II. — Premières conjurations: Retz et Richelieu
Dès que j'eus pris la résolution de me mettre à l'étude, j'y pris aussi celle de reprendre les errements de M. le cardinal
(1) Nous passons sur le récit des galanteries pour arriver à ce duel avec Praslin tprobablement l'abbé de Praslin, François de Choiscul).
(2) Années i633 et suivantes.
Le cardinal de retz
de Richelieu ; et quoique mes proches même s'y opposassent, dans l'opinion que cette matière n'étoit bonne que pour des pédants, je suivis mon dessein : j'entrepris la carrière, et je l'ouvris avec succès. Elle a été remplie, depuis, par toutes les personnes de qualité de la profession. Mais comme je fus le premier depuis le cardinal de Richelieu, ma pensée lui plut ; et cela joint aux bons offices que M. le Grand-Maître ^ me rendoit tous les jours auprès de lui, fit qu'il parla avantageusement de moi en deux ou trois occasions ; qu'il témoigna un étonnement obligeant de ce que je ne lui a vois jamais fait la cour ; et qu'il ordonna même à M, de Lingendes, qui a été depuis évêque de Mâcon, de me mener chez lui.
Voilà la source de ma première disgrâce : car au lieu de répondre à ses avances et aux insistances que M. le Grand- Maitre me fit pour m'y obliger, je ne les payai toutes que de trèsméchante^ excuses. Je fis le malade, j'allois à la campagne; enfin j'en fis assez pour laisser voir que je nevoulois pas m'attacher à M. le cardinal de Richelieu, qui étoit un très-grand homme, mais qui avoit au souverain degré le foible de ne point mépriser les petites choses. Il le témoigna en ma .personne : car l'histoire de la conjuration de Jean-Louis de Fiesque, que j'avois faite à dix-huit ans, ayant échappé, en ce temps-là, des mains de Lauzières, à qui je l'avois confiée seulement pour la lire, et ayant été portée à M. le cardinal de Richelieu par Boisrobert, il dit tout haut, en présence du maréchal d'Estrées et de Senneterre : « Voilà un dangereux esprit. » Le second ledit, dès le soir même, à mon père, et je me le tins comme dit à moi-même.
Je continuai, par ma propre considération, la conduite que je n'avois prise jusque-là que par celle de la haine personnelle que Madame de Guémené (1) avoit contre M. le Cardinal.
Le succès que j'eus dans les Actes de Sorbonne, me donna du goût pour ce genre de réputation. Je la voulus pousser plus loin, et je m'imaginai que je pourrois réussir dans les sermons. On me conseilloit de commencer par de petits couvents, où je m'accoutumerois peu à peu. Je fis tout le contraire. Je prêchai l'Ascension, la Pentecôte, la Fête-Dieu dans les petits
(I) Anne de Rohan ; à 5o ans, elle était encore « une belle personne », dit Tallemant des Réaux, « une des plus belles personnes du monde », dit M"* de MotteviUe.
Carmélites, en présence de la Reine et de toute la cour, et cette audace m'attira un second éloge de M. le cardinal de Richelieu. Car, comme on lui eut dit que j'avois bien fait, il répondit : « Il ne faut pas juger des choses par l'événement, c^est un téméraire. » J'étois, comme vous voyez, assez occupé pour un homme de vingt-deux ans...
M. le Comte (1) qui avoit pris une très-grande amitié pour moi, et pour le service et la personne duquel j'avois pris un très grand attachement, partit de Paris, la nuit, pour s'aller jeter dans Sedan, dans la crainte qu'il eût d'être arrêté. Il m'envoya quérir sur les dix heures du soir. Il me dit son dessein. Je le suppliai avec instance qu'il me permît que j'eusse l'honneur de l'accompagner. Il me le défendit expressément, mais il me confia Van-Broc, un joueur de luth flamand, et qui étoit l'homme du monde à qui il se confioit le plus. Il me dit qu'il me le donnoit en garde, que je le cachasse chez moi, et que je ne le laissasse sortir que la nuit. J'exécutai fort bien de ma part tout ce qui m'avoit été ordonné ; car je mis Van-Broc dans une soupente, où il eût fallu être chat pour le trouver. Il ne fit pas si bien de son côté ; car il fut découvert par le concierge de l'hôtel de Soissons, au moins à ce que j'ai toujours soupçonné ; et je fus bien étonné qu'un matin, à six heures, je vis ma chambre pleine de gens armés, qui m'éveillèrent en jetant la porte dedans. Le prévôt de l'Isle s'avança, et il me dit en jurant : « Où est Van-Broc ?» — « A Sedan, je crois, » lui répondis-je. Il redoubla ses jurements et il chercha dans la paillasse de tous les lits. Il menaça tous mes gens de la question. Aucun d'eux, à la réserve d'un seul, ne lui en eût pu dire des nouvelles : ils ne s'avisèrent pas de la soupente, qui dans la vérité n' étoit pas reconnoissable, et ils sortirent très peu satisfaits. Vous pouvez croire qu'une note de cette nature se pouvoit appeler pour moi, à l'égard de la cour, une nouvelle confusion. En voici une autre.
La licence de Sorbonne expira ; il fut question de donner les lieux, c'est-à-dire de déclarer publiquement, au nom de tout le corps, lesquels ont le mieux fait dans leurs actes ; et cette déclaration se fait avec de grandes cérémonies. J'eus la
<i) Nouvelle lacune : Retz racontait comment ses amours avec Mme de Guémené le jetaient dans Topposition. Le Comte ^dont il s'agit est le fameuse Comte de Soissons, prince du sang, Téternel conspirateur contre Richelieu.
LE CARDINAL DE RETZ
vanité de prétendre le premier lieu, et je ne crus pas le devoir céder à l'abbé de la Mothe-Houdancourt, qui est présentement l'archevêque d'Auch, et sur lequel il est vrai que j'avois eu quelques avantages dans les disputes.
M. le cardinal de Richelieu, qui faisoit l'honneur à cet abbé de le reconnoître pour son parent, envoya en Sorbonne le grand prieur de la Porte, son oncle, pour le recommander. Je me conduisis, dans cette occasion, mieux qu'il n'appartenoit à mon âge : car aussitôt que je le sus, j'allai trouver M. de Raconis, évêque de Lavaur, pour le prier de dire à M. le Cardinal que, comme je savois le respect que je lui devois, je m'étois désisté de ma prétention aussitôt que j'avois appris qu'il y prenoit part. M. de Lavaur me vint trouver, dès le lendemain matin, pour me dire que M. le Cardinal ne prétendoit point que M. l'abbé de la Mothe eût l'obligation du lieu à ma cession, mais à son mérite, auquel on ne pouiroit le refuser. La réponse m'outra ; je ne répondis que par un souris et une profonde révérence. Je suivis ma pointe, et j'emportai le premier lieu de quatre-vingt-quatre voix. M. le Cardinal s'emporta jusqu'à la puérilité ; il menaça les députés de la Sorbonne de raser ce qu'il avoit commencé d'y bâtir, et il fit mon éloge, tout de nouveau, avec une aigreur incroyable.
Toute ma famille s'épouvanta. Mon père et ma tante de Maignelais, qui se joignoient ensemble, la Sorbonne et Van- Broc, M. le Comte, mon frère, qui étoit parti la même nuit, Madame de Guémené, à laquelle ils voyoient bien que j'étcis fort attaché, souhaitoient avec passion de m'éloigner et de m'envoyer en Italie.
Je demeurai donc à Venise jusqu'à la mi-août, et il ne tint pas à moi de m'y faire assassiner. Je m'amusois à vouloir dire galanterie àla signora Vandrameina, noble Vénitienne, et qui étoit une des personnes du monde des plus jolies. Le président Maillé, ambassadeur pour le Roi, qui savoit le péril qu'il y a, en ce pays-là, pour ces sortes d'aventures, me commanda d'en sortir. Je fis le tour de la Lombardie, et je me rendis à Rome sur la fin de septembre. M. le maréchal d'Estrées y étoit ambassadeur. Il me fit des leçons sur la manière dont je devois vivre, qui me persuadèrent ; et, quoique je n'eusse aucun dessein d'être d'Église, je me résolus d'acqué-
zrx 18 ,
rir, à tout hasard, de la réputation dans une cour ecclésiastique oii l'on me verroit avec la soutane.
J'exécutai fort bien ma résolution ; je ne laissai pas la moindre ombre de débauche ou de galanterie : je fus modeste an dernier point dans mes habits ; et cette modestie, qui paroissoit dans ma personne, étoit relevée par une très-grande dépense, par de belles livrées, par un équipage fort leste, et par une suite de sept ou huit gentilshommes, dont il y en avoit quatre chevaliers de Malte. Je disputai dans les Ecoles de Sapience, qui ne sont pas à beaucoup près si savantes que celles de Sorbonne ; et la fortune contribua encore à me relever.
Le prince de Scheomberg, ambassadeur d'obédience de l'Empire, m'envoya dire, un jour que je jouois au ballon dans les Thermes de Fempereur Antonin, de lui quitter la place, et je lui fis répondre qu'il n'y avoit rien que je n'eusse rendu à Son Excellence, si elle me l'eût demandé par civilité ; mais puisque c' étoit un ordre, j'étois obligé de lui dire que je n'en pouvois recevoir d'aucun ambassadeur que de celui du Roi mon maître. Comme il insista et qu'il m'eut fait dire, pour la seconde fois, par le doyen de ses estafiers, de sortir du jeu, je me mis sur la défensive ; et les Allemands, plus par mépris, à mon sens, du peu de gens que j'avois ^vec moi, que par autre considération, ne poussèrent pas l'affaire. Ce coup porté par un abbé tout modeste, à un ambassadeur qui marchoit ton 'ours avec cent mousquetaires à cheval, fit un grand éclat à Rome, et si grand que Roze(l), que vous voyez secrétaire du cabinet et qui étoit ce jour-là dans le jeu du ballon, dit que feu M. le cardinal Mazarin en eut, dès ce jour-là, l'imagination saisie et qu'il lui en a parlé depuis plusieurs fois (2)..«
La santé de M. le cardinal de Richelieu commmençoit à s affoiblir et à laisser, par conséquent, quelques vues de la possibilité de l'archevêché de Paris. M. le Comte, qui avoit pris quelque teinture de dévotion dans la retraite de Sedan, et qui sentoit du scrupule de posséder, sous le nom de Custodi nos (3), plus de cent mille livres de rente en bénéfices, avoit
(1) Secrétaire de Mazarin, puis de Louis XIV, membre de l'Académie française.
(2) Nouvelle lacune.
{i) Custodi nos, terme de jurispk'OdcCce canonique; il désigne un prête-
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écrit à mon père qu'aussitôt qu'il seroit en état d'en faire agréer à la cour sa démission en ma faveur, il me les remettroit entre les mains. Toutes ces considérations jointes ensemble, ne me firent pas tout à fait perdre la résolution de quitter la soutane, mais elles la suspendirent. Elles firent plus : elles me firent prendre celle de ne la quitter qu'à bonnes enseignes et par quelques grandes actions et comme je ne les voyois pas proches ni certaines, je me résolus de me signaler dans ma profession de toutes les manières. Je commençai par une très-grande retraite, j'étudiois presque tout le jour, je ne voyois que fort peu de monde, je n'avois presque plus d'habitudes avec toutes les femmes, hors avec Madame de Guémené
LaRochepot (1), mon cousin germain et mon ami intime, étoit domestique de feu M. le duc d'Orléans, et extrêmement dans sa confidence ; il haïssoit cordialement M. le cardinal de Riche^ lieu, et parce qu'il étoit fils de Madame du Far gis, persécutée et misefen effigie par ce ministre, et parce que, tout de nouveau, M. le Cardinal, qui tenoit son père encore prisonnier à la Bastille, avoit refusé Tagrément du régiment de Champagne pour lui à M. le Maréchal de la Meilleraye, qui avoit une estime particulière pour sa valeur. Vous pouvez croire que nous faisions souvent ensemble le panégyrique du Cardinal, et des invectives contre la foiblesse de Monsieur, qui, après avoir engagé M. le Comte à sortir du royaume et à se retirer à Sedan^ sous la parole qu'il lui donna de l'y venir joindre, étoit revenu de Blois honteusement à la cour .
Comme j'étois aussi plein des sentiments que je vous viens de marquer, que La Rochepot l'étoit de ceux que l'état de ss maison et de sa personne lui devoit donner, nous entrâmes aisément dans les mêmes pensées, qui furent de nous servir de la foiblesse de Monsieur pour exécuter ce que la hardiesse de ses domestiques fut sur le point de lui faire faire à Corbie, dont il faut, pour plus d'éclaircissement, vous entretenir un moment.
Les ennemis étant entrés en Picardie (2), sous le comman-
nom, qui n'a que le titre d'un bénéfice, en laisse les fruits au véritable possesseur, en attendant qu'il le lui rende complètement.
(1) Charles d'Angennes du Fargis ; mort au siège d'Arras (1640) à 26 ans; il laissa tous ses biens à Rçtz. Npus sommes ici en lôSg.
dément de M. le prince Thomas de Savoie et de Piccolomini, le Roi y alla en personne et il y mena Monsieur, son frère, pour général de son armée, et M. le Comte pour lieutenant général. Ils étoient l'un et l'autre très-mal avec M. le cardinal de Richelieu, qui ne leur donna cet emploi que par la pure nécessité des affaires, et parce que les Espagnols, qui menaçoient le cœur du royaume, avoient déjà pris Corbie, la Capeîle et le Catelet. Aussitôt qu'ils furent retirés dans les Pays-Bas et que le Roi eut repris Corbie, l'on ne douta point que l'on ne cherchât les moyens de perdre M. le Comte, qui avait donné beaucoup de jalousie au ministre par son courage, par sa civilité, par sa dépense ; qui étoit intimement bien avec Monsieur et qui avoit surtout commis le crime capital de refuser le mariage de M. d'Aiguillon. L'Espinai, Montrésor, la Rochepot n'oublièrent rien pour donner à Monsieur, par l'appréhension, le courage de se défaire du Cardinal; Saint-Hibal, Varicar ville, Bardou ville et Beauregard, père de celui qui est à moi, le persuadèrent à M. le Comte.
La chose fut résolue, mais elle ne fut pas exécutée. Ils eurent le Cardinal dans leurs mains à Amiens, et ils ne lui firent rien. Je n'ai jamais pu savoir pourquoi : je leur en ai ouï parler à tous, et chacun rejetoit la faute sur son compagnon. Je ne sais, dans la vérité, ce qui en est. Ce qui est vrai est qu'aussitôt qu'ils furent à Paris, la frayeur les saisit. M. le Comte, que tout le monde convint avoir été le plus ferme des conjurés d'Amiens, se retira à Sedan, qui étoit, en ce temps-là, en souveraineté à M. de Bouillon. Monsieur alla à Blois ; et M. de Retz (1), qui n'étoit pas de l'entreprise d'Amiens, mais qui étoit fort attaché à M. le Comte, partit la nuit en poste de Paris et il se jeta dans Belle-îsle. Le Roi envoya à Blois M. le comte de Guiche qui est présentement M. le maréchal de Gramont, et M. de Chavigny, secrétaire d'Etat et confidentissime du Cardinal. Ils firent peur à Monsieur, et ils le ramenèrent à Paris, où il avoit encore plus de peur : car ceux qui étoient à lui dans sa maison, c'est-à-dire ceux de ses domestiques qui n'étoient pas gagnés par la cour, ne manquoient pas de le prendre par
(i) Pierre de Gondi, frère aîné du Cardinal.
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cet endroit, qui étoit son foible, pour l'obliger de penser à sa sûreté ou plutôt à la leur. Ce fut de ce penchant où nous crûmes, La Rochepot et moi, que nous le pourrions précipiter dans nos pensées. L'expression est bien irrégulière, mais je n'en trouve point qui marque plus naturellement le caractère d'un esprit comme le sien. Il pensoit tout et il ne vouloit rien ; et quand par hasard il vouloit quelque chose, il falloit le pousser en même temps, ou plutôt le jeter, pour le lui faire exécuter.
La Rochepot fit tous les efforts possibles, et comme il vit que l'on ne répondoit que par des remises, et par des impossibilités que l'on trouvoit à tous les expédients qu'il proposoit, il s'avisa d'un moyen qui étoit assurément hasardeux, mais qui, par un sort assez commun aux actions extraordinaires, l'étoit beaucoup moins qu'il ne le paroissoit.
M. le cardinal de Richelieu devoit tenir sur les fonts Mademoiselle (1), qui, comme vous pouvez juger, étoit baptisée il y avoit longtemps ; mais les cérémonies du baptême n'avoient pas été faites. Il devoit venir, pour cet effet, au Dôme (2), où Mademoiselle logeoit, et le baptême se devoit faire dans sa chapelle. La proposition de La Rochepot fut de continuer de faire voir à Monsieur à tous les moments du jour, la nécessité de se défaire du cardinal ; de lui parler moins qu a l'ordinaire du détail de l'action afin d'en moins hasarder le secret ; de se contenter de l'en entretenir en général, et pour l'y accoutumer et pour lui pouvoir dire en temps et lieu qu'on ne la lui avoit point célée ; que l'on avoit plusieurs expériences qu'il ne pou voit lui-même être servi qu'en cette manière; qu'il l'avoit lui-même avoué mainte fois à lui, La Rochepot ; qu'il n'y avoit donc qu'à s'associer de braves gens qui f|^ssent capables d'une action déterminée ; qu'à poster des relais,' sous le prétexte d'un enlèvement sur le chemin de Sedan ; qu'à exécuter la chose au nom de Monsieur et en sa présence, dans la chapelle, le jour de la cérémonie ; que Monsieur l'avoueroit de tout son cœur dès qu'elle seroit exécutée, et que nous le mènerions de ce pas sur nos relais à Sedan, dans un intervalle où l'abattement des sous-ministres,
(1) « La Grande Mademoiselle », fille de Gaston d'Orléans.
(2) Le Pavillon de l'Horloge, aux Tuileries.
LES MÉMOIRÊS
joint à la joie que le Roi auroit d'être délivré de son tyran, auroit laissé la cour en état de songer plutôt à le rechercher qu'à le poursuivre. Voilà la vue de La Rochepot, qui n'étoit nullement impraticable, et je le sentis par l'effet que la possibilité prochaine fit dans mon esprit, tout différent de celui que la simple spéculation y avoit produit,
J'avois blâmé, peut-être cent fois, avec La Rochepot l'inaction de Monsieur et celle de M. le Comte à Amiens. Aussitôt que je me vis sur le point de l'exécution de la même action dont j'avois réveillé moi-même l'idée dans l'esprit de La Rochepot, je sentis je ne sais quoi qui pou voit être une peur. Je le pris pour un scrupule. Je ne sais si je me trompai; mais enfin l'imagination d'un assassinat d'un prêtre, d'un cardinal, me vint à l'esprit. La Rochepot se moqua de moi, et il me dit ces propres paroles : « Quand vous serez à la guerre, vous n'enlèverez point de quartier de peur d'y assassiner des gens endormis. » J'eus honte de ma réflexion ; j'embrassai le crime qui me parut consacré par de grands exemples, justifié et honoré par le grand péril. Nous prîmes et nous concertâmes notre résolution. J'engageai, dès le soir, Launoy, que vous voyez à la cour sous le nom de marquis de Piennes. La Rochepot s'assura de La Frèt, du marquis de Boissy, de l'Estourville, qu'il savoit être attachés à Monsieur et enragés contre le Cardinal. Nous fîmes nos préparatifs. L'exécution étoit sûre, le péril étoit grand pour nous ; mais nous pouvions raisonnablement espérer d'en sortir, parce que la garde de Monsieur, qui étoit dans le logis, nous eût infailliblement soutenus contre ceUe du Cardinal qui ne pouvoit être qu'à la porte. La fortune, plus forte que sa garde, le tira de ce pas. Il tomba malade, ou lui ou Mademoiselle, je ne m'en ressouviens pas précisément. La cérémonie fut différée : il n'y eut point d'occasion. Monsieur s'en retourna à Blois, et le marquis de Boissy nous déclara qu'il ne nous découvrirait jamais; mais qu'il ne pouvoit plus être de cette partie, parce qu'il venoit de recevoir je ne sais quelle grâce de M. le Cardinal.
Je vous confesse que cette entreprise, qui nous eût comblés de gloire si elle nous eût réussi, ne m'a jamais plu. Je n'en ai pas le même scrupule que des deux fautes qije je vous ai marqué ci-dessus avoir commises contre la morale ; mais je voudrois toutefois de tout mon cœur n'en avoir jamais
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été. L'ancienne Rome l'auroit estimée j mais ce n'est pàs par cet endroit que j'estime l'ancienne Rome.
Je ressens, avec tant de reconnaissance et avec tant de tendresse, la bonté que vous avez de vouloir bien être informée de mes actions, que je ne me puis empêcher de vous rendre compte de toutes mes pensées ; et je trouve un plaisir incroyable à les aller chercher dans le fond de mon âme, à vous les apporter et à vous les soumettre.
Il y a assez souvent de la folie à conjurer ; mais il n'y a rien de pareil pour faire les gens sages dans la suite, au moins pour quelque temps ; comme le péril, en ces sortes d'affaires, dure même après l'occasion, l'on est prudent et Circonspect dans les moments qui la suivent.
(Première partie.)
îïî. ~ Une aventure de fantômes (1).
Les conférences dont je vous ai parlé ci-dessus se terminoiént kssez souvent par des promenades dans le jardin. Feue Madame de Choisy en proposa une à Saint-Cloud ; et el ledit én badinant à Madame de Vendôme qu'il y falloit donner îa comédie à M. deLisieux(2). Le bon homme qui admiroitles pièces de Corneille, répondit qu'il n'en feroit aucune difficulté pourvu que ce fût à la campagne et qu'il y eût peu de monde. La partie se fit ; l'on convint qu'il n'y auroit que Madame et Mademoiselle de Vendôme, Madame de Choisy, M. de Tùremie, M. de Brion (3), Voiture et moi. Brion se chargea de la comédie et dés violons : je me chargeai de la collation. Nous allâmes à Saint-Cloud chez M. l'Archevêque. Les comédiens, qui jouoient ce soir-là à Rueil, chez M. le Cardinal, n'arrivèrent qu'extrêmement tard. M. de Lisieux prit plaisir aux violons ; Madame de Vendôme ne se lassoit point de voir danser Mademoiselle sa fille, qui dansoit pourtant toute seule. Enfin, l'on s'amusa tant que la petite pointe
(1) Retz, à la mort du Comte, et après la retraite de "M^^ de Guémené à Port-Royal, se fait « plus réglé, au moins pour Tapparence ». Il fréquente les dévots, et remporte des succès dans des conférences contradictoires avec un ministre protestant, devant Turenne et les plus hauts personnages. Notis Sommes en 1642.
(2) Philippe Cospeau, évêque de Lisîeux.
(3) Premier écuyer du duc d'Orléans.
du jour (c'étoit dans les plus grands jours de l'été) Gommençoit à paroître, quand Ton fut aux bas de la descente des Bons-Hommes.
Justement au pied, le carrosse arrêta tout court. Comme j'étois à l'une des portières avec Mademoiselle de Vendôme, je demandai au cocher pourquoi il arrêtoit, et il me répondit d'une voix fort étonnée : « Voulez-vous que je passe « par-dessus tous les diables qui sont là devant moi ?» Je mis la tète hors de la portière, et comme j'ai toujours eu la vue fort basse, je ne vis rien. Madame de Choisy, qui étoit à l'autre portière avec M. de Turenne, fut la première qui aperçut du carrosse la cause de la frayeur du cocher ; je dis du carrosse, car cinq ou six laquais qui étoient derrière crioient ; « Jésus Maria! » et trembloient déjà de peuar. M. de Turennc se jeta hors du carrosse aux cris de Madame de Choisy. Je crus que c' étoient des voleurs ; je sautai aussi hors du carrosse ; je pris l'épée d'un laquais, je la tirai et j'allai joindre de l'autre côté M. de Turenne, que je trouvai regardant fixement quelque chose que je ne voyois point*
îe lui demandai ce qu'il regardoit, et il me répondit, en me poussant du bras et assez bas ; « Je vous le dirai, mais il ne faut pas épouvanter ces femmes, » qui dans la vérité hurloient plutôt qu'elles ne crioient. Voiture commença un Or émus : vous connoissez peut-être les cris aigus de Madame de Choisy : Mademoiselle de Vendôme disoit son chapelet, Madame de Vendôme se vouloit confesser à M. de Lisieux, qui lui disoit : « Ma fille, n'ayez point peur, vous êtes en la main de Dieu » ; et le comte de Brion avoit entonné, bien dévotement, à genoux avec tous nos laquais, les litanies de la Vierge. Tout cela se passa, comme vous vous pouvez imaginer, en même temps et en moins de rien. M. de Turenne, qui avoit une petite épée à son côte, l'avoit aussi tirée, et après avoir un peu regardé, comme je vous l'ai déjà dit, il se tourna vers moi de l'air dont il eût demandé son dîner, et de l'air dont il eût donné une bataille, me dit ces paroles : « Allons voir ces gens-là. » — « Quelles gens? » lui repartis-je ; dans le vrai je croyois que tout îe monde éût perdu le sens. îl me répondit ; « Effectivement, je crois que ce pourroit bien être des diables. » Gomme nous avions déjà fait cinq ou six pas du côté de la Savonnerie, et qne nous
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étions, par conséquent, plus proches du spectacle, je commençai à entrevoir quelque chose, et ce qui m'en parut fut une longue procession de fantômes noirs, qui me donna d'abord plus d'émotion qu'elle en avoit donné à M. de. Turenne, mais qui, par la réflexion que je fis, que j'avois longtemps cherché des esprits et qu'apparemment j'en trou vois en ce lieu, me fit faire un mouvement plus vif que ses manières ne lui permettoient de faire. Je fis deux ou trois sauts vers la procession. Les gens du carrosse, qui croyoient que nous étions aux mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne furent pourtant pas eux qui eurent le plus de frayeur. Les pauvres Augustins réformés et déchaussés, que l'on appelle les Capucins noirs, qui étoient nos diables d'imagination, voyant venir à eux deux hommes qui avoient l'épée à la main, l'eurent très-grande ; et l'un d'eux, se détachant de la troupe, nous cria : « Messieurs, nous sommes de pauvres religieux qui ne faisons de mal à personne et qui venons de nous rafraîchir un peu dans la rivière, pour notre santé. »
Nous retournâmes au carrosse M. de Turenne et moi, avec les éclats de rire que vous vous pouvez imaginer, et nous finies, lui et moi, dès le moment même, deux observations que nous nous communiquâmes dès le lendemain matin. Il me jura que la première apparition de ces fantômes imaginaires lui avoit donné de la joie, quoiqu'il eût toujours cru auparavant qu'il auroit peur s'il voyoit quelque chose d'extraordinaire : et je lui avouai que la première vue m' avoit ému, quoique j'eusse souhaité toute ma vie de voir des esprits. La seconde observation qne nous fîmes, fut que tout ce que nous lisons dans la vie de la plupart des hommes est faux. M. de Turenne me jura qu'il n'avoit pas senti la moindre émotion, et il convint que j'avois eu sujet de croire, par son regard si fixe et par son mouvement si lent, qu'il en avoit eu beaucoup. Je lui confessai que j'en avois eu d'abord, et il me protesta qu'il auroit juré, sur son salut, que je n'avois eu que du courage et de la gaieté. Qui peut donc écrire la vérité, que ceux qui l'ont sentie? Et le président de Thou a eu raison de dire qu'il n'y a de véritables histoires que celles qui ont été écrites par les hotnmes qui ont été assez sincères pour parler véritablement d'eux-mêmes. Ma morale ne tire aucun mérite de cette
sincérité : car je trouve une satisfaction si sensible à vous rendre compte de tous les replis de mon âme et de ceux de mon cœur, que la raison, à mon égard, a beaucoup moins de part que le plaisir dans la religion et l'exactitude que j'ai pour la vérité.
Mademoiselle de Vendôme conçut un mépris inconcevable pour le pauvre Brion, qui, en effet, avoit fait voir aussi de son côté, dans cette ridicule aventure, une foiblesse inimaginable. Elle s'en moqua avec moi dès que l'on fut rentré en carrosse, et elle me dit : « Je sens, à l'estime que je fais de la valeur, que je suis petite-fille de Henri le Grand. Il faut que vous ne craigniez rien, puisque vous n'avez pas eu peur en <cette occasion. — J'ai eu peur, lui répondis-je, Mademoiselle : mais comme je ne suis pas si dévot que Brion, ma peur n'a pas tourné du côté des litanies. — Vous n'en avez point eu, me dit-elle, et je crois que vous ne croyez pas au diable, car M. de Turenne, qui est bien brave, a été bien ému luimême, et il n'alloit pas si vite que vous. » Je vous confesse que cette distinction qu'elle mit entre M. de Turenne et moi me plut et me fit naître la pensée de hasarder quelque douceur. Je lui dis donc : « L'on peut croire le diable et ne le craindre pas : il y a des choses au monde plus terribles. — Et quoi ? reprit-elle . — Elles le sont si fort que l'on n'oseroit même les nommer, >^ li-i répondis-je. Elle m'entendit bien, à ce qu'elle m'a conf e? s i depuis, niais elle n'en fit pas semblant ; elle se remit dans la conversation publique : l'on descendit à l'hôtel de Vendôme, et chacun s'en alla chez soi.
(Première partie.)
IV. — Débuts de la Régence : Les « Importants » (1) ; premières difficultés.
M. de Beaufort (2), qui avoit le sens beaucoup au-dessous du médiocre, voyant que la Reine avoit donné sa confiance à M. le cardinal Mazarin, s'emporta de la manière du monde la plus imprudente. Il refusait tous les avantages qu'elle lui
\i) A la mort de Richelieu, la reine-régente « se mit entre lés mains du cardinal Mazarin ». De Retz est nommé coadjuteur: on va voir qu'il refuse d'entrer dans « la cabale des Importants ». Nous sommes en 1643.
(2) François duc de Beaufort, second fils du duc de Vendôme.
LE CARDINAL DE RETZ
offroit avec profusion ; il fit vanité de donner au monde toutes les démonstrations d'un amant irrité ; il ne ménagea en rien Monsieur ; il brava, dans les premiers jours de la régence, feu M. le prince ; il l'outra ensuite par la déclaration publique qu'il fit contre Madame de Longueville, en faveur de Madame de Montbazon, qui véritablement n'avoit offensé la première qu'en contrefaisait ou montrant cinq des lettres que l'on prétendoit qu'elle avoit écrites à Coligny. M. de Béaufort, pour soutenir ce qu'il faisoit contre la Régente, contre le ministre et contre tous les princes du sang, forma une cabale de gens qui sont tous mort fous, mais qui, dès ce temps-là, ne me paroissoient guères sages : Beaupuy, Fontrailles, Fiesque ; Montrésor, qui avait la mine de Caton, mais qui n'en avoit pas le jeu, s'y joignit aux Béthune. Le premier étoit mon parent proche et le second étoit aussi de mes amis* Ils obligèrent M. de Beaufort à me faire beaucoup d'avances. Je les reçus avec respect, mais je n'entrai en rien ; je m'en expliquai même à Montrésor, en lui disant que je devois la coadjutorerie de Paris à la Reine, et que la grâce étoit assez considérable pour m'empêcher de prendre aucune liaison qui pût ne lui être pas agréable. Montrésor m'ayant répondu que je n'en avois nulle obligation à la Reine puisqu'elle n'avoit rien fait en cela que ce qui lui avoit été ordonné publiquement par le feu Roi, et que d'ailleurs la grâce m'avoit été faite dans un temps où la Reine ne donnoit rien à force de ne rien refuser, je lui dis ces propres mots : — « Vous me permettrez d'oublier tout ce qui pourroit diminuer ma reconnoissance et de ne me ressouvenir que de ce qui la doit augmenter, » Ces paroles, qui furent rapportées à M. le cardinal Mazarin par Goulas (1), à ce que lui^tnême m*a dit depuis, lui plurent. Il le dit à la Reine le jour que M. de Beaufort fut arrêté (2). Cette prison fit beaucoup plus d'éclat mais elle n'eut pas celui qu'elle de voit produire ; et comme elle fut le commencement de l'établissement du ministre, que vous verrez dans toute la suite de cette histoire jouer le plus considérable rôle de la comédie, il est nécessaire, à moil opinion, de vous en parier un peu plus en détail.
(1) Secrétaire des commandements du duc d'Orléans.
(2) 2 septembre 1643. '
LES MÊMOÏRES
Vous avez vu ci-dessus que ce parti, formé dans la Cour par M. de Beaufort, n'étoit composé que de quatre ou cinq mélancoliques, qui avoient la mine de penser creux : et cette mine, ou fit peur à M. le cardinal Mazarin, ou lui donna lieu de feindre qu'il avoit peur. Il y a eu des raisons de douter de part et d'auire ; ce qui est certain est que La Rivière, qui avoit déjà beaucoup de part dans l'esprit de Monsieur, essaya de la donner au ministre par toute sorte d'avis, pour l'obliger de se défaire de Montresor, qui étoit sa bête ; et que M. le Prince n'oublia rien aussi pour la lui faire prendre, par Tappréhension qu'il avoit que M. le Duc, qui est M. le Prince (1) d'aujourd'hui, ne se commît par quelque combat avec M. de Beaufort, comme il avoit été sur le point de faire dans le démêlé de Mesdames de Longueville et de Montbazon. palais d'Orléans et l'hôtel de Condé étant unis ensemble par ces intérêts, tournèrent en moins de rien en ridicule Ig morgue qui avoit donné aux amis de M. de Beaufort le noni d'Importants ; et ils se servirent, en même temps, très habi* lement des grandes apparences que M. de Beaufort, selon le style de tous ceux qui ont plus de vanité que de sens, ne manqua pas de donner en toute sorte d'occasions aux moindres bagatelles. L'on tenoit cabinet mal à propos, l'on donnoit des rendez-vous sans sujet ; les chasses mêmes paroissoient mystérieuses. Enfin, l'on fit si bien que l'on se fit arrêter au Louvre par Guitaut, capitaine des gardes de la Reine. Les Importants furent chassés et dispersés, et l'on publia par tout le royaume qu'ils avoient fait une entreprise sur la vie de M. le Cardinal. Ce qui a fait que je ne l'ai jamais cru, est que l'on n'en a jamais vu ni déposition ni indice, quoique la plupart des domestiques de la maison de Vendôme aient été très-longtemps en prison. Vaumorin et Ganseville, auxquels j'en ai parlé cent fois dans la Fronde, m'ont juré qu'il n'y avoit rien au monde de plus faux. L'un étoit capitaine des gardes, et l'autre écuyer de M. de Beaufort. Le marquis de Nangis, mestre de camp du régiment de Navarre ou de Picardie, je ne m'en ressouviens pas précisément, et enragé contre la Reine et contre le Cardinal pour un sujet que je vous dirai incontinent, fut fort tenté d'entrer dans la cabale des Impor-
(i) De Condé.
Le cardinal de retz
tants, cinq ou six jours devant que M. de Beaufort fut arrêté ; et je le détournai de cette pensée, en lui disant que la mode, qui a du pouvoir en toutes choses, ne l'a si sensible en aucune qu'à être ou bien ou mal à la cour. Il y a des temps où la disgrâce est une manière de feu qui purifie toutes les mauvaises qualités et qui illumine toutes les bonnes ; il y a des temps où il ne sied pas bien à un honnête homme d'être disgracié. Je soutins à Nantis que celui des Importants étoit de cette nature; et je vous marque cette circonstance pour avoir 3ieu de vous faire le plan de l'état où les choses se trouvèrent à la mort du feu Roi. C'est par où je devois commencer, mais le fil du discours m'a emporté.
Il faut confesser, à la louange de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a voit conçu deux desseins que je trouve presque aussi vastes que ceux des César et des Alexandre. Celui d'abattre le parti de la religion avoit été projeté par M, le cardinal de Retz, mon oncle ; celui d'attaquer la formidable maison d'Autriche n'avoit été imaginé de personne. Il a consommé le premier ; à sa mort, il avoit bien avancé le second. La valeur de M. le Prince, qui étoit M. le Duc en ce temps-là, fit que celle du Roi n'altéra point l'état des choses. La fameuse victoire de Rocroy (1) donna autant de sûreté au royaume qu'elle lui apporta de gloire ; et ses lauriers couvrirent le Roi qui règne aujourd'hui, dans son berceau. Le Roi, son père, quin'aimoit ni n'estimoit la Reine, sa femme, lui donna, en mourant, un conseil nécessaire pour limiter l'autorité de sa régence ; et il y nomma M. le cardinal Mazarin, M. le Chancellier (2), M. Boutiller et M. de Chavigny. Comme tous ces sujets étoient extrêmement odieux au public, parce qu'ils étoient tous créatures de M. le cardinal .de Richelieu, ils furent sifflés par tous les laquais, dans la cour de Saint- Germain, aussitôt que le Roi eut expiré ; et si M. de Beaufort eût eu le sens commun, ou si M. de Beauvais n'eût pas été une bête mitrée, ou s'il eût plu à mon père d'entrer dans les affaires, ces collatéraux de la Régence aur oient été infailliblement chassés avec honte, et la mémoire du cardinal de Richelieu auroit été sûrement condamnée par le Parlement avec une joie publique...
(1) 19 mai 1643.
(2) Séguier.
lÊS MÉMOÎRÊà
M. de Paris partit de Paris deux mois après mon sacre (1), pour aller passer l'été à Angers, dans une abbaye qu'il y avoit, appelée Saint- Aubin, et il m'ordonna, quoique avec beaux:oup de peine, de prendre soin de son diocèse. Ma première fonction fut la visite des religieuses de la Conception, que la Reine me força de faire, parce que n'ignorant pas qu'il y avoit dans ce monastère plus de quatre-vingts filles, dont il y en avoit plusieurs de belles et quelques-unes de coquettes, j'avois peine à me résoudre à y exposer ma vertu. Il le fallut toutefois, et je la conservai avec l'édification du prochain, parce que je n'en vis jamais une seule au visage, et je ne leur parlai jamais qu'elles n'eussent le voile baissé ;et cette conduite, qui dura six semaines, donna un merveilleux lustre à ma chasteté. Je crois que les leçons que je recevois tous les soirs chez Madame de Pommereux (2) la f ortifioient beaucoup pour le lendemain. Ce qui est d'admirable, est que ces leçons qui n'étoient plus secrètes, ne me nuisirent point dans le monde. La dame eût été bien fâchée que Ton ne les eût pas sues : mais elle les mèloit, et à ma prière et parce qu'ellemême y étoit assez portée, de tant de diverses apparences, où il n'y avoit pourtant rien de réel, que notre affaire en beaucoup de choses avoit l'air de n'être pas publique, quoiqu'elle ne fût pas cachée. Cela paroît galimatias ; mais il est de ceux que la pratique fait connoître quelquefois et que la spéculation ne fait jamais entendre. J'en ai remarqué de cette sorte en tous genres d'affaires.
Je continuai à faire dans le diocèse tout ce que la jalousie de mon oncle me permit d'y entrependre sans le fâcher. Mais comme, de l'humeur dont il étoit, il y avoit peu de choses qui ne le pussent fâcher, je m'appliquai bien davantage à tirer du mérite de ce que je ne faisois pas, que de ce que je faisois ; et ainsi je trouvai le moyen de prendre même des avantages de la jalousie de M. de Paris, en ce que je pou vois, à jeu sûr, faire paroître ma bonne intention en tout : au lieu que si j'eusse été le maître, la bonne conduite m'eût obligé à me réduire purement à ce qui eût été praticable.
M. le cardinal Mazarin m'avoua, longtemps après, dans l'in-
(1) Sacré archevêque de Corinthe le 3i janvier 1644.
(2) Fille de Guillaume de Bordeaux, intendant des finances ; ce fut une des plus durables affections de Retz.
LE CARDINAL DE RETZ
tcrvalle de l'une de ces paix fourrées que nous faisions quelquefois ensemble, que la première cause de l'ombrage qu'il prit de mon pouvoir à Paris, fut l'observation qu'il fit de ces manœuvres, qui étoient pourtant à son égard très-innocentes. Une autre rencontre lui en donna avec aussi peu de sujet.
J'entrepris d'examiner la capacité de tous les prêtres du diocèse, ce qui étoit dans la vérité d'une utilité inconcevable, Je fis pour cet effet trois tribunaux composés de chanoines, de curés et de religieux, qui dévoient réduire tous les prêtres en trois classes, dont la première étoit des capables, que l'on laissoit dans l'exercice de leurs fonctions ; la seconde, de ceux qui ne l'étoient pas, mais qui le ppuvoient devenir ; la troisième, de ceux qui ne l'étoient pas et qui ne le pouvoient jamais être. On séparoit ceux de ces deux dernières classes : on les interdisoit àe leurs fonctions ; on les mettoit dans des mai- / sons distinctes, et l'on instruisoit les uns et l'on se contentoit d'apprendre purement aux autres les règles de la piété. Vous jugez bien que ces établissements dévoient être d^une dépense immense : mais l'on m'apportoit des sommes considérables de tous côtés. Toutes les bourses des gens de bien s'ouvrirent avec profusion.
Cet éclat fâch^a le ministre, et il fit que la Reine manda, sous un prétexte frivole, M. de Paris, qi;ii, deux jours après qu'il fut arrivé, me commanda, sous un autre encore plus frivole, de ne pas continuer l'exécution de jnon dessein. Quoique je fusse très-bien averti par mon ami l'aumônier, que le coup me venoit de la cour, je le souffris avec bien plus de flegme qu'il n'appartenoit à ma vivacité. Je n'en témoignai quoi que ce soit, et je demeurai dans ma conduite ordinaire à l'égard de M. le Cardinal. Je ne parlai pas si judicieusement sur un autre sujet, quelques jours après, que j 'a vois agi sur celui; là. Le bon homme M. de Morangis me disant, dans la cellule du prieur des Chartreux, que je faisois trop de dépense, comme iln'étpit que trop vrai que je la faisois excessive, je lui répondis fort étourdiment : « J'ai bien supputé ; César, à mon âge, devoit six fois plus que moi. » Cette jparole, très-imprudente en tous sens, fut rapportée par un malheureux docteur qui se trouva là à M. Servien, qui la dit malicieusement à M. le Cardin^. Il s'en moqua, et il a voit raison ; mais il la remarqua, et il n'avoit pas tort. (Deuxième partie,)