SAINT-POIS
ORIGINE. — Les seigneurs Servain
Vers la fin du ix* siècle, la contrée qui forme aujourd'hui les communes de Saint-Pois, Coulouvray, Montjoie (Saint-Michel), Gathemo, Lingehard et autres environnantes présentait encore l'aspect d'une vaste forêt dont quelques portions seulement étaient livrées à la culture, et les habitants n'étaient pas nombreux. Lorsque les Normands se fixèrent dans l'Avranchin et même dans presque toute la Basse-Neustrie (888), un de leurs chefs vint au milieu de ces bois, et y bâtit un manoir qui devint bientôt une place forte. S'étant l'un des premiers soumis à RoUon, il reçut de lui de vastes domaines aux pays de Lisieux; mais il n'abandonna pas sa première résidence, où il pouvait facilement se livrer aux plaisirs de la chasse. Les habitants du voisinage le nommèrent Sylvanus, c'est-à-dire le Seigneur de la forêt ou des bois, nom qu'il accepta, et de là le nom de Sylvain et Servain que portèrent tous ses descendants jusqu'au xv* siècle. Aux xii' et xni* siècles, le nom Sylvanus^ s'appliquant à un seigneur du diocèse d'Avranches ou des environs, désigne toujours un membre de cette famille : les Seigneurs Dubois, qui vivaient en ce pays à la même époque, sont toujours appelés de Bosco ou de Nenwre. On ne doit donc pas traduire Sylvanus par Dubois, comme l'a fait M. de Gerville, mais par Servain.
Le premier seigneur, Servain dont le prénom soit connu, est Richard qui accompagna le duc Guillaume à la conquête d'Angleterre et combattit vaillamment à Hastings (1066). En récompense^ le Conquérant lui donna de très grands, biens dans
le pays conquis, à la condition qu'il s'y établirait. Richard accepta et envoya un homme de confiance prier sa dame de venir le rejoindre. Mais la dame Servain, qui redoutait le passage de la mer, se montra fort irritée, et menaça son seigneur, s'il ne revenait promptement, de convoler à de nouvelles noces. Cette conduite tenue par plusieurs dames de Normandie fit que plusieurs seigneuts, après avoir reçu de grands biens en Angleterre, se virent contraints d'en faire l'abandon. Le seigneur Servain se hâta de revenir, et à son retour il bâtit l'église, qui fut placée sous le vocable de saint Paterne, évêque d'Avranches, d'où le nom de saint Paterne ou saint Pair le Sylvain ou le Servain sous lequel on désigna la paroisse jusqu'à la fin du xvn* siècle. Alors seulement elle prit le nom de Saint Paix, Saint Pouaix, et enfin Saint-Pois qu'elle porte actuellement. L'ancienne église, qui vient d'être détruite et remplacée par une nouvelle, était encore en partie celle qui avait été construite par Richard Servain ; mais, sauf son antiquité, elle n'avait absolument rien de remarquable et était devenue très insuffisante.
L'église de saint Paterne n'en remplaçait point une autre située au même lieu ; il n'y avait eu jusque-là qu'une ecçlésiolc ou chapelle située à un kilomètre environ, et dédiée sous le titre de Saint Jacques, apôtre ; elle était desservie par un clerc, et les fidèles s'y réunissaient pour le culte. Avait-elle échappé aux dévastations des Normands, ou bien avait-elle été bâtie après la conversion des seigneurs Servain, il n'est pas possible de le savoir, mais après la construction de l'église de Saint-Paterne, elle fut abandonnée, tomba en ruines, et il n'en est fait aucune mention dans la suite. Elle était au-delà du Bas-bourg, près de l'ancienne route de Brécey ; le souvenir s'en est conservé dans le Champ-de-la-Chapelle, le bois Saint- Jacques, la butte Saint- Jacques et le pont Saint- Jacques, jeté sur la Corbière ou Glanon, aux limites de Saint-Pois, Saint-Laurent-de-Cuves et Cuves.
On s'est souvent demandé où se trouvaient l'habitation et la place forte des seigneurs Servain, et on a eu beau chercher, on n'en a pas trouvé trace. Le château actuel, qui est moderne, en a remplacé un autre qui se trouvait au même lieu, et n'avait pas été construit sur l'emplacement du château primitif; on est d'accord sur ce point. Le nom de Casset, porté par un village situé près du bourg, sur la route de Villedieu, est assez généralement regardé comme rappelant le souvenir de l'ancien château ; mais outre qu'il n'y a aucun vestige d'anciennes constructions, le mot Casset, qui parait bien venir de Castellum, rappellerait le temps de l'occupation du pays par les Romains plutôt que- celui de l'invasion des Normands. Il ^st-plus vrai-
semblable que l'ancien château était au lieu nommé le Manoir, et qui fait aujourd'hui partie du bourg. Le dernier Manoir existe encore et sert aujourd'hui de caserne pour la gendarmerie; il est au midi de l'église et n'est séparé du cimetière que par l'ancienne route de Chérencey-le-Roussel. L'ancien manoir était tout près, mais à l'ouest de la route de Cuves, au midi du presbytère ; la vue s'étendait de là sur la vallée de la Sée, et la situation était assez bien protégée du côté de l'ouest et du sud-ouest par le ravin du Mont-Robert et la prolongation de la vallée d'Enfer. On objectera peut-être qu'au xv^ siècle le manoir n'appartenait pas aux seigneurs de Saint-Pois; nous répondrons qu'ayant bâti ailleurs une habitation plus belle, ils avaient aliéné leur ancien Manoir, comme ils avaient aliéné déjà beaucoup d'autres terres. Ce qui surtout nous porte à croire que les sei* gneurs Servain habitèrent d'abord le Manoir, c'est la construction de l'église au lieu où elle se trouve ; elle fut bâtie tout près du Manoir ; on ne comprendrait pas bien en effet que Richard Servain l'eût placée loin de son habitation. Les maisons qui se bâtirent près du Manoir et de l'église furent l'origine du bourg.
La première mention authentique de Saint-Pois se trouve dans la charte de fondation de l'église collégiale de Mortain (1082); il y est dit que Robert, comte de Mortain, donna pour la prébende du Doyen, entre autres choses, la moitié de la dîme
de la foire de Saint-Pair. « Robertus Cornes ad decanâtus
honoreniy donavit dimidiam decimam ferie sancti Paterni. Cette foire qui se tient encore tous les ans le jeudi d'après le 1*^^ no^^ vembre, remonte, comme on le voit, à une assez haute antiquité; Jadis c'était une des plus grandes foires du pays, mais elle a beaucoup perdu de son importance.
On voit par la même charte que Richard Servain donna quarante acres de terre dans le Mesnilgilbert pour] contribuer à fonder une prébende de chanoine. Ce Richard Servain était le même qui avait pris part à la conquête d'Angleterre. Il avait plusieurs enfants. Guillaume et Gauvain Servain, qui étaient du nombre, prirent la croix à la voix de l'évêqueTurgis et partirent pour la Terre-Sainte en 1095. L'histoire ne mentionne que ces deux noms. Mais, s'il faut en croire la tradition, il y aurait eu trois seigneurs Servain à partir en même temps pour la croisade, et ce serait pour perpétuer le souvenir de ce fait qu'on aurait élevé trois croix dans le champ appelé le champ des Croix, situé entre le bourg et le château actuel, sur la route de Vire.
A partir de 1066 jusqu'à 13 15 et peut-être encore un peu après, tous les aines de la famille Servain, barons de Saint^Pair,
portent le prénom de Richard, et ensuite celui de Robert; en sorte qu'il n'est pas possible de les distinguer les uns des autres.
Après la mort de Henri P' roi d'Angleterre (1135), Richard Servain fils, ou petit-fils de celui dont nous avons parlé, prit le parti de Geoffiroy d'Anjou contre Etienne de Blois, et périt dans la guerre. Voici le fait tel que le raconte Orderïc Vital :
« Alors Richard Servain ayant réuni des brigands de toutes » parts fit un cruel carnage des peuples du seigneur ; mais après » qu'il eut longtemps exercé sts fureurs, comme il était sorti » un jour pour se livrer au pillage, une troupe de chevaliers des » places voisines vinrent livrer aux flammes le bourg de Saint- » Pair* Alors Servain voyant la fumée de cette place, tourna » aussitôt bride avec ses compagnons par le même chemin; » plus prompt qu'eux, il chargea le premier l'ennemi, et dans » cette rencontre, percé d'un coup de lance par un chevalier, il » trouva la mort qu'il avait méritée. Ensuite les chevaliers du » roi (Etienne) se rendirent à la forteresse et exigèrent qu'elle » fut reinke à leur Monarque par la garnison. Celle-ci ne vou- » lant pas y consentir, ils firent voir le cadavre de Servain qu'ils » jetèrent honteusement devant la porte. La garnison voyant » cette cruelle infortune, fut effrayée ; elle se rendit ainsi que » la place aux gens du roi, garda tristement le silence, et ense- » velit le corps du défunt, hors le cimetière, le long du cher » min. . , j
Le moine d'Ouche était chaud partisan d'Etienne de Blois et on ne peut évidemment admettre que la substance de son récit : (i). Ce Richard Servain dépeint sous des couleurs si noires, s'était cependant signalé par ses libéralités envers plusieurs monastères et particulièrement à l'égard de l'abbaye de Savigny, à laquelle il avait donné deux quartiers de froment sur ses moulins à blé de Saint-Pair et son tènement de la masure de la Touche, à Martigny.
Un autre Richard Servain, baron de Saint-Pair, confirma aux moniales de Mortain la masure de la Hurelaie au Mesniladelée et la troisième partie du domaine de Robert de Fresnay, situé près de ladite masure ; il leur confirma également une rente de 12 sols à Bellefontaine, une masure à Gathemo, et 20 sols de rente concédée par son fils, Adam Servain, sur le fief de Henri Dodeman, àMontjoie; il confirma à l'abbaye deMont- Morel la masure de l'Ile donnée par Robert de Fresnay à Richard de Fontenay et à ses amis, pour la paix faite sur la
(1) M. de Gerville a traduit Ricardus Sylvanus par Richard Duboiâ, et a transporté la scène décrite par Orderic Vital à S8int-Pair-8ur4a-mer. En cela il s^est trempé.
mort de Guillaume de Sériant. A la même époque, c'est-à-dire vers la fin du xn* siècle, Robert Servain, l'un des frères du baron de Saint-Pair devint chanoine de la cathédrale de Lisieux, et donna la moitié du patronage de Montjoie au Prieuré Augustin de Sainte-Barbe-en-Auge.
^ Jusqu'à lors, les barons de Saint-Pair étaient des plus grands seigneurs de la Basse-Normandie, ils avaient droit de séance à l'Echiquier, ce qui était très rare ; mais ils ne le conservèrent pas. A la fin du xiv* siècle, la baronnie de Saint-Pair avait perdu de son importance ; et, cependant, elle tenait encore l'un des premiers rangs dans le Comté de Mortain; on lit en effet dans la charte de Navarre (1401) :
« Une demye baronye, nommée la Baronye de Sàint-Pair Lc- » Servain, laquelle s'extend en plusieurs paroisses, appartient à » Messire Robert Servain, Chevalier, et vault de revenu (au » comte de Mortain) cccxxxn livres tournois, xvin sols, » vn deniers ; et à cause de la dicte Baronye appartient au dict » Chevalier et a droit de présenter à l'église paroissiale du dict » lieu, la quelle église est au taux de xxx livres.
On voit par la même charte que le baron de Saint-Pair avait la moitié du patronage de Montjoie, et présentait à cette église alternativement avec le prieur de Sainte-Barbe-en-Auge; qu'il possédait le moulin de Chérencey-le-Roussel, qu'il avait des possessions dans le Mesnilgilbert, qu'il était seigneur suzerain du fief de Saint-Georges-de-Rouelley, 8« de fief, auquel était attaché le patronage de l'église, du fief de Lingehard qui donnait aussi le droit de présentation ; des vavassorries du Chalenge et de la Pasturelière et du fief des Gripières à Reffiiveille.
Robert Servain, dernier seigneur de ce nom, refiisa de se soumettre au roi Anglais Henri V en 141 8. Ses biens fiirent confisqués et donnés à Henri Wilton, qui resta possesseur de la baronnie de Saint-Pair jusqu'en 1463.
LES d'aURAY, seigneurs DE SAWT-PAIR-LE-SERVAIN
Robert Servain dont nous venons de parler avait épousé Béâtrix de la Chaise et n'eut qu'une fille, Marguerite Servain, qui fut mariée à Jean de Meuîlent. Les de Meullent, jadis de
Meulan, étaient de la haute Normandie et prétendaient descendre de Charlemagne. Ils possédaient au pays de Lisieux plusieurs terres qui avaient été autrefois la propriété des Servaîh. Jean de Meullent eut un fils, Thomas de MeuUent. Thomas de MeuOent épousa Béatrix dlvoy et n*eut qu'une fille, Jeanne de MeuUent, qui fut mariée à Jehan d'Auray ; et en 1463 , la baronnîe de Saint-Pair-le-Servain lui fut remise au droit de sa femme. •
Là famille d'Auray, très ancienne en Bretagne, tirait son nom de la petite ville d'Auray dont elle avait possédé quelque temps la châtellènie au nom du duc de Bretagne. Elle parait pôut la première fois dans l'Avranchin au commencement du xv* siècle : Jehannôt d'Auray figure parmi les Seigneurs de ce pays qui firent leur soumission au roi Anglais en 1418. C'était probablement le père de celui qui épousa Jeanne de Meullent, et devint baron de Saint-Pair. Jehan d'Auray portait : lo^^angé d'a:(ur et â*or.
Son fils Jean ou Jean H, baron de Saint-Pair-le-Servain, épousa Béatrix de Vauloger ; de ce mariage sortirent Jacqties d'Auray, baron de Saint-Pair, et Lancelot d'Auray, auteur dé la branche de la Fouasserie, qui habita les Cresnays et Cuves.
Jacques d'Auray, baron de Saint-Pair épousa Marguerite d'Aché, dont,
Benoît, Beuves I ou Bonne d'Auray, baron de Saint-Paîr-le- Servain ; il épousa Jeanne du Mesnildot et eut d'elle six fils, dont Georges l'aîné, baron de Saint-Pair, et Odet qui fut auteur dés branches de la Chaise-Baudouin, et de Coulouvray. Beuves d'Auray mourut le 14 février 16 10.
Georges d'Auray, baron de Saint-Pair-le-Servain, épousa Madeleine de la Luzerne, et eut d'elle six enfants dont Pierre d'Auray qui suit.
Pierre d'Auray, baron de Saint-Pair, conseiller du roi, lieutenant général du bailli de Mortain (1648- 1683) fut un des seigneurs les plus distingués de son pays et de son temps ; d'un premier mariage, il eut un fils nommé Beuves, qui porta un moment le titre de baron de Saint-Pois, mais mourut sans postérité. L'an 1657, Pierre d'Auray épousa en secondes noces Louise Le Breton, fille du Seigneur de Rouffigny et eut d'elle cinq enfants, dont Charles, qui fut Baron de Saint-Pois. Une de ses fillte, Madelaine, fut mariée à François de Chevrue, seigneur du M&niltove, et une autre nommée Louise, à Daniel Gaudin, seigneur de la GoUonnière. Pierre d'Auray mourut en 1695.
Charles d'Auray, baron de Saint-Pois, épousa Marie Gabrielle Bazin, fille d'Olivier Bazin, Grand-Maître des eaux et forêts du Comté de Mortain, dont il eût onze enfants. Par lettres
patentes de 1700, Louis XIV érigea en sa faveur la baronnîe de Saint-Pois en marquisat d'Auray; il mourut en 1728.
Beùves H, marquis d'Auray, seigneur, patron présentateur de Saint-Pois, Montjoie, etc., fils aîné du précédent, épousa vers 17 18, Anne-Bonne-Eugénie de Baugy, fille du baron de Villcneuve-la-Guyarde, seigneur de Goué, FougeroUes et autres lieux ; il eut d'elle s enfants, et mourut en 1757.
Marie-Eugène Beuves, marquis d'Auray, seigneur de Saint- Pois, etc., fils aîné du précédent, épousa en premières noces Lucie de Godes dont il n'eut qu'une fille, Augustine-Marie ; elle fut mariée au marquis d'Angerville. — En secondes noces, il épousa Marie Nicole de Vassy-Brécey, des marquis de Brécey, dont il eut 8 enfents.
Louis-Eugène, marquis d'Auray, fils aîné du précédent, épousa Renée Néeï de Toncuit, dont il eut deux fils, Raymond et Norbert.
Raymond, marquis d'Auray, épousa Marie-Renée-Mathilde de Carbonnel de Canisy, et de ce mariage sont nés MM. Eugène et Gustave d'Auray, vivants. Norbert d'Auray n'a laissé qu'une fille, madame la marquise de Piennes, vivante.