‹ MémoiresChapitre 17 sur 24 · PORTRAIT DU PREMIER PRÉSIDENT MOLE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PREMIER PRÉSIDENT MOLE

Si ce n'était pas une espèce de blasphème de dire qu'il y a quelqu'un, dans notre siècle, plus intrépide que le grand Gustave et M. le Prince, je dirois que ç*a été Molé, premier pré-

tE CAmiNAL DE RETZ

sident. Il s'en est fallu beaucoup que son esprit ait été si grand que son cœur. Il ne laissoit pas d'y avoir quelque rapport, par une ressemblance qui n'y étoit toutefois qu'en laid. Je vous ai déjà dit qu'il n'étoit pas congru dans sa langue, et il est vrai : mais il avoit une sorte d'éloquence qui, en charmant l'oreille, saisissoit l'imagination. Il vouloit le bien de l'État préférablement à toutes choses, même à celui de sa famille, quoiqu'il parût l'aimer trop pour un magistrat : mais il n'eut pas le génie assez élevé pour connoitre d'assez bonne heure celui qu'il eût pu faire. Il présuma trop de son pouvoir, et s'imagina qu'il modéreroit la cour et sa compagnie ; il ne réussit ni à l'un ni à l'autre. Il se rendit suspect à tous les deux, et ainsi il fit du mal avec de bonnes intentions. La préoccupation y contribua beaucoup. Elle étoit extrême en tout, et j'ai même observé qu'il jugeoit toujours des actions par les hommes et presque jamais des hommes par les actions. Comme il avoit été nourri dans les formes du Palais, tout ce qui étoit extraordinaire lui étoit suspect. Il n'y a guère de dispositions plus dangereuses en ceux qui se rencontrent dans les affaires où les règles ordinaires n'ont plus de lieu.

Le peu de part que j'ai eu dans celles dont il s'agit en ce lieu, me pourroit peut-être donner la liberté d'ajouter ici mon portrait ; mais outre que l'on ne se connoit jamais assez bien pour se peindre raisonnablement soi-même, je vous confesse que je trouve une satisfaction si sensible à vous soumettre uniquement et absolument le jugement de tout ce qui me regarde, que je ne puis seulement me résoudre à m'en former, dans le plus intérieur de mon esprit, la moindre idée. Jé reprends le fil de l'histoire.

(Seconde partie.)

X, — Comment le coadjuteur fut proposé à la dignité de Cardinal (1).

Je me retirai donc à mon Cloître de Notre-Dame, où je ne m'abandonnai pas si fort à la Providence, que je ne me ser

(I) Retz feprend en effet « le fil de son histoire », et nous suivons la Fronde parlementaire et ses péripéties jusqu'à la paix de Rueil (ii mars 1649); Puis, c'est la fronde féodale, que le coadjuteur, déçu dans son espoir du chapeau, va rapprocher de la Fronde parlementaire ; seigneurs et magistrats triompheront-ils, une fois unis, du Mazarin ? Ce dernier se retire à Cologne (6 février

visse aussi des moyens humains pour me défendre de l'insulte de mes ennemis. Annery, avec la noblesse du Vexin, me rejoignit ; Chateaubriand, Château-Régnaut, le vicomte de Lamet, Argenteuil, le chevalier d'Humières se logèrent dans le Cloître. Balau et le comte de Crafort, avec cinquante officiers écossois qui avoient été des troupes de Montross, furent distribués dans les maisons de la rue Neuve, qui m'étoient les plus affectionnées. Les colonels et les capitaines de quartier, qui étoient dans mes intérêts, eurent chacun leur signal et leur mot de ralliement. Enfin je me résolus d'attendre ce que le chapitre des accidents produiroit, en remplissant exactement les devoirs de ma profession et en ne donnant plus aucune apparence d'intrigue au monde. Jouy ne me voyait qu'en cachette ; je n'allois que la nuit à l'hôtel de Chevreuse avec Malclerc ; je ne voyais plus que des chanoines et des curés. La raillerie en étoit forte au Palais -Royal et à l'hôtel de Condé. Je fis faire, en ce temps-là une volière dans une croisée, et Nogent en fit le proverbe : Le Coadjuteur siffle ses linottes. La disposition de Paris me consoloit fort du ridicule du Palais-Royal. J'y étois fort bien, et d'autant mieux que tout le monde y étoit fort mal. Les curés, les habitués, les mendiants avoient été informés avec soin des négociants de M. le Prince. Je donnois des bottes à M. de Beau fort, qui ne les paroit pas avec toute l'adresse qui y eût été nécessaire ; M. de Châteauneuf, qui s'étoit retiré à Montrouge après que l'on lui eut ôté les sceaux, me donnoit tous les avis qui lui venoient d'ordinaire très-bons, et du maréchal de Villeroi et du commandeur de Jars. Monsieur, qui dans le fond du cœur étoit enragé contre la cour, entretenoit trèssoigneusement le commerce que j'avoisavec lui. Voici ce qui donna la forme à ces préalables.

Le vicomte d'Hostel vint chez moi entre minuit et une heure, et il me dit que le maréchal du Plessis, son frère, étoit dans le fond de son carrosse, à la porte. Comme il fut entré, il m'embrassa en me disant : « Je vous salue comme notre ministre. » Comme il vit que je souriois à ce mot, il ajouta : « Non, je ne raille point, il ne tiendra qu'à vous que vous

i65i), et attend que les dissensions éclatent entre les alliés d'occasion. Les difficultés s'enchevêtrent de iour en jour ; le Coadjuteur finit par aller annoncer à Monsieur qu'il se retire au Cloître Notre-Dame.

le soyez. La Reine me vient de commander de vous dire qu'elle remet entre vos mains sa personne, celle du Roi son fils et sa couronne. Écoutez-moi. » Il me conta ensuite tout le prétendu traité de M, le Prince avec Servien et Lyonne, dont je vous ai déjà parlé. îi me dit que le Cardinal avoit mandé à la Reine que si elle ajoutoit le gouvernement de Provence à celui de Guienne, sur lequel elle venoit de se relâcher, elle étoit déshonorée à tout jamais, et que le Roi, son fils, quand il seroit en âge, la considéreroit comme celle qui auroit perdu son État qu'elle voyait son zèle pour son service dans un avis aussi contraire à ses propres intérêts ; que- ce traité portant son rétablissement comme il le portoit, il y pourroit trouver son compte, parce que le ministre d'un Roi affoibli trouvoit quelquefois plus d'avantage, pour son particulier, dans la diminution de l'autorité que dans son agrandissement (il eût eu peine à prouver cette thèse) : mais qu'il aimoit mieux être toute sa vie mendiant de porte en porte que de consentir que la Reine contribuât elle-même à cette diminution, et particulièrement pour la considération de lui Mazarin. Le maréchal du Plessis, à ce dernier mot, tira îa lettre de sa poche, écrite de la main du Cardinal, que je ccnnoissois très-bien.

Je ne me ressouviens pas d'avoir vu en ma vie une si belle lettre. Voici ce qui me la fit croire ostensive. Ce n'est pas de ce qu'elle û' étoit pas en chiffres, car elle éloit venue par une voie si sûre que je ne m'en étonnai pas, mais elle finissoit ainsi : « Vous savez, Madame, que le plus capital ennemi que j'aie au monde est le Coadjuteur ; servezvous-en, Madame, plutôt que de traiter avec M. le Prince aux conditions qu'il demande ; faites-le cardinal, donnezlui ma place, mettez -le dans mon appartement ; il sera peutêtre à Monsieur plus qu'à Votre Majesté; mais Monsieur ne veut point la perte de l'État ; ses intentions dans le fond ne sont point mauvaises. Enfin, tout. Madame, plutôt que à'accorder à M. le Prince ce qu'il demande. S'il Tobtenoit» il n'y auroit plus qu^ le mener à Reims. » Voilà la lettre du Cardinal; je ne me ressouviens peut-être pas des paroles, mais je suis assuré que c'en étoit la s ubstance. Je crois que vous ne condamnerez pas le jugement que je fis dans mon âme de cette lettre. Je témoignai au maréchal que je la croyois

très sincère, et qu'il ne se pouvoit, par conséquent, que je ne m'en sentisse très-obligé ; mais comme dans la vérité je n'en pris que la moitié pour bonne du côté de la cour, je me résolus aussi sans balancer d'en user de même du mien, de ne pas accepter le ministère, et d'en tirer, si je pouvois, le cardinalat.

Je répondis au maréchal du Plessis que j'étois sensiblement obligé à la Reine, et que pour lui marquer ma reconnoissance, je la suppliois de me permettre de la servir sans intérêt ; que j 'étois très-incapable du ministère pour toutes sortes de raisons ; qu'il n'étoit pas même de la dignité de la Reine d'y élever un homme encore tout chaud et tout fumant, pour ainsi parler, de la faction; que ce titre même me rendroit inutile à son service du côté de Monsieur et encore beaucoup davan«tage de celui du peuple, qui étoient les deux endroits qui, dans la conjoncture présente, lui étoient les plus considérables. « Mais, reprit tout d'un coup le maréchal du Plessis, il faut quelqu'un pour remplir la niche : tant qu'elle sera vide, M. le Prince dira toujours que l'on y veut remettre M. le Cardinal, et c'est ce qui lui donnera de la force. » — « Vous aurez d'autres sujets, lui répondisje, bien plus propres à cela que moi. » A quoi le maréchal repartit : « Le Premier Président ne seroit point agréable aux frondeurs ; la Reine, ni Monsieur, ne se fieront jamais à Chavigny. » Après bien des tours, je lui nommai M. de Châteauneuf . Il se récria à ce nom. « Et quoi, me dit-il, vous ne savez pas que c'est le plus grand ennemi que vous ayez au monde ? Vous ne savez pas que ce fut lui qui s'opposa à votre chapeau à Fontainebleau ? vous ne savez pas que ce fut lui qui écrivit de sa main ce beau mémorial, qui fut envoyé à votre honneur et louange au Parlement. » Voilà précisément où j'appris cette dernière circonstance, car je savois déjà toute la pièce de Fontainebleau. Je répondis au Maréchal que je n'étois peut-être pas si ignorant qu'il se l'imaginoit, mais que les temps avoient porté des raccommodements qui, à l'égard du public, avoient couvert le passé ; que je craignois comme la mort la nécessité des apologies, « Mais, reprit le Maréchal, si nous vous mettons en mains le mémoire envoyé au Parlement ? » — « Si vous me le mettez en mains, lui repartis-Je, j'abandonnerai M. de Châteauneuf ;

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car, en ce cas, le mémoire qui a été écrit depuis notre raccommodement me servira d'apologie, » Le Maréchal s'agita beaucoup sur cet article, sur lequel il prit occasion de me dire, plus délicatement qu'à lui n'appartenoit, que Monsieur m'avoit aussi abandonné, ce qu'il coula pour découvrir comme j'étois avec lui. Je voulus bien lui en donner le contentement, en lui répondant qu'il étoit vrai, mais que je ne le traiter ois pourtant pas comme M. de Châteauneuf. J'ajoutai à la réponse un petit souris, comme s'il m'eût échappé, pour lui faire voir que je n'étois peut-être pas si maltraité de Monsieur que l'on l'avoit cru. Comme il vit que je m'étois refermé, après avoir jeté cette petite lueur, il me dit : « Il faudroit que vous vissiez vous-même la Reine. » Je ne fis pas semblant de l'avoir entendu, et il le répéta encore une fois ; et puis tout d'un coup il jeta sur la table un papier, en disant : « Tenez, lisez ; vous fierez-vous à cela ? » C'étoit un écrit signé de la Reine, qui me promettoit toute sûreté, si je voulois aller au Palais-Royal. « Non, dis-je, au Maréchal, et vous l'aliez voir. » Je baisai le papier avec un profond respect, et le jetai dans le feu en disant : « Quand me voulez -vous mener chez la Reine ?» Je n'ai jamais vu un homme plus surpris que le Maréchal.

Nous convînmes que je me trouverois à minuit dans le Cloître Saint-Honoré. Je n'y manquai pas. Il me mena au petit Oratoire, par un degré dérobé. La Reine y entra un quart d'heure après. Le Maréchal sortit, et je demeurai seul avec elle ; elle n'oublia rien pour me persuader de prendre le titre de ministre et l'appartement du Cardinal au Palais-Royal, que ce qui étoit précisément et uniquement nécessaire pour m'y résoudre, car je connus clairement qu'elle avoit plus que jamais le Cardinal dans l'esprit et dans le cœur ; et quoiqu'elle affectât de me dire que bien qu'elle l'estimât beaucoup et qu'elle l'aimât fort, elle ne vouloit point perdre l'État pour lui, j'eus tout sujet de croire qu'elle y étoit plus disposée que jamais. Je fus convaincu, devant même que je sortisse de l'Oratoire, que je ne me trompois pas dans mon jugement; car aussitôt qu'elle eut vu que je ne me rendois pas sur le ministère, elle me montra le cardinalat ; mais comme prix des efforts que je ferois pour l'amour d'elle, me disoit-elle, pour le rétablissement du Mazarin. Je crus qu'il étoit néces-

saire que je m'ouvrisse, quoique le pas fût fort délicat. Mais j'ai toute ma vie estimé que quand l'on se trouve obligé à faire un discours que l'on prévoit ne devoir pas agréer, l'on ne lui peut trop donner d'apparences de sincérité, parce que c'est l'unique voie pour l'adoucir. Voici ce que, sur ce principe, je dis à la Reine :

« Je suis au désespoir. Madame, qu'il ait plu à Dieu de réduire les affaires dans un état qui ne permette pas seulement, mais ordonne même à un sujet de parler à sa souveraine comme je vais parler à Votre Majesté. Elle sait mieu^ç que personne que l'un de mes crimes auprès de M. le Cardinal est de l'avoir prédit, et j'ai passé pour l'auteur de ce dont je n'ai jamais été que le prophète. L'on y est, Madame, Dieu sait mon cœur, et qu'homme de France, sans excep^ tion, n'en est plus affligé que moi. Votre Majesté souhaite, et avec beaucoup de justice, de s'en tirer, et je la supplie très-humblement de me permettre de lui dire qu'elle ne le peut faire, à mon opinion, tant qu'elle pensera au rétablissement de M. le Cardinal ; ce que je ne dis pas, Madame, dans la pensée que je le puisse persuader à Votre Majesté, ce n'est que pour m'acquitter de ce que je lui dois. Je coule le plus légèrement qu'il m'est possible sur ce point, que je sais n'être pas agréable à Votre Majesté, et je passe à ce qui me regarde. J'ai, Madame, une passion si violente de pouvoir récompenser par mes services ce que mon malheur m'a forcé de faire dans les dernières occasions, que je ne reconnois plus de règles à mes actions, que celles que je me forme sur le plus et sur le moins de ce peu d'utilité dont elles vous peuvent être. Je ne puis proférer ce mot sans revenir encore à supplier très-humblement Votre Majesté de me le pardonner. Dans les temps ordinaires, il seroit criminel, parce que l'on n'y doit considérer que la volonté du maître ; dans les malheurs où l'État est tombé, l'on peut et l'on est même obligé, lorsque l'on se trouve en de certaiils postes, à n'avoir égard qu'à son service, et c'est ce dont nn homme de bien ne se doit jamais tenir dispensé.

« Je manquerois au respect que je dois à Votre Majesté, si je prétendois contrarier, par toute autre voie que par une très-humble et très-simple remontrance, les pensées qu'elle a pour M. le Cardinal ; mais je crois que je n'en sors pas, vu les

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circonstances, en lui représentant, avec une profonde soumission, ce qui me peut rendre utile ou inutile à son service dans les conjonctures présentes. Vous avez, Madame, à vous défendre contre M. le Prince, qui veut le rétablissement de M. le Cardinal, à condition que vous lui donnerez par a,vance de quoi le perdre quand il lui plaira. Vous avez besoin pour lui résister de Monsieur, qui ne veut point le rétablissement de M. le Cardinal, et qui, supposé son exclusion, veut sans exception tout ce qu'il vous plaira. Vous ne voulez, Madame, ni donner à M. le Prince ce qu'il demande, ni à Monsieur ce qu'il souhaite. J'ai toutes les passions du monde de vous servir contre fun et de vous servir auprès de l'autre, et il est constant que je ne puis réussir qu'en prenant les moyens qui sont propres à ces deux fins.

« M. le Prince n'a de force contre Votre Majesté que celle qu'il tire de la haine que l'on a contre M. le Cardinal ; et Monsieur n'a de considération, hors celle de sa naissance, capable de vous servir utilement contre M. le Prince, que celle qu'il emprunte de ce qu'il a fait contre le même M. le Cardinal. Vous voyez, Madame, qu'il faudroit beaucoup d'art pour concilier ces contradictoires, quand même l'esprit de Monsieur seroit gagné en sa faveur. Il ne l'est pas, et je vous proteste que je ne crois pas qu'il puisse l'être ; et que s'il entrevoyoit que je l'y voulusse porter, il se m ettr oit plutôt aujourd'hui que demain entre les mains de M. le Prince. » La Reine sourit à ces dernières paroles, et elle me dit : « Si vous le vouliez, si vous le vouliez.» — «Non, Madame, reprisje, je vous le jure sur tout ce qu'il y a au monde de plus sacré. » — « Revenez à moi, me dit-elle, et je me moquerai de votre Monsieur, qui est le dernier des hommes. » Je lui réipondis : — «Je vous jure. Madame, que si j 'a vois fait ce pas, et qu'il parût le moins du monde que je me fusse radouci pour M. le Cardinal, je serois plus inutile auprès de Monsieur et dans le peuple, à votre service, que le prélat de Dôle, parce que je serois sans comparaison plus haï de l'un et de l'autre. » La Reine se mit en colère, elle me dit que Dieu protégeroit et ses intentions et l'innocence du Roi, son fils, puisque tout le monde l'abandonnoit. Elle fut plus d'un demi-quart d'heure dans de grands mouvements, dont elle revint après assez bonnement.

Je voulus prendre en ce moment pour suivre le fil du discours que je lui avois commencé ; elle m'interrompit en me disant : — « Je ne vous blâme pas tant à l'égard de Monsieur que vous pensez. C'est un étrange seigneur. Mais, repritelle tout d'un coup, je fais tout pour vous ; je vous ai offert place dans le Conseil, je vous offre la nomination au cardinalat ; que ferez- vous pour moi? » — « Si votre Majesté, Madame, lui répondis- je, m avoit permis d'achever ce que j 'avois tantôt commencé, elle auroit déjà vu que je ne suis pas venu ici poijr recevoir des grâces, mais pour essayer de les mériter. » Le visage de la Reine s'épanouit à ce mot. — « Et que ferez-vous ? me dit-elle fort doucement. ^ — « Votre Majesté me permet-elle, ou plutôt me commande-t-elle, lui répondisje, de dire une sottise? Parce que ce sera manquer au respect que l'on doit au sang royal. » — « Dites, dites, reprit la Reine, même avec impatience. » — «J'obligerai, Madame, lui repartis- je, M. le Prince de sortir de Paris devant qu'il soit huit jours, et je lui enlèverai Monsieur dès demain. » La Reine, transportée de joie, me tendit la main en me disant : — « Touchez là, vous êtes après-demain cardinal, et, déplus, le second de mes amis. »

Elle entra ensuite dans les moyens ; je les lui expliquai. Ils lui plurent jusques à l'emportement. Elle eut la bonté de souffrir que je lui fisse un détail et une manière d'apologie du passé. Elle conçut, ou elle fit semblant de concevoir une partie de mesraisons ; elle combattit les autres avec bonté et douceur ; elle revint ensuite à me parler du Mazarin, et à me dire qu'elle vouloit que nous fussions amis. Je lui fis voir que je me rendrois absolument inutile à son service, pour peu que l'on touchât cette corde; que je la conjurois de me laisser le caractère de son ennemi. — « Mais, vraiment, dit la Reine, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une chose si étrange ; il faut, pour me servir, que vous demeuriez ennemi de celui qui a ma confiance ?» — « Oui, Madame, lui répondis- je, il le faut, et je n'ai pas dit à Votre Majesté, en entrant ici, que l'on est tombé dans un temps où un homme de bien a quelquefois hontè de parler comme il y est obligé ? J'ajoutai : Mais, Madame, pour faire voir à Votre Majesté que je vais, même à l'égard de M. le Cardinal, jusques où mon devoir et mon honneur me le permettent, je lui fais une = 65 =

DE RETZa

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proposition : qu'il se serve de l'état où je suis avec M. le Prince comme je me sers de l'état bu M. le Prince est aX^ec lui ; il y pourra peut*être trouver son côitipte, comme j'y trouve le mien. » La Reine se prit à rire et de bon cœur, et puis elle me demanda si jedirois à Monsieur ce qui se venoit de passer.

Je lui répondis que je savois certainement qu'il l'apprôûveroit, et que, pour le lui témoigner, le lendemain au cerclé, il lui parleroit d'un appartement qu'elle vouloit faire accommoder ou faire à Fontainebleau. Comme je la suppliois de garder le secret, elle me répondit qu'elle en avoit encore bien plus de sujet que je ne pensois. Elle me dit sur cela tout ce que la rage fait dire contre Servien et contre Lyonne, qu'elle appela vingt fois des perfides. Elle traita Chavigny dé petit coquin ; elle finit par Le Tellier, en disant : — « Il n'est pas traître comme les autres, mais il est foible, et il n'est pas assez reconnoissant. » — « Mais, Madame, repris-je, je supplie Votre Majesté de me permettre de lui dire que tant que la niche de premier ministre sera vide, M. le Prince éh prendra une grande force, parce qu'il la fera toujours paroître comme toute prête à recevoir M. le Cardinal. » — « Il est vrai, me répondit la Reine, et j'ai fait réflexion sur ce que vous en avez dit la nuit passée au maréchal du Plessis. Le vieux Châteauneuf est bon pour cela; mais M. le Cardinal y aura bien de la peine, car il le hait mortellement et il en a le sujet. Le Tellier croit qu'il n'y a que lui à mettre en cette place. Mais, à propos de cela, ajouta-t-elle, j'admire votre folie ; vous vous faites un point d'honneur de rétablir cet homme, qui est le plus grand ennemi que vous ayez sur la terre. Attendez. » En disant cette parole, elle sortit du petit Oratoire, elle y rentra aussitôt, et elle jeta sur un petit autel le mémoire qui avoit été envoyé contre moi au Parlement, brouillé et raturé, mais écrit de la main de M. de Châteauneuf. Je lui dis, après l'avoir lu : « S'il vous plaît, Madame, de me permettre de le montrer, je me séparerai dès demain de M. de Châteauneuf ; mais Votre Majesté juge bien qu'à moins d'une justification de celte nature, je me déshonorerois. » — «Non, me répondit la Reine, je ne veux pas que vous le montriez, Châteauneuf nous est boii, et au contraire il faut que vous lui fassiez meilleure mine que jamais. » Elle me reprit des mains son papier. — « Je le garde, me dit-

^ — LËS MÉMOIRES

elle, pour le faire voir en temps et lieu à sa bonne amie Madame de Chevreuse. Mais, à propos de bonne amie, ajouta la Reine, vous en avez une meilleure que vous ne pensez peutêtre ; devinez-la. C'est la Palatine, » poursuivit-elle. Je demeurai tout étonné, parce que je croyais la Palatine encore dans les intérêts de M. le Prince. — - « Vous êtes surpria, me dit la Reine, elle est moins contente de M. le Prince que vous ne l'êtes. Voyez-la : je suis convenue avec elle que vous régliez ensemble ce qu'il faut mander sur tout ceci à M. le Cardinal, car vous croyez facilement que je n'exécute -ai rien sans avoir de ses nouvelles. Ce n'est pas, ajouta-t-eUe, que cela soit nécessaire à l'égard de votre cardinalat, cai^ il y est très résolu, et il reconnoît, de bonne foi, que vous ne pouvez plus vous-même vous en défendre ; mais enfin il le faut persuader pour Chàteauneuf, ce qui sera difficile. La Palatine vous dira encore d'autres choses. Il faut que Bartet parte, le temps presse. Vous voyez comme M, le Prince me traite; il me brave tous les jours depuis que j'ai désavoué mes deux traîtres. » C'est ainsi qu'elle appeloit Servien et Lyonne. Vous verrez qu'elle changea bientôt de sentiment à l'égard du dernier.

Je pris ce moment, où elle rougissoit de colère, pour lui bien faire ma cour, en lui répondant : — « Devant qu'il soit deux jours. Madame, M. le Prince ne nous bravera plus. Votre Majesté veut attendre des nouvelles de M. le Cardinal, pour ef fectuer ce qu'elle me fait l'honneur de me prcmcttre ; je la supplie très-humblement de me permettre que je n'attende rien pour la servir. » La Reine fut touchée de cette parole qui lui parut honnête. Le vrai est qu'elle m'étoit devenue nécessaire, car je voyoisque M. le Prince, depuis cinq ou six jours, gagnoit du terrain par les éclats qu'il faisoit contre le Mazarin, et qu'il étoit temps que je parusse pour en prendre ma part. Je fis valoir, sans affectation, à la Reine, la démarche que je méditois, et j'achevai de lui en expliquer la matière que j'avois déjà touchée dans le discours. Elle en fut transportée de joie. La tendresse qu'elle avoit pour le Cardinal fit qu'elle eut un peu de peine à agréer que je continuasse à ne le pas épargner dans le Parlement, où l'on étoit obligé, à tous les quarts d'heure, de le déchirer. Elle se rendit toutefois à îa considération de la nécessité.

LU CARDINAL DE mrZ

Comme j'étois déjà sorti de l'Oratoire, elle me rappela pour me dire qu'au moins je me ressouvinsse que c'étoit M. le Cardinal qui lui avoit fait instance de me donner la nomination. A quoi je lui répondis que je m'en sentois trèsobligé, et que je lui en témoignerois toujours ma reconnoissance en tout ce qui ne seroit pas contre mon honneur ; qu'elle savoit ce que je lui avois dit d'abord, et que je la pouvois assurer que je la tromperois doublement si je lui disois que je la pusse servir pour le rétablisement dans le ministère de M. le Cardinal. Je remarquai qu'elle rêva un peu, et puis elle me dit d'un air assez gai : — « Allez, vous êtes un vrai démon. Voyez la Palatine : bonsoir. Que je sache la veille, le jour que vous irez au Palais. » Elle me mit entre les mains de Madame de Gaboury, car elle avoit renvoyé le maréchal du Plessis, qui me conduisit par je ne sais combien de détours presque à la porte de la cour des cuisines.

[ La nuit suivante, le futur cardinal se rend chez Monsieur, puis chez la Palatine ; la reine tiendra sa parole, et Mazarin ne pourra « s'empêcher, avec toutes les plus mauvaises intentions du monde, de laisser tomber le chapeau sur la tête » de Retz.]

XL — La Rochefoucauld tente d'assassiner Retz (1).

Le lundi 21 d'août (2), tous les serviteurs de M. le Prince se trouvèrent, à sept heures du matin, chez lui, et mes amis se trouvèrent chez moi, entre cinq et six. Il arriva, comme je montois en carrosse, une bagatelle qui ne mérite de vous être rapportée que parce qu'il est bon d'égayer quelquefois le sérieux par le ridicule. Le marquis de Rouillac, fameux par son extravagance, qui étoit accompagnée de beaucoup de valeur, se vint offrir à moi; le marquis de Canillac, homme de même caractère, y vint dans le même moment.

(1) Les prévisions de Mazarin se réalisent de point en point. Petz est à présent, pour la grande joie de la Reine, contre M. le Prince et son entourage ; il s'est engagé à « disputer le pavé à M. le Prince », et la reine lui en exprime sa reconnaissance ; voici une des scènes qui se passent à ce propos au Parlement; on verra comment La Rochefoucauld manqua assassiner son adversaire.

Dès qu'il eut vu Rouillac, il me fit une grande révérence, mais en arrière, et en me disant : — « Je venois, Monsieur, pour vous assurer de mon service, mais il n'est pas juste que les deux plus grands fous du royaume soient du même parti, je m'en vas à l'hôtel de Condé. » Et vous remarquerez, s'il vous plait, qu'il y alla.

J'arrivai au Palais un quart d'heure auparavant M, le Prince, qui y vint extrêmement accompagné. Je crois, toutefois, qu'il n'avoit pas tant de gens que moi, mais il avoit sans comparaison plus de personnes de qualité, comme il étoit et naturel et juste. Je n'avois pas voulu que ceux qui étoient attachés à la cour et qui fussent venus de bon cœur avec moi pour la faire à la Reine, s'y trouvassent, de peur qu'il ne me donnassent quelque teinture ou plutôt quelque apparence de Mazarinisme ; de sorte qu'à la réserve de trois ou quatre, qui, quoique attachés à la Reine, passoient pour être mes amis en leur particulier, je n'avois auprès de moi que la noblesse frondeuse, qui n'approchoit pas en nombre celle qui suivpit M. le Prince. Ce désavantage étoit, à mon opinion, plus que suffisamment récompensé et par le pouvoir que j'avois assurément beaucoup plus grand parmi le peuple, et par les postes dont je m'étois assuré. Châteaubriant, qui étoit demeuré dans les rues pour observer la marche de M. le Prince, m'étant venu dire, en présence de beaucoup de gens, que M. le Prince seroit dans un demiquart d'heure au Palais, qu'il avoit pour le moins autant de monde que nous, mais que nous avions pris nos postes, ce qui nous étoit d'un grand avantage, je lui répondis : — « Il n'y a certainement que la salle du Palais où nous les sussions mieux prendre que M. le Prince. » Je sentis dans moi-même, en disant cette parole, qu'elle échappoit d'un mouvement de honte, que j'avois de souffrir une comparaison d'un prince de la naissance et de la valeur de M. le Prince avec moi. Ma réflexion ne démentit point mon mouvement. J'eusse fait plus sagement si je l'eusse conservée plus longtemps, comme vous Valiez voir.

Comme M. le Prince eut pris sa place, il dit à la compagnie : qu'il ne pouvoit assez s'étonner de l'état où il trouvoit le Palais, qu'il paroissoit plutôt un camp qu'un temple de justice ; qu'il y avoit dès postes pris, des gens commandés,

LE CARDINAL DE RETZ

des mots de ralliement, et qu'il ne concevoit pas qu'il se pût trouver dans le royaume des gens assez insolents pour prétendre de lui disputer le pavé. Il répéta deux fois cette dernière parole. Je lui fis une profonde révérence, et je lui dis ; que je suppliois très-humblement Son Altesse de me pardonner si je lui disois que je ne croyois pas qu'il y eût personne dans le royaume qui fût assez insolent pour prétendre de lui disputer le haut du pavé ; mais que j'étois persuadé qu'il y en avoit qui ne pouvoieut et ne dévoient, par leur dignité, quitter le pavé qu'au Roi. M. le Prince me répondit qu'il me le fer oit bien quitter. Je lui répondis qu'il ne seroitpas aisé. La cohue s'éleva à cet instant. Les jeunes conseillers de l'un et de l'autre parti s'intéressèrent dans ce commencement de contestation, qri commençoit, comme vous voyez, assez aigrement. Les présidents se jetèrent eixtre M. le Prince et moi ; ils le conjurèrent d'avoir égard au temple de la justice et à la conservation de la ville. Ils le supplièrent d'agréer que l'on fit sortir de la salle tout ce qu'il y avoit de noblesse et de gens armés. Il le trouva bon, et il pria même M. de la Rochefoucauld de l'aller dire, de sa part, à ses amis (ce fut le terme dont il se servit). Il fut beau et modeste dans sa bouche, il n'y eut qite l'événement qui empêcha qu'il ne fût ridicule dans la mienne. Il ne l'en est pas moins dans ma pensée, et j'ai encore regret de ce qu'il dépara la première réponse que j'avois faite à, M. le Prince, touchant le pavé, qui étoit juste et raisonnable. Comme il eut prié M. de la Rochefoucauld d'aller faire sortir ses amis, je me levai en disant très imprudemment : — « Je vais prier les miens de se retirer. » Le jeune d' A vaux, que vous voyez présentement le président de Mesmes, et qui étoit, en ce temps-là, dans les intérêts de M. le Prince, me dit : — « Vous êtes donc armés ?» — « Çui en doute ? » lui répondis-je. Et voilà ma seconde sottise en un demiquart d'heure. Il n'est jamais permis à un inférieur de s'égaler en parole à celui à qui il doit du respect, quoiqu'il s'y égale dans l'action; et il Test aussi peu qu'à un ecclésiastique de confesser qu'il est armé, même quand il l'est. Il y a des matières sur lesquelles il est constant que le monde veut être trompé. Les occasions justifient assez souvent, à l'égard de la réputation publique, les hommes de ce qu'ils

font contre leur profession. Je n'en ai jamais vu qui les Justifient de ce qu'ils disent qui y soit contraire.

Comme jesortois delà Grand' Chambre, je rencontrai, dans le parquet des huissiers, M. de la Rochefoucauld qui rentroit Je n*y fis point de réflexion, et j'allai dans la salle pour prier mes amis de se. retirer. Je revins après le leur avoir dit : et comme je mis le pied sur la porte du parquet, j'entendis une fort grande rumeur dans la salle, de gens qui crioient : aux armes ! Je me voulus retourner pour voir ce que c'étoit, mais je n'^en eus pas le temps, parce que je me sentis le cou pris entre les deux battants de la porte que M. de la Rochefoucauld avoit fermée sur moi, en criant à MM. de Coligny et de Ricousse de me tuer (1). l^e premier se contenta de ne le pas croire ; le second lui dit qu'il n'en avoit point d'ordre de M. le Prince. Montrésor, qui étoit dans le parquet des huissiers avec un garçon de Paris appelé Noblet, qui m'étoit affectionné, soutenoit un peu un des battants qui ne laissoit pas de me presser extrêmement. M. de Champlâtreux, qui étoit accouru au bruit qui se faisoit dans la salle, me voyai^t en cette extrémité^ poussa avec vig^ueur M. de la Rochefoucauld : il lui dit que c'étoit une honte et unç horreur qu'un assassinat de cette nature ; il ouvrit la porte et il me fit entrer. Ce péril ne fut pas le plus grand de ceux que je courus en cette occasion, commç vous l'allez voir, après que je vous aurai dit ce qui le fit na^itre et cesser,

Deux ou trois criailleurs de la lie du peuple, du parti de le Prince, qui n'étoient arrivés dans la salle que comme j'en ressortois, s'avisèrent de crier, en me voyant de Ipiii : Mazarin f Beaucoup de gens du même parti, et Çhavagnac entre autres, m'ayant fait civilité lorsque je passai et rn'ayant témoigné joie de l'adoucissement qui commençoit à paroître, deux gardçs de M. le Prince, qui étoient aussi fort éloignés, mireAt l'épée à la main. Ceux qui étoient les plus proches de ces deux derniers crièrent : aux armes ! Chacun les prit. Mes fimis mirent l'épée et le poignard à la main, et, par une merveille qui n'a pçut-être jamais eu d'exemple, ces épéeë, ces poignards et ces pistolets demeurèrent moment sans açtion ;çt, d^ns ce momei;it, Crenan, quicçinmandoit la comp^^x^ie

(I) Les Mémoires de M"»» de Motteville {IIÎ, 418, éû. Charpentier) sont tout à fait d aiccord sur ce point avec ceux de Retz.

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des gendarmes de M. le prince de Conti, mais qui étoit aussi de mes anciens amis, et qui se trouva par bonheur en présence avec Laigues, avec lequel il avoit logé dix ans durant, lui dit : — « Que faisons-nous»? nous allons faire égorger M. le Prince et M. le Coadjuteur. Schelme, qui ne remettra l'épée dans le fourreau ! » Cette parole, proférée par un des hommes du monde dont la réputation pour la valeur étoit la plus établie, fit que tout le monde, sans exception, suivit son exemple. Cet événement est peut-être l'un des plus extraordinaires qui soit arrivé dans notre siècle.

La présence d'esprit et de cœur d'Argenteuil ne l'est guère moins. Il se trouva, par hasard, fort près de moi quand je fus pris par le cou dans la porte, et il eut assez de sang-froid pour remarquer que Pesche, un fameux séditieux du parti de M. le Prince, me cherchoit des yeux le poignard à la main, en disant : — « Où est le Coadjuteur? » Argenteuil, qui se trouva comme je vous ai dit, par bonheur près de moi, parce qu'il s'étoit avancé pour parler à quelqu'un qu'il connoissoit du parti de M. le Prince, jugea qu'au lieu de revenir à son gros et de tirer l'épée, ce que tout homme médiocrement vaillant eût fait en cette occasion, il feroit mieux d'observer et d'amuser Pesche, qui n'avoit qu'à faire un demitour à gauche pour me donner du poignard dans les reins. Il exécuta si adroitement cette pensée, qu'en raisonnant avec lui et en me couvrant de son long manteau de deuil, il me sauva la vie, qui étoit d'autant plus en péril, que mes amis, qui me croyoient rentré dans la Grand' Chambre, ne songeaient qu'à pousser ceux qui étoient devant eux.

Vous vous étonnerez, sans doute, de ce qu'ayant pris si bien mes précautions partout ailleurs, je n'avois pas garni de mes amis et le parquet des huissiers et les lanternes ; mais votre étonnement cessera, quand je vous aurai dit que j'avois bien prévu les inconvénients de ce manquement, mais que je n'y avois pas trouvé de remède, parce que le seul qui s'y pouvoit apporter, qui étoit de les remplir de gens affidés, étoit impraticable, ou du moins n'étoit prati cable qu'en s'attirant d'autres inconvénients encore plus grands. Presque tout ce que j'avois de gens de qualité auprès de moi avoit son emploi nécessaire dans les différents postes qu'il étoit de nécessité d'occuper. Il n'y eût rien eu

de si odieux que de mettre des gens ou du peuple ou du bas étage dans ces sortes de lieux, où Ton ne laisse entrer, dans l'ordre, que des personnes de condition. Si l'on les eût vus occupés par des gens de moindre étoffe, au préjudice d'une infinité de noms illustres que M. le Prince avoit avec lui, les indifférents du Parlement se fussent prévenus infailliblement contre un spectacle de cette nature. Il m'étoit important de laisser à ma conduite tout l'air de défensive ; et je préférai cet avantage à celui d'une plus grande sûreté. Il faillit à m'en coûter cher : car, outre l'aventure de la porte, de laquelle je viens de vous entretenir, M. le Prince, avec lequel j'ai parlé depuis fort souvent de cette journée, m'a dit qu'il avoit fait son compte sur cette circonstance, et que si le bruit de la salle eût duré encore un moment, il me sautoit à la gorge pour me rendre responsable de tout le reste. Il le pouvoit, ayant assurément dans les lanternes plus de monde que moi; mais je suis persuadé que la suite eût été très-funeste aux deux partis et qu'il eût eu lui-même une grande peine de s'en tirer. Je reprends la suite de mon récit.

XIL — Retz feint de soupirer pour Anne d'Autriche (!)•

Comme M. le Prince sortoit de cette assemblée (le Parlement), suivi d'une foule de ceux du peuple qui étoient à lui, je me trouvai tête pour tête devant son carrosse, assez près des Cordeliers, avec la procession de la Grande Confrérie que je conduisois (2). Comme elle est composée de trente ou quarante curés de Paris et qu'elle est toujours suivie de beaucoup de peuple, j'avois cru que je n'y avois pas besoin de mon escorte ordinaire, et j'avois même affecté de n'avoir auprès de moi que cinq ou six gentilshommes, qui étoient MM. de Foleuse, de Lamet, de Quérieux, de Chateaubriant, et les chevaliers d'Humières et de Sévigné, Trois ou quatre de la populace, qui suivoient M, le Prince, crièrent, dès qu'ils me virent : « Au Mazarin !» M. le Prince, qui avoit, ce me semble, dans son carrosse MM. de la Rochefoucauld, de Rohan et de Gaucour [Joseph-Charles |, en descendit aussitôt

(1) Puisque la Reine est satisfaite de Retz, pourquoi ce dernier n'essayerait-il pas de supplanter le Mazarin dans le cœur d'Anne d'Autriche ? On lira avec intérêt le récit curieux de cette tentative.

(2) Le 22 août i65i.

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qu'il m'eut aperçu. Il fit taire ceux de sa suite qui avoient commencé à crier, il se mit à genoux pour recevoir ma bénédiction; je la lui donnai le bonnet en tète, je l'ôtai aussitôt et lui fis une très-profonde révérence. Cette aventure est, comme vous voyez, assez plaisante. En voici une autre qui ne le fut pas tant par l'événement, et c'est à mon sens celle qui m'a coûté toute ma fortune, et qui a failli à me coûter plusieurs fois la vie.

La Reine fut si transportée de joie des obstacles que M. le Prince rencontroit à ses desseins, et elle fut si satisfaite delà netteté de mon procédé, que je puis dire avec vérité que je fus quelques jours en faveur. Elle ne pouvoit assez témoigner à son gré, à ceux qui l'approchoient, la satisfaction qu'elle avoit de moi. Madame la Palatine étoit persuadée qu'elle parloit du cœur. Madame de Lesdiguières me dit que Madame deKeauvais qui étoit assez de ses amies l'avoit assurée que je faisois chemin dans son esprit. Ce qui me le persuada plus que tout le reste, fut que la Reine, qui ne pouvoit souffrir que Ton donnât la moindre atteinte à la conduite de M. le cardinal Mazarin, entra en raillerie, et de bonne foi, d'un mot que j'avois dit de lui. Bertet, je ne nie souviens pas à propos de quoi, m'avoit dit quelques jours auparavant que le pauvre M. le Cardinal étoit quelquefois bien empêché; et je lui avais bien répondu : « Donnez-moi le Roi de mon côté deux jours durant, et vous verrez si je le serai. » Il avoit trouvé cette sottise assez plaisante, et comme il étoit luimême fort badin, il ne s'étoit pu empêcher de la dire à la Reine. Elle ne s'en fâcha nullement, elle en rit de bon cœur ; et cette circonstance, sur laquelle Madame de Chevreuse, qui connoissait parfaitement la Reine, fit beaucoup de réflexion, jointe à une parole qui lui fut rapportée par Madame de Lesdiguières, lui fit naître une pensée que vous allez voir, après que je vous aurai rendu compte de cettç pai*ole.

Madame de Carignan disoit un jour, devant la Reine que, i'étoisfoi't laid(l), et c'étoit peut-être l'unique fois de sa vie où elle n'avoit pas menti. La Reine lui répondit : « Il a les dents fort belles, et un homme n'est jamais laid avec cela.» Madame de Chevreuse ayant su ce discours par Madame de Lesdiguières, à qui Madame de Niesle l'avoit rapporté, se

(i) C'était à peine exagéré.

ressouvint de ce qu'elle avoit ouï dire à la Relue, en beaucoup d'occasions, que la seule beauté des hommes étoit les dents parce que c'étoit l'unique qui fut d'usage, « Essayons, me dit-elle un soir que je me promenois avec elle dans le jardin de l'hôtel de Chevreuse, si vous voulez bien jouer votre personnage, je ne désespère de rien. Faites seulement le rêveur quand vous êtes auprès de la Reine; regardez continuellement ses mains. ; pestez contre le Cardinal ; laissezmoi faire du reste. » Nous concerlâmes le détail et nous le jouâmes, juste comme nous l'avions concerté. Je demandai deux ou trois audiences secrètes^ de suite, à la Reine, à propos de rien. Je ne fournis, dans ces audiences, à la tonversation que ce qui y étoit bon pour l'obliger à chercher le sujet pour lequel je les lui avois demandées. Je suivis, de point en point, les leçons de Madame de Chevreuse ; je poussai l'inquiétude et l'emportement contre le Cardinal jusqu'à l'extravagance. La Reine, qui étoit naturellement très-coquette, entendoit les airs. Elle en parla à Madame de Chevreuse, qui fit la surprise et l'étonnée ; mais qui ne la fit qu'autant qu'il le fallut pour mieux jouer son jeu, en faisant semblant de revenir de loin, et de faire, à cause de ce que la Reine lui en disoit, une réflexion à laquelle elle n'auroit jamais pensé sans cela, sur ce qu'elle avoit remarqué, en arrivant à Paris, de mes emportements contre le Cardinal. « Il est vrai, Madame, disoit-eile à la Reine, que Votre Majesté me fait ressouvenir de certaines circonstances qui se rapportent assez à ce que vous me dites. Le Coadjuteur me pari oit des journées entières de toute la vie passée de Votre Majesté, avec une curiosité qui me surprenoit parce qu'il entroit même d^ns le détail de mille choses qui n'avoient aucun rapport au temps présent ; ces conversations étoient les plus douces du monde tant qu'il ne s'agissoit que de vous. Il n'étoit plus le même homme s'il arrivoit que l'on nommât par hasard le nom de M. le Cardinal ; il disoit même des rages de Votre Majesté, et puis tout d'un coup il se radoucissoit, mais jamais pour M. le Cardinal. Mais à propos, il faut que je rappelle dans ma mémoire la manie qui lui monta un jour à la tête contre feu Buckinghaui : je ne m'en ressouviens pas précisément, il ne pou voit souffrir que je disse qu'il étoit fort honnête homme. Ce qui m'a toujours empêchée de faire réflexion sur mille

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choses de cette nature, que je vois d'une vue, est l'attachement qu'il a pour ma fille ; ce n'est pas que dans le fond cet at^tchement soit si grand que l'on croit. Je voudrois bien que la pauvre créature n'en eût pas plus pour lui qu'il en a pour elle. Sur le tout, je ne me puis imaginer, Madame, que le Coadjuteur soit assez fou pour se mettre cette vision dans la fantaisie. »

Voilà l'une des conversations de Madame de Chevreuse avec la Reine ; il y en eut vingt ou trente de cette nature dans lesquelles il se trouva à la fin que la Reine persuada à Madame de Chevreuse que j'étois assez fou pour m'ètre mis cette vision dans l'esprit, et dans lesquelles pareillement Madame de Chevreuse persuada à la Reine que je l'y avois effectivement beaucoup plus fortement qu'elle ne l'avoit cru d'abord elle-même. Je ne m'oubliai pas de ma part ; je jouai bien, je passai, dans les conversations que j 'avois avec la Reine, de la rêverie à l'égarement. Je ne revins de celui-ci que par des reprises, qui en marquant un profond respect pour elle, marquoient toujours du chagrin et quelquefois de l'emportement contre M. le Cardinal. Je ne m'aperçus pas que je m'embrouillasse à la cour par cette conduite ; mais Mademoiselle de Chevreuse, à laquelle Madame sa mére avoit jugé nécessaire de la faire agréer, pour la raison que vous verrez ci-après, prit en gré de Ja troubler au bout de deux mois, par la plus grande et la plus signalée de toutes les imprudences (1), Je vous rendrai compte de ce détail, après que je me serai satisfait moi-même sur une omission qu'il y a déjà assez longtemps que je me reproche dans cet ouvrage.

Presque tout ce qui y est contenu n'est qu'un enchaînement de l'attachement que la Reine avoit pour M. le cardinal Mazarin, et il me semble que, pour cette raison, je devois même beaucoup plus tôt vous en expliquer la nature, de laquelle je crois que vous pouvez juger plus sûrement, si je vous expose au préalable quelques événements de ses premières années, que je considère comme aussi clairs et aussi certains que ceux que j'ai vus moi-même, parce que je les tiens de Madame de Chevreuse, qui a été la seule et véri-

(i) Voir plus bas, page 86.

LES MÉMOiREÈ

table confidente de sa jeunesse. Elle m'a dit plusieurs fois que la Reine n'étoit Espagnole ni d'esprit ni de corps; qu'elle n'avoit ni le tempérament ni la vivacité de sa nation ; qu'elle n'en tenoit que la coquetterie, mais qu'elle l'avoit au souverain degiré ; que M. de Bellegarde, vieux, mais poli et galant à la mode de la cour de Henri III, lui avoit plu ; qu'elle s'en étoit dégoûtée, parce qu'en prenant congé d'elle, lorsqu'il alla commander l'armée à La Rochelle, et lui ayant demandé en général la permission d'espérer d'elle une grâce devant son départ, il s'étoit réduit à la supplier de vouloir bien mettre la main sur la garde de son épée ; qu'elle avoit trouvé cette manière si sotte, qu'elle n'en avoit jamais pu revenir ; qu'elle avoit agréé la galanterie de M. de Montmorency, beaucoup plus qu'elle n'avoit aimé sa personne, que l'aversion qu'elle avoit pour les manières de M. le cardinal de Richelieu, qui étoit aussi pédant en amour qu'il étoit honnête homme pour les autres choses, avoit fait qu'elle n'avoit jamais pu souffrir la sienne ; que le seul homme qu'elle avait aimé avec passion étoit le duc de Buckingham ; qu'elle lui avoit donné rendez-vous, une nuit, dans le petit jardin du Louvre ; que Madame de Chevreuse, qui étoit seule avec elle, s'étant un peu éloignée, entendit du bruit comme de deux personnes qui se luttoient ; que s'étant rapprochée de la Reine, elle la trouva fort émue et M. de Buckingham à genoux devant elle ; que la Reine, qui s'étoit contentée, ce soir, de lui dire en remontant dans son appartement que tous les hommes étoient brutaux et insolents, lui avoit commandé, le lendemain au matin, de demander à M. de Buckingham s'il étoit bien assuré qu'elle ne fût pas en danger d'être grosse ; que depuis cette aventure, elle, Madame de Chevreuse, n'avoit eu aucune lumière d'aucune galanterie de la Reine, qu'elle lui avoit vu, dès l'entrée de la Régence, une grande pente pour M. le Cardinal ; mais qu'elle n'avoit pu démêler jusques où cette pente l'avoit portée ; qu'il étoit vrai qu'elle avoit été chassée de la cour sitôt après ; qu'elle n'auroit pas eu le temps d'y voir clair, quand même il y auroit eu quelque chose ;qu'à son retour en France, après le siège de Paris, la Reine, dans les commencements, s'étoit tenue si couverte avec elle, qu'elle n'avoit pu y rien pénétrer ; que depuis qu'elle s'y étoit raccoutumée, elle lui avoit vu, dans des mo-

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ments, de certains airs qui avôîent beaucoup de ceux qu'elle avoit eus autrefois avec Buckin|^hàm ; qu'en d'autres, elle avoit remarqué des circonstances qui lui faisoient juger qu'il n'y avoit entre eux qu'une liaison intime .d'esprit ; que l'une des plus considérables étoit la manière dont le Cardinal vivait avec elle, peu galante et même rude ; ce qui toutefois, ajoutoitMadamede Clievreuse,adeuxfaces, de l'iiumcur dont je connois la Reine. Buckingîiam me disoit autrefois qu'il i voit aimé trois reines, qu'il avoit été obligé dê gourmer toutes trois ; c'est pourquoi je ne sais qu'en juger. Voilà comme Madame de Chevreuse m'en parloit. Je reviens à ma narration.

(Seconde partie*)

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