‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 18 sur 37 · EN PHILOS. BENITE PAR LE R.P CLAVDE DE SENEE P^ & NOMMEE · texte numérisé non relu

EN PHILOS. BENITE PAR LE R.P CLAVDE DE SENEE P^ & NOMMEE

GLAVDE lEAN PAR LES DITS RPP^ & SOVPRIEVR POVR SERVIR

A LA CHAPELLE DE BOISFROVLT APARTENANT AVDIT CONVANT.

et au-dessous d'une croix de calvaire tréflée :

IVLLIANVS HVARD ME FECIT 4730.

Le Boisfrottlt était un fief de la paroisse du Tanu, près de La Haye-Pesnel, possédé par les Dominicains ou Jacobins du Mesnil- Garnier, qui y avaient manoir, chapelle et colombier. Il ne reste plus une seule pierre de cette chapelle qui a été probablement démolie en 1793 ou 1794.

Le 5 mai 1790, le maire in Tanu s'était déjà transporté, avec d'autres officiers municipaux, au manoir de Boisfroult, pour Inventorier les objets mobiliers appartenant aux religieux. La cloche est portée sur Tinventaire comme se trouvant encore à sa place dans le. campanile de Toratoire, dès ce moment dépourvu de ses ornements, sacerdotaux.

Le couvent du Mesnil-Gamier, fondé en 1619 par Thomas llorant^,

seigneur el baron de celte paroisse, située entre Villedieu et Gavray, a été aussi entièrement détruit.

Cette cloche monastique n'était certes pas déplacée à la Sémondiëre du vivant de H"»® du Buat. Ses appels pour la distribution des aumônes succédaient aux différents sons pour le service ponctuel du logis où, suivant la coutume des vieilles familles patriarcales, maîtres et serviteurs récitaient les prières en commun. -

Dans sa notice sur la paroisse du Buat, parue dans V Annuaire de la Manche de 1882, M. Hippolyte Sauvage cite cette touchante inscription d'une tombe dans le cimetière de la commune de La Hancellière, voisine de la précédente :

«c M"»* du Buat, née de Tesson, mère des pauvres et des affligés, )E> épouse de H. du Buat, ex-capitaine d'infanterie, chevalier de j> Saint-Louis, décédée en 1853. »

Mais le savant auteur de la Revue historique^ archéologique et monumentale de V arrondissement de Mortain rapporte à tort cette épitaphe à Louise de Tesson, née en 1745, veuve, en 1771, de Charles du Buat, seigneur et patron de la paroisse du Buat. Cette dame appartenait à la branche des Tesson de Lestang au Buat qui, précisément par suite de cette union, hérita de la terre du Buat et la posséda jusqu'à son extinction, en 1835. Cette branche était issue, comme celle de La Mancellière, de la tige delà Guérinière, en Saint- Médard de Cellant, aujourd'hui le Grand-Celland, près de Brécey ; mais leur séparation remontait au XV* siècle. De la sorte, Louise et Monique de Tesson n'étaient, de leur côté, parentes qu'au 19* degré, tandis que leurs maris étaient oncle et neveu.

J'ai pensé que je devais, puisque l'occasion s'en présentait si naturellement, rectifier l'erreur signalée plus haut, afin de rendre à M"'"' du Buat de la Sémondière l'éloge qui lui appartient.

Alfred de TESSON

Capitaine de frégate en retraite.

Imprimerie de VxAvranchin, rue des Fossés, Avranches.

^r^rit

-^iA'j^

Le 10 novembre 1890, la Société d'Archéologie d'Avranches et de Mortaîn a eu la douleur de perdre son savant Président, M. Edouard Le Héricher, qui dirigeait ses travaux avec tant d'autorité depuis dix ans.

Pour se conformer à ses dernières volontés, aucun discours n'a été prononcé sur sa tombe.

Mais, sa biographie paraîtra dans ce volume de nos Mémoires.

Les élections pour le renouvellement complet du Bureau ont eu lieu le 4 décembre suivant.

A l'ouverture de la première séance de Tannée 1891, M. Alfred de Tesson, nommé Président, a prononcé l'allocution suivante :

Mesdames, Messieurs,

Après la lecture du procès-verbal de la dernière séance que vous venez d'entendre, vous voudrez bien considérer que je me trouve dans la singulière et embarrassante situation d'un Président malgré lui.

Je commence donc par réclamer toute votre indulgence pour la manière, certainement très imparfaite, dont je m'acquitterai de mes nouvelles fonctions.

J'ai été profondément touché de la spontanéité et de l'unanimité de vos suffrages, et je vous en remercie cordialement. Mais, ne pouvant prévoir l'honneur qui m'a été fait, honneur auquel je n'ai jamais aspiré, je suis naturellement peu préparé à l'exercer.

Après tant d'aimable confiance de votre part,confiance que je voudrais bien justifier, il m'est pénible de confesser qu'aussitôt après le tour de la carte forcée, le titre que j'ai ambitionné a été celui de Président par intérim.

S'il ne s'est présenté ouvertement aucun candidat au fauteuil vacant de la Présidence, c'est sans doute que l'on a craint, entre l'ancien et le nouveau titulaire, une comparaison désobligeante pour le nouveau. Mon successeur n'aura rien de semblable à redouter. J'espère donc qu'avant peu, un homme de bonne volonté, que j'appelle de tous mes vœux, s'offrira à me remplacer. En attendant, je sais que je compte dans tous les Membres du Bureau de précieux collaborateurs qui m'aideront de leur mieux à maintenir les bonnes et saines traditions de notre chère Société jusqu'à l'anivée d'un Président définitif.

J'ai été moi-même, durant sept années consécutives, dans les ingrates fonctions de trésorier, qui ne sont pas tout à fait une sinécure, l'auxiliaire dévoué de notre cher et vénéré Président. — Permettez-moi, messieurs, d'appeler encore ainsi M. Le Héricher, car je n'ai pu me faire à l'idée de sa mort si prompte, et la profonde douleur que j'en ai ressentie s'augmente encore du chagrin indicible que j'éprouve d'occuper ici sa place. J'ai d'ailleurs besoin, pour oser parler, d'évoquer son bienveillant et sympathique visage, et de le voir me sourire en me donnant la parole comme aux bons jours d'autrefois. — Notre Société est si nombreuse, les recouvrements des cotisations sont parfois si difficiles, les admissions si continues, les démissions, par cpntre, si fréquentes lorsqu'arrive le quart d'heure de Rabelais, qu'il en résultait, entre le Président et son Trésorier, des rapports de tous les instants. Mes cordiales et incessantes relations avec M. Le Héricher ont été, je le dis en toute sincérité, avec la vie de famille, le grand charme de ma retraite. Un jour que j'avais manifesté l'intention de me débarrasser du fardeau de la caisse, il me demanda, comme un service personnel, de garder mes fonctions jusqu'à sa mort. Je ne me doutais guère alors qu'elle serait si prochaine, hélas ! Mais, si j'obéis à son désir, ce fut moins peut-être par crainte de lui causer un vif déplaisir, que pour ne point voir diminuer la fréquence de ces relations si agréables, pour ne point perdre le bénéfice de sa conversation si attrayante et si instructive.

Malgré ses connaissances si variées, M. Le Héricher était toujours avide de savoir. Ce qu'il dévorait de livres, de manuscrits, de recueils périodiques, de journaux, est inimaginable. Il s'intéressait à tout, n'était étranger à rien. Que de questions judicieuses ne m'a-t-il point posées sur la marine ? Philologue passionné, il me demandait souvent, pour en déterminer l'étymologie, le sens exact de beaucoup de termes du vocabulaire maritime mal définis par les dictionnaires. Mais, ce dont il aimait surtout à s'entretenir, c'était des intérêts de la Société qu'il avait, sinon fondée, du moins transformée en y faisant entrer la plupart de ses anciens élèves. Il n'eut pas de peine à les rallier, car il les avait constamment suivis avec une sollicitude toute paternelle dans les carrières, pourtant si diverses, qu'ils avaient embrassées, et, ceux-ci, de leur côté, ayant gardé le meilleur souvenir de leur ancien maître, furent enchantés de se retrouver en communauté intellectuelle avec lui. Vous savez, d'ailleurs, combien il était heureux d'annoncer leurs succès de tous genres dans sa Revue.

Notre Association est évidemment arrivée à son plus haut

degré de prospérité sous h présidence de M. Le Héricher ; mais, ceux qui l'ont aimé, et nous l'aimions tous sincèrement, doivent, par respect pour sa mémoire, s'appliquer à continuer son œuvre. J'ai reçu en ce sens plusieurs lettres de bon augure dont vous trouverez quelques extraits dans la Revue qui va vous être distribuée.

Messieurs, il est à peine besoin de vous dire qu'ancien officier de vaisseau, mon seul véritable titre, je serai, autant que possible, le scrupuleux observateur du règlement. En toutes choses, nous avons besoin d'un guide ; le mien sera le livret que vous avez tous entre les mains. Je dis autant que possible, car ce règlement est déjà ancien et quelques-uns de ses articles sont tombés eu désuétude. C'est ainsi que, d'après l'art. 27, nous devrions nous réunir tous les mois. Si M. Le Héricher, avec son zèle infatigable, son activité dévorante, a trouvé qu'une séance par trimestre était largement suffisante, nous ferons bien, assurément, de ne pas essayer de le surpasser et de nous en tenir aussi à cette réunion trimestrielle.

Une commission d'impression a été instituée par les art. 29 et 32. A la vérité, M. Le Héricher ne la consultait guère. Mais, il avait pour lui la double autorité de l'âge et du savoir le plus étendu, devant laquelle tout le monde s'inclinait. Il était donc le maître absolu de nos publications. Le rôle de cette commission, d'à peu près nul qu'il était, doit, au contraire, devenir très actif. C'est à elle qu'il appartiendra de déterminer, d'accord avec le Conseil d'Administration pour la question des frais, quelles sont celles des productions de nos Sociétaires qui doivent être livrées à l'impression. Dans l'embarras du choix, il sera bon de poser en principe que les œuvres d'intérêt local auront toujours la préférence. Personne ne s'avisera de nous reprocher cet amour du clocher, ce culte du pays natal. Ne faut-il pas chérir sa petite Patrie pour mieux aimer la grande ?

Malgré les savants travaux de MM. l'abbé Desroches, Fulgence Girard, Boudent de la Godelinière, Edouard Le Héricher, Hippolyte Sauvage, Eu'gène et Charles de Beaurepaire, l'abbé Deschamps du Manoir, Charles Le Breton, Siméon Luce, le chanoine Pigeon, etc., etc., il reste certainement encore bien des choses intéressantes à publier sur nos deux magnifiques arrondissements d'Avranches et de Mortain. Nous en avons pour preuve éclatante le superbe volume relatif à l'état ancien de la baie du Mont Saint-Michel que notre éminent confrère, le vicomte de Potiche, fait en ce moment imprimer chez M. Durand. C'eût été un grand honneur pour notre Société que de mettre son estampille sur ce livre qui aurait ainsi paru

sous la couverture de nos Mémoires pour le sixième à peine de sa valeur, Tauteur en supportant, à part cela, tous les frais. Une proposition avait été faite dans ce sens. Ne fut-elle point assez explicite ou fut-elle plutôt mal comprise, je ne saurais le dire exactement, n'ayant point assisté à la séance où elle fut débattue. Ce qui est certain, c'est qu'on laissa alors échapper une occasion unique de rendre notre Société plus célèbre par l'importance et la valeur de ses publications.

MM. les curés, les maires, les châtelains, possèdent dans les archives de leurs presbytères, de leurs mairies, de leurs châteaux, des documents précieux pour l'histoire du passé. Qu'ils veuillent donc bien les dépouiller en notre faveur ; nous insérerons avec plaisir les monographies de leurs paroisses, de leurs communes, la description et l'historique de leurs châteaux. Que pourrionsnous &ire de mieux, de plus intéressant, dans les limites de nos deux arrondissements ? M. Sosthène Mauduit, l'excellent maire de Saint-Martin-des-Champs, n'a-t-il pas donné l'exemple à ses collègues en nous offrant la monographie de sa commune qui a été insérée dans le tome viii de nos Mémoires ? Elle peut servir de modèle.

L'art. 32 ne mentionne que ces Mémoires. La Revue trimestrielle est une création de M. Le Héricher qu'il y a lieu de maintenir, pour rendre compte de nos séances et insérer les lectures ; les travaux très sérieux et de longue haleine devant, au contraire, être imprimés dans les Mémoires.

Les art. 30 et 31 parlent de concours annuels dont on a perdu jusqu'au souvenir si tant est qu'ils aient jamais eu lieu (i). Un de nos confrères les plus actifs, M. Paul Bouvattier, vice-secrétaire, a préparé, pour l'exécution de ces articles, un projet qui sera discuté. L'auteur s'est appliqué à faire disparaître les inconvénients que ces concours peuvent présenter.

Messieurs, tout à l'heure, il vous sera soumis des propositions au sujet de l'effigie de M. Le Héricher et de la place d'honneur qu'elle doit occuper dans la salle de nos séances, dont il fut l'âme. Vous trouverez sans doute que son nom doit être aussi inscrit en lettres d'or dans nos Mémoires et dans la Revue de yAvranchin qu'il a créée. Prévenant votre désir, et, pour que ce nom aimé continue, en dépit de la cruelle mort, à rester vivant parmi nous, j'ai fait porter, par honneur, en tête de la liste des membres titulaires de la Société :

(1) Il n'y en a jamais eu qu'un seul en 1841*42.

Madame Edouard Le Héricher, née Digby, sa veuve, si bonne, si aimable, si distinguée, si sympathique,

Et Mademoiselle Marie Le Héricher, sa charmante et gracieuse fille.

Ces dames, d'un grand cœur et d'une haute intelligence, ont été, je le sais pertinemment, les collaboratrices aussi modestes que dévouées du chef vénéré qu'elles ont perdu et que nous pleurons avec elles.

Si je cite le nom de famille de Madame Le Héricher, c'est qu'il appartient à la noble nation anglaise qui, pour nous tous, habitants d'Avranches, est en quelque sorte la nation sœur, et pour laquelle notre regretté Président professait la plus entière admiration ; admiration que les éminentes vertus de la digne compagne de sa vie et de ses travaux suffiraient seules à expliquer, mais qui prenait aussi sa source dans sa connaissance approfondie de la langue, de l'histoire et de la littérature de nos voisins d'Outre-Manche. (Applaudissements),

^\Bto^

LES SUSPECTS AVRANCHINAIS

Afin de mieux retracer l'histoire de la Révolution, on fouille les archives, et on publie les documents qui y étaient ensevelis dans la poussière. J'apporte une pierre à cet édifice historique et il me semble opportun d'émettre une réflexion sur h manière d'employer utilement les matériaux découverts.

Les documents officiels des époques troublées se ressentent de la pression gouvernementale plus qu'en aucun autrç temps, et le nom de Terreur, donné à la période la plus sanglante de la Révolution, suffit pour faire comprendre le manque de liberté de cette époque. Il n'y avait pas à plaisanter, ni à discuter avec la Convention, Juger les hommes d'abord, d'après les proclamations ou les écrits rédigés dans le jargon du temps, ce serait souvent les calomnier. Pour se rendre un compte exact des faits et des caractères, surtout dans les histoires locales, il faut descendre à des observations de détail, il faut étudier les événements, en rechercher les causes avec un soin minutieux.

Félix quipotuit rerum cognoscere causas I II faut en découvrir le nœud, en voir le but, et en apurer les circonstances. Dans les faits secondaires, l'histoire, même sur documents officiels, peut continuer d'être, suivant le mot du comte Joseph de Maistre, une conspiration perpétuelle contre la vérité, et elle pourra placer à tort, quoique de bonne foi, dans un camp, ceux qui pactisaient pour la cause opposée. Même avec les meilleures intentions, mais faute de connaître le pays et les hommes qui vivaient il y a bientôt un siècle, les historiens tombent dans d'étranges méprises, jugeant le passé d'après le présent, et attribuant à nos arrière-grands-pères les idées de la seconde moitié du xix« siècle.

La seule vraie méthode historique, à mon avis, c'est de se tenir en dehors de tout parti-pris, et d'avoir pour maxime : (( Amiens CatOy magis arnica veritas. n C'est de comprendre les do-

cuments à la lumière du jour qui les inspira ; c'est de lire entre les 'lignes ce qui ne pouvait être exprimé, mais ressort clairement de la connaissance des caractères et des situations ; c'est, en un mot, de citer les documents avec exactitude, de raconter les faits avec vérité, et de conclure des divergences qui se rencontrent parfois entre les actes et les paroles, quels furent les mobiles des unes et des autres, en ceux qui ne conformèrent pas leurs actions à leurs discours. Pour ce qui est de la Révolution dans nos parages, assurément les historiens étrangers ne peuvent atteindre ce résultat d'eux-mêmes et sans le secours de ceux de nos compatriotes qui connaissent cette époque par les récits des contemporains.

J'ai déjà exprimé sommairement ces idées dans la notice sur Granville, à laquelle notre Accademia a daigné décerner les honneurs de ses Mémoires, A ce sujet, notre vénéré confrère, M. l'abbé Daguenet, qui connaît si bien le vieux Granville, m'écrivit, dans une lettre trop élogieuse, que ce travail lui paraît compléter bien des choses mal comprises ou omises par mes devanciers^ dont certains ont le défait d'avoir complètement méconnu l'esprit granvillais.

Les lettres qui font l'objet de la présente communication peuvent être apportées en preuve de la théorie que je défends. Nos compatriotes avaient été arrêtés en vertu de la loi des suspects, et sans qu'on pût leur reprocher de s'être soulevés contre le gouvernement. Ces lettres émanent d'un de ces suspects, auquel on faisait un crime de lèse-nation de son attachement pour la royauté et pour la religion, ainsi que de son habitude de réciter chaque jour, en tout ou en partie, l'office canonial du Bréviaire, suivant une pieuse habitude des chrétiens d'autrefois. Ces sentiments étaient vrais, et sa conduite, après comme avant son incarcération, en fait foi. Cependant, dans cette correspondance, le nom et la pensée de Dieu ne figurent aucunement, quoiqu'il soit si naturel aux malheureux d'invoquer le secours d'en haut, et l'éloge du gouvernement est souvent répété. D'après ses lettres, on conclurait naturellement que l'auteur approuvait le parti qui succédait à Robespierre, et qui pour être moins sanguinaire était loin d'être modéré. Mais si on réfléchit que cette correspondance passait sous les yeux des directeurs des prisons, et si on pense que la vie des détenus dépendait de gouvernants peu respectueux des droits de leurs adversaires, on comprend aussitôt la valeur exacte de ces déclarations^ et on reconnaît l'esprit de prudence qui les dicta, de manière à s'en tenir à de vagues assurances sans renier les anciennes convictions.

Le conventionnel Lecarpentier parcourut en proconsul, pendant Tété et l'automne de 1793, les Côtes-du-Nord, rille-et-Vilaîne et la Manche, et y opéra de nombreuses arrestations de suspects. H fit changer en maison d'arrêt^ suivant un euphémisme du temps, Tévêché d'Avranches. Ce palais, à l'extrémité de la Plate- Forme, présente deux étages en contre-b^s sur le jardin, dans lesquels avaient été installées les cuisines avec toutes leurs dépendances de caves, caveaux et offices. Ces deux étages furent destinés à recevoir les suspects, desquels les uns passèrent neut mois dans ces prisons improvisées, pendant que les autres restèrent aux arrêts forcés dans leur maison avec un garde.

Les écrous des détenus étaient rédigés de la manière suivante sur le registre de la Maison d'arrêt du District :

« L'an 1793, l'an deuzième de la République Française une » et indivisible. Nous Jean-Baptiste de L..., et Julien S,.., offi- » cier municipal et notable de la commune d'Avranches^

» En conséquence du Mandat d'arrest à nous remis cejour- » d'huy par les Membres du Comité de Surveillance de la section » de l'Oratoire, avons écroué sur le présent registre le sieur,.., » laissé par nous à la charge et garde du citoyen G,.., » Avranches, le six octobre 1793, deuzième de la République » Française une et indivisible. »

Signé: S... de L....

Les détenus restés chez eux furent arrachés brusquement à leur domicile dans la nuit du 4 thermidor an II, et réunis à ceux de l'Evêché; puis tous ensemble furent déférés au Tribunal Révolutionnaire par un arrêté de Lecarpentier, en date du 5 thermidor. D'après cet arrêté, que je n'ai pas vu, et d'après les récits des femilles des suspects, ceux-ci devaient être au nombre de 32. La liste que j'ai sous les yeux ne contient que 28 noms. U est à présumer que les quatre manquant recouvrèrent leur liberté dès les premiers jours de leur arrivée à Paris. De ce nombre devait être M, Louis- Jules Boëssel du Buisson, ancien juge au bailliage et ancien maire d'Avranches.

Le 7 thermidor an H, ou 25 juillet 1794, les suspects montèrent dans les chariots, escortés par les gendarmes, qui devaient les conduire à Paris, au milieu des huées et des cris des Jacobins des départements qu'ils allaient traverser.

Le registre des écrous porte en marge la mention suivante : « Du 7 thermidor l'an 2« de la R. F., certifions avoir tiré de la

» maison d'arrêt les nommés... pour être conduits au Tribunal » Révolutionnaire de Paris, par ordre du Représentant (i) du » Peuple Lecarpentier. , »

Signé : Fierville, maréchal-des-logis.

Aller au Tribunal Révolutionnaire, c'était marcher à la mort. Par bonheur, on était à Tavant-veille du 9 thermidor, et ce triste convoi n'était encore qu'aux environs de Lisieux, quand lui arriva l'heureuse nouvelle du renversement de Robespierre. Il n'en continua pas moins sa marche, et fut écroué dans les pri- • sons du faubourg Saint-Jacques, établies dans l'ancien collège du Plcssis, et appelées par une dérision impie la Maison Egalité de la rue Jacqties, On ne voulait pas plus des saints que des honnêtes gens.

Le 9 thermidor avait rendu courage aux parents des prisonniers, et M. Joseph Lesplu-Dupré, décédé Procureur du Roi à Avranches, et Membre de l'Ordre du Lys, le 30 septembre 18 19, à l'âge de 63 ans, s'empressa de se rendre à Paris, pour mettre sa capacité et son activité au service de son père et de ses codétenus. Sa correspondance nous introduit dans les prisons au lendemain de la Terreur, et elle pourrait fournir quelques coups de pinceau à ceux qui tentent^ retracer un tableau fidèle de la société française en ces jours de tempête.

(\) Les copies remises aux détenus portaient les visa suivants :

« Les présents extraits conformément audit registre certifié véritable par » moy concierge de la maison d'arrêt des hommes soussigné. Ce 15 fructi- » dor 2e année républicaine.

Peltier, conc.

» Nous Maire et Officiers Municipaux de la commune d'Avranches sous- 9 signés certifions que la signature ci-dessus est celle du citoyen Peltier, » concierge de la Maison d'arrêt des hommes, que foy doit y être ajoutée, » pourquoy nous avons signé le présent. En la maison commune d*Avran- » ches, ce 15 fructidor l'an second de l'ère républicaine. »

Suivent cinq signatures d'Officiers Municipaux et du Greffier,

« Vu et légalisé les signatures ci-dessus en séance publique à Avranches, » le quinze fructidor l'an deux de la République une et indivisible. »

Suivent quatre signatures des Membres du District.

Voici la liste des suspects avranchinais de la Maison Egalité :

MM. Jacques-Antoine Angot ;

Gilles Belle-Etoile du Motet, Chevalier de Saint-Louis ;

Rodolphe-Henri de Billeheust de Saint-Georges ;

Louis-Marie de Bordes, baron de Chalandrcy ;

Carbonnet ;

Gervais-Marie Cornillière;

Pierre-Henri Dubois de Launay ;

Pierre Emault de Chantore ;

L'abbé Jean-Baptiste Le Bedel des Acres ;

René-Robert Lesplu-Dupré ;

Gabriel- Jean-Baptiste- Victor Payen de Chavoy ;

Provost de la Fardinière, avocat du Roi ;

Le comte de Vallat de Saint-Roman ; M"** Marie-Françoise-Jacqueline Adam, veuve d'Anne-François-Aubin Lottin de la Peichardière, garde du corps ;

Henriette d'Anjou, née Hellouis ;

Louise de la Bellière, veuve de.Lancize ;

Louise-Mafguerite de la Bellière, née Poret ;

Marie- Jeanne-Roberte de la Bellière de Godefroy ;

Madeleine de Tesson, veuve de Jean Louis de Carbonnel, baron de Marcey, ancien officier au régiment des Gardes-Françaises, chevalier de Saint-Louis;

Marie-Françoise de Clinchamp, veuve Le Breton ;

Louise-Marie de Guiton, veuve de Léonard-Pierre de CUnchamp ;

Françoise-Marguerite de Kerjégu, veuve Boudier de Codeville ;

Marie-Jeanne Langlois, veuve de la Pigannière-Fumesso»;

Tuffin de Ducey ; MM. et M"»" Pierre Le Chevalier de la Martre, Chevalier de

Saint-Louis, et Suzanne-Françoise de Launay, soq épouse;

René-Anne Le Normand de Garât, et M"* de Garât.

Je transcris la correspondance qui les concerne, telle que je l'ai trouvée dans la bibliothèque dé notre regretté collègue, M. Edmond Lesplu-Dupré, mon oncle à la mode de Bretagne, décédé à Avranches le 8 avril 1871, à l'âge de 59 ans.

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