 sols. » Le district ren- Toie cette pétition au commissaire ordonnateur, à Caen, pour y faire droit. (Arch. de la Manche, District d'Avranches, Adminis., Vol. Y, Registre des requêtes, N* 321). Plus tard, la municipalité disait encore, en présentant son état des débours relatifs aux fournitures faites pendant cette 2« année républicaine : « Dans le courant de la deuxième année républicaine (1794), il a résidé en la commune de Saint-James tantôt sept, tantôt huit cents hommes. On a établi, tant pour la sûreté de la troupe que pour celle du pays, cinq corps de garde, qui ont occasionné une dépense considérable, » etc. (/d., L. 3)

Nous donnons aux Pièces Justificatives, N* XXYI, une liste intéressante des bâtiments nationaux et des maisons particulières qui servirent au casernement des troupes à Saint-James, pendant les années 3» et 4« de la République (1795, 1796). L^état-major occupait le château de la Palnelle. (Lettre du district à la municipalité, du 25 brumaire, an III), (15 novembre 1794).

maire de cette ville, le citoyen Lemoyne, avec mission de se renseigner exactement sur les positions occupées par les troupes de du Boisguy, leur nombre, leur armement, leurs munitions, et, généralement, sur les ressources dont elles pouvaient disposer. Ils engagèrent de nouveau la municipalité à faire des patrouilles et à redoubler de zèle dans un moment aussi critique ; enfin, ils recommandèrent au chef de la 3^ légion de se concerter avec leur collègue, et de prendre les moyens de préserver le district d'une nouvelle invasion.

Le 12 mai 1794, le citoyen Lemoyne leur signala la présence des chouans, deux jours auparavant, à Saint-Etienne, à Cogles, et les terribles représailles qu'ils avaient exercées à Saint-Brice ; mais, dans la soirée du même jour, le général Wendeling, commandant la garnison de Saint-James, les avisait que onze cents chouans « étaient prêts à fondre sur lui, » et les pressait de lui envoyer immédiatement des hommes et des munitions. Enfin, presque à la même heure, les officiers municipaux de Pontorson leur apprenaient, par un courrier, que la commune de Saint-Ouen-de-la-Rouërie était entourée par les chouans et réclamaient des fusils et des cartouches.

Dans ces graves conjonctures, les administrateurs firent preuve d'une grande activité : en même temps qu'ils expédiaient à Saint- James, pendant la nuit, deux cents hommes du 2^ bataillon des Andelys, avec un canon, des gargousses et une caisse contenant dix mille cartouches, ils renforçaient le poste du Pontaubault de cinquante hommes de la garde nationale d'Avranches et envoyaient une compagnie de cent hommes chercher un troupeau de bœufs parqué à Ducey. Ils firent aussi passer à la municipalité de Pontorson une dépêche dans laquelle ils lui communiquaient les nouvelles qu'ils avaient reçues de Saint-James, et lui faisaient espérer, pour dissiper ses alarmes, que si les chouans continuaient leur marche en avant, ils attaqueraient plutôt Saint-James que Pontorson. Ils lui adressaient quatre mille cartouches, avec la promesse d'un prochain envoi de munitions plus considérable. Cependant, ils étaient eux-mêmes si peu rassurés sur l'efficacité de ces mesures, qu'ils se hâtèrent de prévenir les chefs des différents services administratifs de la ville d'Avranches d'être prêts à partir si le danger devenait plus pressant, et, le même jour, ils écrivaient au Département

« qu'ils ne se dispensaient que par prudence de faire battre la générale (1). »

Le général Viale donna l'ordre à un bataillon d'infanterie, qui était à Carentan, de se rendre immédiatement à Saint-James. Mais les chouans quittèrent de nouveau leurs cantonnements et se rapprochèrent des environs de Fougères, où ils eurent, quelques jours après, une affaire assez sérieuse avec les troupes de l'adjudant général Bernard, que le général Kléber venait d'envoyer dans cette ville.

Ils interceptaient le chemin de Saint-James à Fougères et ne manquaient aucune occasion d'arrêter les convois et d'attaquer les soldats isolés ou les sans-culottes qui s'y aventuraient sans une escorte suffisante. A son retour à Avranches, le citoyen Lemoyne racontait à ses collègues que deux soldats du bataillon des Andelys étaient tombés, le 19 mai, dans une embuscade en revenant de Fougères, que l'un avait été tué et que l'autre avait eu le bras cassé d'un coup de feu (2).

Le représentant Fromanger courut lui-même un réel danger sur cette route. Parti d'Avranches le -30 floréal (19 mai 1794), pour se rendre à Fougères avec les adjudants généraux Beauvoisin et Fortier, deux aides-de-câmp, quatre gendarmes et le général Wendeling, qu'il prit en passant par Saint-James, il fut assailli, au village de la Bataillère,par un assez fort détachement de chouans qui tirèrent sur lui plusieurs coups de fusil sans l'atteindre. Fromanger et ses compagnons ripostèrent et fondirent sur la bande qui se dispersa aussitôt. En revenant, le 3 prairial, il se fit accompagner par cent hommes et n'en essuya pas moins, à peu près au même endroit, deux coups de feu qui passèrent au-dessus de sa tête.

(1) Arch. de la Manche. District d'Avranches, Adminis., Registre de correspondance, Vol. Vil, No 765.

U paraît que vers cette époque, du Boisguy essaya de s'emparer de Pontorson, car nous lisons dans l'ouvrage du général Savary (T. UI, p. 531) (18 mai 1794) : « Dans le département d'ille-et- Vilaine on poursuit les chouans nuit et jour. Us se tiennent par bandes de 25 à 300. Us ont été repoussés dans une tentative qu'ils ont faite sur Pontorson. Plusieurs ont été pris dans la forêt de Fougères. » Nous n'avons pas d'autres détails sur cette affaire. (La Révolution dans le pays de Fougères, N» 63).

(2) On signalait aussi, dans le même temps, le décès de François Duhamel, inspecteur des vivres, attaché à l'armée de Cherbourg, 32 ans, trouvé mort sur la route de Saint-James, à une lieue de Fougères, le 12 mai (23 floréal). (La Révolution dans le pays de Fougères, feuilleton du Journal de Fougères, N' 63).

Le générai Wendeling organisa alors des courses militaires, qui se faisaient le plus souvent la nuit, dans les communes de Bretagne. Le 24 mai, il se concerta avec les chefs des cantonnements voisins et donna l'ordre à tous les détachements de partir sur les huit heures du soir. On fit alors des exécutions sommaires, car le citoyen Auvray, membre du district, qui était en mission à Saint-James, informe ses collègues, le 26 mai, « que plusieurs de ces scélérats sont arrêtés et ont expié la peine due à leurs forfaits (1). »

L'adjudant général Guarin, qui remplaça le général Wendeling à Saint-James, renouvela souvent « ces battues, » notamment le 19 juin, et arrêta un grand nombre d'individus suspects de chouannerie. Les administrateurs du district d'Avranches écrivaient, le 8 thermidor (26 juillet 1794), au Comité de Salut public : « Nous vous annonçons avec plaisir que sept de ces monstres ont été exécutés hier, en vertu d'un jugement du tribunal criminel du département de la Manche, qui, de la réquisition du représentant du peuple Le Carpentier, s'est transporté à Avranches pour les juger (2). »

Le 25 juillet, le même tribunal condamnait encore à la peine capitale huit conscrits réfractaires de la première réquisition, dont sept de Saint-James ou des environs. Ils furent guillotinés le lendemain samedi, jour de marché, à onze heures du matin, sur la place du Promenoir, en présence d'une foule nombreuse, qui ne put, malgré la terreur qui pesait alors sur toutes les âmes, dissimuler sa

(1) Les soldats républicains se rendaient souvent coupables de pillages et même de meurtre sur des innocents. Les 23 et 26 juin, ils tuèrent sans motif Jean Barbe* dette et François Coquet, de la paroisse du Châtellier. Nous allons voir les administrateurs du district de Fougères protester eux-mêmes contre de tels actes de sauvage cruauté. {La Révolution^ etc., 41, 44, 45).

(2) Arch. de la Manche, id., td., Vol. VIH, N' 107. Les accusés étaient : 1* André Vallet, dit Grespin, 31 ans, tisserand au Châtellier ; 2' Perrine.Jamin, sa femme, 38 ans ; 3' Valentin Vallée, 28 ans, laboureur, de la même commune ; 4* Pierre Laigre, 31 ans, sabotier à Saint-Germain-en-Coglès ; 5* Michel Champas, 31 ans, cordonnier, au Châtellier ; 6° Jean Gaignard, 27 ans, meunier à Parigné ; 70 Michel Janvier^ 42 ans, officier municipal de Parigné ; 8<> Jacques Mouillet, 44 ans, sabotier à Saint-Germain-en-Goglès ; 9» Pierre Barbier^ domestique à Parigné. Ces deux derniers furent acquittés. (Voir sur cette affaire : Tribunaux répres^ sifs de la Manche, T. UI^ p. 42 et suiv., par M. Ë. Sarot, qui indique comme sources complémentaires : Registres du tribunal de la Manche ; le dossier criminel, N* 1723, au greffe du même tribunal ; Arch. Nat., cartons A, Ë, 120 et 121 ; une lettre de Le Menuet à Le Carpentier.)

pitié pour ces malheureux jeunes gens (1). Le tribunal criminel s'empressa de quitter Avranches, où l'on s'occupait d'inhumer les cadavres des quinze suppliciés. De retour à Coutances, l'accusateur public, Le Menuet, disait le dernier mot de ce double drame en envoyant au commissaire du Tribunal du district d'Avranches les « cent vingt-sept livres réclamées par les fossoyeurs ayant vaqué à cette dernière et sinistre opération (2). »

Dans une battue du 4 août, douze chouans, cerné? dans une maison entre Saint-James et Fougères, furent passés par les armes (3).

(i) Les membres du district informèrent immédiatement de cette horrible exécution le représentant L% Carpentier, reparti pour Saint-Malo, en ces termes qui révèlent à la fois la compassion que leur inspirait le sort de ces malheureux et la crainte qu'un aussi sévère châtiment ne produisit une fâcheuse impression dans le pays :

« Citoyen représentant, le tribunal criminel du département a condamné à la peine de mort les huit déserteurs de la première réquisition que tu as renvoyés devant lui^ et ils ont été exécutés hier, sur les onze heures du matin. II est difficile de te peindre combien cette exécution a fait de sensation, surtout sur l'esprit des habi* tants des campag^ies. qui s'étaient rendus au marché et qui y ont été présents. Nous croyons pouvoir t'assurer qu'aucun des jeunes gens qui restent à partir ne sera tenté de déserter. Il était nécessaire d'un exemple ; mais il est malheureux qu'il ait tombé sur huit individus et qu'il n'ait pas été connu plus tôt. Il aurait conservé h la République bien des deffenseurs vigoureux, plus à plaindre que coupables, et qui aujourd'hui, effrayés du sort qui les attend, vont se trouver réduits, ou à expier leurs fautes sur l'échafaud, ou à aller grossir la horde scélérate des chouans.

7> Consultant plus notre cceur que la loi, connaissant ton humanité et ta sensibilité (!!), pénétrés du désir de conserver à la République des hommes dont la plupart ne sont coupables que de faiblesse ou d'égarement, nous te demandons s'il ne serait pas possible d^accorder un délai à tous les déserteurs de notre district, rentrés dans leurs foyers, pour rejoindre leurs détachements.... » (Arch. de la Manche, Dist. d'Avranches, Adm. Vol. VIII, Reg. de corresp., N© 117).

Voici les noms des victimes : François Loisel^ 24 ans, né à la Godefroy, domestique à la Gohannière ; Charles Dubrec, 19 ans, né à Saint-James, tisserand ; Jacques Resnard, 24 ans, né à Saint-James, domicilié à Vergoncey, laboureur ; Louis-Jacques Cotterel^ 20 ans, de Saint-James, laboureur ; François Resnard, 20 ans, de Saint-James, laboureur; Michel Menard, 24 ans, né à Saint-James^ laboureur, domicilié à Montjoie ; Pierre Rubé, 21 ans, laboureur, de Montjoie, et Pierre Le Vigneron, de Juilley, laboureur, domicilié à Vergoncey. (Tribunaux répressifs de la Manche^ par M. E. Sarot, T. Ill^ p. 53 et suiv. ; — Jugement de cette affaire et le dossier N<> 1729, au greffe de Coutances.)

(2) M. E. Sarot. (/df., Id,)

(3) Arch. de la Manche, District d'Avranches, Administration, Registre de correspondance, Vol. Vin, N' 490. — La garnison usa. parait-il, ses chaussures dans ces courses fréquentes, car les officiers du 2' bataillon de la 19* demi - brigade, Voisin et Jolivet. adressèrent alors au district une demande de 300 paires de sou-

Au commencement d'octobre, l'adjudant général Macherel, qui était alors à la tête des troupes du canton de Saint-James, traduisit devant un conseil de guerre séant à Saint-James, composé à la hâte de son état-major, de quelques volontaires, de trois officiers municipaux et du commandant de la garde nationale, quatre personnes accusées de complicité avec les rebelles et les fit fusiller sur le champ. Le représentant Bollet, plus humain que son prédécesseur Le Carpentier, protesta contre cette exécution sommaire auprès des membres du district. Ceux-ci plaidèrent les circonstances atténuantes en faveur des officiers municipaux, « gens simples, peu instruits, surtout pour ce qui concerne le militaire, et qui, primés par la crainte et l'appareil d'un conseil de guerre, n*avaient peut-être pas émis librement leur vœu. » — « Il se répand même, ajoutaient-ils, que celui de la plupart n'était pas conforme à celui du général qui a prononcé. C'est ce que l'instruction de l'affaire pourra justifier ; mais nous pouvons d'avance te certifier, citoyen représentant, qu'ils sont notoirement connus pour de bons citoyens, des républicains populaires, humains, attachés à l'exécution de la loi et fort éloignés des principes sanguinaires que ce jugement annonce. Cette justice, que nous leur rendons et qu'ils méritent, nous porte à solliciter en leur faveur ta protection, ta bienveillance et ta bonté (1). »

Quelques jours après, le même général envoyait à la prison d'Avranches trente chouans ou prévenus de chouannerie et deux déserteurs, qui furent dirigés sur Vire, le 15 octobre, pour être jugés par une commission militaire.

Le général Hoche, sorti des prisons de la Terreur, reçut vers cette époque le commandement de l'armée des côtes de Cherbourg. Il dressa aussitôt un plan de campagne dans lequel entrait la formation de plusieurs camps militaires et de nombreux cantonnements, dont les troupes, toujours en marche, donneraient la chasse aux chouans et les tiendraient sans cesse en alerte. On devait établir un camp à Saint-James, sur le plateau de la Tréhollais. Les com-

liers pour les volontaires. L'administration^ qui en manquait pour le détachement de la première réquisition, renvoya la pétition à la municipalité de Saint-James, avec ordre d'exiger 200 paires de souliers des cordonniers de la commune. (Arch. de la Manche^ Dist. d'Avr. Admiuis.. Registre des requêtes, Vol. V, N' 295).

{{) Arch. de la Manche, District d'Avr. Adminis. Registre de corresp. Vol. VIII, No 490.

missaires des guerres, Schaffer et Duprey, s'occupèrent de son installation et de son approvisionnement, pendant le mois de septembre. Nous ne savons si ce projet reçut une complète exécution.

Les chouans n'avaient pas encore franchi les limites du département ; du moins ils n'avaient pas terrorisé, par le meurtre et le pillage, les communes des cantons de Saint-James et de Pontorson, comme celles de Bretagne (1). L'assassinat du maire de Vergoncey, Gauchet, commis dans la soirée du 7 novembre 1794 (17 brumaire, An III), jeta l'alarme dans le pays. Voici le fait raconté dans un rapport adressé, le lendemain, par les administrateurs du district au général Hoche et au représentant Bollet :

«... Nous venons d'apprendre qu'un excellent républicain, maire de la commune de Vergoncey, située dans notre district, à trois lieues d'Avranches et une lieue et demie du Pontaubault, avait été assassiné hier, sur les onze heures du soir, par cinq hommes armés de fusils et habillés en gardes nationaux* Ils se sont présentés à son domicile, sous le nom de volontaires du camp de Sacey, qui n'est éloigné que d'environ une lieue. Il ne voulait point ouvrir sa porte ; ils lui ont annoncé qu'ils avaient des dépèches intéressantes à lui remettre et qui concernaient la chose publique. Son dévouement et son patriotisme lui firent oublier le danger et l'engagèrent à leur donner l'entrée de sa maison. Aussitôt que ces monstres furent entrés, le plus fort le saisit par le collet et deux s'emparèrent des portes. Les deux autres se firent remettre les clefs des armoires et pillèrent tout ce qui leur convenait, tels que linges, assignats, numéraire, vêtements, fusils, pistolets, sabre. La perte s'élève de six à sept mille livres, suivant le rapport qui nous est tait. Après être restés pendant environ une heure dans la maison de ce malheureux, ils le firent sortir et le conduisirent au pied de Farbre de la liberté, où ils lui tirèrent trois coups de fusil et le laissèrent étendu mort. Les voisins s'éveillèrent aux coups de fusil, le tocsin sonna pendant une partie de la nuit, mais les assassins n'ont point été arrêtés et ils

ont emporté le fruit de leurs atrocités Toutes les communes voisines sont

dans la consternation. Les patriotes les mieux prononcés sont atterrés et fuient leur domicile. Les municipalités sont tremblantes et désorganisées. Le système

(1) La Société populaire de Fougères écrivait, à la fin de décembre 1794, au comité du Salut Public : « Le nombre des victimes Immolées par les chouans dans nos environs, depuis le 12 octobre jusqu'au 5 décembre, est de vingt-une, presque tous fonctionnaires publics et recommandabies par leur patriotisme. On y distingue entre autres Berthelot, officier municipal du Ferré, massacré, sa tête coupée et attachée à un arbre ; Aussaut^ officier municipal de Montour ; Marion, maire de Saint- Sauveur ; Anger, maire de BilIé, et plusieurs femmes. » {Guerrca de Vendée , T. IV, p. 270).

d'égorger en détail et nuitamment les patriotes les plus marquants réunit tout ce que la scélératesse et la perfidie peuvent inventer de plus meurtrier et de plus favprable pour la contre-révolution. Il ne faudrait que deux ou trois assassinats de cette espèce pour répandre Talarme dans notre district, pour y anéantir toute Ténergie des républicains et pour relever Tespoir des aristocrates et des malveillants. Si les officiers municipaux sont assassinés impunément, bientôt on n*en pourra plus trouver : la machine se désorganisera d'elle-même, le fanatisme reprendra le dessus et la liberté courra les plus grands dangers (1)... »

Le général Hoche leur répondit dès le lendemain, 20 brumaire (10 novembre 1794), par cette lettre insolente :

« Je reçois, citoyens, votre lettre en date du 18, et je m'empresse de répondre plus à celle que vous écrivez au représentant du peuple qu'à celle qui m'est adressée. Je suis indigné de l'assassinat et du rapport que vous m'en faites, du crime et de la terreur désorganisatrice qui vous agite. Sont-ce bien des administrateurs qui annoncent que le meurtre d'un seul homme fait déserter les patriotes les plus prononcés des campagnes ? Quels patriotes que ceux qui abandonnent leurs foyers, leur poste, parce qu'un homme a été immolé à une vengeance peut-être particulière I Le sort des Français est-il de fuir?Je vais dénoncer à la France entière votre frayeur et celle des habitants de votre district qui vous imitent. Elle seule ferait la contre-révolution, si elle pouvait être faite. Vous êtes consternés par la mort d'un de vos concitoyens ! Sans doute c'est un malheur, un très grand malheur ; mais au lieu de pleurer comme des femmes, vengez-la comme des républicains. Citez-moi trois faits semblables arrivés dans votre district depuis que je commande cette armée. Comment cinq hommes oseraient-ils aller assassiner le maire d'une commune comme celle de Vergoncey, s'ils n'étaient pas persuadés du mauvais esprit et de l'égoïsme des habitants. Ignorez-vous qu'à l'instant de l'assassinat une compagnie de chasseurs était à Ducey ? Dites-moi quelle est la distance d'un lieu à un autre, et sachez que le fonctionnaire public qui abandonne son poste n'est pas plus coupable que celui qui répand lâchement la terreur et le découragement par des rapports exagérés.

Vous pouvez dénoncer à qui vous voudrez, et ma lettre et moi. Je déclare que je ne répondrai à celle que vous m'écrirez de nouveau que lorsque la terreur cessera de vous agiter. Au surplus, j'envoie des troupes d'infanterie pour garder votre soupe (2). »

Les administrateurs protestèrent contre ce langage et se plaignirent d'un tel procédé, qu'ils prétendaient ne mériter en aucune fa-

(1) Arch. de la Manche, District d'Âvranches, ÂdmiDistration, Registre de correspond. Vol. VIII, N* 589.

(2) Rousselin, Vie de Hoche, T. II, p. 96.

çon. Ils écrivirent aux niiinicipaiités de Saint-James, de Pontorson et de Ducey, pour soutenir leur courage et les prier de prêter leur concours à un de leurs collègues qu'ils envoyaient à Vergoncey et dans les communes voisines commencer une enquête qui ne devait pas présentement aboutir.

Cependant de nouveaux attentats, qu'ils signalèrent au Comité de Salut public, suivirent de près le meurtre du maire de Vergoncey.

Dans la nuit du 12 au 13 novembre, l'arbre de la liberté de Saint- Oven est abattu et jeté au milieu du chemin. La même nuit, cinq hommes armés prennent un fusil et un pistolet chez un patriote de Montjoie, Le maire de cette commune, effrayé, demande au District « un fusil et quelques cartouches pour se mettre à l'abri des incursions des chouans. » La nuit suivante, le même nombre d'hommes s'emparent d'une provision de cuir chez un tanneur de Saint-Aubinde-Terregatté, nommé Bailleul. L'arbre de la liberté de Marcilly est scié dans la nuit du 13 au 14 novembre; enfin, pendant la nuit du 15, sept ou huit hommes se présentent au domicile de Louis Boucé, patriote connu de Saint-Aubin-de-Terregatte, tirent deux ou trois coups de fusil par une fenêtre, traversent d'une balle la porte d'une armoire, forcent l'entrée de la maison en criant et répétant plusieurs fois (( le b va bientôt mourir » ; mais ils ne parviennent

pas à saisir Louis Boucé, qui peut heureusement se dérober à toutes leurs recherches.

Tous ces faits, peu importants en eux-mêmes, prouvent que la chouannerie avait envahi le canton de Saint-James et qu'elle y faisait tous les jours de nouvelles recrues, qui allaient bientôt entrer en campagne et tenir en échec les troupes républicaines. M, de Ponbriant signale d'ailleurs ce fait important dans ses Mémoires. c< Du Boisguy, dit-il, envoya plusieurs officiers dans la Basse-Normandie (fin de septembre 1794). Ils s'assurèrent de quelques paroisses et y formèrent le noyau de plusieurs compagnies. Il nomma ensuite Dauguet, dit Fleur-de-Rose, pour y commander, et ce fut le principe de la troisième colonne de la division de Fougères' (1). »

(1) Mémoires manuscrits, p. 48, cites par M. le vicomte Le Bouteiller. {La Révolution dans le pays de Fougères, N^ 57).

C'est donc à tort que M. de la Sicotière {Louis de Frotté, etc,t T. II, p. 558), attribue à M. J.-B. Boureau de Placène, ancien receveur des gabelles à Livarot, domicilié à Domfront, en 1793, le rôle d'organisateur de la Chouannerie dans le

« Au commencement d'octobre, dit-il encore, Dauguet réunit à Saint- Laurent, près Saint-James, 120 Normands assez mal armés. » Enlin, au mois d'août 1795, la troisième colonne comptait au moins 800 hommes et ce fut à cette époque qu'elle reçut son organisation définitive.

M. de Puisaye, qui était au courant de ces événements, pouvait donc écrire, le 18 octobre 1794, au ministre anglais Pitt : « L'Avranchin, qui borde la Bretagne, est très bien disposé. La petite ville de Saint-James est toute royaliste et plus de 40 paroisses sont sur le point de s'insurger. » Et il ajoute dans une note de ses Mémoires : « Cette petite ville a été en notre possession jusqu'à la fin de la guerre. Lorsque j'écrivais ceci, je m'occupais en même temps de me procurer quelques officiers émigrés de ce pays pour les y envoyer, et ce fut dans ce dessein que je fis partir quelque temps après le marquis de Bellefonds, le jeune comte de Frotté et M. de la Rosière, comme je le dirai bientôt (1). »

L'année 1795 fut, en effet, marquée par des événements considérables dans l'A vranchin et surtout dans le canton de Saint-James.

canton de Saint-James. M. de PJacène séjourna, en effet, dans le pays, au commencement de 1794, et compromît gravement la famille qui lui avait donné asile. Poursuivi comme « faussaire d'assignats, >« il vint demander l'hospitalité, dans les premiers jours de 1794, au sieur René Larcher, meunier « au grand moulin » de Saint-Benoît. Sa retraite ayant été découverte, il fut dénoncé au comité de surveillance de Domfront, qui s'empressa de communiquer les renseignements qu'il avait reçus au District d'Avranches. On opéra, dans la maison de Larcher, des perquisitions qui n'amenèrent point l'arrestation de M. de Placène ; mais on trouva une valide et une montre en or qui devaient lui appartenir. La famille Larcher, composée du père, de la mère et de quatre enfants, deur garçons et deux filles, subit un interrogatoire, à la suite duquel elle fut arrêtée, vers le commencement de mars, puis traduite devant le tribunal criminel de la Manche, pour complicité de fabrication d'assignats. Ce tribunal s'étant déclaré incompétent, les accusés furent sur le point d'être envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris. Le 11 prairial (23 juin 1794), on avait déjà expédié d'Avranches les pièces à conviction. La chute de Robespierre sauva les accusés, qui furent relâchés dans le courant d'octobre, grâce aux renseignements favorables donnés par la municipalité do Saint- James et le District sur cette malheureuse famille. Le 3 novembre 1794 (13 brumaire an III), le tribunal révolutionnaire de Paris condamna à mort, par contumace, M. de Placènc. (Arch. de la Manche. Dist. d'Avr., Administ., Vol. V*", Registre des requêtes, N^ 358. — Tribunaux répressifs de la Manche^ etc., par M. E. Sarot, T. III, p^324).

(1) Mémoires de Puisaye, T. III. p. 93. Nous allons voir, en effet, que les royalistes occupèrent Saint-James depuis le commencement de décembre 1795 jusqu'à la mi-avril 1796, c'est-à-dire pendant les derniers mois de la première r4honannerie.

Dès le 2 janvier, le District annonçait au représentant Legot, qui venait d'arriver à Avranches, l'arrestation, dans une commune bretonne voisine, d'un chef chouan nommé Bois-Martin, avec trois de ses compagnons, et, dans la commune de Villiers, celle de trois ecclésiastiques et de deux femmes qui leur donnaient asile. C'étaient : M. Pierre Berthelot, prêtre, âgé de 34 ans, et ses deux cousins, les frères Gilles et François Berthelot, l'un sousdiacre, âgé de 29 ans, l'autre simple clerc, domiciliés, comme lui, dans la commune d'Argouges ; Jacqueline Bouillie, femme de Gabriel Menier, laboureur au village de la Daviais, en Villiers, et sa fille Jacqueline, à peine âgée de seize ans (1). Le 12 du même mois, trente-deux individus arrivaient à la maison de détention d'Avranches, où l'on ne pouvait les recevoir, faute de place. Treize autres personnes, que la force armée amena une heure après, furent mises dans les caves de l'ancien palais épiscopal, devenu le siège de Tadministration.

La correspondance du District ne signale aucune agression sérieuse des chouans pendant les mois de janvier et de février, sauf une attaque chez un notable de Saint-Aubin-de-Terregatte. Neuf hommes bien armés, le visage barbouillé de noir, se présentent de nuit à son domicile, pillent sa maison, puis ils l'entraînent dehors, lui commandent de s'agenouiller et de réciter son acte de contrition, prêts à le fusiller, lorsque l'un d'eux demande et obtient la grâce de la victime, à laquelle, toutefois, on n'épargne pas les coups de crosse de fusil et les plus mauvais traitements.

Le 24 février, un sergent-major et deux soldats appartenant à la compagnie de grenadiers cantonnée à la Croix-Avranchin furent attaqués en plein jour sur la route de Saint-James à la Croix, près le village de la Blanchetière. Le sergent-major fut tué.

A peu près dans le même temps, un membre de l'administration municipale de Saint-James recevait, sur la même route, un coup de feu qui lui cassa l'épaule.

« Le citoyen Berthelot, de Carnet, marchand honnête et bon patriote, » sachant que les chouans avaient juré sa perte, comme

(i) Voir Arch. de la Manche, Id,, IiL, Vol. IX, Registre de corresp , Lettre du 13 nivôse, au Ul. au représentant Legot. — Tribunarx rèprestifi, etc.,, par M. E. Sarot, T. II, p. 231, 232 et suiv. — Notice de la Semaine relifjieusc (1872-1873), pages 771 et 791.

celle de son frère, assassiné deux mois auparavant, avait quitté sa commune pour se réfugier à Saint-James, où il se croyait en sûreté. Mais étant allé à Avranches pour ses affaires, le 20 ventôse (10 mars 1795), jour de la décade, il fut assassiné, à la tombée de la nuit, entre le Bois-Rouland et le village de Folleville, par cinq chouans qui l'attendaient sur la route (1).

Enfin, le dimanche 15 mars, les chouans massacrèrent, vers la même heure, trois autres patriotes de la Croix-Avranchin, qui habitaient trois villages différents (2). On signalait encore des déprédations commises par des bandes dans les communes de Juilley et de Saint- Aubin-de-Terregatte, notamment chez un officier municipal nommé Lemoine.

La rébellion, circonscrite jusque-là aux cantons voisins de la Bretagne, s'étendit bientôt à ceux de Ducey, de Ttrepied, et menaça même la ville d'Avranches. Le pays, occupé par les bandes, était dans la plus déplorable situation : la famine sévissait cruellement, et l'administration, impuissante à faire respecter ses arrêtés, était obligée d'envoyer des commissaires accompagnés de troupes pour opérer dans les campagnes les réquisitions en blé, fourrages et autres denrées nécessaires à l'alimentation des villes et à l'approvisionnement des magasins militaires.

Presque toutes les municipalités étaient désorganisées par la terreur qu'inspiraient les chouans. Le représentant Legot vint à Saint- James, au commencement de 1 795, pour reconstituer la municipalité ; mais il ne put faire accepter les fonctions de maire à aucun des officiers municipaux. Il fut obligé de les confier à un jeune homme de vingt-quatre ans, M. François-Pierre-Anne Lemoyne, fils de l'ancien maire, qui lui fut désigné à cause de son intelligence et de son ar-

(1) Arch. de la Manche, District d'Avranches, Adm., Vol. IX, Registre de corresp., Lettre du 22 ventôse (12 mars) aux représentants du dép. de la Manche à la Convention.

(â) Les registres de la Croix-Avranchin donnent^ en effet, à la date du 26 ventôse an m (16 mars 1795), les actes de décès de Louis Desgranges, journalier, domicilié au village de Vaucelles, « mort d'une mort violente, proche son domicile, à l'âge de trente-cinq ans ou viron, de hier au soir, vingt-cinq du courant, sur les sept heures, » de Louis Vitel, cultivateur au village du Bois, « mort de hier au soir, sur les sept heures et demie environ, de mort violente, au pas de sa porte, » — et de Jean Josse, fils Etienne, cultivateur, demeurant au village des Halgrinières, « mort de mort violente en sa maison, de hier au soir, sur les huit heures, âgé de trente-deux ans. »

dent palrjotisme. M. Leiuoyne avait été employé précédemment dans les bureaux de M. Burdelot, receveur du district ; il dirigeait à ce moment, avec beaucoup d'activité, l'atelier de salpêtre établi à Saint-James depuis quelque temps. L'avenir prouva qu'il méritait, en effet, la confiance de l'administration (1).

Vers la fin de février, des bruits de pacification se répandirent dans le pays et l'on put espérer au moins une suspension des hostilités. Le 3 ventôse, an III (21 février 1 795), les administrateurs du district écrivaient à leurs collègues Frémond et Lemarié, en mission à Paris : « Un courrier venant de Nantes et couvert de rubans vient, dit-on, de passer pour se rendre à Cherbourg et porter aux représentants et généraux la nouvelle de la reddition de Charette et de toute son armée, composée de 30,000 hommes. Cette nouvelle, qui nous flatterait infiniment, répand beaucoup de joye ; mais elle ne parait pas encore certaine, puisqu'elle n'est encore appuyée que sur des ouï-dires ; elle ne peut être parfaite que lorsqu'elle nous sera confirmée officiellement. En attendant cet instant flatteur, nous nous bornons à la désirer de tout notre cœur. Puisse-t-elle être vraie ! Elle mériterait bien une fête publique, quoique Stofflet n'ait pas voulu, dit-on, prendre le mémo parti (2). »

Ils étaient bien renseignés. Charette avait, en effet, conclu le traité de la Jaunais, le 17 février ; Stofflet, qui avait d'abord refusé de faire sa soumission, signa lui-même la paix à Saint-Florent, le 1er mai 1795 (12 floréal, an III). Enfin, les généraux royalistes de Bretagne avaient ouvert, avec le général Hoche, des négociations qui aboutirent au traité de la Mabilais (20 avril 1795). Mais du Boisguy ne voulut pas y souscrire et continua les hostilités qui, du reste, ne tardèrent pas à recommencer en Bretagne. L'arrestation des principaux chefs chouans, qui passèrent par Avranches le 29 mai (3), et l'assassinat de Boishardy par les troupes républicaines furent le signal d'une nouvelle reprise d'armes. La guerre

(i) Arch. de la Manche, Id., Id., Vol. V«, Registre des requêtes, N' 164, et Id.^ Id., Vol. X% Registre de corresp., Lettre au Départ, du 8 fructidor (25 août 1795).

(2) Ârch. de la Manche, District d'Âvranches, Administ., Vol. IX, Registre de correspondance, Lettre du 3 yentose, an lU.

(3) C'étaient Caumartin, le principal négociateur du traité de la Mabilais, Chantereau, Jarry. BelleTue, Solilhac, du Châtelier, La Croix, Chapin et Meanlne. Ils furent conduits à Cherbourg, sous une escorte de 300 hommes, et écroués dans le fort de rîle Pelée.

revêtit alors, de part et d'autre, un caractère de cruaiité qu'elle n'avait pas encore eu jusque-là.

Dès le 18 avril, le représentant Bouret informait ses collègues à Rennes que, la nuit précédente, six personnes avaient été assassinées aux environs de Pontorson, parmi lesquelles deux prêtres assermentés, à qui on avait fait demander pardon à Dieu avant de les assommer à coups de crosse de fusil. Le 9 mai, les membres du District adressaient au général Gency la copie d'un procès-verbal rédigé par le commandant du 3« bataillon de la 3® légion et autres patriotes, qui avaient dû se réfugier dans la tour d'Argouges, où ils avaient soutenu plusieurs assauts contre les chouans. Ils lui communiquaient aussi la lettre d'un chef de légion, qui leur faisait une peinture lamentable de la situation des communes situées entre Saint-James et Pontorson, journellement dévastées par les bandes (i ).

Pendant la nuit du 16 au 17 mai, les chouans attaquèrent la maison du maire de Juilley, qui se défendit courageusement. De leur côté, les troupes républicaines fusillèrent cinq chouans au Pontaiibault, dans la nuit du 28 au 29 mai, et ils ne manquaient pas de passer par les armes tous ceux qu'ils pouvaient saisir.

La garnison de Saint-James recommença ses battues dans les paroisses bretonnes et se rendit coupable de plusieurs assassinats, que les administrateurs du district de Fougères eux-mêmes dénoncèrent au Département. « Nous vous faisons passer, lui écrivaientils, le 26 mai 1795, le procès-verbal rapporté par la municipalité du Ferré d'une incursion faite sur cette commune par un détachement de la troupe cantonnée à Saint- James. Vous y verrez que des soldats républicains ont violé tous les principes d'humanité et de justice en massacrant François Aussant, cultivateur paisible, sans armes et muni d'un passeport. Il importe à la tranquillité d'un pays que ce crime ne reste pas impuni et que le chef de ce détachement soit un exemple que nous savons poursuivre les coupables, de quelque côté qu'ils se trouvent. Nous attendons donc de votre vigilance et des moyens que la loi a remis en vos mains que vous preniez les mesures convenables pour que cet assassinat ne soit pas une pomme de discorde dans nos campagnes. Nous ne saurions concevoir par quelle fatalité tous les détachements qui partent de ce

(1) Arch. de la Manche, Jd,, Id., Lettre du 20 floréal, an HI.

point ne passent sur notre district que pour y commettre des forfaits. Il est bien étonnant qu'ils y viennent sans qu'aucune autorité civile et militaire en soit prévenue. La malveillance fait sonner fort haut ces actes, dont on ne peut se dissimuler l'illégalité, et tous ceux pour qui la pacification n'est qu'un stratagème perfide en tirent occasion pour user de représailles (1). » Le procès-verbal qui relate la mort de François Aussant sur les registres du Ferré, à la date du 15 mai 1795, fait connaître quatre autres victimes.

Les représailles chouanniques furent, en effet, terribles : plusieurs assassinats eurent lieu pendant cette période, entre au* très ceux de la femme Boudent, de Sacey, de la femme Boursin, de Carnet, à laquelle on reprochait « d'avoir reçu la pâque » du curé constitutionnel du lieu, et celui du commandant de la garde nationale de la même commune. Poirier, tué le l®"" juin. Le n du même mois, le procureur de la commune de Saint-James, Gilles RouUier, son domestique, Joseph Cajeul, et François Durand, laboureur, furent surpris, vers trois heures de l'après-midi, travaillant dans un champ situé sur la route d'Antrain, par une bande de quarante à cinquante chouans, qui les fusillèrent sur place.

Le lendemain, Ameline et son fils éprouvèrent le même sort, au village de Villeneuve, en Carnet, et, le 21 juin, une autre victime était immolée dans la même commune.

La gendarmerie d'Avranches, envoyée pour arrêter les coupables, ne put pas même arriver à les connaître. Le pays était terrorisé à ce point que les témoins cités n'osèrent parler et que la municipalité de Saint-James ne voulut fournir aucun renseignement et supplia « de ne la compromettre en rien » dans ces affaires (2). La gendarmerie apprit, pendant l'enquête, que six volontaires nationaux venaient d'êtres massacrés, à la Croix-Avranchin, par une troupe d'inconnus. Les registres de cette commune donnent, en effet, à la date du 22 juin, l'acte de décès de deux de ces malheureux, « égorgés le matin de ce jour-là, sur les quatre heures, »

(1) La Révolution dans le pays de Fougères, par M. le vicomte Le Bouteiller,

(2) Arch. de la Manche, Id., Id, VoL IX, Registre de correspondance, Lettres du 3 messidor, an lU (20 juin 1795), à la députation de la Manche et au 'citoyen Lemaître, en mission. — Voir aussi Tribunaux répressifs j etc, par M. E. Sarot, T. m, p. 65 et suiv.

cliez le citoyen Louis Huet, au village du Chàtellier, où ils étaient logés. L'un, nommé François Reverdy, de Chatenay, district de Sablé (Sarthe), appartenait à la !''« compagnie du 3« bataillon de la 19*» demi-brigade d'infanterie légère ; l'autre, Pierre Souiller, originaire de la Dordogne, était incorporé au !«*• bataillon de la Charente-Inférieure.

On signalait encore la mort d'un jeune homme de vingt ans, Gabriel Turquetil, de Carnet, tué, le 2 juillet, « sur la route d'Avranches, proche le village du Hâmel, » et celle de Pierre Menard, du village de Langoterie, âgé de trente-six ans, dont le cadavre fut trouvé, au commencement d'août, a dans le creux du fossé qui sépare le bois de Landetouche d'une pièce de terre nommée les Tors-Chapeaux (i). » Quelques jours plus tard, le 13 août, deux soldats du 3« bataillon de la i9« demi-brigade, appartenant à la garnison de Saint-James, découvrirent dans un champ, aux environs de la Jantière, le corps de Jean-Baptiste Gautier, marchand, qu'ils inhumèrent sur place, à cause de son état de décomposition avancée (2).

Le lendemain 14, une compagnie de gardes territoriaux fusillait M. l'abbé Gosselin, de Carnet, auprès du calvaire d'Argouges (3), et Jean NicoUe, de La Croix- Avranchin, « dans le chemin des Basses (4). »

Le 16 du même mois, le juge de paix de Saint-James, M; Jacques- René Lerebours, qui avait remplacé M. Lehurey, nommé membre du District, était requis d'aller constater le décès de Jeanne Louichon, femme de Charles Lemoyne, et celui de leur fils, âgé de trente ans, tués dans leur maison, au village de la Noë-André, et le 3 sep-

(1) Registres de l'état civil de Saint- James.

(2) Registres de l'état civil de Saint-James.

(3) Voir une notice sar ce saint prêtre dans louvrage de M. l'abbé Caron : Leg Confesseurs de la Foi, T. UI, p. 322 et suiv.

L'époque de la première arrestation de M. l'abbé Gosselin se trouve fixée par un procès-verbal du 23 septembre 1793, rédigé par la municipalité de Carnet, dans lequel on lit que la garde nationale de cette commune et celle de Gogles avaient « saisi plusieurs ornements d'église sur un nommé Pierre Cosson, lequel déclara que ces effets appartenaient au sieur Gilles Gosselin^ prêtre, ci-devant habitué à Carnetf détenu dans la maison d'arrêt de Fougères, prévenu d'émigration, etc. » (Arch. de la Manche, Id,, Vol. V', Registre des requêtes, N» 2).

(4) Registre de l'état civil de la Croix-Avranchin.

tembre celui de Jeanne Guyot, « assassinée dans une pièce de terre appelée les Taillées, village des Brousses (i). »

Enfin il faut rapporter à la fin de cette année la mort de deux prêtres, M. Pierre Berthelot, dont nous avons signalé l'arrestation au mois de janvier précédent, et M. Joseph-Pierre Deloget, de la paroisse d'Argouges. Le premier fut massacré par les troupes républicaines, dans un champ situé près le village de la Martelais, le i^'** ou le 2 décembre 1795 ; le second fut arrêté avec un soldat réfractaire, Julien Gesmier, sur le territoire de la même paroisse. Ils furent amenés à Saint-James, condamnés à mort par une commission militaire, et fusillés dans l'ancien cimetière, entre le presbytère et l'église (2). M. Deloget montra un grand courage et aida son compagnon, par son exemple et ses touchantes exhortations, à faire généreusement le sacrifice de sa vie. Il avait à peine trentehuit ans.

Ces faits se renouvelèrent si souvent, pendant cette année et les six premiers mois de l'année suivante, qu'il serait impossible de les signaler tous, même pour un rayon assez restreint. Chaque décade, les membres du District envoyaient au Département une liste des assassinats, attaques à main armée, pillages de maisons, etc., commis dans l'arrondissement ; mais cette liste était loin d'être complète, comme ils le faisaient remarquer dans leur lettre du 12 prairial, an III (31 mai 1795), au représentant BoUet, à Rennes.

« Citoyen représentant, nous te faisons passer le tableau des horreurs qui ont été commises sur le territoire de ce district par les assassins et les voleurs qui, depuis longtemps, y exercent leurs atrocités. Ce tableau est l'extrait des procès-verbaux qui sont parvenus à l'administration, et il s'en faut beaucoup qu'ils contiennent les détails de tous les pillages qui ont été faits, attendu que la plupart de ceux qui les éprouvent aiment mieux quils restent ignorés que d'en donner connaissance aux autorités constituées, qui em-

(1) Registres de l'état civil de Saint-James.

(2) U est difficile d'indiquer le jour de cette double exécution. Nous ne la trouvons point consignée dans les registres de l'état civil, qui d'ailleurs se taisent sur les autres exécutions faites à Saint-James par les troupes républicaines. M. l'abbé Poirier, curé d'Argouges, dans un travail manuscrit très étendu et fort intéressant sur l'époque révolutionnaire dans cett^ paroisse, rapporte le décès de M. l'abbé Deloget au mois de janvier ou de février 1796.

ploieraient contre les auteurs des mesures dont ils craignent que les suites ne retombent sur eux-mêmes (1). »

Ils écrivaient encore, le 9 juillet, à la députation de la Manche :

«... Plus de 50 assassinats ont été commis, depuis quelques mois, par ces brigands, dans l'étendue de ce district. Mais il serait impossible de faire le détail de tous les crimes qu'ils commettent journellement. Il n'y a, pour ainsi dire, pas de maison qu'ils n'aient pillée, ravagée. Ils ont maltraité, mutilé, rasé une quantité innombrable de personnes de tout âge et de tout sexe. Partout ils répandent la terreur, par des violences inouïes, par des menaces effrayantes qu'ils exécutent avec la barbarie des tigres les plus altérés de sang et de carnage... (2). »

Nous n'avons relevé nous-même que les faits consignés dans des pièces officielles ; nous en omettons beaucoup d'autres qu'il eût été facile de recueillir, il y a quarante ou cinquante ans, de la bouche de ceux qui en avaient été les témoins épouvantés. Nous nous rappelons encore avec quel sentiment de terreur nous entendions raconter, dans notre enfance, les drames sanglants de cette lugubre époque.

On continuait de faire de nombreuses arrestations à Saint-James et dans les environs : trente-six personnes furent traduites, le 16 messidor, an III (4 juillet 1795), au Tribunal criminel de la Manche, qui les renvoya, le 15 juillet, devant celui d'Avranches. Mais il fut encore impossible d'instruire leur procès, faute de témoins.

Les chouans parcouraient le pays par détachements nombreux et

(1) Arch. de la Manche, Id., Id. Vol. IX, Registre de correspondance.

(2) Id,j Id, — Nous donnons encore, d'après les registres de l'état civil de Saint-Sénier-de-Beuvron, la liste des personnes assassinées dans cette commune, pendant l'an III {1795) : Le 17 prairial (5 juin 1793), Louis Hamel, âgé de 68 ans, tué dans sa maison, à la Dalinière ; — le 21 du même mois (9 juin), François Prime, 81 ans, assassiné dans le champ nommé la Charbonnière, près le Bois- Rouland ; — le 19 thermidor (6 août), François Vivier, 28 ans, tué d'un coup de fusil dans le pré Rey, de la ferme du Pré-du-Pré ; — dans le même temps, François Morel. 46 ans, et sa femme Jacqueline Blondel, 43 ans, égorgés dans leur maison, au village du Petit-Champ : les assassins eurent la cruauté d'écraser la tète de la femme sur le seuil de la porte et de tirer son enfant du berceau pour le mettre sur son sein ; — Marie Trublet, 20 ans, née dans le District de Mortain, servante chez la veuve de Gabriel Prime ; — le 13 fructidor (2 septembre), Jacques Bliard et sa femme Jeanne Guesnon, assassinés au Bois-Rouland ; — le 18 du même mois (5 septembre), Pierre Guyot, 49 ans, et son fils Charles, 19 ans, tués dans un champ aux environs du village de Bas-Tanet.

avaient de fréquents engagements avec les troupes républicaines, qui escortaient les courriers et les convois de vivres ou de munitions. Le 6 août, ils attaquèrent les volontaires de Ducey, qui accompagnaient la poste, et leur tuèrent un homme dont on apporta le cadavre, dans la soirée, à Saint- James.

La plupart des communes étaient sans municipalité (i) ; celle de Saint-James était alors réduite à trois membres, le maire compris ; les autres officiers municipaux « avaient abandonné leur poste et avaient même quitté la commune (2). » Les percepteurs, « sans secours, pillés, menacés, poursuivis, frappés de terreur, plus exposés à raison de leurs fonctions et des fonds qu'ils pouvaient avoir, » étaient obligés d'enfouir les rôles et le produit de leur perception, de s'enfuir et de laisser leurs familles et leurs propriétés pour sauver leur vie. Le recouvrement des contributions, depuis longtemps entravé, était absolument arrêté. Le percepteur d'Argouges avait été obligé, le 46 juillet, sous peine de mort, de remettre aux chouans les rôles des contributions, avec une somme de huit mille francs, provenant de la recette des deniers publics (3) ; celui de Saint-Sénier-de-Beuvron avait résilié ses fonctions.

Les détachements royalistes de du Boisguy, qui jusque-là avaient opéré isolément, maintenant réunis en colonnes de deux cents, cinq cents et même mille hommes bien armés, purent attaquer les postes et les garnisons républicaines.

Le 10 septembre 1795, plusieurs centaines de chouans entourèrent le bourg de la Croix-Avranchin et sommèrent la garnison de

(1) Le 29 juin 1795 (11 messidor, an IH), le juge de paix de Saint-James, «. vu la désorganisation de la municipalité de Vergoncey, » envoya au maire de la Croix-Avranchin l'ordre d'inscrire sur les registres de cette commune le décès de Guillaume Gauchet, assassiné par les chouans, au village de Plomb, en Vergoncey, et dont le corps était resté dans un pré depuis deux jours. — Les registres de l'état civil de la commune de Carnet font aussi défaut pour 1795.

A cette époque, le juge de paix de Saint-James lui-même refusait de faire « la levée des cadavres » des victimes des chouans. La municipalité de Saint-James consulta à ce sujet le District, qui répondit, le 20 messidor (9 juillet) : « Nous croyons que le refus du juge de paix est dénué de fondement ; mais qu'il aurait droit de demander une escorte, lorsqu'il serait certain qu'il ne pourrait se transporter sur les lieux sans danger. » Le juge de paix ne manqua pas désormais d'user de son droit. {Id., Id., Vol. 1X«, Registre de correspondance).

(2) Ârch. de la Manche, Id. Vol. X^, Registre de correspondance^ Lettre au Département du 8 fructidor, an III (25 août 1795).

(3) Id., Id.j Vol. VS Registre des requêtes, No 630.

se rendre à discrétion. Si l'on s'en rapporte aux documents officiels, celle-ci se défendit vaillamment et parvint à s'ouvrir un passage à la bayonnette, à travers leurs rangs, avec une perte de plus de trente hommes (i). Mais M. de Pontbriant rapporte autrement cette affaire, à la date du 13 septembre, dans ses cnnenx Mémoires sur la chouannerie, que nous allons souvent citer (2).

a. 13 septembre. — 200 hommes, dit-il, de la garnison d'Avranches se portèrent sur la Croix-Avranchin pour protéger la rentrée des blés de quelques patriotes de la ville ; ils y surprirent plusieurs royalistes isolés de la colonne normande, qui y étaient logés. Deux furent pris et fusillés, trois autres, blessés, réussirent à se sauver et vinrent donner l'alarme au quartier de Tuffm de la Rouerie, qui se trouvait avec cette colonne. Aussitôt qu'il eut réuni ses hommes, il marcha contre ce bourg, où les soldats s'étaient déjà dispersés dans les maisons, en attendant les voitures de grains. Une partie d'enlre eux étaient déjà ivres quand Tuffm et Dauguet pénétrèrent par trois côtés à la fois. Ils trouvèrent si peu de résistance que, dans un quart d'heure, cette troupe était en fuite avec une perte de 80 hommes, dont 62 furent tués. Le capitaine Renou, dit Alexandre, fit lui seul 18 prisonniers dans une maison. Il leur proposa de servir avec lui, ce qu'ils acceptèrent. Il les incorpora tous dans sa compagnie et en fut très content pendant toute la guerre. »

Le surlendemain, 12, ils s'avancèrent au nombre de mille, suivant le rapport républicain, sur la ville de Saint-James, qu'ils occupèrent sans difficulté. A leur approche, la garnison, composée du 3^^ ba-

(1) Les chouans purent facilement envelopper la garnison en occupant le chemin de ronde qui entoure la bourgade. (Voir Arch. de la Manche, Id,, Id,, Vol. X', Lettre du 2" complémentaire (18 sept. 1795) au représentant Dantzel, à Goutances ; — Louis de Frotté, par M. L. de la Sicotière, T. 1, p. 326). M. de la Sicotière ne porte qu'à dix-huit le nombre des morts ; mais le chiffre que nous indiquons est donné par le District dans sa lettre au représentant Dantzel.

(2) M. de Pontbriant était le beau-frère de M. Aimé du Boisguy. U combattit le plus souvent, pendant la première guerre de la chouannerie, dans les environs de Vitré ; mais il prit part à plusieurs actions qui eurent lieu dans le pays de Fougères et de Saint- James. Ses Mémoires, rédigés sur les notes qu'il avait prises luimême et d'après celles que son beau-frère et plusieurs autres officiers royalistes lui avaient fournies, ont une valeur historique incontestable. Nous verrons que, sauf quelques dates, quelques évaluations des troupes engagées de part et d'autre, et certains chiffres de morts et de blessés, le récit de M. de Pontbriant est presque toujours d'accord avec les documents officiels que nous citons.

taîllon de la 19® demi-brigade d'infanterie légère, trop faible pour résister, se retrancha dans une redoute qu'elle avait élevée, avec le concours des habitants, sur l'emplacement de l'ancien château, et y soutint avec bravoure les attaques des assaillants. Elle eut quatorze soldats tués et un capitaine, nommé Bados, qui fut frappé d'une balle au front (i). Les chouans eurent aussi quelques morts. Ils abattirent Farbre de la liberté, dévalisèrent les maisons des patriotes, en particulier les magasins de la veuve de M. J.-B. Gautier, qui avait été assassiné un mois auparavant, comme nous l'avons raconté ; et craignant d'être surpris par les garnisons voisines, ils se retirèrent après une heure de pillage, emportant autant de marchandises qu'ils purent en charger sur des voitures (2).

Les officiers de la 49« demi-brigade de carabiniers cantonnée à Saint-Georges-de-Reintembault accusèrent la municipalité et les habitants de Saint-James de n'avoir pas prêté leur concours à la garnison pour repousser les chouans, et les menacèrent de leur faire enlever les troupes ; ils se permirent même de les outrager par des propos injurieux et de commettre de nouvelles déprédations dans la ville et les environs. La municipalité rédigea un rapport signé du commandant de la garnison, dans lequel elle vengeait son honneur des imputations calomnieuses dirigées contre elle

(1) On n'a pas oablié dans le pays la rimaille suivante, qui rappelle ce fait :

Bados pour le certain N'est pas mort de faim.

Mais en bon républicain :

U reçut une balle Au milieu du visage.

Sur le dos s en est allé Et ne put plus commander.

(2) Outre les sources indiquées plus haut, voir : Lettres de M. Rioult, maire d'Avranches, h Comité de Salut public^ 13 septembre ; du représentant Dantzel, à Comité de Salut public, Coulances, 16 septembre; — Lettre anonyme du 23 (Arch. delà Guerre) ; — Arch. de la Manche, Id., Id., Vol. X^ ; — Lettre du 6 vendémiaire (28 septembre), à la députation de la Manche, ii Paris. « Déjà, lui écrivaient les administrateurs du district d'Avranches, les chouans ont pris la ville de Saint-James, où ils n'ont, k la vérité, tenu qu'une heure et demie, parce qu'ils ont craint de se trouver enveloppés par les troupes cantonnées dans les environs. Mais ils y ont encore resté assez de temps pour abattre Tarbre de la liberté et y faire des ravages considérables, puisqu'ils ont pillé dans une seule maison, chez la veuve Gautier, dont ils avaient assassiné le mari un mois auparavant, plus de 200,000 de marchandise. » — Au commencement d octobre, Mme veuve Gautier adressa au gouvernement une pétition qui fut appuyée par le District, afin d'obtenir une indemnité pour les pertes considérables qu'elle avait subies. (Arch. de la Manche^ 7d., Id.j Vol. V*, Registre des requêtes, N* 668).

et demandait réparation des insultes et des dommages matériels commis par la garnison de Saint-Georges. Le 15 septembre, elle adressa ce rapport aux administrateurs du district, qui l'envoyèrent immédiatement au représentant Dantzel, avec prière de le prendre en sérieuse considération. « Pénétrés, lui écrivaient-ils, de l'importance de la distinction des pouvoirs et de tout le danger qu'il y aurait pour la chose publique de laisser impunément la force armée insulter aux magistrats du peuple, violer les propriétés, nous sommes persuadés que vous emploierez votre médiation et votre autorité pour mettre sous la sauvegarde des lois tous les citoyens paisibles, et plus spécialement encore ceux qui sont préposés à leur exécution (i).... »

La municipalité s'empressa de faire de nouveaux travaux de fortification à la redoute du Calvaire : elle l'entoura d'une palissade, et, sur le plateau qui en formait le sommet, elle établit trois tentes et des lits de camp pour l'installation d'un corps de garde (2). Ces précautions étaient commandées par les circonstances critiques dans lesquelles on se trouvait alors. Les troupes de du Boisguy occupaient le pays entre Saint-James et Pontorson, menaçaient ces deux villes et pouvaient à tout moment renouveler un coup de main sur l'une ou sur l'autre, peut-être sur les deux à la fois, et les occuper d'une manière définitive.

Vers ce temps-là, la garnison de Saint-James et un détachement de celle d'Avranches eurent un engagement avec les chouans, au village de Pincey, en Carnet. Ecoutons l'un des principaux acteurs de cette journée, M. de Pontbriant, raconter ce combat

(1) Id,, Id. Vol. X, Registre de correspondance, Lettre du 18 septembre 1795.

{%) Id,y Id.f Id, Lettres des 4 et 11 vendémiaire (26 septembre et 3 octobre 1795),

Les administrateurs du district écrivaient, le 26 septembre, au Département : « La municipalité de Saint- James, parla lettre du 6® des complémentaires, nous expose que pour ajouter une nouvelle force à un petit fort que les habitants de la commune, de concert avec la troupe qui y est en cantonnement, ont formé sur un ancien calvaire, dont l'élévation domine sur toute leur cité, il faudrait que ce fort fut palissade. Cet ouvrage qu'on regarde comme très-important, puisqu'il offre une retraite en quelque sorte assurée pour la troupe, en cas qu'elle fût attaquée par une force su- . périeure et qu'elle pourrait y tenir longtemps en attendant les secours qu'elle recevrait des cantonnements voisins (ce qui pourrait conserver ce poste, qu'on peut regarder comme une des clefs du district et même du département), exigerait un sacrifice en fonds et en bois que cette municipalité nous engage à lui fournir »

avec ses péripéties, qui donnent une idée de la vie « d'un cliouan », si pleine d'aventures et de surprises :

« A la fin de septembre, le capitaine Renou, dit Alexandre, engagea Pontbriand, qui se trouvait à Parigné avec du Boisguy, à l'accompagner en Normandie, où il allait porter des ordres à Dauguet, chef de la troisième colonne. Pontbriand, qui désirait voir ces troupes, accepta volontiers. Ils partirent ensemble et parcoururent le pays insurgé de l'arrondissement d'Avranches. Ils revinrent le long de la côte, jusqu'au château de Macey, où ils se séparèrent. Le soir ils s'arrêtèrent dans une ferme, près Carnet, où Tuffin de la Rouerie se trouvait avec une partie de la colonne normande, qui fut coucher un peu plus loin. Ils étaient fatigués et déjà ils avaient fait mettre leurs chevaux à l'écurie, lorsque Renou, comme frappé d'un pressentiment, dit à Pontbriand : « Ne couchons pas ici, allons plus loin. » Il fait revenir les chevaux et les conduit à une autre ferme, éloignée seulement de 3 à 4(X) pas de la première. Pontbriand, surpris, lui demanda la raison de ce changement. — « Je n'ai pas d'idée pour ici, lui répondit-il. »

Le lendemain, vers quatre heures du matin, une femme entre dans la maison, où ils étaient couchés, en criant : « Y a-t-il des royalistes ici ? Voici les bleus ! » A ces mots, Renou et Pontbriand sautent de leurs lits, saisissent leurs armes. — « Les voilà dans l'aire ! Sauvez-vous, dit cette femme. » Sans prendre le temps de mettre leurs souliers, ils sortent par une porte de derrière" et se sauvent dans un jardin fermé de toutes parts d'une forte palissade d'épines, qu'il leur faut franchir. De tous côtés ils entendent les coups de fusils tirés sur les Normands surpris dans leurs logements ; cependant ils remirent leurs chaussures et purent rejoindre Tuffin, qui déjà formait quelques compagnies. Pontbriand ne pouvait plus marcher ; ses pieds étaient remplis de brocs d'épines, qu'un de ses amis, Dufredo-Duplantis, qui avait passé huit jours à Vitré avec lui, s'empressa de lui tirer avec l'aide d'un soldat. Il n'y avait pas de temps à perdre : la fusillade était engagée t,out autour d'eux et ils coururent au combat. Les compagnies normandes reculaient. Tuffin, Alexandre Renou, Pontbriand et quelques officiers s'efforçaient de les retenir et d'empêcher la déroute ; déjà il n'y avait plus que ces officiers et quelques soldats à tenir tète à l'ennemi, lorsque Duplantis dit à Tuffin : « Tâchez de me donner seulement cinquante hommes et je vous réponds du succès. » — Tuffin l'emmène avec lui, en recommandant au peu de gens qui soutenaient le combat de tenir ferme, et court sur les derrières réunir ce qu'il put d'hommes parmi les fuyards. La voix de ce chef et la promesse que leur fit Duplantis d'une victoire certaine les ranimèrent ; il en forme promptement une petite troupe et la conduit sur le flanc de l'ennemi, qui déjà ne gardait plus aucun ordre. « En avant, dit Duplantis, en arrivant près d'eux, ils sont perdus ! »

Et, en même temps, il en renverse un d'un coup de fusil. Cela suffit pour

faire d'autres hommes de ces gens découragés d'abord. Ils suivent leur nouveau, chef au milieu des républicains, surpris par cette nouvelle attaque. Tuffin ramène ses compagnies au secours de Pontbriand et de Renou ; quarante hommes frais arrivent des logements plus éloignés ; ils se mettent à leur tête et poussent vivement tout ce qui se trouvait devant eux sur la gauche de la colonne. Tout à coup ils se trouvent en face des gardes territoriaux de Saint- Georges, qui arrivaient au secours des leurs, mais qui, bientôt épouvantés de voir commencer la déroute des troupes de ligne, prirent la fuite après avoir tiré quelques coups de fusil. Cela décida le succès du combat. Les soldats républicains, se voyant abandonnés par ceux qui venaient les secourir, se démoralisèrent et battirent d'abord en retraite l'espace de quelques champs, en défendant les fossés qui les environnaient ; mais attaqués de front par Tuffin et Dauguet, sur la droite par Duplantis, et pressés sur leur gauche par Pontbriant et Renou, ils finirent par se débander si bien qu'une partie se sauva du côté de Saint-Georges et l'autre s'enfuit jusqu'à Pontorson. Cette division, qui pouvait causer leur perte, les sauva, puisque Tuffin, ne voulant pas disperser ainsi ses troupes, arrêta la poursuite. Cette affaire, qui dura plus de deux heures, ne fut pas meurtrière. Les républicains combattirent presque toujours à l'abri des fossés. Ils ne perdirent que 28 hommes et 6 prisonniers qui demandèrent à servir avec les royalistes et que Dauguet incorpora dans l'une de ses compagnies. Ils étaient plus de 500 sortis d'Avranches et de Saint-James. Tuffin n'en avait pas beaucoup davantage. Tous les officiers s'accordèrent à attribuer à Duplantis l'honneur de cette action.

Ce fut encore le secours que les gardes territoriaux vinrent apporter aux troupes de ligne qui fut la cause de leur déroute. Ces soldats mi-bourgeois, mi-paysans, la plupart mariés, étaient cruels, bons pour le pillage, pour battre ou égorger les malheureux sans défense ; mais, dans le combat, ils ne servaient qu'à mettre le désordre et bien souvent ils entraînaient les troupes de ligne dans leur fuite précipitée. »

Du Boisguy, qui n'assistait pas à ce combat, en livra bientôt un autre plus important, ou plutôt une série de combats, dont il ne pouvait prévoir alors les heureuses conséquences pour son parti.

On vint l'avertir à Parigné qu'un détachement de cent hommes de la garnison de Saint-James était parti à Avranches chercher un convoi de vivres pour ravitailler la place. Il rassemble aussitôt quatre cents hommes qu'il avait autour de lui, et va s'embusquer sur la route de Saint-James à Avranches, au village du Bois-Rouland, pour attaquer le convoi à son retour. C'était le 2 décembre 1795. Le détachement arriva à la tombée de la nuit et fut assailli par une décharge qui jeta le désordre dans ses rangs. Les royalistes l'enve-

loppèrent et le forcèrent à mettre bas les armes. On fit de nombreux prisonniers. Un capitaine républicain raconta plus tard, dans son rapport, qu'il avait vu fusiller cinq prisonniers à ses côtés et qu'il n'avait lui-même échappé à la mort que par miracle. Deux officiers blessés portèrent cette nouvelle à la municipalité de Pontaubault, qui s'empressa de la communiquer au District, avec prière d'envoyer immédiatement deux canons et des troupes pour défendre le pont sur la Sélune et barrer le passage à l'ennemi, qui, au nomlîre de trois mille, se disposait, disait-on, à marcher sur Avranches. Ce chiffre était évidemment exagéré ; mais que ne dit-on pas et que ne fait-on pas croire dans un moment de panique ?

Le lendemain, le général Quentin, averti de ce qui s'était passé la veille, partit de grand matin de Pontorson avec ses troupes et vint attaquer du Boisguy, qui s'était retiré au château de Boucéel avec son butin. Laissons encore M. de Pontbriant raconter ce combat et celui de la veille. Nous retrouvons, dans son récit, une partie des détails que nous venons de donner d'après les pièces officielles du District, et cette concordance nous est une garantie de sa véracité ;

« Peu de jours après le combat du Rocher des Bouliers, du Boisguy fut informé qu'un détachement de la garnison de Saint-James, fort d'environ 400 hommes, était allé chercher des vivres à Avranches. Il forma le projet de l'attaquer à son retour et d'enlever son convoi. Il prit 400 hommes de sa colonne du centre et, suivi de Saint-Gilles, Breil, Duval et quelques guides qui formaient sa cavalerie, il alla s'embusquer, sur la route que ce détachement devait suivre à son retour, à un lieu nommé Bois-Roulant. Il était presque nuit lorsque le convoi parut ; aussi fut-il facilement enveloppé et, après une courte résistance, tous les soldats qui ne furent pas tués mirent bas les armes et se rendirent prisonniers. Cinq voitures de farine et huit bœufs furent pris ; 35 soldats demandèrent à servir dans les troupes royales et furent dispersés dans les compagnies. Le capitaine qui les commandait, deux officiers et un soldat ayant tenu des propos inconvenants, furent fusillés, et seize autres soldats renvoyés le lendemain à Avranches (1).

» Du Boisguy, après cette affaire, alla coucher au château de Boucé. Le reste de sa colonne vint le rejoindre. Il fit loger toute sa troupe dans les environs. Tuffin arriva pendant la nuit avec 300 hommes de la colonne normande. Le jour paraissait à peine lorsqu'il reçut un billet d'Avranches, par lequel on lui donnait

(1) Jl y a quelques années, des ouvriers, en relevant une haie, à cet endroit de Tancien chemin de SainMames à Avranches, découvrirent dans la masse du laïus un squelette, qui fut porté au cimetière de Saint-Sénier-de-Beuvpon.

avis que la garnison de cette ville, réunie à celle de Ducey et de Villedieu et formant un ensemble de i ,000 à 1 ,200 hommes, devait partir le matin pour se porter sur Saint-James. D'un autre côté, il fut informé qu'une colonne composée des grenadiers et chasseurs de Navarre, commandée par le général Quanti n, sortie de la ville de Pontorson, devait les attendre à Saint-James, où il se trouvait encore deux à trois cents hommes de garnison. Ces nouvelles, qui paraissaient positives, le déterminèrent à partir de suite de Boucé, pour n'être pas enveloppé et éviter un combat inégal. Quelque diligence qu'il fît, il était plus de sept heures du matin lorsqu'il put se mettre en marche. Il n'avait pas encore fait 600 pas lorsque ses éclaireurs découvrirent l'ennemi, tout près d'eux. Voyant qu'il était impossible d'éviter le combat et craignant d'être pris entre deux feux, du Boisguy résolut de passer sur le ventre de cette colonne, qui était celle du général Quantin. Il ordonna à Tuffin, Saint-Gilles et Duval d'aller se placer dans le bois de Mouraine avec les 300 Normands, de s'y tenir en réserve et de ne pas bouger sans son ordre. Il pensait que le fort de l'action serait du côté de Saint-James, et il fut fort surpris de voir l'ennemi occuper les positions voisines du château de Boucé, qu'il venait de quitter. Il laissa Renou, avec quelques compagnies, pour observer la route de Saint-James et marcher droit sur le front des républicains qui se trouvaient avoir le bois de Mouraine sur leur gauche et la prairie du château à leur droite. Lui-même faisait face au château. Il fit filer ses troupes sans tirer, le long du fossé de la prairie, de manière à former un demi-cercle autour de l'ennemi et l'aborda ainsi subitement presqu'à bout portant, ce qui le força de reculer jusqu'à un second fossé qui se trouvait derrière lui. Les républicains se trouvant alors à l'abri du feu des royalistes, en commencèrent un bien nourri et se défendirent avec tant d'opiniâtreté que le combat menaçait de traîner en longueur.

» Du Boisguy, craignant d'être attaqué par la colonne sortie d'Avranches, envoya à Tuffin l'ordre de marcher rapidement avec sa réserve. Il court lui-même se rendre à la tête de ce corps. Sans s'arrêter à tirer, il franchit le fossé qui le séparait de l'ennemi qu'il prit ainsi en flanc, et suivi de Saint-Gilles et de toute cette troupe, il s'élance au milieu des républicains. Cette brusque attaque décida leur déroute. Le général ne put les rassembler pour faire sa retraite. Attaqués de tous côtés à la fois, ils prirent la fuite après une certaine résistance et se dispersèrent. Ils avaient perdu peu de monde pendant l'action, parce qu'ils se tinrent toujours en embuscade ; mais le désordre fut si grand pendant la déroute qu'ils firent de grandes pertes. Plusieurs détachements qui venaient à leur secours prirent également la fuite sans combat.

» La nombreuse troupe sortie d'Avranches le matin ne parut pas.

» Les royalistes eurent huit hommes tués et dix-huit blessés. Parmi eux Joseph Rauh, capitaine ; Pierre Taburet, de la Chapelle-Janson, et Jean Guesdon, du même lieu, le furent sérieusement.

» Tuffin, Saint-Gilles, Breil, Pierre Montembault, Boismartel, Dubois, Louvières, Vigrou de Montours, capitaines ; Bigot, Renault de Bâzouges furent les premiers à aborder l'ennemi dans la dernière attaque qui décida le succès.

» Ce fut après cette affaire que du Boisguy renvoya à Avranches les seize prisonniers qu'il avait faits la veille. »

Le général de brigade Delaunay, qui commandait à Avranches, ne partit de cette ville que le 3 décembre , vers deux heures après midi, avec les forces dont il disposait. Il ne put donc prendre part au combat du matin, terminé depuis longtemps, lorsqu'il arriva an Bois-Rouland, s'il suivit la route d' Avranches à Saint-James. Il était trop tard pour aller à la recherche de l'ennemi, et d'ailleurs, il préféra l'attaquer le lendemain, avec le secours de la garnison de Saint-James, qui se composait encore de 230 hommes. Il se rendit directement à Saint-James et il en sortit le 4, à sept heures du matin, pour aller au château de Boucéel recommencer la lutte, qui dura presque toute la journée. Mais il ne put remporter aucun avantage. Du Boisguy garda ses positions et infligea aux républicains un échec auquel ils ne s'attendaient guère. Par une habile manœuvre, il avait envoyé, pendant le combat, un détachement assez considérable occuper Saint-James, dégarni de troupes.

Les royalistes entrèrent dans la ville, vers deux heures de relevée, et s'emparèrent facilement du fort élevé sur la place du Calvaire, où il n'y avait qu'une trentaine de soldats malades ou blessés, qui furent faits prisonniers. De fortes escouades, placées à l'entrée des routes d'Avranches et de Pontorson, reçurent par une vive fusillade les troupes du général Delaunay, lorsqu'elles se présentèrent le soir pour rentrer dans leurs quartiers, et les obligèrent à gagner Pontorson au milieu de la nuit.

M. de Pontbriant raconte différemment la prise de Saint-James, qu'il place dans les premiers jours de mars 1700. On pourrait peutêtre penser que la ville fut surprise une seconde fois par du Boisguy ; mais il est difficile de faire cette supposition. Il s'agit du môme fait accompagné, dans la narration de M. de Pontbriant, de certaines circonstances qui se rapportent au commencement de 1796 : « Dauguet, dit-il, était retourné, avec sa colonne, en Normandie, après l'affaire de la Chaîne; quelques jours après, il fut attaqué, près Saint-James, par les troupes d'Avranches et de Pontorson. Au bruit du combat, la garnison de Saint-James sortit presque toute entière et march.a

au secours des républicains. Il n'en était pas besoin. Dauguet n'avait avec lui que quatre compagnies, qui tinrent ferme quelque temps ; mais, bientôt obligées de céder au nombre, elles furent mises dans une déroute complète. Cependant du Boisguy, à peu près rétabli, était venu se remettre à la tête de sa colonne du centre et se trouvait à Poilley. Au bruit de la fusillade, il marcha de suite au secours de Dauguet et de ses Normands. Il passait tout près de Saint-James. Le capitaine Poirier, dit Sans-Chagrin, surpris que la garnison du fort ne fit aucun mouvement en les voyant si près, dit à du Boisguy : « Les bleus sont endormis ; il faut que j'aille voir ce qu'il font là-haut. » Et il monta, sans être aperçu, jusqu'à leurs retranchements. Les soldats .étaient couchés tranquillement ; plusieurs jouaient au cartes. Sans-Chagrin fit signe à du Boisguy, qui lui envoya quelques compagnies; elles escaladèrent les retranchements du fort et firent prisonniers une trentaine de soldats, la plupart malades ou blessés, qui s'y trouvaient. '

» Du Boisguy n'entendant plus le bruit de la fusillade, jugea que Dauguet était battu et que la garnison de Saint-James ne tarderait pas de rentrer. Il plaça plusieurs compagnies dans le fort et se posta près de la ville. Le soir, la garnison rentra après avoir poursuivi les troupes de Dauguet, et fut si surprise, à son retour, de se voir assaillie par une vive fusillade partant de ses propres retranchements, qu'elle prit la fuite sans combat du côté de Pontorson, où elle arriva, à la faveur de la nuit, sans beaucoup de pertes.

» De ce jour, du Boisguy demeura maître de Saint-James, mais il n'y mitpas.de garnison. Il n'y en eut plus d'aucun parti, jusqu'à la fin de la guerre. Les troupes royalistes et les républicains y passaient sans s'y arrêter beaucoup. Il s'y trouva des munitions et quelques ressources. »

Les pertes avouées par les républicains, pendant ces trois journées, auraient été d'une cinquantaine de tués et de nombreux prisonniers. Mais il est certain qu'elles furent beaucoup plus considérables, si l'on s'en rapporte, pour les deux premiers jours, au récit de M. de Pontbriant, qui nous parait digne de foi.

Le général Delaunay de retour à Avranches, le 5 décembre, vers cinq heures du soir, ne s'empressa pas de donner aux administrateurs, malgré leurs instances réitérées, des détails sur cette malheureuse expédition ; il leur conseilla seulement de com-

pléter le plus promptement possible les travaux de défense de la ville (i).

Le District résumait ainsi ces événements, dans sa lettre du 5 janvier 1796 à la députation de la Manche et aux représentants du peuple : «....Jusqu'à l'onze du mois dernier (2 décembre 1795), les chouans n'avaient encore fait que passer sur notre territoire. Ils s'étaient contentés d'en parcourir les communes voisines de la cy-devant Bretagne, sans y faire de résidence fixe. Ils y volaient, pillaient et assassinaient, et se retiraient ensuite du côté du Ferré, Montours et Cogles, où ils formaient leurs rassemblements. Mais le onze, ils attaquèrent, sur la route d'Avranches à Saint-James, aux environs du Bois-Rouland, un détachement de cent hommes qui escortaient des farines et des bœufs qu'on envoyait à Saint-James pour la subsistance d'environ deux cent trente hommes qui en for-

(1) Il suffit de lire la lettre adressée le 15 frimaire (6 décembre 1795) par les administrateurs du district au Déparlement de la Manche, pour être bien renseigné sur rissue de cette afifaire.

« Nous n'avons reçu aucunes nouvelles du général qui était parti, dit-on,

du 3 décembre,, pour aller contre les chouans, deux heures avant le départ de notre lettre. Nous sommes restés constamment en permanence depuis cet instant et nous n'avons rien reçu d'officiel. Ayant appris hier que le général était rentré, sur les trois heures de relevée, au quartier général, nous attendions h chaque instant qu'il allait nous faire part du résultat de ses mouvements. Nous attendîmes en vain jusqu'à 8 heures. Enfin nous lui témoignâmes notre juste impatience, et, à 10 heures, nous reçûmes une réponse par laquelle il nous annonçait que des affaires militaires très importantes l'ayant occupé h son arrivée, la fatigue jointe à une vive douleur de goutte l'ayant contraint de se mettre au lit, il satisferait ce matin à notre empressement.

Nous comptions le voir et recevoir des détails ; mais il est 4 heures et nous n'avons encore rien reçu. Nous allons lui écrire de nouveau pour lui reprocher son indifférence et l'engager à en sortir ; mais comme le courrier va partir, nous croyons qu'il est indispensable que nous vous prévenions de l'état où sont les choses, tant pour vous mettre au courant que pour vous faire connaître que si nous ne vous donnons pas, comme nous le désirerions, des détails certains sur une affaire qui vous intéresse sans doute infiniment, nous ne méritons aucun reproche à cet égard. Du reste, nous vous prions de croire que dès que nous serons parvenus à obtenir quelques renseignements positifs^ nous nous empresserons de vous les

transmettre » (Arch. de la Manche, District d'Avranches, Admin. X' Vol.

Correspondance. — Lire encore, dans le même volume, sur cette affaire : Lettres des 12, 19 et 28 frimaire (3, 10 et 19 décembre 1795), aux administrateurs du département delà Manche. — M. H. Séguin, qui a voulu raconter ce combat ou plutôt cette suite de combats du Bois-Rouland (Histoire de la Chouannerie^ T. I, p. 378), a tout mêlé. M. de la Sicotière résume le récit de Séguin (Louis de Frotté, T. I, p. 354) et fait justement remarquer que les détails donnés par cet auteur se rapportent à l'affaire du 21 janvier 1800, dont nous parlerons bientôt.

niaient la garnison. Cette escorte fut attaquée et mise en déroute par ces scélérats, qui étaient embusqués sur la route et qui profitèrent de l'obscurité de la nuit tombante qui favorisa leurs atroces projets ; et ils se retirèrent ensuite au cy-devant château de Boucey, où ils furent attaqués le lendemain par les braves républicains, qui ne purent obtenir d'avantages, vu la supériorité de leur nombre.

» Le lendemain, le général, pour les attaquer de nouveau, rassembla ses forces et fit des tentatives infructueuses. Le soir, les troupes qui avaient quitté Saint-James à sept heures du matin, se présentèrent pour y entrer ; mais elles trouvèrent les postes occupés par l'ennemi, qui y était entré à deux heures après midy. Elles furent repoussées et forcées de se retirer à Pontorson. »

Les officiers municipaux de Saint-James et les employés des diverses administrations s'étaient sauvés à l'approche des chouans. Dès le 9 décembre 1795(18 frimaire, an IV), l'administration départementale avait permis au receveur de l'enregistrement et des domaines de fixer son domicile à Avranches et d'y exercer ses fonctions : « Considérant que la ville de Saint-James ayant été envahie par les cruels ennemis du bonheur public (les chouans), les préposés aux différentes branches de régie et d'administration ne peuvent sans danger pour leur vie et les intérêts de la République séjourner dans cette ville, jusqu'à ce que des forces imposantes y aient ramené la tranquillité, arrête, le commissaire du directoire exécutif ouï, que le citoyen Ruault, receveur de l'enregistrement et des domaines, à Saint-James, transportera son domicile et l'exercice de ses fonctions à Avranches. Signé : Lehurey, Clément, Caillemer (1). »

Les chouans, maîtres de Saint-James, s'y établirent comme chez eux ; ils détruisirent en partie les ouvrages fortifiée de la place du Calvaire, firent disparaître tous les emblèmes révolutionnaires et enrôlèrent les jeunes gens capables de porter les armes. Le 28 frimaire (19 décembre 1795), les administrateurs du district écrivaient au département : ce Les chouans circulent dans la ville, les faubourgs et les écarts, sans crainte et même sans précaution ; leur nombre a dû beaucoup augmenter, puisque, au lieu de trois mille qu'on dit qu'ils étaient d'abord, ils doivent être aujourd'hui, suivant le bruit public, près de cinq ; au lieu de trois drapeaux, on dit qu'ils en

(i) Arch. de la Manche, Registre du Département.

ont cinq. Ils ne font, dit-on, aucune insuite ni dilapidation ; ils se montrent, au contraire, humains et bienfaisants, et nous ne vous dissimulons pas que cette mesure nous paraît une arme bien dangereuse dans un pays où les habitants, surtout ceux des campagnes, ont eu beaucoup à se plaindre des dilapidations commises par les troupes républicaines (1). On dit encore qu'ils étaient hier environ trois mille pour prendre Saint-Georges, que leur projet était de s'en emparer et de se porter après sur Avranches. On dit aussi qu'ils ont deux ou trois canons qu'ils ont dû retirer d'un puits à Saint-James, où ils avaient été jetés à l'arrivée des brigands, il y a deux ans... »

Ils ajoutaient dans leur lettre du 15 nivôse, an IV (5 janvier 1796), que nous avons déjà citée : « Ils ont contraint tous les jeunes gens à marcher avec eux, ce qui augmente infiniment leur nombre. Ils sont organisés en compagnies, bien armés, vêtus en carmagnoles de différentes couleurs pour distinguer les compagnies. Ils portent tous des noms de guerre (2) ; ils ont des drapeaux, des tambours ; ils font journellement l'exercice, marchent en colonnes et se battent maintenant de pied ferme. Ils ont parmi eux beaucoup de déserteurs et d'émigrés, et les républicains ont trop souvent éprouvé dans ce

(1) L'indiscipline des troupes républicaines et leurs exactions sont avouées par les autorités républicaines elles-mêmes. Les administrateurs du district écrivaient^ le 3 vendémiaire, an IV (^o septembre 1793), au général Delaunay : « Citoyen général, nous vous avons quantité de fois transmis les plaintes que nous avons reçues de la part de nos administrés sur les vexations et les pillages que font journellement les volontaires. Nous aimons à croire que vous avez fait ce qui dépendait de vous pour arrêter les dilapidations qui, en ruinant les habitants des campagnes, les mettent dans le cas de prendre peu de goût pour le nouvel ordre de choses. Nous avons encore reçu hier de nouvelles plaintes, relatives à des pillages considérables qui ont eu lieu le 1*'^ des complémentaires (17 septembre 1795), de la part d'un détachement qui se rendait de Saint-James à Avranches, chez les deux veuves Delaunay, de Juilley... » Le 12 vendémiaire (4 octobre) le District lui signalait encore d'autres pillages commis chez un cultivateur de Saint-James par une colonne mobile dirigée par le commandant de la 83* demi-brigade.

(2) Voici une liste de noms de guerre portés par les chouans du pays de Saint- James, qui ne manque pas d'originalité et mérite à ce titre d'être conservée : Basd'Argent, Beau-Soleil, Beau-Séjour, Blanc-d'Amour, Brûle-Moustache, Gadéroux, Cœur-de-Lion, Gœur-de-Roi, Flairc-Andouille, Fleur-de-Rose, Franc-Cœur, Frapped'Abord, Gobe-Soleil, Gueule-d'Empeigne, La Giroflée, La Violette, La Volonté, Le Chasseur, Le Canonnier, l'Empire, l'Intrépide, l'Invincible, Montfort-la-Canne," Pomme- d'Or, Rapide, Sans-Pareil, Sans-Pitié, Sans-Quartier, Sans-Rémission, Tranche-Montagne, Va-Sans-Peur.

canton que ce ne sont plus des jeunes gens rassemblés au hasard et sans ordre qui fuyaient au premier coup de feu... (1). »

L'affaire du Bois-Rouland fut bientôt suivie d'une autre encore plus malheureuse pour les républicains. Le général Delaunay, pressé depuis longtemps de venir au secours de la garnison de Saint- Georges-de-Reintembault, bloquée par les troupes de du Boisguy, prit enfin le parti de lui faire passer un convoi de munitions, accompagné de huit cents hommes. La petite armée, partie d'Avranches le 4 nivôse (25 décembre 1795) (2), sous le commandement de l'adjudant Richou, put pénétrer dans la bourgade sans être inquiétée. Les chouans s'étaient retirés à son approche et lui avaient laissé le champ libre, pour se concentrer sur un autre point. Elle resta quelques jours à Saint-Georges et en repartit, de bonne heure, le 30 décembre, pour rentrer à A vranches. Une ou deux compagnies ne trouvèrent, en passant par Saint-James, que quelques chouans qui s'échappèrent à leur approche ; l'un d'eux fut même tué dans sa fuite. La colonne républicaine s'avançait sans défiance sur la route d'Avranches lorsqu'elle fut attaquée de nouveau par les royalistes, à une demie-lieue de Saint-James. L'action fut extrêmement vive ; ceux-ci firent des pertes sensibles, qui les forcèrent de battre en retraite du côté de la Croix-Avranchin ; mais l'arrivée d'un secours important, conduit par Bonteville, changea bientôt la face du combat. La lutte recommença avec un nouvel acharnement, aux environs du bourg de la Croix, probablement au carrefour dit de la Croix-Blanche, et dura plus de deux heures. Les troupes républicaines durent enfin lâcher pied et se replier encore sur Pontorson, laissant sur le terrain plus de cinquante morts, au nombre desquels plusieurs officiers ; beaucoup

furent blessés ou faits prisonniers (3).

(i) Arch. de la Manche^ District d'Avranches, Adm., Vol. X**, Régis, de coiresp. Lettres du 28 frimaire et du 15 nivôse (19 décembre 1795 et 15 janvier 1796).

(2) La date du 8 nivôse est donnée dans la Lettre du 15 du même mois (5 janvier 1796) à la députation de la Manche ; mais c'est une erreur, car dans une lettre précédente, adressée précisément le 8 au département, les administrateurs du district fixent au 3 ou 4 le départ de la colonne et annoncent qu'elle est arrivée à Saint-Georges. Us l'informent aussi que les chouans, réunis en assemblée à Montours, ont dû prendre de graves déterminations.

(3) Voici comment les membres du district racontent cette affaire dans une lettre qu'ils écrivirent, le 11 nivôse, an IV (!«' janvier 1796), aux administrateurs du département de la Manche : « Une colonne de 800 volontaires, que le général avait envoyé porter des munitions au cantonnement de Saint-Georges, fut attaquée, en

Il est curieux de rapprocher le récit que nous venons de faire, d'après la correspondance du District, de celui de M. de Pontbriant. On verra qu'ils sont en parfait accord, sauf les évaluations des pertes subies de part et d'autre, qu'il est, du reste, assez difficile d'apprécier au juste, parce qu'on ne peut s'en rapporter aux données des deux partis, plus ou moins exagérées suivant leur intérêt. Voici la narration de M. de Pontbriant :

« Du Boisguy apprit qu'une colonne de 2,000 hommes devait venir d*Avranches à Saint-Georges pour ravitailler la garnison de ce poste réduit aux abois, parce qu'il le tenait toujours bloqué. Il résolut de l'attaquer et envoya l'ordre à Bonteville de venir le joindre avec la colonne brutale. Bonteville fut retardé par le mauvais temps, et, 'malgré sa diligence, il ne put arriver que lorsque l'ennemi était déjà rendu à Saint-Georges. Du Boisguy prit alors la résolution d'aller l'attendre à son retour, sur la route, entre Saint-James et Pontaubault ; mais le mauvais temps continuait et il ne put prendre position au lieu où il voulait dresser son embuscade, qu'au moment où l'avant-garde républicaine venait de passer. Un paysan dit à du Boisguy que c'était l'arrière-garde, et, sans prendre d'autres informations, il ordonna de l'attaquer.

» Dans ce moment, il n'avait autour de lui que sa colonne du centre et quelques compagnies normandes. Cette avant-garde, composée de 200 hommes, ne fit presque aucune résistance et prit la fuite vers le Pontaubault. Les Normands et plusieurs compagnies de la colonne du centre se mirent à sa poursuite.

» Ce fut alors que du Boisguy réfléchit qu'il avait peut-être été trompé par un faux rapport, et il envoya Sans-Chagrin pour rappeler ses troupes. A peine

revenant, le 9, (30 décembre 1795) aux environs du Bois-RouUand, à trois quarts de lieue de Saint-James, par une horde de chouans. Malgré la supériorité de ceux-ci^ que le général dit être quadruple de celui des troupes républicaines, elles montrèrent tant de bravoure et d'intrépidité qu'elles firent un grand carnage de ces scélérats, dont il di{ qu'il resta 200 sur place. Mais ceux-ci reprirent leur revanche aux environs du bourg de la Croix, où ils s'embusquèrent. Le combat recommença avec acharnement ; il dura plus do deux heures, et nous avons à regretter beaucoup de braves militaires, parmi lesquels se trouvent plusieurs officiers qui ont péri dans cette affaire. Le général ne nous en détermine point le nombre. H dit seulement qu'il monte à trois quarts moins que celui des chouans... »

Dans leur lettre du 5 janvier 1796 à la députa tion de la Manche, ils donnent quelques nouveaux détails : « Une colonne de 800 républicains, partie d'ici le 8 du courant (29 décembre 1795), pour escorter des munitions qu'on envoyait à Saint- Georges, qui était bloqué par ces scélérats, fut attaquée par eux en revenant ; ils furent d'abord repousses et perdirent beaucoup de monde à une demie-lieue de Saint-James ; mais ils se rallièrent et reçurent du renfort, et attaquèrent de nouveau au bourg de la Croix, et, malgré la bravoure et l'intrépidité de cette colonne, elle fut obligée de se replier sur Pontorsou, après avoir perdu une cinquantaine de braves républicains, qui perdirent la vie dans cette journée... »

était-il parti qu'il aperçut toute la colonne venant de Saint-Georges, commandée par l'adjudant-général Richou, qui marchait contre lui en bon ordre. Il ne lui restait pas plus de 600 hommes. Cependant, Tespoir que Bonteville ne pouvait manquer d'arriver le détermina à tenir tête à l'ennemi. Il fit prendre à ses troupes les meilleures positions que le terrain put lui présenter et le reçut par une fusillade bien soutenue ; mais, après un quart d'heure de combat, se voyant chargé de toutes parts et bientôt environné, il voulut faire sa retraite. Il n'en était plus temps : ses troupes enfoncées prirent la fuite et lui-même, obligé de les suivre, fut poursuivi par cette masse d'ennemis jusqu'à la Croix- Avranchin, à plus d'une demie-lieue du lieu où l'action avait commencé.

» Mais le général républicain fit la même faute que du Boisguy avait faite à l'attaque de l'avant-garde : il laissa ses troupes se débander pour poursuivre les royalistes. Pendant ce temps, Bonteville, qui ne voulait donner sur l'ennemi -que lorsque l'action serait engagée, marchait en bon ordre avec 1 ,200 hommes. Il fut étonné de la direction que prenait la fusillade ; néanmoins, il la suivit, et ce ne fut qu'auprès du bourg de la Croix qu'il fut assuré que du Boisguy était en déroute et vivement poursuivi. Il forma aussitôt trois colonnes, sous les ordres du chevalier de Saint-Gilles et Boismartel, et lui-même, à la tête de la première, il attaqua l'ennemi en flanc.

» Aussitôt que Richou entendit le bruit de cette nouvelle fusillade, qui se prolongea bientôt sur toute sa ligne, il voulut reformer ses troupes. Il était trop tard : du Boisguy avait déjà rallié, dans le bourg de la Croix, presque toutes ses compagnies, et irrité par la déroute qu'il venait d'éprouver, il s'élança sur l'ennemi avec une nouvelle ardeur. D'abord, les républicains se battirent avec beaucoup de vaillance et firent feu de tous côtés ; mais Dauguet, que le capitaine Sans-Chagrin avait été rappeler, avait eu le temps de rallier ses compagnies et arriva dans ce moment. Sans-Chagrin forma la tête de cette nouvelle attaque avec trois compagnies de la colonne du centre qu'il avait réunies. Il enfonça les républicains et ce fut lui qui décida la victoire. Richou prit la fuite du côté de. Pontorson, laissant beaucoup de morts sur le champ de bataille.

» Du Boisguy eut 35 hommes tués et environ 80 blessés. Les capitaines Louis Vigrou, de Montour ; Pierre Montembault, de Laignelet ; les lieutenants Louis Gautier, de Fougères ; Julien Guillaume, de Luitré ; Jacques de Pontavice, de Saint-Sénier ; Mathieu Pingolé, du Ferré, et Jean Chauvin, de la Croix ; François Tréhu, de Lécousse ; Jean Louvet, François Montorin, du Châtelier ; Pierre Mauffre et Pierre Roustiau, de Fougères ; Jean Cotterel, de Saint-James ; Geor- .ges Baron, de la Croix- Avranchin ; Vincent Lenoble, Guillaume Berthelot et Pierre Gaudin, de Cogles ; Julien Beaulieu et Joseph Baluais, de Saint-Marcsur-Couesnon ; J. Grouazel, de Tremblay ; Joseph Delorme et Louis Boncour, de Montour ; Toussaint Gautier, de la Selle-en- Coglès ; Thomas La Noe, de la Croix ; Jean Behetre, de Fleurigné ; Pierre Chotard, de Larchamp ; Gilles

Roux, de Parigné ; Pierre Battais, de la Selle-en-Coglès, tous sous-officiers et soldats, furent grièvement blessés. »

Un courrier arrivé à Avranches dans la soirée apprit cette nouvelle défaite et répandit Talarme dans la ville. Le général Delaunay, qui avait promis un rapport, se contenta d'adresser le lendemain au District ce simple billet, dans lequel il s'efforce de rassurer l'opinion en diminuant l'impoilance de cet échec qu'il ne pouvait entièrement dissimuler :

iO nivôse {31 décembre^ 1795).

« L'alarme donnée hier à Avranches, citoyens, était d'autant plus outrée que notre colonne composée de 800 hommes et attaquée par un nombre plus que quadruple d'ennemis, a soutenu un combat de plus de deux heures, et ne s'est retirée qu'après avoir tué plus de 200 hommes à l'ennemi, tandis que nous n'avons pas plus de trois quarts moins de républicains à regretter (sic). Sans la bouillante ardeur de l'avant-garde, les brigands n'en seraient pas quittes à sî bon marché.

Salut et fraternité. Signé : Delaunay.

P.-S. Deux charretiers, dont un conseil militaire fera justice, ont apporté un grand obstacle à la totale réussite de cette affaire. »

Les chouans s'étaient, en effet, emparés d'une voiture attelée de six chevaux.

Les chiffres donnés par le général Delaunay sont évidemment fantaisistes. « On voyait encore, il n'y a pas longtemps, dit M. de la Sicotière, la trace des fosses où avaient été enterrées les victimes des deux partis (1). »

(1) M. de la Sicotière raconte le combat de la Croix, d'après les journaux manuscrits de Caillebotte aine et de Caillebotte jeune. D le place mal à propos au mois d*aTril 1796, et son récit est inexact en plusieurs points. « Dans le mémo mois, dit -il (avril 1796), Boisguy eut, sur le territoire normand, une rude affaire. U tenait bloqué Saint-Georges-de-Reintembault. L'adjudant général Richou sort d' Avranches avec une troupe considérable pour venir l'attaquer. Boisguy va l'attendre à la Croix- Avranchin, an carrefour des deux routes d' Avranches à Rennes et de Saint-James k Pontorson ; il avait avec lui six compagnies du centre et quatre compagnies normandes de Fleur-de-Rose. Les chouans, inférieurs en nombre, cédèrent d'abord le terrain ; mais bientôt renforcés par l'arrivée de Bouleville^ de Chalus et de Saint- Gilles, ils reprennent l'avantage, les bleus sont repoussés et poursuivis jusqu'à Pontorson avec une perte considérable. Les vainqueurs eurent eux-mêmes trentecinq morts et quatre-vingts blessés. » {Louis de Frotté, etc. T. L, p. 484, 485).

Deux malheureux laboureurs furent tués, probablement pendant le combat,

La ville de Saint-James resta pendant plus de quatre mois au pouvoir des royalistes. Les registres de l'état civil présentent, en effet, une lacune, du 9 frimaire an IV au 24 germinal suivant (du 30 novembre 4795 au 43 avril 4796), qui détermine exactement le temps de leur occupation.

Nous avons à signaler à cette époque l'assassinat de François Harlais, aubergiste, âgé de quarante-cinq ans, domicilié rue du Mont, tué le 43 février 4796, dans le « petit chemin conduisant à Concise, entre les pièces de terre nommées les Clos-Maugerons et le Champ-de-l'Hôpital » ; et celui d'un jeune homme de dix-neuf ans, Charles Madeleine, tisserand, « trouvé mort, le 42 mars 4796 (22 ventôse an IV), de plusieurs coups de fusil, sur le rocher d'Astre. » Mais ils ne furent pas les seuls à tomber sous les coups des chouans ; car, le 44 germinal suivant (i^^ avril), les administrateurs du département apprenaient, par une lettre de Pontorson, « que dans un nouvel accès les chouans avaient immolé dans les cantons de St-James, Pontorson et Antrain, quarante nouvelles victimes. » Le Département envoya copie de cette lettre aux ministres de la police générale, de l'intérieur et de la guerre, à la députation de la Manche et au général Le Moine, et les invita à prendre les mesures les plus capables de prévenir le retour de pareils malheurs.

Le général Quentin avait repris possession de Saint-James, dès le commencement de mai 4796, et y avait mis une garnison, dont faisait partie le 2® bataillon de la 40« demi-brigade (4).

Quelques jours après le combat de Valeines, (48 mai) qui lui avait été défavorable, du Boisguy surprit les troupes républicaines de St-James sur le chemin d'Argouges et les mit encore en déroute. Voici

par les troupes républicaines. Le iO nivôse (3i décembre 1795), Etienne Gornil, tisserand et laboureur au village du Bissonnct, vint déclarer à la mairie de la Croix- Avranchin que son proche voisin « avait été tué d'un coup de fusil, dans une pièce de terre toute proche le lieu de son domicile, à l'âge de quarante-huit ans, par la troupe républicaine qui y passait, » Le inême jour, Etienne Gautier, laboureur et tailleur de pierres, vint aussi déclarer « que Etienne Gautier, son père, avait été tué dans le chemin qui conduit du village du Bois aux Halgrinières, par la troupe^ sur les dix heures du matin, à l'âge de soixante-sept ans. » (Registres de La Croix).

(i) Les registres de l'état civil de Saint-James donnent, à la date du 20 floréal an IV (9 mai 1796), l'acte de décès de Louis Pennetier, « volontaire dans la 3« compagnie du â' bataillon de la 10» demi-brigade, âgé de 28 ans, natif de Varaincs, canton de Loches, département d'Indre-et-Loire, mort hier, à onze heures du matin, rue Saint-Jacques. »

en quelles circonstances : « Le général Quentin, dit M. de Pontbriand, avant toute opération, ordonna une revue des garnisons et cantonnements placés sur la lisière de la Normandie et de la Bretagne. Elle se fit au village de Villechien (1), en Carnet, près de Saint-James. Il s'y trouva 4,500 hommes. Informé de cette réunion, du Boisguy rassembla 1,200 de ses chouans et se porta dans le voisinage, pour attaquer au retour de la revue quelqu'une de ces garnisons. Celle que le général Quentin envoyait à Saint-James, dans le poste qui n'était plus occupé, tomba dans l'embuscade. Elle n'était que de 300 hommes et fut promptement défaite par le chevalier de Saint-Gilles avec deux compagnies de chasseurs. Du Boisguy le suivit avec toute sa troupe. Il arriva à la fin du combat. Quentin entendit la fusillade ; d'après les rapports de Bernard, il croyait du Boisguy incapable de l'attaquer après sa dernière défaite. Il s'arrêta incertain. Les fuyards lui apprirent la vérité. Il se décida à suivre la route de Pontorson.

Le capitaine qui commandait le détachement républicain, nommé Lesoif, resta prisonnier avec six soldats. — « Si vous m'aviez pris, qu'auriez-vous fait de moi, lui demanda du Boisguy ?» — « Je n'aurais pu me dispenser de vous conduire à mon général. » — « Qui m'eût fait fusilier? » — « J'aurais tout lieu de le craindre, aux termes de la loi. » Au lieu d'invoquer celle des représailles, du Boisguy se contenta de demander au capitaine sa parole de ne plus combattre les royalistes. Cette parole reçue, il lui rendit son épée et le renvoya libre le lendemain, ainsi que ses soldats. Lesoif retourna près de son général, chargé de lui faire les compliments de du Boisguy et de lui dire que ce dernier espérait bientôt mériter son estime sur le champ de bataille. Il le pria de demander du service pour lui dans une autre armée. Quentin approuva pleinement le respect du capitaine pour la foi promise, mais il ne put empêcher qu'il ne fût persécuté longtemps pour ses scrupules d'honneur.

» Lesoif dit à du Boisguy que le général Quentin avait fait cetter réunion dans la campagne, dans l'espoir que la vue de ses troupes intimiderait les habitants et les disposerait à mettre bas les armes. Il ajouta qu'il avait l'ordre de terminer cette guerre à tout prix et

(i) C'est Nid-de-Ghien qu'il faut lire. Ce village de la commune de Carnet est, en effet, situé sur la route de Saint-James à Argouges, à peu près à égale distance de ces deux localités.

qu'on lui enverrait autant d'hommes qu'il le faudrait. Il parla de l'entière soumission de la Vendée et de tout le pays sur la rive droite de la Loire, de l'espérance que les généraux avaient de pacifier prochainement J'Anjou et de la certitude qu'il avait que luimême ne pouvait tenir longtemps. Il avoua cependant que, d'après les rapports de Bernard, qui l'avait battu (du Boisguy) peu de jours avant, il était loin de s'attendre à être attaqué et surtout de le voir avec des troupes si nombreuses. »

La guerre de la première chouannerie touchait à sa fin. La prise et la mort d0 Stofflet et de Charrette (25 février et 29 mars) avaient porté un coup fatal à l'insurrection dans le Maine et la Bretagne. Le général Hoche, se plaçant sur le terrain de la liberté religieuse, s'empressa d'ouvrir, avec les principaux chefs royalistes, des négociations qui aboutirent à une pacification générale.

Le 15 juin, le commandant militaire de Saint-James écrivait au général Quesnel, qui était à Avranches : « Vive la République ! Il n'y a plus de chouans ; » et celui-ci annonçait le lendemain, dans une dépêche, la soumission de plusieurs bandes et le désarmement prochain dans l'arrondissement tout entier (4). Boisguy, il est vrai, tenait encore la campagne ; mais, avec le peu de forces dont il disposait, il lui était impossible de résister longtemps aux troupes républicaines. Il se détermina à traiter avec le général Gencil, et signa la paix avec lui.

Le calme se rétablit peu à peu dans le pays et l'exercice de la religion catholique fut toléré, moyennant certaines conditions exigées par la loi sur la police des cultes. Cependant, le 23 septembre, on dénonçait encore la présence « de chouans armés et habillés comme par le passé, dans la commune de Saint-Aubin-de-Terregatte ». Une bande avait même arrêté un dragon d'ordonnance auprès de Saint- James (2). Le 5 octobre, les administrateurs du canton instruisaient le Département « des vols fréquents commis dans leur arrondissement, des propos séditieux tenus par divers chouans rentrés, de la stupeur des habitants des camp'Signes, qui, terrifiés et menacés par des scélérats, n'osent produire les preuves de leurs crimes et déposer de leurs brigandages. » Celui-ci s'empressait d'écrire au général

(1) Archives delà Guerre. — L. de Frotté et les insurrections normandes, T. T, p. 534.

(2) Archives de la Manche, Dép., Admiulst., Registre N° 7.

Dumesnil pour l'engager à envoyer de petits détachements dans les cantons, qui, « comme celui de Saint-James, avaient été un foyer d'insurrection (1). » On signalait encore quelques désordres dans le courant du mois de décembre, et les mêmes administrateurs, effrayés par le rappel de la petite garnison de vingt-cinq hommes qu'on avait laissés à Saint-James, menaçaient de quitter la ville s'ils n'étaient pas protégés par une force armée suffisante (2). Le gouvernement du Directoire avait remplacé les administrations des Districts par l'administration centrale du Département, qui ne correspondait plus avec des municipalités communales, mais avec des administrations cantonales. Celle de Saint-James était alors présidée par M. Joseph-Amand Bailieul.

L'année 1797 fut assez tranquille; mais après la journée du 18 fructidor (4 septembre 1797), le gouvernement redevint persécuteur. Les prisons se rouvrirent et les spoliations recommencèrent comme au temps de la Terreur (3). On arrêta plusieurs chouans du pays accusés de crimes commis pendant la guerre de la chouannerie et, après une assez longue détention au Mont Saint-Michel, ils furent condamnés par le tribunal criminel de la Manche, les uns à vingtquatre ans de fers, les autres à la peine de mort (4), qu'ils subirent, à Coutances, le 28 frimaire an VII (18 décembre 1798).

Ces mesures de répression et les actes d'arbitraire d'un pouvoir oppresseur produisirent dans le pays une agitation qui fut le prélude d'une prochaine reprise des hostilités. L'insurrection générale, qui ne devait éclater que du 15 au 20 octobre 1799, fut précédée de soulèvements partiels sur plusieurs points, particulièrement à Saint-James et dans les environs. Les bandes se reformèrent et ne tardèrent pas à attaquer, comme par le passé, les convois et les cantonnements républicains.

(!) Id., Id.

(2) Âdmiiiist. à Ministre de la Guerre^ 7 décembre. — L, de Frottéf par M. de la Sicotière, T. II, p. 66.

(3) Voir La Terreur sous le Directoire, par M. Victor Pierre, et Le 18 Fructidor, par le même. — Le commissaire près l'administration du département, le sieur Frain, écrivait au Directoire : « Que les ex-nobles, les parents d'émigrés et les prêtre» réfractaires soient rendus garants et responsables des assassinats et- brigandages qui auront lieu dans les cantons de leurs domiciles »

(k) M. K- Sarot, Tribunaux répressifs de la Manche, T. IH, p. 122 et suiv., p. 173 et suiv. - Arch. de la Guerre, 2 décembre 1797.

Dans la soirée du 17 février 1799, MM. Despréaux, commissaire près de radministration municipale, et le secrétaire de la mairie, Pierre Juin, qui avait été vicaire intrus de Montjoîe, furent attaqués par trois chouans dans une rue de Saint-James. Ce dernier eut la cuisse cassée d'un coup de feu et mourut de sa blessure, le % du même mois.

La nuit du ^ au 21 , une bande pilla la mairie de Ducey et emporta quinze fusils et un drapeau, pendant qu'une autre bande pénétrait dans la ville de Pontorson, et, sous prétexte de chercher officiellement des armes et des déserteurs, enlevait des fusils et emmenait quelques conscrits.

Le 12 mai, les chouans désarment, à Saint-Aubin-de-Terregatte, dix-huit gardes nationaux. Ils sont bientôt poursuivis par un détachement composé de gardes nationaux, de chasseurs et de soixante soldats d'infanterie, qui leur tuent trois hommes et les mettent en fuite. Les républicains reviennent sur leurs pas et trouvent trentedeux fusils dans une cachette qu'un prisonnier leur a révélée, sous la menace d'être fusillé.

Les chouans multiplient leurs attaques dans les cantons de Saint- James, Ducey et Pontorson. Le 4 août, ils forcent le corps de garde du Pontaubault, en chassent les sept défenseurs et s'emparent, de quelques fusils. Le 18 septembre, ils entrent dans la ville de Pontorson, à trois heures du matin, au nombre de deux cent cinquante, désarment la gendarmerie et la garde mobile, prennent cent douze fusils et se retirent tranquillement, vers six heures, du côté d'Antrain, sans être inquiétés. Le 22, la colonne mobile de Saint-James les rencontre et leur tue quelques hommes. Trois jours après, on venait déclarer à la mairie de cette ville la mort de Jean Gautier, âgé de 22 ans, tué « de ce jour d'un coup de fusil donné par une colonne mobile, sur les cinq heures du soir, en cette commune, près du village d'Atré, dans une pièce de terre du citoyen Clouard (1). » Un détachement de la troupe cantonnée à Saint-James fusillait encore, le 15 novembre, sur les trois heures du matin, au village de Beaufour, Julien Guibert « conscrit militaire de la paroisse de Carnet. ])

(1) Les registres de Tétat civU de Saint-James citent, à la date du 5 fructidor an VU (22 août 1799), « Nicolas Haunus, capitaine de colonne mobile, soldée à Saint-James, où U réside. »

Enfin, nous voyons figurer sur les états de service d'un ancien chouan une affaire qui dut avoir lieu sur le territoire de la paroisse de Saint-Benoît, dans le courant de 4799 (1) ; mais nous n'avons pu recueillir sur ce fait que des données trop incomplètes pour les consigner ici.

Ce fut pendant cette année que M. l'abbé Vassal fut emprisonné. Get épisode fit assez de bruit pour que nous le racontions avec quelques détails. D'ailleurs, il est intéressant de faire connaître tout ce qui se rattache à ce saint prêtre, dont la mémoire est restée en vénération dans le pays.

M. l'abbé Vassal, nous l'avons déjà dit, était rentré en France peu de temps après son départ pour l'exil ; mais il serait difficile d'indiquer la date précise de son retour. Vers le mois de juillet 1795, les habitants de Saint-James, profitant des U^àités conclus entre les chefs royalistes et la République, signèrent une pétition, dans laquelle ils demandaient de jouir des prérogatives accordées par les lois des 3 ventôse et 11 prairial sur la liberté des cultes. Le conseil général du District renvoya la pétition au Département, qu'il avait déjà consulté sur la question de savoir si les prêtres insermentés étaient autorisés à célébrer chez eux ou dans d'autres maisons.

Nous ignorons quel fut le résultat de la pétition et quelle part M. l'abbé Vassal put prendre à ce mouvement religieux. Il est certain, toutefois, qu'il était à Saint-James au commencement de 1797, car il reçut la rétractation de M. Isaac Tesnière, décédé le 9 juin de cette année, et le prépara à mourir. Son action dans le pays et l'influence qu'il y exerçait portaient ombrage aux autorités républicaines. Le 12 de ce même mois de juin, le général Quesnel adressait au Département un rapport « du chef militaire commandant le cantonnement de Saint-James, concernant la con-

(1) Ces états de service ne marquent malheureusement ni le jour ni le mois des combats dont ils font mention. Cependant, ils présentent un caractère de véracité incontestable^ parce qu'ils sont signés par les principaux officiers royalistes, qui vivaient encore en 1824. Voici l'extrait de ces états de service pour les années 1799 et 1800 : « Bataille à Saint^Benoit, près Saint-James, en Normandie ; — Id, k Saint-James, en Normandie ; — Id, et prise de la ville de Ducey, qui capitula, en Normandie ; -> Id. en la forêt de Fougères, en Bretagne ; — 1800. Id, la prise de la ville de Pontorson, qui capitula, en Normandie ; — Id. k la Croix-Avranchin, près St-James, en Normandie ; — Id, k la Yieuxville, près Fougères, en Bretagne.

travention journalière des prêtres insoumis aux dispositions de la loi du 7 vendémiaire (29 septembre 4795), sur la police des cultes. » Le Département écrivit à l'administration municipale du canton de Saint-James pour lui demander des renseignements sur les faits dénoncés. Il est probable que cette information ne fut suivie d'aucune poursuite judiciaire.

Après le 18 fructidor, M. Vassal put encore se soustraire, pendant plus d'un an, aux recherches de l'administration. Ce ne fut qu'au commencement de 1799 qu'il fut arrêté au domicile de sa mère, rue Saint-Martin. Sa retraite avait été dénoncée par un misérable aux autorités militaires, qui envoyèrent des soldats pour l'arrêter. A peine entrés dans la maison, ils vont droit à la cachette où devait se trouver le saint prêtre ; mais il n'y était pas. Après avoir perquisîtionné dans tous les appartements, ils montent au grenier. Mme Vassal, qui sait que son fils s'y est retiré derrière un tas de fagots, les suit avec une anxiété qu'elle dissimule de son mieux. Les soldats furettent partout et enfoncent leurs baïonnettes dans tous les coins. Gelle-ci, craignant pour la vie de son fils, lui commande de sortir de sa retraite. M. Vassal paraît et ne peut contenir son émotion en face de la mort qui le menace de si près. « Eh, quoi, mon fils, lui dit alors sa mère, vous pleurez, parce que Dieu vous appelle à l'honneur de souffrir pour lui ! » — <( Vous avez raison, ma mère, répond celui-ci, vous êtes encore aujourd'hui comme toujours ma force et mon soutien. »

Les soldats l'entraînent de l'autre côté de la rue, dans une auberge tenue par une femme chrétienne, Mme Legros, et l'attachent à un meuble, pendant qu'ils délibèrent sur son sort. Il fut d'abord question, paraît-il, de le faire passer immédiatement devant une de ces commissions militaires, qui ne prononçaient que des arrêts de mort. Mais ils abandonnèrent cette idée, sur l'intervention de Mme Legros, qui parvint à leur faire comprendre combien une pareille mesure serait cruelle à l'égard d'un prêtre innocent, dont la mère se dévouait tous les jours au soulagement des pauvres et des malades de l'hôpital (1). Ils le mirent donc eh prison pour être jugé par

(1) Dans sa séance du 13 décembre 1807, le conseil municipal de Saint-James reconnaissait qu'une dette de 1,598 fr. 60 c. inscrite au budget de l'hospice, proyenait (( d'avances faites audit hospice par feue Mme Vassal-Braudais, alors directrice gratuite et bienfaitrice de cet établissement^ charge qu'elle voulut bien prendre k

les tribunaux (1). Mais on avait trouvé chez M. Vassal une correspondance considérable avec les prêtres émigrés : c'était un nouveau grief qui aggravait encore sa situation. Sa vieille mère fut elle-même inquiétée pour lui avoir donné asile.

Le tribunal d'Avranches, devant lequel il fut d'abord traduit, se déclara incompétent et le renvoya au Département. Le directeur du jury d'Avranches était loin d'être favorable à M. l'abbé Vassal, comme nous pouvons nous en convaincre par celte lettre qu'il adressa, le 48 messidor an VI (G juillet 1791)), à l'accusateur public : « Citoyen, j'ai l'honneur de vous prévenir, d'après l'art. 253 du Code des délits et des peines, qu'un Jury spécial d'accusation a déclaré hier qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre Pierre Vassal, prêtre réfractaire, un des grands vicaires de Godard, cy-devant évesque d'Avranches, et contre Barbe Louiche, veuve de Jean Vassal, complice, prévenue d'avoir musse son fils. Cette décision m'a d'autant plus surpris que ce prêtre était prévenu de délits forts graves, prouvés par une correspondance fort étendue avec d'autres prêtres réfraçtaires. Mais il a fallu respecter cette déclaration, et il ne tardera pas à partir pour le Département, qui sans doute fera ordonner sa déportation, parce qu'il faut l'avouer, ce serait un grand fléau pour la société, et je ne doute nullement qu'il n'y ait fait beaucoup de mal, tant par lui-même que par ses préposés ou subordonnés (2). »

M. l'abbé Vassal fut, en effet, condamné à la déportation, par un arrêté du 28 thermidor an VII (15 août 1799). Le 30 août, il partit de. Coutances pour la prison du Mont Saint-Miche', première étape sur le chemin de l'exil (3). Les souffrances de toutes sortes qu'il avait eu à supporter pendant la Révolution avaient considérablement altéré

la suite de la guerre civile, époque où tout avait été dilapidé en cette maison. » (Registre des délibérations, N' 76, p. 121). Nous voyons ailleurs que Mme Vassal était directrice de l'hôpital dès 1797.

(1) Ces détails sont empruntés au Livre paroissial et à l'article de la Semaine religieuse de Coutances (1872-1873, p. 645), sur M. l'abbé Vassal, qui reproduit, en le développant, le texte du Livre paroissial.

(2) Greffe du Tribunal de Coutances, Dossier Vassal.

(3) M. E. Sarot fait remarquer {Trib. répressifs j T. II, p. 233), que le Département prit sans doute en considération la rentrée de M. Vassal sur le sol français avant le 19 fructidor an V (4 septembre 1797) pour ne pas le livrer aux Tribunaux militaires.

sa santé, et Ton pouvait prévoir qu'il ne résisterait pas longtemps au climat meurtrier de la Guyane. Il se détermina à présenter, aii commencement de septembre, à Tadministration départementale, une pétition dans laquelle il demandait, vu ses infirmités, que la peine de la déportation fût commuée en celle de la réclusion. Les médecins nommés pour constater son état consignèrent dans leur rapport qu'il était, en effet, atteint « d'une affection scorbutique et d'un ulcère à la face antérieure de la rotule droite. »

Le Département rapporta son arrêté du 28 thermidor, et, par un nouvel arrêté du 3 brumaire (24 octobre 1799), il le condamna à la réclusion. Nous soupçonnons que l'ancien juge de paix de Saint- James, M. Lehurey, qui était alors président de l'administration départementale, ne fut pas étranger à cette décision et à l'élargissement définitif de M. Vassal, qui eut lieu peu de temps après (1).

Cependant le pays était en proie à la plus vive agitation : la divisio^n royaliste s'était reformée comme en 1795 ; mais elle ne fit plus partie de l'armée de du Boisguy, encore prisonnier à Saumur. Elle fut rattachée au corps de Louis de Frotté et confiée à M. d'Escures, dans les derniers mois de l'année 1799. Les hostilités étaient recommencées dans les départements de l'Ouest : Bourmont avait pris la ville du Mans, le 15 octobre, et le général républicain Avril, commandant par intérim la 14« division militaire, adressait une lettre à l'administration départementale de la Manche, « relative à la marche des brigands depuis l'affaire du Mans et aux dangers d'une invasion prochaine de leur part dans le midi du département (2). »

Le retour d'Egypte du général Bonaparte fut suivi d'événements politiques qui modifièrent profondément la situation. Une trêve fut conclue, à la fin de décembre, par le général Hédouville, avec les chefs royalistes, qui prépara la conclusion de la paix. Mais les conditions de cette trêve furent mal connues et plus mal observées sur la lisière de la Normandie et de la Bretagne.

Le 16 janvier 1800, cent cinquante chouans se présentèrent devant Saint-James et furent repoussés avec une perte de quatre morts et

(1) Le samedi 30 noyembre 1799, M. Vassal bénit an mariage dont noas possédons l'acte écrit de sa main.

(2) Arch. de la Manche, Dép., Adm., Vol. X'.

de quelques blessés. L'un d'eux, J.-B. Lebocey, de la paroisse de Montgothier, fut tué au village des Brousses (i).

Le % janvier, H. d'Escures, attaqué dans les environs de cette ville par les garnisons d'Avranches et de Saint-James, fut obligé de se replier sur Parigné, où était alors du Boisguy. Ce mouvement de retraite fournit à celui-ci l'occasibn, qu'il cherchait depuis quelque temps, de se mesurer avec les républicains, et ce fut encore sur le territoire de la commune de La Croix-Avranchin que le combat se livra le lendemain.

A défaut de pièces officielles, nous allons encore emprunter à M. de Pontbriand le récit de ce combat, qui a été reproduit en partie par Crétineau-Joly (2) et les autres historiens de la chouannerie :

« Du Boisguy était, le 20 janvier 1800, sur la paroisse de Parigné, dans les environs de son château, lorsqu'il entendit une fusillade du côté de Saint-James, et deux heures après il vit arriver M. Descures, commandant une division dans la Normandie, qui avait été surpris dans un moment où il n'avait que 200 hommes avec lui et qui, sur la foi de la trêve, ne se tenait pas sur ses gardes* Descures, attaqué par 800 hommes sortis d'Avranches, fut battu après une courte résistance et vint se réfugier auprès de du Boisguy. Ce dernier n'avait que 1,100 hommes ; néanmoins il se mit en marche sur le champ et fut coucher au village de Montjoie, à une lieue de Saint-James.

» Le lendemain 21, il divisa sa troupe et en fît passer la moitié à la vue de la garnison de Saint-James, espérant l'attirer hors de ses retranchements. Son intention était de la mettre entre deux feux et de lui couper la retraite, ce qui n'eut lieu qu'en partie. Les républicains sortirent, en effet, au nombre de 400 ; mais ils furent sans doute prévenus du piège, car ils rentrèrent presque aussitôt. Vingt-six des leurs furent tués près des retranchements.

» Du Boisguy voyant cette expédition manquée marcha sur la Croix-Avranchin, où il fît rafraîchir sa troupe. Ensuite il prit la route de Montanel ; son avant-garde commandée par son frère Louis, qui, quoiqu'il eut été estropié d'un bras en 1794, avait repris les armes, était partie depuis une demi-heure, lorsqu'il est avisé que les républicains marchaient contre lui. Il pensa que c'était la garnison de Saint-James et qu'il n'avait pas besoin de rappeler son frère pour battre cette troupe. Il fît arrêter sa colonne et se mit à cheval sur la route de

(1) Pierre Feuillet, laboureur aux Brousses, vient déclarer, le 27 nivôse, an VIII (17 janvier 1800), la mort de J.-B. Lebocey, âgé de 23 ans, de Montgothier, « décédé de hier, sur les deux heures du soir, dans une pièce de terre nommée la Petite Brousse. » — « Ce particulier, lit-on sur le registre, qui était au nombre des mécontents^ fut tué par les volontaires de Saint-James. »

(2) Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée militaire, T. (V, p. 83 et 84.

— i iO «-

la Croix à Montanel, où il attendit Tennenii dans une assez bonne position. Les républicains donnèrent dans son embuscade, où ils furent reçus par une fusillade tirée à bout portant et aussitôt chargés si vigoureusement qu'ils furent rompus et mis en déroute dans moins d'un quart d'heure (1). Du Boisguy les poursuivit à outrance pendant 3/4 de lieue ; mais arrivés au village de Vanzel (2), sur la route de la Croix^Avranchin à Saint-James, l'affaire changea de face.

» Le général Dumoulin venait d'arriver avec 4,000 hommes ; il apprit par les fuyards la déroute de la garnison de Saint-James, et, prévoyant que les royalistes allaient la poursuivre jusqu'à cette ville, il leur dressa une embuscade, où Bertrand de Saint-Gilles fut tomber avec ceux qui étaient les plus ardents à la poursuite. Ils plièrent d'abord et se retirèrent en combattant, toujours pendant un quart de lieue. Ils rencontrèrent du Boisguy occupé à rallier et à embusquer ses troupes. Un prisonnier, que Saint-Gilles venait de faire, lui apprit le nombre et la qualité des nouveaux ennemis qu'il avait à combattre ; néanmoins, il résolut de faire une vigoureuse résistance. Plusieurs cavaliers étaient déjà partis pour hâter le retour de son frère.

» Le général Dumoulin le fit attaquer vigoureusement ; mais, malgré le nombre de ses troupes, il ne prit pas autant de développement que les royalistes. Il avançait toujours, mais ses flancs restaient découverts.

» Bertrand de Saint-Gilles d'un côté, du Boisguy, de Lambilly, Louvières firent des prodiges de valeur pour arrêter l'ennemi et empêcher leurs troupes de se débander en présence de cette foule qui les pressait sans relâche. L'action durait ainsi depuis plus d'une demi-heure, lorsque Louis du Boisguy arriva avec son avant-garde de 400 hommes. Elle se soutenait toujours, lorsqu'une vive fusillade se fit entendre sur les derrières des républicains ; c'était Bonteville qui arrivait avec 8 ou 900 hommes de troupes fraîches.

» Le général donna des ordres pour tenir tête à ce nouvel ennemi ; mais il avait trop massé ses bataillons et il lui fut impossible de se déployer. La dernière attaque y avait jeté une confusion qu'il ne put réparer. Saint-Gilles

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(i) D'après une tradition, que nous avons recueillie dans la commune de la Groiz-Avranchin, le combat commença à peu de distance, un demi-kilomètre environ, du bourg, sur la route de la Groix-Âvranchin à Monlanel, et Ton nous disait que les champs qui bordent cette route^ du côté du village des Landes, étaient remplis de cadavres.

(2) Il n'y a pas de village de ce nom sur la route de la Croix-Avranchin à Saint-James. Tout porte à croire, d'après les détails du récit de M. de Pontbriant, qu'il s'agit du village du Poncéel. Ce fut, en effet, par ce chemin que les troupes républicaines rentrèrent précipitamment à Saint-James. Un vieillard racontait, il y a une trentaine d'années, que tout enfant (il n'avait alors que cinq ans et demi), il avait vu par la lucarne de la maison de ses parents, située dans la rue du Mont, les bleus, poursuivis la bayonnett« dans les reins par les chouans.

enfonça sa gauche qui prit la fuite en désordre, tandis que du Boisguy, redoublant d'efforts, parvint à pénétrer dans le centre, et que Bonteville perçait la masse qui lui était opposée. Le général voulut en vain opérer sa retraite en bon ordre : la déroute devint générale. Il fut un des derniers à quitter le champ de bataille ; mais il fut obligé de suivre ses soldats, qu'il ne put rallier jusqu'à Saint-James. Il laissa 600 morts sur la place et emmena 300 blessés (1).

» Tel fut le résultat de cette brillante action, qui prouva à du Boisguy que ses anciens soldats n'avaient pas dégénéré pendant la paix.

» Les royalistes eurent 80 hommes tués ou blessés.

» Le général républicain fît des fautes dans cette affaire. La première était de n'avoir pas chargé aussitôt que les royalistes furent tombés dans son embuscade et profité du désorde qu'occasionna la première surprise qui les fit reculer assez loin ; la seconde, de n'avoir pas étendu suffisamment son front ; ensuite de n'avoir pas assuré ses derrières par une bonne réserve. Ses soldats se trouvant massés dans un très petit espace, ne pouvaient se soutenir et les balles y disaient plus de ravages. Enfin, il fut battu par des troupes qui lui étaient inférieures en nombre de près de moitié, ce qu'il ne voulait pas croire ; car il assurait que du Boisguy avait plus de 5,000 hommes à cette affaire, tandis que, même avec les 200 soldats de M. Descures, il n'en avait que 2,200. Il avoua qu'il ne s'attendait pas à l'attaque que Bonteville fit sur ses derrières au milieu de l'action.

» Du Boisguy, en donnant des éloges à tous ceux qui s'étaient distingués, attribua à Bertrand de Saint-Gilles l'honneur de cette journée.

» Cependant, l'arrivée du général Dumoulin avec son corps d'armée fit penser à du Boisguy qu'on avait l'intention d'occuper si fortement son pays qu'il ne pourrait plus agir. Il reçut en même temps des avis de Fougères et d'Avranches qu'on attendait encore des troupes plus nombreuses qui devaient l'écraser. Rien n'était plus vrai, car dès le 24 il arriva 1,200 hommes de recrues et le général Dumoulin partit lui-même de Saint-James avec 2,000 hommes pour aller au-devant d'un renfort de 1,800 hommes, qui lui arrivait d'Avranches et qu'il ramena avec lui à Saint-James. »

Cette affaire fut une des plus importantes et des plus sanglantes

(1) M. Crétineau-Joly dit que les troupes du général Dumoulin se composaient principalement de la 24» et de la 72o demi-brigade de ligne. Cette indication est exacte : nous trouvons, en effet, sur les registres de Saint-James, aux dates du ier et du 24 février 1800, les actes de décès de deux soldats, l'un nommé Graingué, chasseur au l^'' bataillon, 2« compagnie, de la 24^ demi-brigade, originaire des Ardennes ; l'autre, Jean Ordonneaud, ne à Angouléme, soldat de la 6<^ compagnie du i^^ bataillon de la 72« demi-brigade de ligne, morts « au domicicile du sieur Lelièvre, rue Saint Martin, à la suite des blessures reçues à l'affaire de la Croix, en bataille contre les chouans. »

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de la seconde chouannerie; toutefois, il nous sembIequeM.de Pontbriant a exagéré le nombre des morts et des blessés du côté des républicains. Leurs pertes purent être très sensibles, sans atteindre un chiffre qui représente à peu près le quart des troupes du général Dumoulin engagées dans ce combat.

Le 25 janvier, ajoute M. de la Sicotière (1), Saint-James fut surpris par deux cents chouans. Us cernèrent de grand matin le poste, qui n^était composé que de paysans ; il s^emparèrent de quelques fusils qui étaient à la mairie, pillèrent et menacèrent plusieurs habitants. Le général Dumoulin, M. de Pontbriant vient de nous le dire, était sorti avec toute la garnison à la rencontre du renfort qui lui arrivait d'Avranches.

Cependant, du Boisguy se rendant compte de la situation et voyant que toute résistance serait désormais inutile, signa, peu de jours après, la paix avec le général Brune. Ce fut la fin de la guerre civile qui désolait Je pays depuis trop longtemps. D'ailleurs, le coup d'Etat de brumaire (10 novembre 1 799), suivi de la chute du Directoire et de la promulgation de la Constitution de l'an VIII, avait aussi marqué la fin de la persécution religieuse. Les églises se rouvrirent et l'on put y faire, sans être inquiété, les cérémonies du culte catholique (2). MM. Vassal, Jean Tesnière et J.-B. Charuel administrèrent la paroisse en attendant le retour des prêtres émigrés, qui ne rentrèrent, la plupart, qu'après la signature du Concordat.

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