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XV. — Retz orateur: discours au Roi

Je partis aussitôt (1) avec les députés de tous les corps ecclé-

(i) Nous sommes en iuin-septembfc x652. Condé, à la suite des massacres de PHôtel de Ville, a dù rejoindre les Espa lOis. Le roi est à Compiègne ; de Retz imagine de lui conduire une députal^t n du clergé et des communauté* religieuses; au fond, derrière la démarche officielle, se cache une autre

siastiques de Paris et près de deux cents gentilshommes, qui m'accompagnoient, outre lesquels j^avois avec moi cinquante gardes de Monsieur. J'eus avis à Senlis que l'on avoit résolu à la cour de n'y pas loger mon cortège ; et Bautru même (1) , qui s'étoit mis de mon cortège, pour pouvoir sortir de Paris, dont les portes étoient gardées, me dit qu'il me conseilloit de n'y pas entrer avec tant de gens. Je lui répondis que je ne croyois pas aussi qu'il me conseillât de marcher seul avec des curés, des chanoines et des religieux, dans un temps où il y avoit, à la campagne, un infini nombre de coureurs de tous les partis. Il en convint et il prit les devants, pour expliquer à la Reine et cette escorte et ce cortège, qu'on lui avoit trèsridiculement grossi. Tout ce qu'il put obtenir, fut qu'on me donneroit logement pour quatre-vingts chevaux. Vous remarquerez, s'il vous plaît, que j'en avois cent douze seulement pour les carrossés.

Cette foiblessc ne me fit que pitié : ce qui me donna de l'ombrage fut que je ne trouvai point sur mon chemin l'escouade des gardes du corps, qui avoient accoutumé, en ce temps-là, d'aller au-devant des cardinaux, la première fois qu'ils paraissoient à la cour. Ma défiance se fût changée en appréhension, si j'eusse su ce que je n'appris qu'à mon retour à Paris, que la cause pour laquelle on ne m'avoit pas fait cet honneur, étoit qu'on n'avoit pas encore bien résolu ce que l'on feroit de ma personne, les uns soutenant qu'il me falloit arrêter, les autres, qu'il étoit nécessaire de me tuer ; et quelques-uns disant qu'il y avoit trop d'inconvénients à violer, en cette circonstance, la foi publique. M. le prince Thomas fit dire à mon père, par le père Senault, de l'Oratoire, le propre jour que je retournai à Paris, qu'il avoit été de ce dernier avis ; qu'il ne nommoit personne, mais qu'il y avoit au monde des gens bien scélérats. Madame la Palatine ne me témoigna pas qu'on eût été jusque-là, mais elle me dit, dès le lendemain que j'y fus arrivé, qu'elle m'aimoit mieux à Paris qu'à Compiègne. La Reine me reçut pourtant fort bien ; elle se fâcha devant moi contre l'exempt des gar-

mission secrète : Retz ra négocier avec la Reine, au nom de Monsieur ; mais on sera curieux de connaître son éloquence officielle.

(i) Guillaume de Bautru, de l'Académie française, très admiré pour ses bons mots.

LE CARDINAL DE RETZ

des, qui ne m'avoit pas rencontré, et qui s'étoit égai-é, disoitelle, dans la forêt. Le Roi me donna le bonnet le matin du lendemain, et audience i'après-dînée.

Je lui parlai ainsi :

« Sire, tous les sujets de Votre Majesté lui peuvent représenter leurs besoins ; mais il n*y a que l'Église qui ait droit de vous parler de vos devoirs ; nous le devons, Sire, par toutes les obligations que notre caractère nous impose, mais nous le devons particulièrement quand il s'agit de la conservation des peuples, parce que îa même puissance qui nous a établis médiateurs entre Dieu et les hommes, fait que nous sommes naturellement leurs intercesseurs envers les rois, qui sont les images vivantes de la Divinité sur la terre.

Nous nous présentons donc à Votre Majesté en qualité de ministre de la parole ; et comme les dispensateurs légitimes des oracles éternels, nous vous annonçons l'évangile de la paix, en vous remerciant des dispositions <3[ue vous y avez déjà données, et en vous suppliant très-humblement d'accomplir cet ouvrage si glorieux pour Votre Majesté et si nécessaire au repos de vos peuples ; et nous vous le demandons avec autorité, parce que nous vous parlons au nom de celui de qui les ordres vous doix^ent être aussi sacrés qu'ils le sont au moindre de vos sujets. Mais, Sire, cette dignité que nous sommes obligés de conserver, et dans nos actions et dans nos paroles, ne diminue en rien le respect que nous devons à votre personne sacrée, eiïe l'augmente au contraire et nous confirme de plus en plus danê votre service, parce que nous ne saurions élever notre esprit en pensant qtie nouâ avons l'honneur d'être les sujets de Votre Majesté, que nous ne confessions, en même temps, que cette qualité nous oblige encore plus particulière* ment que le reste des hommes à vous donner toutes les marques imaginables de notre obéissance et de notre fidélité.

« Nous le faisons. Sire, par des paroles que nout pouvons dire effectives, puisqu'elles ont été précédées par des effets, L'égliâè de Paris n'a jamais fait de voeux que pour les avantages de votre couronne, et ses oracles n'ont parlé que pour votre service : elle ne croit pas, Sire, qu'elle puisse donner une suite plus convenable à toutes ses ^utreîs actionâ, que la supplication très-humble qu'elle fait présentement à Votre Majesté, de donner la paix àlaville capitale de votre royaume, parce qu'elle est

persuadée que cette paix n'est pas plus nécessaire pour le soulagement des misérables, que pour l'affermissement solide et véritable de votre autorité.

«Nous voyons nos campagnes ravagées, nos villes désertes nos maisons abondonnées, nos temples violés, nos autels profanés ;,nous nous contenterions de lever les yeux au ciel et de lui demander justice de ces impiétés et de ces sacrilèges, qui ne peuvent être assez punis par la main des hommes; et pour ce qui touche nos propres misères, le respect que nous avons pour tout ce qui porte le caractère de Votre Majesté, nous obligeroit, sans doute, même dans le plus grand effort de nos souffrances, à étouffer les gémissements et les plaintes que nous causent vos armes, si votre intérêt, Sire, encore plus pressant que le notre, n'animoit nos paroles, et si nous n'étions fortement persuadé que comme notre véritable repos consiste dans notre obéissance, votre véritable grandeur consiste dans votre justice et votre bonté ; et qu'il est même dans la dignité d'un grand monarque d'être au-dessus de beaucoup de formalités, qui sont aussi inutiles et même aussi préjudiciables, en quelques rencontres, qu'elles peuvent être nécessaires en d'autres occasions. Et Votre Majesté, Sire, me permettra de lui dire, avec la même liberté que me donne mon caractère, qu'il n'y en a jamais eu de plus superflues que celles dont il s'agit aujourd'hui, puisque vous avez tous les avantages essentiels et puisque vous avez effectivement les cœurs de tous vos peuples ; et c'est en cet endroit. Sire, où j.e me sens forcé, parle secret instinct de ma conscience, de déchirer ce voile qui ne couvre que trop souvent dans les cours des grands princes les vérités les plus importantes et les plus nécessaires.

«Je ne doute point. Sire, que l'on ne vous parle très-différemment des dispositions dé Paris : nous les connoissons, Sire, plus particulièrement que le reste des hommes, parce que nous sommes les véritables dépositaires de l'intérieur des consciences, et par conséquent du plus secret des cœurs, et nous vous protestons, par la même vérité qui nous les a confiées, que nous n'en voyons point dans vos peuples qui ne soient très-conformes à votre service ; que vous serez, quand il vous plaira, aussi absolu dans Paris que dans Compiègne ; que rien ne vous y doit faire ombrage et qu'il n'y a personne qui y

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LE CARDINAL DE RETZ

puisse partager ni les affections des peuples, ni l'autorité de Votre Majesté; et nous ne saurions, Sire, vous justifier cette vérité par des preuves plus claires et plus convaincantes, qu'en vous suppliant très-humblement de considérer qu'il faut bien que vous ayez les coeurs de ceux qui n'attendent qu'un seul de vos regards pour se laisser vaincre. Je me trompe, Sire, je parle improprement, je sens que je blesse par cette parole les oreilles de Votre Majesté : elle ne veut vaincre que les ennemis, et ses armes sans doute n'ont point d'autres objets que ceux qu'Henri le grand, aïeul de Votre Majesté, choisit dans les plaines d'îvry. Je dis qu'il choisit, Sire, parce qu'il distingua les François et les étrangers par cette belle parole, qu'il prononça à la tête de son armée ; « Sauvez les François ; » il fit cette distinction l'épée à la main et l'observa encore plus religieusement après toutes ses victoires.

« Ce Parlement qui, dans les grandes agitations de l'État, étoit demeuré dans Paris contre ses ordres, fut continué dans sa séance et dans ses fonctions, parce que ce grand et sage prince, dès le lendemain qu'il y fut entré victorieux et en triomphant, fit publier l'amnistie générale le même jour dans le Palais ; et il semble que ce prince tout admirable eût cru qu'il eût manqué quelque chose à sa clémence, s'il ne l'eût fait éclater dans le même lieu où l'on avoit, en quelque rencontre, rendu peu de justice et de déférence à ses volontés. Et il faut avouer que la providence de Dieu prit un soin particulier de couronner sa modération et sa justice, parce que son autorité, qui avoit été si violemment attaquée et presque abattue, se trouva relevée par sa douceur en un point et plus haut et plus fi^e que n'avoit jamais été celle de sesprédéces^ seurs.

« Si je n'appréhendois de donner la moindre apparence d'une comparaison aussi injuste que seroit celle d'un siècle furieux, et qui attaqua pour ainsi parler la royauté dans son trône, et de ces derniers temps, où il faut avouer que les intentions des sujets de Votre Majesté n'ont rien eu de semblable ni d'approchant, je dirois, Sire, en cette occasion, ce que l'on vous doit dire, à mon sens, à Votre Majesté, dans tous les rencontres de votre vie : que vous suivrez sans doute les vestiges de ce grand monarque, et que vous n'aurez pas moins de bonté pour une grande ville qui vous offre avec

ardeur le sang de tons ses citoyens, pour le répandre pour votre service, que le grand Henri n'exi eut pour des sujets rebelles qui lui disp atoient sa couronne et qui attentoient à sa vie,

« J'ai, Sire, un droit tout particulier et domestique de vous proposer cet exemple : dans cette fameuse conférence, qui fut tenue dans l'abbaye de Saint-Antoine du faubourg de Paris, le roi Henri le Grand dit au cardinal de Gondi : qu'il étoit résolu de ne s'arrêter à aucune forrnalité dans une affaire où la paix seule étoit essentielle ; je ne conncitrois nullement le mérite et la valeur de ce discours, si je prétcndois le pouvoir orner par des paroles ; je me contente, Sire, de le i-apporter fidèlement à Votre Majesté, et de le rapporter ^yeç le même esprit que le cardinal de Gondi l'a reçu.

«Ainsi, Sire, en imitant et la modération et la prudence de ce grand monarque, vous régnerez d'un règne sexnbiable à celui de Dieu, parce que votre autorité n'aura de bornes que celles qu'elle se donnera à eîie-même, par les règles de la raison et de la justice. Ainsi, vous rétablirez solidement l'autorité royale, dans laquelle consistent véritablement le repos, la sixreté et le bonheur de tous vos sujets. Ainsi, vous réunirez les cœurs de tous vos peuples, partagés par tant de factions différentes, et dont la division ne sera jamais que fatale à votre service. Ainsi, vous réunirez toutes vos compagnies souveraines dans ce même lieu, où elles ont soutenu, avec tant de vigueur et avec tant de gloire, les droits de vos ancêtres. Ainsi, vous réunirez la maison royale. Ainsi, vous aurez dans vos conseils et à la têl:e de vos armées M. le duc d'Orléans dont l'expérience, la modération et les intentions absolument désintéressées, peuvent être si utiles et sont si nécessaires pour la conduite de votre État. Ainsi, vous y aurez M. le Priîice, si capable de vous seconder dans vos conquêtes. Et quand nous pensons, Sire, qu'un seul moment peut produire tous ces avantages, et quand nous pensons, en même temps, que ce moment n'est pas encore arrivé, nous sentons dans nor âmes des mouvements mêlés de douleur et de joie, d'espérance et de crainte.

« Quelle apparence que la fin de nos maux ne soit pas proche, puisqu'ils ne tiennent plus qu'à quelques formalités légères et qu'un instant peut assoupir? quelle apparence qu'elles ne

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fussent pas déjà terminées, si la justice de Dieu ne vouloit peut-être châtier nos péchés et nos crimes, par des maux que nous endurons contre toutes les règles de la politique, même la plus humaine ! Il est, Sire, de votre devoir de prévenir par des actions de piété et de justice les châtiments du ciel, qui menacent un royaume dont vous êtes le père ; il est, Sire, de votre devoir d'arrêter, par une bonne et prompte paix, le cours de ces profanations abominables qui déshonorent la terre et qui attirent les foudres du ciel ; vous le devez comme chrétien, vous le devez et vous le pouvez comme roi. Un grand archevêque de Milan porta autrefois cette parole au plus grand des Empereurs chrétiens, dans une occasion moins importante que celle dont il s'agit présentement et qui regardoit moins les intérêts de Dieu. L'Église de Paris vous la porte aujourd'hui, Sire, avec plus de sujet, et Dieu veuille que ce soit avec autant de succès. Dieu veuille inspirer à Votre Majesté la résolution et l'application de ce remède si prompt et si salutaire, qui consiste dans son retour à Paris que nous vous demandons. Sire, avec tous les respects que vous doivent des sujets très-soumis, mais avec tous les mouvements que peuvent former des cœurs passionnés pour le véritable service de Votre Majesté et pour le repos de son royaume.

« Ainsi, Sire, dès le commencement de votre vie, vous accomplirez un des plus considérables points du testament du plus grand et du plus saint de vos prédécesseurs. Saint Louis étant à l'article de la mort, recommanda très-particùlièrement au Roi son fils la conservation des grandes villes de son royaume, comme le moyen le plus propire pour conserver son autorité. Ce grand prince devoit ces sentiments si raisonnables et si bien fondés à l'éducation de la reine Blanche de Castille, sa mère, et Votre Majesté, Sire, devra, sans doute ces mêmes maximes aux conseils de cette grande Reine qui vous a donné à vos peuples et qui anime, par des vertus qui sont sans comparaison et sans exemple, le même sang qui a coulé c'ans les veines de Blanche et les mêmes avantages qu'elle a autrefois possédés dans la Finance. »

(Seconde partie,)

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