XIII. — La promotion du coadjïdeur au cardinalat
Vous avez vu, dans le deuxième volume de cette histoire, que j'avois envoyé à Rome l'abbé Charrier (2), qui trouva la face de cette cour tout à fait changée, par la retraite plutôt que par la disgrâce de la signora Olimpia (3), belle-sœur du Pape. Innocent (4) s'étoit laissé toucher à des manières de réprimande que l'Empereur, à l'instigation des jésuites, lui avoit fait faire par son nonce de Vienne. Il ne voyoit plus la signora ; et il soulageait le cruel ennui que l'on a toujours cru qu'il en avoit, par des conversations assez fréquentes avec Madame la princesse de Rossane, femme de son neveu, qui, quoique très-spirituelle, n'approchoit pas du génie de la signora, mais qui, en récompense, étoit beaucoup plus jeune et beaucoup plus belle. Elle s'acquit effectivement du pouvoir sur son esprit, et au point que la signora Olimpia en eut une cruelle jalousie, qui, en donnant encore de nouvelles lumières à son esprit déjà extrêmement éclairé et habile par lui-même, lui
<i) Nous sommes dans les premières semaines de î652. Mstzavin est de retour et promène le jeune roi dans les provinces du centre, afin de gagner des sympathies à sa cause ; Condé et les princes sont lés alliés des Espagnols. Retz <:onseille à Monsieur de former un tiers partie avec lés parlementaires et les grandes villes, un parti opposé et à Mazarin et à Condé, allié des étrangers. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle de la promotion du coadjuteur au cardinalat (i8 février i652).
^2) Représentant à Rome du coadjuteur.
(3) Maldachini Paufilio.
(4) J.-B. Paufilio.
LES MÉMomuà
fit enfin trouver le moyen de ruiner sa belle-fille auprès du Pape, et de rentrer dans sa première faveur . Ma nomination tomba justement dans le temps où celle de Madame la princesse de Rossane étoit la plus forte ; et il parut, en cette occasion, que la fortune voulut réparer la pertequej'avois faite en la personne dePancirolle (1). C'est îeseuî endroit dema vieoù jel'ai trouvée favorable. Je vous ai dit ailleurs les raisons pour lesquelles j 'a vois lieu de croire que Madame la princesse de Rossane me le pouvoit être, et sans comparaison davantage que la signora Olimpia, qui ne faisoit rien qu'à force d'argent, et vous croyez aisément qu'il n'eût pas été aisé de me résoudre à en donner pour un chapeau.
L'abbé Charrier trouva à Rome tout ce que j'y avois espéré de Madame de Rossane, et le premier avis qu'elle lui donna, fut de se défier au dernier point de l'ambassadeur, qui joignoit aux ordres secrets que la cour lui avoit donnés ccmtre moi, ia passion effrénée qu'il avoit lui-même pour la pourpre. L'abbé Charrier profita très-habilement de cet avis, car il joua toujours l'ambassadeur en lui témoignant une confiance abandonnée, et en lui faisant voir, en même temps, la promotion très-éloignée. La haine que le Pape avoit conservée depuis longtemps pour la personne de M. le cardinal Mazarin contribua à ce jeu, et l'intérêt de Monsignor Chigi, secrétaire d'État, qui a été depuis Alexandre VII, y concourut aussi avec beaucoup d'effet. Il étoit assuré du chapeau pour la première promotion, et il n'oixblia rien de ce qui la pouvoit avancer. Monsignor Azolini, qui étoit secrétaire des brefs et qui avoit été attaché à Panciroile, avoit hérité de son mépris pour le Cardinal et de sa bonne volonté pour moi. Ainsi M. le bailli de Valancey (2) fut amusé; et il ne fut même averti de la promotion qu'après qu'elle fut faite; Le pape Innocent m'a dit qu'il savoit, de science certaine^ qu'il avoit dans sa poche la lettre du Roi pour la révocation de ma nomination, avec ordre toutefois de ne la pas rendre que dans la dernière nécessité et à l'entrée du consistoire où les cardinaux seroient déclarés ; et l'abbéCharrîer m'avoit dépêché
(1) Cardinal très favorable à de Retz, et donl l'abbé Charrier lui avait annoncé la mort <i65i) lorsqu'il était allé à Rome comme mandataire du coadjuteur.
(2) Ou Valençay, ambassadeur à Rome, très opposé à la nomination de Retz.
LÊ CARDINAL DE RETÉ
deux courriers pour me donner le même avis. Ce qui est constant, et que j'ai su depuis par Champfleury, capitaine des gardes de M. le Cardinal, c'est qu'aussitôt qu'il eut reçu la nouvelle de ma promotion, qu'il apprit à Saumur, il lui commanda à lui Champfleury d'aller chez la Reine en diligence, et de la conjurer de sa part de se contraindre et d'en faire paroitre de la joie.
Je ne puis m'empècher, en cet endroit, de rendre honneur à la vérité, et de faire justice à mon imprudence, qui faillit à me faire perdre le chapeau. Je m'imaginai, et très mal à propos, qu'il n'étoit pas de la dignité du poste où j'étois de l'attendre, et que ce petit délai de trois ou quatre mois que Rome fut obligée de prendre pour régler une promotion de seize sujets, n'étoit pas conforme aux paroles qu'elle m'avoit données, ni aux recherches qu'elle m'avoit faites. Je me fâchai, et j'écrivis une lettre offensive à l'abbé Charrier, sur un ton qui n'étoit assurément ni du bon sens, ni de la bienséance. C'est la pièce la plus passable, pour le style, de toutes celles que j'aie jamais faites (je l'ai cherchée pour l'insérer ici, et je ne l'ai pu retrouver). La sagesse de l'abbé Charrier, qui la supprima à Rome, fit qu'elle me donna de l'honneur par l'événement ; parce que tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié, et même consacré par le succès. Il ne m'empêcha pas d'en avoir une véritable honte ; je la conserve encore, et il me semble que je répare en quelque façon ma faute en la publiant. Je reprends le fil de ma narration...
J'éprouvai, en ce rencontre, que les plus habiles courtisans peuvent être de fort grosses dupes, quand ils se fondent trop sur les conjectures. Celles que ces Messieurs tirèrent de ma promotion au cardinalat, furent que je n'avois obtenu le chapeau que par le moyen des grands engagements que j'avois pris avec la cour. Ils agirent sur ce principe ; ils me déchirèrent auprès de Monsieur sur ce titre. Comme il en savoit la vérité, il s'en moqua. Ils m'établirent dans son esprit au lieu de m'y perdre ; parce qu'en fait de calomnie, tout ce qui ne nuit pas sert à celui qui est attaqué; et vous allez voir le piège que les attaquants se tendirent à eux-mêmes à cette occasion. Je disois un jour à Monsieur, que je ne concevois pas comme il ne se lassoit pas de toutes les sottises qu'on lui disoit tous les jours contre moi, sur le même ton,
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— — — ^ LES MÉMOimS
et il me répondit en ces propres termes : « Ne comptez-vous pour rien le plaisir que l'on a à connoître, tous les matins, la méchanceté des gens couverte du nom de zèle, et tous les soirs, leurs sottises déguisées en pénétration?» Je dis à Monsieur que je recevois cette parole avec respect, et comme une grande et belle leçon pour tous ceux qui aVX)ient l'honneur d'approcher des grands princes.
Ce que les serviteurs de M. le Prince faisoient contre moi parmi le peuple, faillit à me coûter plus cher. Ils avoient des criailleurs à gages, qui m'étoient plus incommodes, en ce temps-là, qu'ils ne l'avaleat été auparavant, parce qu'ils n'osoient paroître devant la ttombreuse suite de gentihommes et de livrées qui m'accompagnoicnt. Comme je n'ax-ois pas encore reçu le boftnet, que les cardinaàx françois ne prennent que de la main dii Roi, à qui le courrier du Fap© est dépêché à cet effet, je ne pou vois plus marcher eïi public qn' incognito mlon les règles du cérémonial ; et ainsi^ îorsqué j'allois au Ii,mxembourg, c'étoit toujours dans un carrosse gris et sans livrées, et je montois même dans le cabinet des livres par le petit degré, qui répond dans la galerie, afin d'éviter lé grand escalier et le grand appartement. Uéi jour que j'y étois avec Monsieur, Brunêau y entra tout effâré, pour m'avertir qu'il y avoit dans la cour une assemblée de deux ou trois centsde ces Griailleurs qui disoient qUe je tirahissOis Monsieur et qu'ils me tueroient.
Monsieur me parut consterné à cette nouvelle. Je le remarquai, et l'exemple du maréchal de Clermont, assommé entre les bras du î3aupMn, qui, tout au plus, ne pouvoit pas avoir eu plus de peur que j'envoyois à Monsieur, ine revenant dans l'esprit, je pris le parti que je crus le plus sûr, quoiqu'il parût plus hasardeux ; parce que je ne doutai point que la moindre apparence que Son Altesse Royale laisseroit échapper à la frayeur, ne nie fît assassiner ; et parce que je doutai encore moins que l'appréhension de déplaire à ceux qui crioient contire le Maziarîn, dont il fedoutoit le murmure jusques au ridicule, joint à son naturel qui Ciraignôit tout, ne lui en fît donner beaucoup plus qu'il n'en falloit pont me perdre. Je lui dis que je le suppliois de me laisser faire, t\ qu'il verroit, dans peu, quel mépris l'on devoit faire de ces canailles achetées à prix d'argent. Il m'offrit fees gardes ; mais d'une
DE RETZ
LÉ CARDINAL DE RETZ
manière à me faire connoître que je lui faisois fort bien ma cour de ne les pas accepter. Je descendis, quoique M. le maréchal d'Estampes se fût jeté à genoux devant moi pour m'en empêcher; je descendis, dis-je avec Château-Renaut et d'Haqueville, qui étoient seuls avec moi, et j'alloi droit à ces séditieux, en leur demandant qui étoit leur chef. Un gueux d'entre eux, quiavoitune vieille plume jaune à son chapeau, me répondit insolemment : « C'est moi. » Je me tournai du côté de la rue de Tournon en disant : « Gardes de la porte, que l'on me pende ce coquin à ces grilles, » Il me fit une profonde révérence ; il me dit qu'il n'avoit pas cru manquer au respect qu'il me devoit ; qu'il étoit venu seulement avec ses camarades, pour me dire que le bruit couroit que je voulois mener Monsieur à la cour et le raccommoder avec Mazarin ; qu'ils ne le croyoient pas ; qu'ils étoient mes serviteurs et prêts à mourir pour mon service, pourvu que je leur promisse d'être toujours bon Frondeur. Ils m'offrirent de m'accompagner ; mais je n'avois pas besoin de cette escorte pour le voyage que j 'a vois résolu, comme vous allez voir. Il n'étoit pas au moins fort long, car Madame de la Vergne, mère de Madame de la Fayette, et qui avoit épousé en secondes noces le chevalier de Sévigné (1), logeoit où loge présentement Madame sa fille.
Cette Madame de la Vergne étoit honnête femme dans le fond, mais intéressée au dernier point et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues sans exception, que femme que j'aie jamais connue.
Celle dans laquelle je lui proposai, ce jour-là, de me rendre de bons offices, étoit d'une nature à effaroucher d'abord une prude. J'assaisonnai mon discours de tant de protestations de bonnes intentions et d'honnêtetés, qu'il ne fut pas rebuté : mais aussi ne fut-il reçu que sous les promesses solennelles que je fis de ne prétendre jamais qu'elle étendît les offices que je lui demandois au delà de ceux que l'on peut rendre en conscience pour procurer une bonne, chaste, pure et sainte amitié. Je m'engageai à tout ce qu'on voulut. On prit mes paroles pour bonnes, et Ton se sut même très-bon gré d'avoir trouvé une occasion toute propre à rompre, dans la suite, le
(i) C'est l'oncle de la Marquise.
Les mèmoirës
commerce que j'avois avec Madame de Pomereux, que Ton ne croyoit pas si innocent. Celui dans lequel je demandai que l'on me servit, ne devoit être que tout spirituel et tout angélique ; car c'était celui de Mademoiselle de la Loupe, que vous avez vue depuis sous le nom de Madame d'Olonne (1). Elle m'avoit fort plu quelques jours auparavant, dans une petite assemblée qui s'étoit faite dans le cabinet de Madame ; elle étoit jolie, elle était belle, elle étoit précieuse par son air et par sa modestie. Elle logeoit tout proche de Madame de la Vergne ; elle étoit amie intime de Mademoiselle sa fille ; elles avoient même percé une porte par laquelle elles se voyaient sans sortir du logis. L'attachement que M, le chevalier de Sévigné avoit pour moi, l'habitude que j'avois dans sa maison et ce que je savois de l'adresse de sa femme, contribuèrent beaucoup à mes espérances. Elles se trouvèrent fort vaines par l'événement; car bien que Ton ne m'arrachât pas les yeux ; bien que l'on ne m'étouffât pas à force de m'interc^ire les soupirs ; bien que je m'aperçusse, à de certains airs, que l'on n'étoit pas fâché de voir la pourpre soumise, tout armée et tout éclatante qu'elle étoit, l'on se tint toujours sur un pied de sévérité, ou plutôt de modestie, qui me lia la langue, quoiqu'elle fût assez libertine; ce qui doit étonner ceux qui n'ont point connu Mademoiselle de la Loupe, et qui n'ont ouï parler que de Madame d'Olonne. Cette historiette, comme vous voyez, n'est pas trop à l'honneur de ma galanterie...
La vérité me force de vous dire qu'aussitôt que je fus cardinal, je fus touché des inconvénients de la pourpre, parce que j'avois fait peut-être plus de mille fois en ma vie réflexion què je Tavois trop été de l'éclat de la coadjutorerie. Une des sources de l'abus que les hommes font presque toujours de leurs dignités, est qu'ils s'en éblouissent d'abord qu'ils en sont revêtus, et l'éblouissement est cause qu'ils tombent dans les premières fautes, qui sont les plus dangereuses par une infinité de raisons. La hauteur que j'avois affectée dès que je fus coadjuteur me réussit, parce qu'il parut que la bassesse de mon oncle l'avoit rendue nécessaire. Mais je connus clai-
(I) Catherine-Henriette d'Angènes, qui épousa Louis de la Trémouille, comte d'Olonne. Les galanteries de cette très belle comtesse sont tout au long exposées dans VHistoire Amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin.
f ement que sans cette considération, et même sans les autres assaisonnements que la qualité des temps, plutôt que mon adresse, me donna lieu d'y mettre ; je connus, dis-je, clairement qu'elle n'eût pas été d'un bon sens, ou au moins qu'elle ne lui eût pas été attribuée. Les réflexions que j'avois eu le temps de faire sur cela, m'obligèrent à y avoir une attention particulière à l'égard du chapeau, dont la couleur vive et éclatante fait tourner là tête à la plupart de ceux qui en sont honorés. La plus sensible à mon opinion et la plus palpable de ces illusions est la prétention de précéder les princes du sang, qui peuvent devenir nos maîtres à tous les instants, et qui en attendant le sont presque toujours par leurs considérations de tous nos proches. J'ai de la reconnoissance pour les cardinaux de ma maison, qui m'ont fait sticer avec le lait cette leçon par leur exemple; et je trouvai une occasion assez heu reuse de la débiter le propre jour que je reçus la nouvelle de ma promotion. Chateaubriant, dont vous avez déjà vu le nom dans la seconde partie de cette histoire, me dit, en présence d'une infintié de gens qui étoient dans ma chambre : « Nous ne saluerons plus les premiers, présentement; ^ ce qu'il dîsoit, parce que, bien que je fusse très-mal avec M. le Prince et que je marchasse presque toujours fort accompagné, je le saluois, comme vous pouvez croire, partout oil jelerencontrois, avec tout le respect qui lui étoit dû par tant de titres. Je lui répondis : « Pardonnez-moi, Monsieur, nous saluerons toujours les premiers et plus bas que jamais. A Dieu ne plaise que le bonnet rouge me fasse tourner là tête au point de disputer le râng aux princes du sang. Il suffit à un gentilhomme d'avoir l'honneur d'être à leur côté. » Cette parole, qui a depuis, à mon sens, comme vous le verrez dans la suite, conservé en France le rang au chapeau par l'honnêteté de M, le Prince et par son amitié pour moi ; cette parole, dis-je, fit un fort bon effet, et elle commença à diminuisr l'envie : ce qui est le plus grand de tous les secrets.
Je me servis encore, pour cet effet, d'un autne moyen. Mm. les cardinaux de Richelieu et Mazarin, qui avoient confondu le ministériat dans la pourpre, avoient attaché à celleci de certaines hauteurs qui ne conviennent à l'autre que quand elles sont jointes ensemble. Il eût été difficile de les séparer en ma personne, au poste où j'étois à Paris. Je le fis
de moi-même en y mettant des circonstances qui firent qu'on ne le pouvoit attribuer qu'à ma modération ; et je déclarai publiquement que je ne recevrois purement que les honneurs qui avoient toujours été rendus aux cardinaux de mon nom. Il n'y a que manières à la plupart des choses du monde. Je ne donnai la main à personne sans exception. Je n'accompa^ gnai les maréchaux de France, les ducs et pairs, le chancelier, les princes bâtards, que juste au haut de mon degré, et tout le monde fut très-content.
Le troisième expédient auquel je pensai, fut de ne rien oublier de tout ce que la bienséance me pourroit permettre: pour rappeler tous ceux qui s'étoient éloignés de moi dans, les différentes partialités. Il ne se pouvoit qu'ils ne fussent en bon nombre,^ parce que ma fortume avoit été si variable et si agitée, qu'une partie des gens avoit appréhendé d'y être enveloppée en de certains temps, et qu'une partie s'étoit opposée à mes intérêts en quelques autres. Ajoutez à ceux-là ceux qui avoient cru qu'ils pouvoient faire leur cour à mes dépens. Je vous ennuierois si j'entrois dans ce détail, et je me contenterai de vous dire que M. de Berci vint chez moi à minuit; que je vis M. de Novion chez le père dom Carouge, chartreux ; que je vis, aux Célestins, M. le président leCoigneux. Tout le monde fut ravi de se raccommoder avec moi, dans un moment où la mitre de Paris recevoit un aussi grand éclat de la splendeur du bonnet. Je fus ravi de me raccommoder de tout le monde, dans un instant où mes avances ne se pouvoient attribuer qu'à générosité. Je m'en trouvai trèsbien ; et la reconnoissance de quelques-uns de ceux auxquels j'avois épargné le dégoût du premier pas, m'a payé plus que suffisamment de l'ingratitude de quelques autres. Je maintiens qu'il est autant de la politique que de l'honnêteté de ceux qui sont les plus puissants, de soulager la honte des moins considérables, et de leur tendre la main, quand ^îs n'osent euxmêmes la présenter.
La conduite que je suivis, avec application, sur ces différents chefs que je viens de vous marquer,convenoiï en plus d'une manière à la résolution que j'avois fait de rentrer, autant qu'il seroit en mon pouvoir, dans le repos que les grandes dignités que la fortune avoit assemblées, dans ma personne, pouvoient, ce me sembloit, même assez naturellement, me procurer.
LE CARDINAL DE RETZ
Je vous ai déjà dit que Tincorrigibilité, si j'ose ainsi parler, de Monsieur m*avoit rebuté à un point, que je ne pou vois plus seulement m'imagLner qu'il y eût le moindre fondement du monde à faire sur lui. Voici un incident qui vous fera connoitre que j'eusse été bien aveuglé, si j'eusse été capable de compter sur la Reine.
Vous vous pouvez souvenir de ce que je vous ai dit, sur la fin de ce troisième volume, d'une imprudence de Mademoiselle de Chevreuse, à propos du personnage que je jouois de concert avec Madame sa mère, à l'égard de la Reine (1). Elle en mit de part sa fille, contre mon sentiment, laquelle d'abord entendit très-bien la raillerie ; et je me souviens même qu'elle prenoit plaisir à me faire répéter la comédie de la Suissesse : c'est ainsi qu'on appeloit la Reine. II arriva un soir qu'y ayant beaucoup de monde chez elle, quelqu'un montroit une lettre qui venoit de la cour et qui portott que la Reine étoit fort embellie. La plupart des gens se prirent à rire ; et je ne sais en vérité pourquoi je ne fis pas comme les autres. Mademoiselle de Chevreuse, qui étoit la personne du monde la plus capricieuse, le remarqua, et elle me dit qu'elle ne s'en étonnoit pas, après ce qu'elle avoit remarqué depuis quelque temps ; et ce qu'elle avoit remarqué, s'imaginoit-elle, étoit que j'avais beaucoup de refroidissement pour elle, et que j'avois même un commerce avec la cour, dont je ne lui disois rien. Je crus d'abord qu'elle se moquoit, parce qu'il n'y avoit pas seulement ombre d'apparence à ce qu'elle me disoit ; et je ne connus qu'elle parloit tout de bon, qu'après qu'elle m'eut dit qu'elle n'ignoroit rien de ce.qu'un tel valet de pied de la Reine m'apportoit tous les jours. II est vrai qu'il y avoit un valet de pied de la Reine, qui, depuis quelque temps, venoit très-souvent chez moi ; mais il est vrai aussi qu'il ne m'apportoit rien, et qu'il ne s'y étoit adonné que parce qu'il étoit parent d'un de mes gens. Je ne sais par quel hasard elle sut cette fréquentation. Je sais encore moins ce qui la put obliger à en tirer des conséquences. Enfin elle les tira : elle ne put s'empêcher de murmurer et de menacer. Elle dit, en présence de Séguin, qui avoit été valet de chambre de Madame sa mère et qui avoit quelques charges chez le
(i) Voir page 76.
Roi ou chez la Reine, que je lui avois avoué mille fois que je ne concevois pas comment l'on pût être amoureux de cètte Suissesse. Enfin elle fit si bien par ses journées, que la Reine eut vent que je l'avois traitée de Suissesse, en parlant à Mademoiselle de Chevreuse. Elle ne me l'a jamais pardonner comme vous le verrez dans la suite ; et j'appris que ce mot obligeant avoit été jusqu'à elle, justement trois ou quatre jours devant que M. le Prince arrivât à Paris. Vous concevez aisément que cette circonstance, qui ne marquoit pas que j'eusse lieu d'espérer qu'il pût y avoir, à l'avenir, beaucoup de douceur pour moi à la cour, n'affaiblissoit pas les pensées que j 'avois déjà de sortir d'affaire. Le lieu de la retraite n'étoit pas trop affreux ; l'ombre des tours de Notre-Dame y pouvoit donner des rafraîchissements et le chapeau de cardinal la défendoit encore du mauvais vent. J'en concevois les avantages, et je vous assure qu'il ne tint pas à moi de les prendre. Il ne plut pas à la fortune. Je reviens à ma narration.
(Deuxième partie»)
XIV. — Le combat du faubourg Saint-Antoine : massacres à l'Hôtel de Ville (1).
M. le Prince, qui avoit eu quelque accès de fièvre tierce, alla jusqu'à Limours recevoir ses troupes, qui revenoient d'Etampes (2) ; et comme la cour n'avoit observé en façon du monde ce qu'elle avoit promis, touchant l'éloignement des environs de Paris, il ne s'y crut pas plus obligé de son côté, et il porta sa petite armée à Saint-Cloud, poste considérable, parce que le pont lui donnoit lieu de la porter, en cas de besoin, où il lui plairoit. M. de Turenne, qui étoit avec celle du Roi aux environs de Saint-Denis, où Sa Majesté étoit venue elle-même pour être plus proche de Paris, fit un pont dé bateaux à Epinai, en intention de venir attaquer les ennemis
(1) Le nouveau cardinal se démène toujours au milieu de ces intrigues indéterminables et compliquées. Pendant ce temps les événements se précipitent. L'armée de Condé, après le succès de Bléneau (Yonne, le 7 avril i652), s'est dirigée vers Paris; le 2 juillet i652, Condé et Turenne se mesurent devant la Porte Saint-Antoine ; nous allons voir comment le premier triompha des troupes royales, et comment il eut vite fait de compromettre son succès en laissant s'accomplir des massacres à l'Hôtel de Ville.
(2) Où le comte de Ta vannes, qui y commandait pour Condé, avait tenu tête à Turenne.
LE CARDINAL DE RETZ
devant qu'ils eussent le temps de se retirer. M. de Tavanncs en eut avis et il envoya avertir M. le Prince, qui se rendit au camp en toute diligence. Il le leva sur le soir et il marcha vers Paris, en dessein d'arriver au jour à Charenton, de passer la Marne et d'y prendre un poste dans lequel il ne pourroit être attaqué. M, de Turenne ne lui en donna pas le temps, car il attaqua son arrière-garde dans le faubourg Saint-Denis. M. le Prince en fut quitte pour quelques hommes qu'il perdit du régiment de Conti et il manda à Monsieur, par le comte de Fiesque, qu'il leur répondoit quHl gagneroîi le faubourg Saint-Antoine, dans lequel il prétendoit qu*il auroit plus de lieu de se défendre. C'est en cet endroit où je regrette, plus que je n'ai jamais fait, que M. le Prince ne m'ait pas tenu la parole qu'il m'avoit donnée, de me donner le mémoire de ses actions. Celle qu'il fit en ce rencontre est l'une des plus belles de sa vie. J'ai oni dire àLanques (î), qui ne le quitta point ce jour-là, qui est homme du métier et qui est plus mécontent de lui que personne qui vive, qu'il y eut quelque chose de surhumain dans sa valeur et dans sa capacité en cette occasion. Je ^rois inexcusable si j'entreprenois de décrire le détail de l'action du monde la plus grande et la plus héroïque, sur des mémoires qui courent les rues et que j'ai ouï dire à des gens de guerre être très-mauvais. Je me contenterai de vous dire qu'après le combat du monde le plus sanglant et le plus opiniâtre, il sauva ses troupes, qui n'étoient qu'une poignée de monde, attaquées par M. de Turenne, et par M. de Turenne renforcé de l'arrivée de M. le Maréchal de la Ferté. Il y perdit le comte de Bossu, Flamand, la Roche-Giffort, Flammarins et Lauresse, du nom de Montmorency. MM. de la Rochefoucauld, de Tavannes, de Coîgny, le vicomte de Melun et le chevalier de Fort y furent blessés. Esclainvilliers le fut du côté du Roi, et M. de Saint-Mesgrîn et de Mancini tués.
Je ne vous puis exprimer l'agitation de Monsieur dans le cours de ce combat. Tout le possible lui vint dans l'esprit, et, ce qui arrive toujours en ce rencontre, tout l'impossible succéda dans son imagination à tout le possible. Jouy (2), qu'il m'envoya sept fois en moins de trois heures, me dit
(1) Charles de Choiseul, un des officiers de Condé.
(2) Attaché à Monsieur et ami de Retz.
qu'il avoit en pemr un moment que la ville ne se révoltât contre lui ; qu'il craignoit, un instant après, qu'elle ne se déclarât trop pour M, le Prince. Il envoya des gens inconnus pour voir ce que se f aisoit chez moi, et rien ne le rassura véritablement que le rapport que l'on lui fit que je n'avois que mon suisse à ma porte. Il dit à Bruneau, de qui je le sus le lendemain, que le mal n'étoit pas grand dans la ville, puisque je ne me précautionnois pas davantage. Mademoiselle, qui avoit fait tous ses efforts pour obliger Monsieur à aller dàns la rue Saint-Antoine, pour faire ouvrir la porte à M. le Prince qui commençoit à être très pressé dans le faubourg, prit le parti d'y aller elle-même. Elle entra dans la Bastille, où Louvière n'osa, par respect, lui refuser l'entrée; elle fit tirer le canon sur les troupes du maréchal de la Ferté, qui s'avançoient pour prendre en flanc celles de M. le Prince. Elle harangua ensuite la garde qui étoit à la porte Saint- Aifctoine. Elle s'ouvrit, et M. le Prince y entra avec son armée, plus couverte de gloire que de blessures, quoiqu'elle en fût chargée. Ce combat si fameux arriva 1q 2 de juillet.
Le 4 (1) , l'assemblée générale de l'Hôtel de Ville, qui avoit été ordonnée le 1^' par le Parlement, pour aviser à ce qui étoit à faire pour la sûreté de la ville, fut tenue l'après-dînée. Monsieur et M. le Prince s'y trouvèrent, sous prétexte de remercier la ville de ce qu'elle avoit donné l'entrée à leurs troupes le jour du combat, mais, dans la vérité, pour l'engager à s'unir encore plus étroitement avec eux ; au moins voilà ce que Monsieur en sut. Voici le vrai, que je n'ai su que longtemps depuis, de la bouche même de M, le Prince, qui me l'a dit trois ou quatre ans après à Brixxelles. Je ne me ressou^ viens pas précisément s'il me confirma ce qui étoit fort répandu dans le public, de l'avis que M. de Bouillon lui avoit donné que la cour ne songeroit jamais sérieusement et de bonne foi à se racommoder avec lui, jusques à ce qu'elle connût clairement qu'il fût effectivement maître de Paris. Je sais bien que je lui demandai à Bruxelles, si ce que l'on avoit dit sur cela étoit véritable; mais je ne me puis rémettre ce qu'il me répondit sur ce particulier de M. de Bouillon.
Voici ce qu'il m'apprit du gros de l'affaire. Il étoit per-
(1} 4 juillet.
LE CARDINAL DE RETZ
suadé que je le desservois beaucoup auprès de Monsieur, ce qui n'étoit pas vrai, comme vous l'avez vu ci-devant; mais il rétoit aussi que je lui nuisois beaucoup dans la ville, ce qui n'étoit pas faux, par les raisons que je vous ai aussi expliquées ci-dessus. Il avoit observé que je ne me gardois nullement, et que je me servois même avec quelque affectation du prétexte de l'incognito, auquel le cérémonial m'obligeoit, pour faire voir la sécurité et la confiance que j 'a vois en la volonté du peuple, au milieu de ses plus grands mouvements. Il se résolut, et très habilement, de s'en servir de sa part pour faire une des plus belles et des plus sages actions qui ait peut-être été pensée de tout le siècle. Il fit dessein d'émouvoir le peuple le jour de l'assemblée de l'Hôtel de Ville, de marcher droit à mon logis, sur les dix heures, qui étoit justement l'heure où l'on savoit qu'il y avoit le moins de monde, parce que c'étoit celle où pour l'ordinaire j'étudiois; de me prendre civilement dans son carrosse, de me mener hors de la ville et de me faire, à la porte, une défense en forme de n'y plus rentrer. Je sv^s convaincu que le coup étoit sûr, et qu'en l'état où étoit Paris, les mêmes gens qui eussent mis hallebarde à la main pour me défendre, s'ils eussent eu loisir d'y faire réflexion, en eussent approuvé l'exécution; il étoit certain que, dans les révolutions qui sont assez grandes pour tenir tous les esprits dans l'inquiétude, ceux qui priment sont toujours applaudis, pourvu que d'abord ils réussisent. Je n'étois point en défense. M. le Prince se fût rendu maître du Cloître sans coup férir; et j'eusse pu être à la porte de la ville devant qu'il y eût une alarme assez forte pour s'y opposer. Rien n'étoit mieux imaginé : Monsieur, qui eût été atterré du coup, y eût donné des éloges. L'Hôtel de Ville, auquel M. le Prince en eût donné part sur l'heure même, en eût tremblé. La doucenr avec laquelle M. le Prince m'auroit traité, auroit été louée et admirée. Il y auroit eu un grand déchet de réputation pour moi à m'ètre laissé surprendre, comme en effet j'avoue qu'il y avoit eu beaucoup et d'imprudence et de témérité à n'avoir pas prévu ce possible. La fortune tourna contre M, le Prince ce beau dessein, et elle lui donna le succès le plus funeste que la conspiration la plus noire eût pu produire.
Comme la sédition avoit commencé vers la place Dauphine,
par des poignées de paille que l'on forçoit tous les passants de mettre à leurs chapeaux, M. de Cumont, conseiller au Parlement (1) et serviteur particulier de M. le Prince, qui y avoit été obligé comme les autres qui avoient passé par là, alla en grande diligence au Luxembourg pour en avertir Monsieur, et le supplier d'empêcher que M. le Prince, qui étoit dans la galerie, ne sortît dans cette émotion, laquelle apparemment, dit Cumont à Monsieur, est faite, ou par les Mazarins, ou par le cardinal de Retz, pour faire périr M. le Prince. Monsieur courut aussitôt après Monsieur son cousin, qui descendoit le petit escalier pour monter en carrosse, et pour venir chez moi et y exécuter son dessein. Il le retint par autorité et même par force ; il le fit dîner avec lui et il le mena ensuite à l'Hôtel de Ville, où l'assemblée dont je vous ai parlé se devoit tenir. Ils en sortirent après qu'ils eurent remercié la compagnie, et témoigné la nécessité qu'il y avoit de songer aux moyens de se défendre contre le Mazarin. La vue d'un trompette, qui arriva, dans ce temps-là, de la part du Roi, et qui porta ordre de remettre l'assemblée à huitaine, échauffa le peuple, qui étoit dans la Grève, et qui crioit sans cesse qu'il falloit que la ville s'unît avec MM. les princes. Quelques officiers que M. le Prince avoit mêlés, le matin, dans la populace, n'ayant point reçu l'ordre qu'ils attendoient, ne purent employer sa fougue ; elle se déchargea sur l'objet présent.
L'on tira dans les fenêtres de l'Hôtel de Ville ; l'on mit le feu aux portes, l'on entra dedans l'épée à la main, l'on massacra M. Legras, maître des requêtes, M. Savari, conseiller au Parlement, et M, Miron, maître des Comptes, un des plus hommes de bien et des plus accrédités dans le peuple qui fût à Paris. Vingt-cinq ou trente bourgeois y périrent aussi; et M. le maréchal de l'Hospital ne fut tiré de ce péril que par un miracle et par le secours de M. le président Barentin. Un garçon de Paris, appelé Noblet, duquel je vous ai déjà parlé à propos de ce qui m'arriva avec M, de la Rochefoucauld dans le parquet des huissiers, eut encore le bonheur de servir utilement le maréchal en cette occasion. Vous vous pouvez imaginer l'effet que le feu
(i) Du Parlement de Paris.
LE CARDINAL DE RETZ
de l'Hôiel de Ville et le sang qui y fut répandu produisirent dans Paris. La consternation d'abord y fut grande ; toutes les boutiques y furent fermées en moins d'un clin d'œil. L'on demeura quelque temps en cet état, l'on se réveilla un peu vers les cinq heures, en quelques quartiers, où l'on fit des barricades pour arrêter les séditieux, qui se dissipèrent toutefois presque d'eux-mêmes. Il est vrai que Mademoiselle y contribua. Elle alla elle-même, accompagnée de M. de Beaufort, à la Grève, où elle en trouva encore quelques restes qu'elle écarta. Ces misérables n'avoient pas rendu tant de respect au Saint-Sacrement que le curé de Saint- Jean leur présentai pour les obliger d'éteindre le feu qu'ils avoient mis aux portes de l'Hôtel ^e Ville,
M. de Châlons vint chez moi, au plus fort de ce mouvement ; et la crainte qu'il avpit p<>ur ma personne l'emporta sur celle qu'il devoit avoir pour la sienne, dans un temps où les rues n'étoient sûres pour personne sans exception. Il me trouva avec si peu de précautions qu'il m'en fit honte et je ne puis encore concevoir, à l'heure qu'il est, ce qui me pouvoit obliger à en avoir si peu, dans une occasion où j'en avois, ou du moins où j'en pouvois avoir besoin. C'est l'une de celles qui m'a persuadé, autant que chose du monde, que les hommes sont souvent estimés par les endroits par lesquels âs sont le plus blâmables. On loua ma fermeté ; l'on devoit blâmer mon imprudence : celle-ci étoit effective, l'autre n'étoit qu'imaginaire ; et la vérité est que je n'avois fait aucune réflexion sur le péril. Je n'y fus plus insensible quand l'on me l'eut fait faire. M. de Caumartin envoya sur-le-champ quérir chez lui mille pistoles, car je n'en avois pas vingt chez moi, avec lesquelles je fis quelques soldats. Je les joignis à des officiers réformés écossois, que j 'avois toujours conservés des restes du comte de Montross. I-e marquis de Sablières, mestre-de-camp du régiment de Valois, m'en donna cent des meilleurs hommes, commandés par deux capitaines du même régiment, qui étoient mes domestiques* Quérieux m'amena trente gendarmes de la compagnie du cardinal Antoine, qu'il commandoit. Bussy-Lameth m'envoya quatre hommes choisis dans la garnison de Mézières. Je garnis tout mon logis et toutes les tours de Notre-Dame de grenades ; je pris mes mesures, en cas d'attaque, avec les bour-
LËS MÉMùîmS
geois des ponts Nôtrè-Dâjné et àt Sâînt-Michel, qui in'étôiérit fort affectionnés. Enfin je me mis en état de diâputeï" le terrain et de n'être plus exposé à l'insulté.
Ce parti paroissoit plus sage que celui de l'aveugle sécurité dans laquelle j'étois auparavant. Il ne fètoit pas davantage, au moi QS par comparaison à celui que j'eusse choisi, si j'eusse su connoitre mes véritables intérêts et prendre Toccasion que la fortune me présenîoit. Il n'y avoit rien de plus naturel à ma profession et à l'étal où j'étois ^ue de quitter Paris, après une émotion qui jeta la haine publique sur le parti qui, dans ce temps-là, paroissoit m'être le plus contraire. Je n'eusse point perdu ceux des Frondeurs qui étoient de mes amis, parce qu'ils eussent considéré ma retraite comme une résolution de nécessité. Je me fusse établi insensiblement et presque sans qu'ils eussent pu s'en défendre eux-mêmes dans l'esprit des pacifiques, parce qû'ils m'eussent regardé comme exilé pour une cause qûi leiiir étôit commune. Monsieur n'eût pas pu se plaindre de ce que j'abandonnais un lieu oix il paroissoit assez qu'il n'étoit plus le maitre. M. le cardinal Mazarin même eût été obligé, en ce cas, et par ia bienséance et par l'intérêt, de me ménager ; et il ne se pouvoit même que, naturellement, l'aigreur que la coUr avoit contre moi ne diminuât de beaucoup par uiie conduite qui eut beaucoup contribué à noircir celle de ses ennemis. Les circonstances dont j'eusse pu accompagner ma ï*etraite eussent empêché facilement que je n'eusse participé à la haine ;i^ublique que l'on avoit contre le Mazariîi, parce que je n'avois qu'à me retirer au pays de Rais, sans aller à la couri ce qui eût même purgé le soupçon de Mazarinisme pour le passé. Ainsi je fusse sorti de l'embarras journalier où j'étois, et dé celui que je prévoyois pour l'avenir, et que je prévoyois sans éû pouvoir jamais prévoir l'issue. Ainsi j'eusse attendu, en patience, ce qu'il eût plu à la Providence d'ordonner de la destinée des deux partis, san« courir aucmsades risques auxquels j'étois exposé à tous les moments des deux côtés. Ainsi je me fusse approprié Tâmour public, que l'horreur que l'on a d'une action violente concilie toujours infailliblement à celui qu'elle fait souffrir. Ainsi je me fusse trouvé, à la fin des troubles, cardinal et archevêque de Paris, chassé de son siège par le parti qui étoit publiquement joint avec l'Espagne ;
Le cardinal de rëtz
purgé de la faction par ma retraite hors de Paris ; purgé du Mazarinismc par ma retraite hors de la cour ; et le pis du pis qui me pouvoit arriver, après tous ces avantages, étoit d'être sacrifié par les deux partis, s'ils se fussent réunis contre moi, à l'emploi de Rome, qu'ils eussent été ravis de me faire accepter, avec toutes les conditions que j'eusse voulu, et qui à un cardinal archevêque de Paris ne pût jamais être à charge, parce qu'il y a mille occasions dans lesquelles il a toujours lieu d'en revenir. J'eus toutes ces vues et plus grandes et plus étendues qu'elles ne sont sur ce papier. Je ne doutai pas un instant que ce ne fussent les justes et les bonnes ; je ne balançai pas un moment à ne les pas suivre. L'intérêt de mes amis, qui s'imaginoient que je trouverois à la fin, dans le chapitre des accidents, lieu de les servir et de les élever, me représenta d'abord qu'ils se plaindroient de moi, si je prenois un parti qui me tiroit d'affaire et qui les y laissoit. Je ne me suis jamais repenti d'avoir préféré leur considération à la mienne propre ; elle fut appuyée pàr mon orgueil, qui eût eu peine à souffrir que l'on eût cru que j'eusse quitté le pavé à M. le Prince. Je me reproche et je me confesse de ce mouvement, qui eut toutefois, en ce temps-là, un grand pouvoir sur moi. Il fut imprudent, il fut foible, car je maintiens qu'il y a autant de f oiblesse que d'imprudence à sacrifier ses grands et solides intérêts à des pointillés de gloire, qui est toujours fausse, quand elle nous empêche de faire ce qui est plus grand que ce qu'il nous propose. Il faut reconnoîtrc de bonne foi qu'il n'y a que l'expérience qui puisse apprendre aux hommes à ne pas préférer ce qui les pique dans le présent, à ce qui les doit toucher bien plus essentiellement dans Tavenir. J'ai fait cette remarque une infinité de fois. Je reviens à ce qui regarde le Parlement.
(Deuxième partie,)