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XVI. — Arrestation de Retz : la prison de Vincennes

Je faisois état de prêcher l'A vent, au moins les dimanches et les fêtes de l'A vent, dans les plus grandes églises de Paris ; et comme je commençai le jour de la Toussaint à Saint-Germain, paroisse du Roi, Leurs Majestés me firent l'honneur d'assister au sermon, et je les allai remercier le lendemain. Comme depuis ce temps-là les avis qu'on me donnoit de toutes parts se multiplièrent, je n'allai plus au Louvre ; en quoi je fis, à mon opinion, une faute : car je crois que cette circonstance détermina plus la Reine à me faire arrêter que toutes les autres. Je dis seulement que je le crois, parce que pour le bien Savoir, il seroit nécessaire de savoir au préalable si M. le cardinal Mazarin avoit ordonné que l'on m'arrêtât, ou si simplement il l'approuva quand il vit que l'on y avoit réussi. Je ne lésais pas précisément, les gens de la cour même m'en ayant parlé depuis fort différemment.

Lyonne m'a toujours assuré le second. Quelqu'un, dont je ne me souviens pas, m'a assuré qu'il avoit ouï le contraire de M. le Tellier. Ce qui est constant, c'est que, sans une circonstance que vous allez voir, je n'eusse pas été au Louvre ; que je me fusse tenu sur mes gardes, et que, nonobstant les ordres de M. de Pradelle, j'eusse apparemment embarrassé le théâtre au moins assez longtemps pour attendre des nouvelles de M. le cardinal Mazarin. Tout le monde me le conseilloit, et je me souviens que M. d'Hacqueville me dit un soir avec colère : « Vous avez bien gardé votre maison trois semaines pour M. le Prince, est-il possible que vous ne la puissiez garder trois jours pour le Roi ? »

Voici ce qui m'en empêcha. Madame de Lesdiguières, que j'avois sujet de croire être très-bien avertie et qui l'étoit en effet très-bien d'ordinaire, me pressa extrêmement d'aller au Louvre, en me disant que, si j'y pouvois aller en sûreté, il falloit que je convinsse que ce seroit beaucoup le meilleur pour moi, par la raison de la bienséance, etc. Je convins de

(i) Retz, au milieu de ces intrigues sans fin, s'aliène Anne d'Autriche ; on le soupçonne de « continuer à ménager et à échauffer les rentiers et à cabaler dans les colonelles, etc.. ». Retz explique qu'il n'a pas voulu faire un traité particulier en manquant à ses amis ; toujours est-il que « la Reine se résout de jouer à quitte ou à double », et de le supprimer.

LIÉ CARDINAL DE RETZ

la proposition, mais je ne convins pas de la sûreté. « N'y at-il que cette considération qui vous empêche ? reprit-elle. — Non, lui répondis-je. — Allez-y donc demain, me dit-elle, car nous savons le dessous des cartes. » Ce dessous des cartes étoit qu'il s'étoittenu un conseil secret, dans lequel, après de grandes contestations, il avoit été résolu qu'on s'accommoderoit avec moi et que l'on me donneroit même satisfaction pour mes amis. Je suis très-assuré que Madame de Lesdiguières ne me trorapoit point. Je ne le suis pas moins que M. le maréchal de Vilieroi ne trompoit point Madame de Lesdiguières. Il fut trompé lui-même, et par cette raison je ne lui en ai jamais voulu parler.

J'allai ainsi au Louvre le 19 de décembre, et je fus arrêté ians l'antichambre de la Reine par M. de Villequier, qui étoit capitaine des gardes en quartier. Il s'éh fallut très-peu que M.d'Hacqueviile ne me sauvât. Comme j'entrai dans le Louvre, il se promenoit dans la cour : il me joignit à la descente de mon carrosse et il vint avec moi chez Madame la maréchale de Vilieroi, où j'allais attendre qu'il fût jour chez le Roi. Il m'y quitta pour aller en haut, ôù il trouva Montmège, qui lui dit que tout le monde disoit que j'aîlois être arrêté. Il descendit en diligence pour m'en avertir et pour me faire sortir par la porte des cuisines, qui répondoit justement à l'appartement de Madame de Vilieroi. Il ne m'y trouva plus, mais il ne m'y manqua que d'un moment, et ce moment m'eût infailliblement donné la liberté. J'en ai la même obligation à M. d'Hacqueville ; mais je suis assuré que de l'humeur et de la cordialité dont il est, il n'en eût pas la même joie. M. de Villequier me mena dans un appartement, où les officiers de la bouche m'apportèrent à dîner. L'on trouva très-mauvais à la cour que j'eusse bien mangé, tant l*iniquité et la lâcheté des courtisans est extrême. Je ne trouvai pas bon que l'on m'eût fait retourner mes poches, comme on fait aux coupeurs de bourses. M. de Villequier eut ordre de faire cette cérémonie, qui n'étoit pas ordinaire. On n'y trouva qu'une lettre du roi d'Angleterre, qui me chargeoit dé tenter du côté de Rome si l'on ne pourroit point lui donner quelque assistance d'argent. Ce nom de lettre d'Angleterre se répandit dans la basse-cour ; il fut relevé par un homme de qualité, au liom duquel je me crois obligé de fàire grâce, à la considération de l'un de ses

frères qui est de tnès amis. Il crut faire sa cour de la gloser d'une manière qui fut odieuse. Il sema le bruit que cette lettre étoit du Protecteur. Quelle bassesse !

L'on me fit passer, sur les trois heures, toute la grande galerie du Louvre, et l'on me fit descendre par le pavillon de Mademoiselle. Je trouvai un carrosse du Roi, dans lequel M. de Viîîequier monta avec moi et cinq ou six officiers des gardes du corps. Le carrosse fit douze ou quinze pas du côté de la ville, mais il tourna tout d'un coup à la porte de la Conférence. Il étoit escorté par H. le maréchal d'Albret, à la téte des gendarmes : par M. de Vauguion, à la tête des chevaulégers ; et par M. de Venne, lieutenant coïonel du régiment des gardes, qui y commandoit huit compagnies. Comme oft vouloit gagner la porte Saint- Antoine, il y en avoif deux ou trois autres devant lesquelles il falloit passer ; il y avoit à chacune un bataillon des Suisses, qui avoient les piques baisséës vers la ville. Voilà bien des précautions, et des précautions bien inutiles. Rien ne branla dans la ville. La douleur et la, consternation y parurent, mais elles n'allèrent pas jusques au mouvement, soit que l'abattement du peuple fût en effet trop grand, soit que ceux qui étoient bien intentionnés pour moi perdissent le courage, ne voyant personne à leur tête. L'on m'en a parlé depuis diversement. Leroux, boucher, mais homme de crédit dans le peuple et de bon sens, m'a dit que toute la boucherie de la place aux Veaux fut sur le point de prendre les armes, et que si M. de Brissac ne lui eût dit qu'on me feroit tuer si on me prenoit, il eût fait des barricades dans tout ce quartier-là, avec toute sorte de facilités. L'Epinay m'a confirmé la même chose de la rue Montmartre. Il me semble que M. le marquis de Château-Renaud, qui se donna bien du mouvement, ce jour-là, pour émouvoir lé peuple, m'a dit qu'il n'y avoit pas trouvé jour ; et je sais bien que Malclerc, qui courut pour le même dessein les ponts de Notre- Dame et de Saint-Michel, qui étoient fort à moi, y trouva les femmes dans les larmes, mais les hommes dans l'inaction et la frayeur. Personne du monde ne peut juger de ce qui fût arrivé, s'il y avoit eu une épée tirée. Quand il n'y en a point de tirée dans ces rencontres, tout le monde juge qu'il n'y pouvoit rien avoir ; et s'il n'y eut point eu de barrricades à la prise de M. Broussel, l'on se seroif moqué de ceux

LE CARDINAL DE RETZ

qui auroient cru qu'elles eussent été seulement possibles.

J'arrivai à Vincennes entre huit et neuf heures du soir, et M. le maréchal d'Albret m'ayant demandé, à la descente du carrosse, si je n'avôis rien à faire savoir au Roi, je lui répondis que je croirois manquer au respect que je lui devois si je prenois cette liberté. L'on me mena dans une grande chambre, où il n'y avoit ni tapisserie, ni lit ; celui qu'on y apporta, sur les onze heures, étoit de taffetas de la Chine, étoffe peu propre pour un ameublement d'hiver. Je dormis très-bien, ce que l'on ne doit pas attribuer a fermeté, parce que le malheur fait naturellement cet effet en moi. J'ai éprouvé, en cette occasion, qu'il m'éveille le jour et qu'il m'assoupit la nuit. Ce n'est pas force, et je l'ai connu après que je me suis bien examiné moi-même, parce que j'ai senti que ce sommeil ne vient que de l'abattement où je suis, dans les moments où la réflexion que je fais sur ce qui me chagrine n'est pas divertie par les efforts que je fais pour m'en garantir. Je trouve une satisfaction sensible à me développer, pour ainsi dire parler, moi-même, et à vous rendre compte des mouvements les plus cachés et les plus intérieurs de mon âme.

Je fus obligé de me lever, le lendemain, sans feu, parce qu'il n'y avoit point de bois pour en faire, et les trois exempts que l'on avait mis auprès de moi eurent la bonté de m'assurer que je n'en manquerois pas le lendemain. Celui qui demeura seul à ma garde le prit pour lui, et je fus quinze jours, à Noël, dans une chambre grande comme une église, sans me chauffer. Cet exempt s'appeloit Croisât, il étoit Gascon, et il avoit été, au^ moins à ce qu'on disoit, valet de chambre de M. Servien. Je ne crois pas que l'on eût pu trouver encore sous le ciel un autre homme fait comme celui-là. Il me vola mon linge, mes habits, mes souliers, et j'étois quelquefois obligé de demeurer dans le lit huit ou dix jours faute d'avoir de quoi m'habiller. Je né crus pas que l'on me pût faire un traitement pareil sans un ordre supérieur et sans un dessein formé de me faire mourir de chagrin. Je m'armai contre ce dessein et je me résolus à ne pas mourir au moins de cette sorte de mort. Je me divertis au commencement à faire la vie de mon exempt, qui, sans exagération, étoit aussi fripon que Lazarille de Tormes et que le Buscon. Je l'accoutumois à ne me plus tourmenter à force de lui faire connoitre que je

ne me tourtncntois de rien. Je ne lui témoignai jamais aucun chagrin, je ne me plaignis de quoi que ce soit, et je ne lui laissai pas seulement voir que je m'aperçusse de ce qu'il disoit pour me fâcher, quoiqu'il ne proférât pas un mot qui ne fût à cette intention. Il fit travailler à un petit jardin de deux ou trois toises, qui étoit dans la cour du Donjon; et comme je lui dcmandois ce qu'il en prétendoit faire, il me répondit que son dessein étoit d'y planter des asperges. Vous remarquerez qu'elles ne viennent qu'au bout de trois ans. Voilà une de ses plus grandes douceurs. Il y en avoit tous les jours une vingtaine de cette force. Je les buvois toutes avec douceur, et cette douceur l'effarouchoit, parce qu'il disoit que je me moquois de lui.

Les instances du chapitre et des curés de Paris, qui firent pour moi tout ce qui étoit en leur pouvoir, quoique mon oncle, qui étoit le plus foible des hommes et de plus jaloux de moi jusqu'au ridicule, ne les appuyât que très-mollement; leurs instances, dis-je, obligèrent la cour à s'expliquer des causes de ma prison, par la bouche de M. le chancelier, qui, en pi^ésence du Roi et de la Reine, dit à tous ces corps que Sa Majesté ne m* avoit fait arrêter que pour mon propre bien et pour m'empècher d'exécuter ce que l'on ayoit sujet de croire que j 'a vois dans l'esprit. M. le Chancelier m'a dit depuis mon retour en France, que ce fut liii qui fit trouver bon à la Reine qu'il donnât ce tour à son discours, sous prétexte d'éluder plus spécieusement la demande que faisoit 1 Église de Paris en corps, ou que l'on me fît mon procès, ou que l'on me rendit la liberté; et il ajouta que son véritable dessein avoit été de me servir, en faisant que la cour avouât ainsi mon innocence, au moins pour les faits passés.

[Les amis du cardinal ne restent pas inactifs ; les libelles paraissent, les curés, la Sorbonne « se soulèvent ». Le prisonnier écrit, étudie le latin et le grec, et songe à se sauver ; il est en relations avec ses amis, le Pape insiste pour qu'on lui remette le prisonnier).

Les instances du chapitre de Notre-Dame obligèrent la cotir à permettre à un de son corps d'être auprès de moi, et l'on choisit pour cet emploi un chanoine de la famille de M. de Bragelonne, qui avoit été nourri au collège auprès de moi, et = 105 =

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âuquelmême j'avois donne ma prébende. Il ne frcmva pas le secret de se savoir ennuyer, ou plutôt il s'ennuyoit trop dans la prison, quoiqu'il s'y fût enfermé avec joie pour l'amour de moi. Il y tomba dans une profonde mélancolie. Je m'en aperçus, et je fis ce qui étoit en moi pour l'en faire sortir, mais il ne voulut jamais m'écouler sur cela. La fièvre doubletierce le saisit : il se coupa la gorge avec un rasoir au quatrième accès. L'unique honnêteté que l'on eut pour moi, dans tout le cours de ma prison, fut que l'on ne me dit point le genre de sa mort dans tout le temps que je fus à Vincennes, et je ne l'appris que par M. le premier président deBellièvre, le jour que l'on me tira du donjon de Vincennes pour me transporter à Nantes. Mais le tragique de cette mort fut commenté par mes amis, et ne diminua pas la compassion du peuple à mon égard. Cette compassion ne diminuoit point non plus les frayeurs de M. le Cardinal, elles le portèrent jusques à prendre la pensée de me transférer à Amiens, à Brest, au Havre de Grâce. J'en fus avertis, je fis le malade. L'on envoya Yeson pourvoir si effectivement je l'étois. L'on m'a parlé différemment de son rapport. Ce qui empêcha ma translation, fut la mort de M. l'Archevêque qui émut à un point les esprits, que la cour pensa plus à les adoucir qu'à les effaroucher. La manière dont je fus servi en ce rencontre a du prodige.

Mon oncle mourut à quatre heures du matin (1) : à cinq on prit possession de l'Archevêché en mon nom, avec une procuration de moi en très-bonne forme; ef M. le Tellier, qui vint à cinq heures et im quart dans l'Église, pour s'y opposer de la part du Roi, y eut la satisfaction d'entendre que l'on fulminoit mes bulles dans le jubé. Tout ce qui est surprenant émeut les peupies. Cette scène l'étoit au dernier point, n'y ayant rien de plus extraordinaire que l'assemblage de toutes les formalités nécessaires à une action de cette espèce, dans un temps où l'on ne croy oit pas qu'il fût possible d'en observer une seule. Les curés s'échauffèrent encore plus qu'à leur ordinaire ; mes amis souffloient le feu ; les peuples ne ,voy oient plus leur Archevêque ; le Nonce, qui croy oit, àvoir été doublement joué par la cour, parloii fort haut ef

Ci) Le 21 mars 1654.

LES MÊMOimS

menaçoit de censures. Un petit livre fut mis au jour, qui prouvoît qu'il f alîoit fermer les églises, M. le Cardinal eut peur, et comme ses peurs alloient toujours à négocier, il négocia : il n'ignoroit pas l'avantage que l'on trouve à négocier avec des gens qui ne sont point informés :ilcroyoit la moitié du temps que j'étois de ce nombre ; il le crut en celui-là, et il me fit jeter cent et cent vues de permutations, d'établissements, de gros clochers, de gouvernements, de retour dans les bonnes grâces du Roi, de liaison solide avec le ministre.

Pradeile (1) et mon exempt ne parloient-du matin au soir que sur ce ton. L'on me donnoit bien plus de liberté qu'à l'ordinaire ; l'on ne pouvoit plus souffrir que je demeurasse dans ma chambre pour peu qu'il fit beau sur le Donjon. Je ne faisois pas semblant de faire seulement réflexion sur ces changements, parce que je savois par mes amis le dessous des cartes. Ils me mandoienl que je me tinsse couvert et que je n'ouvrisse en façon du monde, parce qu'ils étoient informés, à n'en pouvoir douter, que quand l'on viendroit à fondre la cloche, l'on ne trouveroit rien de solide, et que la cour ne sohgeoit qu'à me faire expliquer sur la possibilité de ma démission, afin de refroidir et le clergé et le peuple. Je suivis ponctuellement l'instruction de mes amis, et au point que M. deNavailles, capitainedes gardes en quartier, m'étantvenu trouver de la part du Roi et m'ayant fait un discours trèséîoigné de ses manières et de son inclination honnête et douce (car le ?4azarin l'obligea de me parler en aga des janissaires beaucoup plus qu'en officier d'un roi très-Chrétien), je le priai de trouver bon que je lui fisse ma réponse par écrit. Je ne me ressouviens pas des paroles, mais je sais bieu qu'elles marquoient un souverain mépris pour les menaces et pour les promesses, et une résolution inviolable de ne point quitter l'Archevêché de Paris.

[Le président de Bellièvres vient offrir au prisonnier de riches abbayes ; le président se retire avec cette conviction que jamais Retz ne consentira à renoncer à l'archevêché de P^^ris.]

Pradeile, qui étoit bien plus à l'abbé Fdtiquet qu'au Carâi^ nal, et qui âavoit que l'abbé Fouquet ne vouloit en auCUné

(i) Qui avait été chargé^ d'arrêter le cardinal mort ou vif, et de lé garder dans sa prison.

tE CARDINAL DE RETZ

manière ma liberté (1), lui porta en diligence cette bonne nouvelle, et il reçut, en même temps, la commission de me faire entrevoir, sans affectation, dans les conversations qu'il avoit avec moi, l'archevêché de Reims et des récompenses immenses, afin que lorsqu'on m'en proposeroit de moindres» je me tinsse plus ferme et que ma fermeté aigrit encore davantage le Mazarin. Je m'aperçus de ce jeu avec assez de facilité, en joignant ce que je sa vois de sûr par M. de Bellièvre et mes amis, à ce que j'apprenois de différent par PradeUe et par d'Avanton, qui étoit mon exempt. Celui-ci, qui étoit uniquement dépendant de M. de Navailles, son capitaine, qui n'y entendoit aucune finesse et qui n'alloit qu'au service du Roi, ne me grossissoit rien. L'autre, dont le but étoit de m' empêcher d'accepter le parti que l'on me feroit, par l'espérance qu'il me faisoit concevoir d'en obtenir de plus considérables, contiiiuoit à me jeter des lueurs éclatantes. Je me résolus de répondre par l'art à l'artifice ; je dis à d'Avanton que je ne concevois pas la manière d'agir de la cour; que, quoique je fusse dans les fers, je ne les trouvois pas assez pesants pour souhaiter de les rompre par toutes les voies ; qu'enfin, il falioit agir avec sincérité avec tout le monde, el avec les prisonniers comme avec les autres ; qu'on me faisoit, en même temps, des propositions tout opposées ; que M. le Premier Président m'offroit sept abbayes; que M, de Pradelle me montroit des archevêchés. D'Avanton, qui, dans le vrai, ne vouloit que le bien de l'affaire, ne manqua pas de rendre compte à son capitaine de mes plaintes. M. le cardinal Mazarin, qui avoit pris une frayeur mortelle des curés et des confesseuis de Paris, et qui par cette considération brûloit d'impatience de finir, en fut outré contre Pradellei il l'en gourmanda au dernier point ; il soupçonna le vrai, qui étoit qu'il agissoit par les ordres de l'abbé Fouquet ; et le chagrin qu'il eut de voir qu'il trouvoit dans les siens mêmes des obstacles à ses volontés, contribua beaucoup, à ce que M. de Bellièvre me dit dès le lendemain, à le faire conclure à ce que je donnasse ma démission, datée du donjon de Vincennes; que le roi me pourvût des sept abbayes que je vous ai nommées, et que je fusse remis

(1) C*est l*abbé Fouquet, depuis évêque d'Agde, qui avait plusieurs fois proposé d'assassiner Retz.

entre les mains de M. le maréchal de la Meilleraye, pour être gardé par lui dans le château de Nantes, et pour être mis en liberté aussitôt qu'il auroit plu à Sa Sainteté d'accepter ma démission ; que, quoi qu'il pût arriver de cette démission, je ne pourrois jamais être remis entre les mains de Sa Majesté, qu'après que M. le premier président de Bellièvre auroit écrit de sa main à M. le maréchal de la Meilleraye qu'il l'a^.réoit ; et que, pour la plus grande sûreté de cette dernière clause, le Roi signeroit de sa main un papier, par lequel il permettroit à M. le maréchal de la Meilleraye de donner cette promesse par écrit à M. le premier président de Bellièvre. Tout cela fut exécuté, et, le Lundi saint, l'un et l'autre me vinrent prendre à Vincennes et ils me menèrent ensemble dans un carrosse du Roi jusqu'au Port-à l'Anglois.

Comme le maréchal étoit tout estropié de la goutte, il ne put monter jusqu'à ma chambre, ce qui donna le temps à M. de Bellièvre, qui m'y vint prendre, de me dire, en descendant les degrés, que je me gardasse bien de donner une parole que l'on m'alloit demander. Le maréchal, que je trouvai au bas de l'escalier, me la demanda effectivement; c'étoit de ne me point sauver. Je lui répondis que les prisonniers de guerre donnoient des paroles, mais que je n'ayois jamais ouï dire qu'on en exigeât des prisonniers d'État. Le maréchal se mit en colère et me dit nettement qu'il ne se chargeroit donc pas de ma personne. M. de Bellièvre, qui n'avoit pu, devant mon exempt, devant Pradelle et devant mes gardes, s'expliquer avec moi en détail, prit la parole, et me dit : « Vous ne vous entendez pas ; M. le Cardinal ne refuse pas de vous donner sa parole, si vous voulez vous y fier absolument et ne lui dô'nner auprès de lui aucuns gardes. Mais si vous le gardez, Monsieur, à quoi vous serviroit cette parole ? car tout homme que l'on garde en est quitte.»

Le Premier Président jouoit à jeu sûr, car il savoit que la Reine avoit fait promettre au maréchal qu'il me feroit toujours garder à vue. Il regarda M. de Bellièvre, et il lui dit: « Vous savez si je puis faire ce que vous me proposez ; allons, continua-t-il en se tournant vers moi, il faut donc que je vous garde ; mais ce sera d'une manière de laquelle vous ne vous plaindrez jamais.»

LE CARDINAL DE RETZ

XVÎI. — La prison du château de Nantes: l'évasion.

Nous sortîmes ainsi de Vinceanes (1) escortés de gendarmes, de cUevau-lé^ers et de mousquetaires du Roi; et des gardes de Monsieur le cardinal Mazarin, qui, à mon opinion, n'eussent pas dû être de ce cortège, y parurent même avec éclat.

Nous quittâmes le Premier Président au Port-à-l'Anglois, et nous continuâmes notre route jusqu'à Beaugency, où nous uous embarquâmes après avoir changé d'escorte. La cavalerie retourna à Paris ; et Pradelle, qui avoit pour enseigne Morel, qui est présentement, ce me semble, à Madame, se mit dams notre bateau, avec une compagnie du régiment des gardes, qui suivgit dans un autre. L'exempt, les gardes du corps, la compagnie du régiment me quittèrent le lendemain que je hiq arrivé à Nantes. Je demeurai purement à la garde de H, le maréchal de la Meilleraye, qui me tint parole, car l'on ne pou voit rien ajouter à la civilité avec laquelle il me garda. Tout le monde me voyoit; on me cherchoit même tous les divertissements possibles ; j'avois presque tous les soirs la comédie. Toutes les dames de la ville s'y trouvoient ; elles y sonpoient souvent.

Madame 4e la Vergne, qui avoit épousé en secondes noces M. le chevalier de Sévigné, et qui demeuroit en Anjou, aveç son mari, m'y vint voir et y amena Mademoiselle de 1^^ Vergne, sa fille, qui est présentement Madame de la Fayette, Elle étoit fort jolie et fort aimable, et elle avoit de plus beaucoup d'air de Madame de Lesdiguières. Elle me plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère, soit qu'elle n'eût pas d'inclination pour moi, soit que la défiance que sa mère et son beau-père lui avoient donnée, dès Pai'is même, avec application, de mes incpiistances et de mes différentes amours, la misse rit ÇU gard^ contre moi. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m'étoit assez naturelle, et la liberté que Mf le maréchal de la Meilleraye me laissoit avec les dames de la ville, qui, étant à la vérité très-entière, m'étoit d'un fort grand soulagement. L'exactitude de la garde fut

(i) 3o mai i654.

égale à Thonnêteté. On ne me perdoit jamais de vue, que quand j'étois retiré dans ma chambre ; et l'unique porte qui étoit à cette chambre étoit gardée par six gardes jour et nuit. Il n'y avoit qu'une fenêtre très-haute, qui répondoit de plus dans la cour, dans laquelle il y avoit toujours un grand corps de garde, et celui qui m'accompagnoit toutes les fois que je sortois, composé de ces siz hommes dont j'ai parlé ci-dessus, se postoit sur îa terrasse d'une tour d'où il me regardoit quand je me promenois dans un petit jardin, qui est sur ime manière de bastion ou de rav^elin qui répond sur l'eau. M. de Brissac, qui se trouva dans le château de Nantes àla descente du carrosse, et M H, de Caumartin, d'Hacquevilîe, abbé de Pontcarré et Amelot, qui y vinrent bieiitôt après, furent plus étonnés de l'exactitude de la garde, qu'ils ne furent satisfaits de la civilité, quoiqu'elle fût très-grande. Je vous confesse que j'en fus moi-même fort embarrassé, partir culièrement quand j'appris par un courrier de l'abbé Charrier que le Pape ne vouloit pas agréer ma démission : ce qui me fâcha beaucoup ; parce que l'agrément du Pape ne l'eût pas validée, et m'eût toutefois donné ma liberté. Je dépêchai en diligence à Rome Malclerc (1), qui a l'honneur d'être connu de vous, et je le chargeai d'une lettre par laquelle j'e^cpliqnois au Pape mes véritables intérêts : je donnai de plus une instruction très-ample à Malclerc, par laquelle je lui marquoi^ tous les expédients de concilier la dignité du Saint-Siège avec l'acceptation de cette démission. Rien ne put persuader Sa Sainteté, elle demeura inflexible. Elle crut qu'il y alloit trop de sa réputation de consentir, même pour un instant, à une violence aussi injurieuse à toute l'Église, et elle dit ces propres paroles à l'abbé Charrier et à Malclerc, qui pressoient le Pape les larmes aux yeux : « Je sais bien que mon agrément ne valideroit pas une démission qui a été extorquée par la force ; mais je sais bien aussi qu'il me déshonoreroit, quand on diroit que je l'ai donné à une démission qui est datée d'une prison.... »

Je vous ai déjà dit que je m'allois quelquefois promener sur une manière de ravelin, qui répond sur la rivière de Loire ; et j 'a vois observé que, comme nous étions au mois d'août,

(i) Gentilhomme tout dévoué à Retz.

LE CARDINAL DE RETZ '

elle ne battoit pas contre la muraille et laissoit un petit espace déterre jusqu'au bastion. J'avois aussi remarque qu entre le jardin qui étoit sur ce bastion et la terrasse sur laquelle mes gardes demeuroient quand je me promenots, il y avoit une porte que Chalucet y avoit fait mettre pour empêcher les soldats d'y aller manger son raisin. Je formai sur ces observations mon dessein, qui fut de tirer sans faire semblant de rien cette porte après moi, qui, étant a jour par des treillis, n'empêcheroit pas les gardes de me voir, mais qui es empêcheroit au moins de pouvoir vemr * ' «J^J^^f^* descendre par unecorde que mon medecm etlabbe Rcm^seau, frère de mon intendant, me tiendroient, et de faire trouver des chevaux au bas du raveUn et pour moi et pour quatre gentilshommes que je faisois état de mener avec moi. Ce S et étoit d'une exécution très-difficile. Il ne se pouv^i Lécuter qu'en plein jour, entre deux sentinelles qui n etoient q^à trente pas l'une de l'autre à la portée d* demi-pistolet de mes six gardes qui me pouvoient tirer à travers des S r^e^ux defaporte'll falloit que les quatre gentikhom^^^^^^ qui dévoient venir avec moi et favoriser mon «vasion fussent bien justes à se trouver au bas du ravelm, parce que leur apparition pouvoit aisément donner de ^'««^«èe^J^^f ™^ pouvois pas passer d'un moindre nombre, parce que ?étois obligé de passer par une place qm est toute pro chf et qâ étoit^e promenoir ordinaire des gard^ du Maréchal Si mon dessein n'eût été que de sortir de prison il eût suffi d'avoir les regards nécessaires a tout ce que je viens dP vous marquer -.maisU s'étendoit plus lo- e^l'avois lormé celui d'aller droit à Paris et de paroître publiquement.

encore d'autres précautions à observer, qm etoient Lns comparaison, plus difficiles. Il *-Uoit que f /assa^^^^^^ diligence de Nantes à Paris, si je ne ''.^f'^^lX^^^J^^'^ les chemins, où les courriers du maréchal de J^^«lleraye ne manqueroient pas de donner l'alarme il falloit que je prisse m^es mesure^ à Paris même, où il ^^'^^^^^^ Lt que mes amis fussent avertis de «^^marche quil me raoit que les autres n'en fussent point informes. Voilà bien di cordes, dont la moindre qui eût manqué eût déconcerte

Je meîivai un samedi 8 d'août, à cinq heures du soir^ ==================== 112

la porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement ; je descendis, un bâton entre les jambes, trèsheureusement, du bastion qui avoit quarante pieds de haut Un valet de chambre, qui est encore à moi* qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire» Ils s'amusèrent eux-mêmes à regarder un Jacobin qui se baignoit et qui, de plus, se noyoit. La sentinelle, qui étoit à vingt pas de moi, mais en lieu d'où elle ne pouvoit pourtant pas me joindre, n'osa me tirer, parce que, lorsque je le vis compasser la mèche, je lui criai que je le ferois pendre s'il tiroit, et il avoua à la question qu'il crut, sur cette menace, que le Maréchal étoit de concert avec moi. Deux petits pages qui se baignoient, et qui me voyant suspendu à la corde, crièrent que je me sauvois, ne furent pas écoutés, parce que tout le monde s'imagina qu'ils appeloient les gens au secours du Jacobin qui se noyoit. Mes quatre gentilshommes se trouvèrent à point nommé au bas du ravelin, où ils avoient fait abreuver leurs chevaux, comme s'ils eussent voulu aller à la chasse; je fus à cheval moi-même avant qu'il y eût eu seulement la moindre alarme ; et comme j 'a vois quarante relais posés entre Nantes et Paris, je serois arrivé infailliblement le mardi à la pointe du jour, sâns un accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif du reste de ma vie...

Aussitôt que je fus à cheval, je pris la route de Mauve* qui est, si je ne me trompe^ à cinq lieues de Nantes, sur la rivière, et où nous étions convenus que M. de Brissac et M. le chevalier de Sévigné m'attendroient avec un bateau pour la passér. La Ralde, écuyer de M. le duc de Brissac qui marchoit devant moi* me dit qu'il falloit galoper d'abord pour ne pas donner le temps aux gardes du Maréchal de fermer la porte d'une petite rue du faubourg où étoit leur quartier, et par laquelle il falloit nécessairement passer. J'avois un des meilleurs chevaux du monde, et qui avoit coûté mille écus à M. de Brissac. Je ne lui abandonnai pas toutefois la main, parce que le pavé étoit très-mauvais et très-glissant ; mais un gentilhomme à moi qui s'appeloit Boisguérin^ ayant crié de mettre le pistolet à la main, parce qu'il voyoit deux gardes du Maréchal qui ne songeoient pourtant pas à nous, je l'y mis effectivement en le présentant à la tète de celui de ces gardés qui étoit le plus près m&if

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