LES MIROIRS
Etude morale tirée par les cheveux.
I! y a peu de temps, m'élant trouvé placé entre deux glaces, je remarquai un occiput dénudé que je ne reconnus pas d^abord. Je jetai un rapide coup d'œil à droite et à gauche pour savoir quel était ce pelé dont je voyais Timage. Or c'était moi. Je savais bien, depuis plusieurs années, que mes cheveux s'éclaircissaient sensiblement, mais je croyais qu'ail en restait encore un peu là où il n*y en a plus du tout.
Cette découverte fut pour moi une source de méditations : si je me connais si mal physiquement, me dis-je, U est possible que jUgnore encore plus ce que je suis moralement, car il est plus difficile de se bien connaître sous ce dernier rapport que sous le premier.
Ah 1 que c'était un bon conseil de la sagesse antique que celui-ci : « Connais-toi toi-même. »
Se connaître soi-même, c'est bien souvent, je crois, faire une vilaine connaissance, ce qu'on doit généralement éviter quand il s'agit d'autrui ; mais, pour soi, s'armant de courage, il faut la faire cette connaissance de la manière la plus intime et la plus complète quHl est possible, parce que c'est le seul moyen de se corriger et de s^améliorer. Pour remédier au mal il faut d'abord savoir qu'il existe. On perd, il est vrai, la satisfaction qu'on est trop porté à avoir de soi, perte douloureuse sans doute, mais largement compensée par fespoir de vatoir, en réalité, un peu ptes qu'auparavant si on est résolu à lutter vaillamment.
Il est bien plus nécessaire de se connaître soi-même que de coH'* nattre les autres ; on est même très heureux parfois de ne pas savoir au juste quels sont leurs véritables sentiments : cela permet de porter entièrement au compte de Taifedion ou de la vertu certains bons offices, certains actes où ^intérêt peut bien être pour quelque chose, et cette douce iHusion fait plaisir.
Pour iious ïA&à connaître, les miroirs nous sont de quelque utilité, car ils ne servent pas seulement à nous guider dans l'ajustement de notre toilette et à nous faire mediâer ou rejeter les choses qui ne
nous sont pas seyantes, comme disent les modistes. Si nous sommes doués d'un beau visage et que nous le sachions trop bien, nos miroirs nous conseilleront de nous débarrasser de la fatuité dédaigneuse qui le déparerait et nous feront voir qu'un air simple et affable augmente singulièrement les charmes de la beauté. Si nous sommes laids, nous y pouvons remédier dans une large mesure en donnant à notre physionomie une expression de bonté qui empêchera de remarquer Tirrégularilé de nos traits. Lorsque nous sommes hargneux et maussades» jetons un coup d'œil sur notre miroir, nous verrons combien alors nous perdons de nos avantages. Et comme on doit toujours être naturel, éviter Taffectation et abhorer Fhypocrisie, Peffort que nous ferons pour corriger notre physique nous servira pour corriger notre moral.
Quand notre jeunesse est passée, nos miroirs nous avertissent à propos de renoncer à ce qui n'est plus de saison pour nous et d'échapper ainsi au ridicule extrême des prétentions surannées.
Ils nous font faire de salutaires réflexions en nous rappelant notre âge que nous pourrions croire moins avancé à cause du peu de temps bien employé et de la faible dose acquise de connaissances, d'expérience et de sagesse.
Toutefois, pour retirer profit de l'usage des miroirs, ne nous y regardons pas avec des yeux prévenus en notre faveur, tâchons de nous y voir comme nous voit le public impartial ou même railleur. Avec de la bonne volonté, ce n'est pas impossible. C'est à cette condition seulement que notre examen nous deviendra profitable.
Les miroirs matériels sont, sans doute, bien insuffisants pour notre perfectionnement moral, mais nous avons à notre disposition d'autres miroirs : ce sont nos semblables. Voici, selon moi, la manière de s'en servir :
Ne jugeons jamais les autres, sur quelque point que ce soit, sans faire un retour sur nous-même pour nous juger aussi sur les mêmes points.
Ainsi trouvons-nous disgracieuses la tournure et les manières de celui-ci ou de celle-là ? Voyons si les nôtres ne méritent pas la même qualification.
Un autre parle-t-il sans cesse de ses affaires privées, de sa science, de ses succès, c'est-à-dire de toutes choses qui l'intéressent luimême infiniment plus que les personnes qui l'écoulent ? Souvenonsnous que le moi est haïssable aussi bien chez nous que chez lui et qu'en tenant des propos du même genre nous produirons sur nos auditeurs le même effet qu'il produit sur nous. Pensons aussi, pour modérer et réprimer notre ennui, que les plus agacés du bavardage des antres sont précisément les bavards.
Si noas avons commis une erreur ou une faute et qu^on nous en reprenne avec ironie ou qu'on nous en blâme sans mesure, ne sommes-nous pas exposés à nous obstiner dans notre erreur, ainsi qu'à aggraver notre faute plutôt que de la réparer, car Tamourpropre froissé nous aveugle ? N'avons-nous pas la tentation de nous venger, si l'occasion s'en présente, de celui qui nous a humiliés ? Hé bien ! quand ce sont les autres qui se trouvent en défaut, n'en abusons pas contre eux, soyons modérés et bienveillants, ce sera le meilleur moyen de leur faire reconnaître leurs sottises.
Si nous sommes irrités, soit contre quelqu'un qui a montré trop d'âpreté à faire valoir ses droits ou les a même outrepassés, soit contre celui qui recueille une plus grosse part que nous dans un héritage, soit encore contre celui quia le meilleur côté dans un traité fait avec nous ; ne les blâmons pas avant d'être bien certains que nous ne demandions nous-mêmes que la stricte justice et que nous n'avions pas, au contraire, le secret désir que les rôles fussent intervertis. En général, personne n'est plus vexé d'être dupé que celui qui a vainement essayé de duper les autres. Bien malheureux, mais pas à plaindre, est le trompeur trompé.
Avons-nous des voisins peu endurants avec nous ? Voyons donc si nous avons toujours été obligeants pour eux ou §i nous n'avons pas plutôt tenu à toutes nos aises sans nous préoccuper de ce qui pouvait les gêner.
Lorsque nous avons quelques doutes sur l'étendue de nos droits ou sur la légitimité des moyens que nous comptons employer contre un adversaire, n'importe en quelle occasion, mettons^nous un instant à sa place par la pensée, et nous serons bientôt fixés sur ce . qu'il est juste et convenable de faire. Rien n'éclaire mieux le jugement.
La vanité — ce défaut si commun qui se manifeste ou se dissimule de tant de manières différentes — la vanité, dis-je, et l'ambition de certaines personnes nous offusquent-elles ? Scrutons nous bien pour savoir si les mêmes passions ne nous agitent pas, si nous n'avons pas quelque jalousie des avantages réels sur lesquels peut reposer en partie cette vanité et si nous ne souhaitons pas pour nous ceux que cette ambition poursuit. Le plus grand ennemi d'un ambitieux est un autre ambitieux, et les gens les plus vains sont les plus choqués de la vanité des autres. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'icî-bas tout n'est que vanité^ y compris, bien entendu, le fait d'en parler.
Le favoritisme excite-t-il votre indignation ? Ah ! vraiment ce n'est pas sans motifs, car il est la source de toutes sortes de passe-droits et d'iniquités. C'est aussi l'avilissement des caractères à cause des bassesses qu^on fait quelquefois pour obtenir la faveur, des renie-
liiénts it passé et des engagemônis contraires mx sentiniéflts iôtimes pm pont ravenir. C'e^ encore le désordre ddns lés adâiiaistrtftioiis : en effet, cenx qui réussissent par l«r faveur slù^uiètenl fore peu, eft général, de bien remplir leurs detoirs, il letir suffit de pfaire aux gens influents, et ils peurent au besoin se moquer des réprimandes de leurs! suj^érieurs hiérarchiques quand ces derniers sont moin& bien appuyés qu'eut. Si ce soni toutes ces raisons qui vous touchent, Vous avez droit de vous indigi^ef . Mais ne convoîie^-vous pas quelques bonnes places sans avoir plus de titres pour les obtenir que ceux qui les occupent ? Votre choit ne porte-Mt pas môme sur des sinécures grassement rétribuées qn'un régime économe des deniers pubiics s'ettpresiserait de supprimer ? Oh t alors, tournez contre vous aussi votre indignation : vo«s la méritez c6mme tes autres.
Sommes-nous hommes politiques? Assurons-nous bien que nous avons la ferme volonté et les moyens de faire mieux que ceux que nous voulons renverser. Que noire profond dégoût pour les promesses fallacieuses, les menaces malhonnêtes, Tappui d^auxiliaires méprisables ét^ en un mot, pour tous les É^auvats moyens enployés par nos adversaires nous éloigne d^en employer de semidabies. El lorsque nous avons réussi, gardons-nous bien de faire, lors même que ce serait en sens contraire, les choses que nous avons Màmêées èhe2S nos devanciers : un mouvement à droite mal exécuté n'est pas corrigé par un mouvement à gauche aussi irrégulier, le mat ne répare point le ma) et lés abus ne cessent pas d'être des abus parce que ce sent d'autres personnes ou un autre parti qui en priifitent.
Etes-vous du nombre des riches, des puissants, de tous ceux qui ^ni intérêt i la conservation de Tordre social tel qu'il est établi et qui en sont tes soutiens déterminés ? Ne condamnez pas trop sévère*ment tous ceux qui voudraient le modifier et ne confondez pas dans voire réprobation lés perturbateurs de profession et les réformateurs animés de sentiments équitables. Sous prétexte qu'on (temande des choses etce^ives, kie réfusez pas cdies qui sont justes. Dans le calme d'un examen sérieux, vous reconnaîtrez peut-être qu'il y a des for^ tunes exorbitantes et dont la légitimité est très contestable; que ni les profits, ni les charges de la société ne sont répartis d\iiie manière complëtemetit satisfaisante et qu'enfin il y aurait bien quelque chose à faire, apfès quoi la charité privée aurait encore lieu de s'exercer. Lors même que certaines théories sociales sont irréalisables, soyez indulgents pout* les hommes qui en sont imbus et que le besoin exeite, car ils ressemblât & des malades très souffrants qui veulent changer souvent de posture quoiqu'ils soient à peu près aussi mai dans VtkM que dans l'autre ; réservez toutes ros sévérités pour les daarlatms et lés întrif^Rls qui tes pousseat Si des revi^rs vous faisaieqt
dé6h«ir tout i fait, êtes ^ tous imn sùs& qu'il n'y en aurait pas panri vous qui deviendraient de farouches ré?0lutiounaire8 ? Ne vous^ ré*^ criez pas trop, on en a vu.
Et vous, déshérités et âéciassés, qui voulez; renverser tout e& qm existe, même les institutions tes pins respectables^ oserïezr^vous sottieâ'nr que vos dispositions seraient les mêmes si vous étiez dans une bonne situation ? Vous qui voudriez que les richesses (usseRt uniqiioment le ptix im trsvaâ et des services rendus, n'avez-rveos pas pris quelquefois des billets des grandes loferies, malheurmse'meAt si fort en usage ? (c'est dan» la classe pauvre qu'on j^ce le plus de ces bittets). Maudiriez-vous le hasard qui vous ferait échoir un gros lot ? El ne devk»driez-vou8 pas peut-être plus égoïstes, plus hautains, plus intraitables qui eeux dent vous vous {daignez ?
Tels qui, dans la pauvreté, inspirent de la sympathie, pourraient produire Peffet contraire dans ta prospérilé, de même que tels autres^ à qm rien ne manque, et qui sont aimés et estimés, mérite*raient le mépris dans l'adversité.
n est, hélas ! trop vrai que nous ne voyons pas générodemenl les ehos^ sous U même aspect, si nous sommes placés en haut ou en bas de i'échellé sociale. Nous trouvons souvent les institutions bonoes ou mauvaises sdon que nous sommes bien ou mal personnellement, ce qui est un mauvais criterinm. INos opinions sont exposées aux mêmes vicissitudes que notre fortune sans que notre caractère, au fond, change autant quV>n pourrait le croire. Mais à cause de la déplorabte facilité que nous avons à nous tromper sur notre propre compte, nous parlons, parfois avec certaine bonne foi, de nos cou* viètions quand, m réalité, nous ne devrions parler que de notre imérêt^ Les seuls qui puissent se faire hcmneur de ieors principes sont ceux qui se sont trouvés dans des situations très différentes et qui n'ont jamais varié. Nul ne peut se vanter de sa vertu si elle n'a été éprouvée, ont dit des moralistes.
En résumé^ tâchons d'iMre aussi clairvoyants pour nos détauts que pour ceux d'autrui, changeons souvent de côté la besace dont parle le fabu&te, afin que les nôtres ne soient pas toujours dans ta poche de derrière ; faisons en sorte de n'avoir pas deux poids et deux mesures pour apprécier nos actions et celles de nos semblables. Ou bien, pour «emprunter à i'Evangile une figure, sa temanquoos pas une paille dans i'œil du voisin sans ôter d'abord ia pottre dont te nôtre est obstrué. Mais, si c'est te voisin qui voit la paille ches nous, soyons assez sages oependant pour profiter de son observation lors némè qu^t serait affiigé de ta poutre, car la pailte est déjà de trop. Corrig»2ms-*&(»is de nos défauts avant de çensio^r ceux des autres. C'est l'application la plus morate qu'ot
puisse faire du proverbe chéri des avares, qui lui donnent une toute autre interprétation : « Charité bien ordonnée commence par soimême. >
En s'examinant de bonne foi et souvent, on obtient un double résultat : on s'améliore et Pon devient plus indulgent pour autrui. Car, si Ton ne trouve pas en soi tous les défauts remarqués ailleurs , on en découvre assez, au moins en germe, pour ne plus oser se montrer d'une rigueur inflexible» Les meilleurs trouvent encore qu'ils ont lieu d'être humbles.
Toutefois, ce que je dis de Tindulgence acquise par la connaissance de soi-même n'est vrai que pour des gens faillibles, sans doute, même très faillibles, qui ont néanmoins un certain fonds de bons principes, car ma proposition n'est pas applicable à ceux qui en sont dépourvus, ce qui n'est pas rare même dans les situations les plus élevées. Pas n'est besoin de remonter bien loin dans l'histoire pour voir des voleurs s'acbarnant à la poursuite d'autres voleurs et des hommes très immoraux flétrissant l'immoralité de leurs pareils ; affaire de rivalité dont peuvent se désintéresser les honnêtes gens destinés à être victimes des uns aussi bien que des autres quand ils sont incapables de les chasser tous. Ce n*est pas toujours de la main des justes que les coupables reçoivent la première pierre.
Il est d'observation ancienne que les médisants sont ceux sur le compte desquels il y a beaucoup à dire ; ils paraissent éprouver un âpre plaisir à faire voir que les personnes dont ils s'occupent ne valent pas mieux qu'eux ; puis ils ont peut-être Tespoir de détourner sur le prochain l'attention qui pourrait se porter sur eux. Comme aussi ceux qui ne veulent Jamais croire ni au dévouement, ni au désintéressement, ni à la sincérité de personne en sont eux-mêmes dépourvus, car rien n'est plus vrai que ce vieux proverbe : « Chacun mesure les autres à son aune, y>
Il semble qu'il y aurait pour les gens qui tiennnent à l'estime publique un moyen pratique de se perfectionuer : ce serait d'être réellement ce qu'ils veulent paraître. Or, nous aurions honte de passer pour fripons, avares, envieux, débauchés, puisque ce sont des vices que nous nous accordons à blâmer. Hé bien, tâchons d'avoir les vertus opposées à ces vices pour justifier la bonne opinion que nous demandons aux autres d'avoir de noijs. Faisons en sorte démériter, autant que notre nature infirme le permet, notre propre estime ; elle pourrait au besoin nous suffire^ lors même que le pubUc, qui est exposé à l'erreur comme chaque individu, aurait le tort de nous refuser la sienne. L^estime de soi est la plus précieuse de toutes ; c'est aussi la plus difficile à acquérir parce qu'il ne suffit pas que nos actions soient correctes, il faut aussi que nos mobiles
soient louables : Si nous sommes probes, par exemple, à cause de rintérêt souvent très grand que nous avons à bien établir notre réputation, ou si c^est par la crainte de la déconsidération et des peines auxquelles la friponnerie nous exposerait ; si nous ne sommes généreux ou courageux qu'en vue de la gloire et des louanges que nous en devons retirer, notre mérite est mince et nous ne valons pas, au fond, beaucoup mieux que ceux qui commettent les fautes dont nous nous abstenons, ou qui n'ont pas fait les belles actions pour lesquelles nous sommes honorés ; nous n'avons pas droit à notre estime.
Le succès de nos entreprises ne doit pas nous illusionner sur notre valeur morale : les mêmes actions qui ont porté les uns sur le trône ont conduit les autres à la potence ; les mêmes coups qui ont enrichi ceux-ci ont mçné ceux-là à leur ruine et en prison, sans que la différence des résultats changeât rien à la moralité des choses.
Ainsi, qui que nous soyons, grands ou petits, riches ou pauvres, essayons de savoir le mieux possible ce que nous sommes et cela sans attendre que nous n'ayons plus de cheveux. Plus tôt cette connaissance sera acquise, plus longtemps elle nous profitera : il vaut mieux qu'elle nous serve à éviter des fautes qu'à nous les faire regretter, et si elle est tardive, elle ne peut guère plus avoir que ce dernier objet. Encore est-elle, même dans ce dernier cas, d'une grande importance, puisque Dieu nous tiendra compte de notre repentir. Donc mieux vaut tard que jamais ^ dit un proverbe qui me console.