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V. — Coup d'œil d'ensemble sur la monarchie française

Il me semble que je vous ai déjà dit, en quelque endroit de ce discours, que les quatre premières années de la Régence furent comme emportées par ce mouvement de rapidité que M. le cardinal de Richelieu avoit donné à l'autorité royale. M, le cardinal Mazarin, son disciple, et de plus né et nourri dans un pays où celle du Pape n'a point de bornes, crut que ce mouvement de rapidité étoit le naturel, et cette méprise fut l'occasion de la guerre civile. Je dis l'occasion : car il en faut, à mon avis, rechercher et reprendre la cause de bien plus loin.

Il y a plus de douze cents ans que la France a des rois : mais ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée, comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon, par des lois écrites. Elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues et comme mises en dépôt, au commencement dans les Etats-Généraux et depuis dans celles des parlements. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d'argent, sont des images presque effacées de ce sage milieu que nos pères avoient trouvé entre la licence des rois et le libertinage des peuples. Ce milieu a été considéré par les bons et sages princes comme un assaisonnement de leur pouvoir, très-utile même pour le faire goûter aux sujets ; il a été regardé par les mal habiles comme par les mal intentionnés comme un obstacle à leur dérèglement et à leur caprice. L'histoire de Joinville'nous fait voir clairement que saint Louis l'a connu et estimé ; et les ouvrages d'Oresmieux (2), évêque de Lisieux, et du fameux Jean-Juvénal des Ursins, nous convainquent que Charles V, qui a mérité le titre de Sage, n'a jamais cru que sa puissance fût au-dessus des lois et de son devoir. Louis onzième, plus artificieux que prudent, donna, sur ce chef aussi bien que sur tous les autres, atteinte à la bonne foi.

Louis douze l'eût rétablie, si l'ambition du cardinal d'Amboise, maître absolu de son esprit, ne s'y fût opposée. L'avarice

(1) Dans ces pages éloquentes, de Retz se propose de remonter aux origines lointaines de la guerre civile.

(2) Nicolas Oresme, né à Caen en i382, grand maître du collège de Navarre.

DE RETZ

LE CARDINAL DE RETZ

insatiable du connétable de Montmorency lui donna bien plus de mouvement à étendre l'autorité de François premier qu'à la régler. Les vastes et lointains desseins de messieurs de Guise ne leur permirent pas, sous François second, de penser à y donner des bornes.

Sous Charles IX et Henri IH, l'on fut si fetigué des troubles, que l'on y prit pour révolte tout ce qui n'étoit pas soumis* sion. Henri IV, qui ne se défioit pas des lois parce qu'il se fioit en lui-même, marqua combien il les estimoit par la considération qu'il eut pour les remontrances très-hardies de Miron, prévôt des marchands, touchant les rentes de l'Hôtelde- Ville. M. de Rohan disoit que Louis treizième n'étoit jaloux de son autorité qu'à force de ne la pas connoitrjp. Le msiréchal d'Ancre et M. de Luynes n*étoient que des ignorants, qui n'étoient pas capables de l'en informer.

Le cardinal de Richelieu leur succéda, qui fît, pour ainsi parler, un fonds de toutes ces mauvaises intentions et de toutes ces ignorances des deux deruiers siècles, pour s'en servir selon son intérêt. Il les déguisa en maximes utiles et nécessaires pour établir l'autorité royale ; et la fortune secondant ses desseins par le désarmement du parti protestant en France, par les victoires des Suédois, par la foiblesse de l'Empire, par l'incapacité de l'Espagne, il forma, dans la plîjs légitime des nionarchies, la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais asservi un Etat. L'habitude, qui a eu la force, en quelques pays, d'accoutumer les hommes au feu, nous a endurcis à des choses que nos pères ont appréhendées plus que le feu même. Nous ne sentons plus la servitude qu'ils ont détestée moins pour leur propre intérêt que pour celui de leur maître ; et le cardinal de Eichelieu a fait des crimes de ce qui faisoit dans le siècle passé les vertus des Miron, des Harlay, de Marillac, des Pibrac et des Faye. Ces martyrs de l'État, qui ont dissipé plus de factions par leurs bonnes et saintes maximes, que l'or d'Espagne et d'Angleterre n'en a fait naître, ont été les défenseurs de la doctrine pour la conservation de laquelle le cardinal de Richelieu confina M. le président Barillon à Amboise : et c'est lui qui a commencé à punir les magistrats pour avoir avancé des vérités pour lesquelles leur serment les oblige d'exposer leur proprç vie.

Les rois qui ont été sa^es çt qui ont connu leurs véritables intérêts, ont rendu les parlements dépositaires de leurs ordonnances, particulièrenient pour se décharger d'une partie de l'envie et de la haine que l'exécution des plus saintes et même des plus nécessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas cru s'abaisser en s'y liant eux-mêmes, semblables à Dieu qui obéit toujours à ce qti'il a commandé une fois. Les ministres qui sont presque toujours aveuglés par leur fortune, pour ne se pas contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu'à les renverser ; et le cardinal de Richelieu plus qu'aucun autre y a travaillé avec autant d'imprudence que d'application. Il n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois ; et cet assemblage est si nécessaire, que les; unes ne se peuvent maintenir sans les autres. Les lois désarmées tombent dans le mépris ; les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anarchie, La république romaine ayant été anéantie par Jules-César, la puissance dévolue par la force de ses armes à ses successeurs subsista autant qu'ils purent eux-mêmes conserver l'autorité ies lois. Aussitôt qu'elles perdirent leur force, celle des Empereurs s'évanouit ; et elle s'évanouit par le moyen de ceux mêmes qui, s'étant rendus maîtres et de leur sceau et de leurs armes, par la faveur qu'ils avoient auprès d'eux, convertirent en leur propre substance celles de leurs maîtres, qu'ils sucèrent, pour ainsi parler, [à l'abri] de ces lois anéanties. L'empire romain mis à l'encan et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau, nous marquent par des caractères bien sanglants, l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force.

Mais pourquoi chercher des exemples étrangers où nous en avons tant de domestiques ? Pépin n'employa pour détrôner les Mérovingiens, et Capet ne se servit pour déposséder les Carlovingiens, que de la même puissance que les prédé-» cesseurs de l'un et de l'autre s'étoient acquise sous le nom de leur maître. Et il est à observer et que les Maires du palais et que les Comtes de Paris se placèrent dans le trône des rois, ustement et également par la même voie par laquelle ils s'étoient insinués dans leur esprit; c'est-à-dire par Taffoi- . . 35 -, . ..... ^

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blissement et par le changement des lois de l'État, qui plaisent toujours d'abord aux princes peu éclairés, parce qu'ils s'imaginent l'agrandissement de leur autorité, et qui, dans les suites, servent de prétextes aux grands et de motifs au peuple pour se soulever.

Le cardinal de Richelieu étoit trop habile pour ne pas avoir tontes ces vues : mais il les sacrifia à son intérêt. Il voulut régner selon son inclination, qui ne se donnoit point de règles, même dans les choses où il ne lui eût rien coûté de s'en donner ; il fit si bien, que si le destin lui eût donné un successeur de son mérite, je ne sais si la qualité de premier ministre qu'il a prise le premier n'auroit pas pu être, avec un peu de temps, aussi odieuse en France que l'ont été, par l'événement, celle de Maire du palais et de Comte de Paris. La providence de Dieu y pourvut au moins d'un sens, le cardinal Mazarin, qui prit sa place, n'ayant donné ni pu donner aucun ombrage à l'État du côté de l'usurpation. Comme ces deux ministres ont beaucoup contribué, quoique fort différemment, à la guerre civile de laquelle je vais vous rendre compte, je crois qu'il est nécessaire de vous en faire îe portrait et le parallèle.

VI, — Portrait de Richelieu et de Masarin,

Le cardinal de Richelieu avoit de la naissance : sa jeunesse jeta des étincelles de son mérite. Il se distingua en Sorbonne ; on remarqua de fort bonne heure qu'il avoit de la force et de la vivacité dans l'esprit. Il prenoit d'ordinaire très-bien son parti. Il étoit homme de parole oii un grand intérêt ne l'obligeoit pas au contraire, et, en ce cas, il n'ou-. bliait rien pour sauVer les apparences de la boiine foi. Il n'étoit pas libéral, mais il donnoit plus qu'il ne promettoit et il assaisonnoit admirablement les bienfaits. Il aimoit la gloire beaucoup plus que la morale ne le permet : mais il faut avouer qu'il n'abusoit» qu'à proportion de son mérite, de la dispense qu'il avoit prise sur ce point de l'excès de son ambition. Il n'avoit ni l'esprit ni le cœur au-dessus des périls, il n'avoit ni l'un ni l'autre au-dessous : et l'on peut dire qu'il en prévint davantage par sa sagacité qu'il n'en surmonta par sa fermeté. Il étoit bon ami ; il eût même soi:-

haité d'être aimé du peuple : mais quoi qu'il eût la civilité l'extérieur et beaucoup d'autres parties propres à cet effetj il n'en eut jamais le je ne sais quoi, qui est encore, en cette matière, plus requis qu'en toute autre. Il anéantissoit, par son pouvoir et son faste royal, la majesté personnelle du' Roi : mais il remplissoit avec tant de dignité les fonctions de la royauté, qu'il falloit n'être pas du vulgaire pour ne p?<.s confondre le bien et le mal en ce fait. Il distinguoit, plus judicieusement qu'homme du monde, entre le mal et le pis, entre le bien et le mieux, ce qui est une grande qualité pour un ministre. Il s'impatientoit trop facilement dans les petites choses qui étoient préalables des grandes ; mais ce défaut qui vient de la sublimité de l'esprit, est toujours joint à des lumières qui le suppléent. Il avoit assez de religion pour ce monde. Il alloit au bien, ou par inclination ou par bon sens, toutefois que son intérêt ne le portoit point au mal, qu'il ^ connoissoit parfaitement quand il le faisoit. Il ne considéroit l'Etat que pour sa vie ; mais jamais ministre n'a eu plus d'application à faire croire qu'il en ménageoit l'avenir. Enfin, il faut confesser que tous ses vices ont été de ceux que la grande fortune rend aisément illustres, parce qu'ils ont été de ceux qui ne peuvent avoir pour instruments que de grandes vertus.

Vous jugez facilement qu'un homme qui a autant de grandes qualités et d'apparences de celles même qu'il n'avoit pas, se conserve assez aisément dans le monde cette sorte de respect qui démêle le mépris d'avec la haine, et qui dans un État où il n'y a plus de lois, supplée au moins pour quelque temps à leur défaut.

Le cardinal Mazarin (1) étoit d'un caractère tout contraire. Sa naissance étoit basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colysée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâton d'un orfèvre de Rome, appelé Moreto. Il fut capitaine d'infanterie en Valteline ; et Bagni, qui étoit son général, m'a dit qu'il ne passa dans la guerre, qui ne fut que de

(i) De Retz a dit plus haut : « L'on voyoit sur les degrés du trône, d'où râpre et redoutable Richelieu avoit foudroyé plutôt que gouverné les humains, un successeur doux, bénin, qui ne vouloit rien, qui étoit au désespoir que sa dignité de cardinal ne lui permettoit pas de s'humilier autant qu'il l'eût souhaité devant tout le monde, qui marchoit dans les rues avec deux petits laquais derrière son carrosse. »

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trois mois, que pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire en France par la faveur du cardinal Antoine, qui ne s'acquéroit pas, en ce temps-là, par de bons moyens. Il plut à Chavigny, par ses contes libertins d'Italie, et par Chavigny à Richelieu, qui le fit cardinal, par le même esprit, à ce que l'on a cru, qui obligea Auguste à laisser à Tibère la succession de l'empire. La pourpre ne l'empêcha pas de demeurer valet sous Richelieu. La Reine l'ayant choisi faute d'autre, ce qui est vrai quoi qu'on en dise, il parut d'abord l'original de Triveîino Principe, La fortune l'ayant ébloui et tous les autres, il s'érigea et on l'érigea en Richelieu : mais il n'en eut que l'impudence de l'imitation. Il se fit de la honte de tout ce que l'autre s'étoit fait de l'honneur. Il se moqua de la religion. Il promit tout, parce qu'il ne vouloit rien tenir. Il ne fut ni doux ni cruel, parce qu'il ne se ressouvenoit ni des bienfaits ni des injures. Il s'aimoit trop, ce qui est le naturel des âmes lâches ; il craignoit trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n'ont pas de soin de leur réputation. Il prévoyait assez bien lé mal, parce qu'il avoit souvent peur : mais il n'y remédioit pas à proportion, parce qu'il n'avoit pas tant de prudence que de peur. Il avoit de l'esprit, de l'insinuation, de l'enjouement, des manières ; mais le vilain cœur paroissoit toujours au travers, et au point que ces qualités eurent, dans l'adversité, tout l'air du ridicule et ne perdirent pas, dans la plus grande prospérité, celui de la fourberie. Il porta le filoutage dans le ministère, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui : et ce filoutage faisoit que le ministère, même heureux et absolu, ne lui seyoit pas bien, et que le mépris s'y glissa, qui est le mal le plus dangereux d'un État, et dont la contagion se répand le plus aisément et le plus promptement du chef dans les membres.

Il n'est pas malaisé de concevoir, par ce que je viens de vous dire, qu'il peut et qu'il doit y avoir beaucoup de contre-temps fâcheux dans une administration qui suivoit d'aussi près celle du cardinal de Kichelieui et qui en étoit aussi différente.

VIL — La Fronde; ses causes; ses symptômes*

Vous avez vu ci-devant tout l'extérieur des quatre années de la Régence, et je vous ai déjà même expliqué l'effet que la prison de M. de Beaufort fit d'abord sur les esprits. ïl est certain qu'elle y imprima du respect pour un homme pour qui l'éclat de la pourpre n'en avoit pu donner aux particuliers. Ondédeï (1) m'a dit que le Cardinal s'étoit moqué avec lui, à ce propos, de la légèreté des François; mais il m'ajouta, en même temps, qu'au bout de quatre mois il s'admira IuIt même : qu'il s'érigea dans son opinion en Richelieu, et qu'il se crut même plus habile que lui. Il faudroit des volumes pour raconter toutes ces fautes, dont les moindres étoient d'une importance extrême, par une considération qui mérite une observation particulière.

Comme il marchoit sur les pas du cardinal de Richelieu, qui avoit achevé de détruire toutes les anciennes maximes de l'Etat, il suivoit un chemin qui étoit de tous côtés bordé de précipices'; et comme il ne voyoit pas ces précipices que le cardinal de Richelieu n'avoit pas ignorés, il ne se servoit pas des appuis par lesquels le cardinal de Richelieu avoit assuré sa marche. J'explique ce peu de paroles, qui comprend beaucoup de choses, par un exemple.

Le cardinal de Richelieu avoit affecté d'abaisser les corps, mais il n'avoit pas oublié de ménager les particuliers. Cette idée suffit pour vous faire concevoir tout le reste. Ce qu'il y eut de merveilleux, fut que tout contribua à le tromper et à se tromper soi-même. Il y eut toutefois des raisons naturelles de cette illusion ; et vous en avez vu quelques-unes dans la disposition où je vous ai marqué ci-devant qu'il avoit trouvé les affaires, les corps et les particuliers du royaume : mais il faut avouer que cette illusion fut très-extraordinaire, et qu'elle passa jusqu'à un grand excès.

Le dernier point de l'illusion en matière d'État, est unô espèce de léthargie qui n'arrive jamais qu'après de grands symptômes. Le renversement des anciennes lois, l'anéantis-

(I) Joseph Zongo Ondédeï, Tun des plus 2élés agents de Mazarin ; il fut nommé évêque de Fréjus en i654.

sèment de ce milieu qu'elles ont posé entre les peuples et les rois, l'établissement de l'autorité purement et absolument despotique, sont ceux qui ont jeté originairement la France dans les convulsions dans lesquelles nos pères l'ont vue. Le cardinal de Richelieu la vint traiter comme un empirique, avec des remèdes violents qui lui firent paroître de la force, mais \ine force d'agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin, comme un médecin très-inexpérimenté, ne connut point son abattement. 11 ne le soutint point par les secrets chimiques de son prédécesseur ; il continua de l'affoiblir par des saignées; elle tomba en léthargie, et il fut assez mal habile pour prendre ce faux repos pour une véritable santé. Les provinces abandonnées à la rapine des surintendants denieuroient abattues et assoupies sous la pesanteur de leurs maux, que les secousses qu'elles s'étoient données de temps en temps, sous le cardinal de Richelieu, n'avoient fait qu'augmenter et qu'aigrir. Les parlements, qui avoient tout fraîchement gémi sous sa tyrannie, étoient comme insensibles aux mesures présentes, par la mémoire encore trop vive et trop récente des passées. Les grands, qui, pour la plupart, avoient été chassés du royaume, s'endormoient paresseusement dans leurs lits, qu'ils avoient été ravis de retrouver. Si cette indolence générale eût été ménagée, l'assoupissement eût peut-être duré plus longtemps ; mais comme le médecin ne le prenoit que pour un doux sommeil, il n'y fit aucun remède. Le mal s'aigrit ; la tète s'éveilla ; Paris se sentit, il poussa des soupirs ; l'on n'en fit point de cas : il tomba en frénésie. Venons au détail.

Émery, surintendant des finances, et à mon sens l'esprit le plus corrompu de son siècle, ne cherchoit que des noms pour trouver des édits. Je ne vous puis mieux exprimer le fond de l'âme du personnage, qui disoit en plein conseil (je l'ai ouï) que la foi n'étoit que pour les marchands, et que les Maîtres des Requêtes qui l'alléguoient pour raison dans les affaires qui regardoient le Roi, méritoient d'être punis ; je ne vous puis mieux expliquer le défaut de son jugement. Cet homme, qui avoit été coadamné à Lyon, dans sa jeunesse, à être pendu, gouvernoit même avec, empire le cardinal Mazarin, en tout ce qui regardoit le dedans du royaume. Je choisis cette remarque entre douze ou quinze que je pour- , 40 '

rois faire de même nature, pour vous donner à entendre l'extrémité du mal, qui n'est jamais à son période, que quand ceux qui commandent ont perdu la honte ; parce que c'est justement le moment dans lequel ceux qui obéissent perdent le respect ; et c'est dans ce même moment où l'on revient de la léthargie, mais par des convulsions.

Les Suisses paroissoient, pour ainsi parler, si étouffés sous la pesanteur de leurs chaînes, qu'ils ne respiroient plus, quand la révolte de trois de leurs paysans forma les Ligues. Les Hollandois se croy oient subjugués par le duc d'Albe quand le prince d'Orange, par le sort réservé aux grands guerriers qui voyent devant tous les autres le point de la possibilité, conçut et enfantâ leur liberté. Voilà des exemples ; la raison y est. Ce qui cause l'assoupissement dans les États qui souffrent est la durée du mal, qui saisit l'imagination des hommes et qui leur fait croire qu'il ne finira jamais. Aussitôt qu'ils trouvent jour à en sortir, ce qui ne manque jamais lorsqu'il est venu jusqu'à un certain point, ils sont si surpris, si aises et si emportés, qu'ils passent tout d'un coup à l'autre extrémité et que bien loin de considérer les révoluticus comme impossibles, ils les croient faciles : et cette disposition toute seule est quelquefois capable de les faire. Nous avons éprouvé et senti toutes ces vérités dans notre dernière révolution. Qui eût dit, trois mois devant la petite pointe des troubles, qu'il en eût pu naître dans un État où la maison royale étoit parfaitement unie, où la cour étoit esclave du ministre, où les provinces et la capitale lui étoient soumises, où les armées étoient victorieuses, où les compagnies paroissoient de tout point impuissantes : qui l'eût dit eût passé pour insensé, je ne dis pas dans l'esprit du vulgaire, mais je dis entre les d'Estrées et les Senneterre. Il paroit un peu de sentiment, une lueur, ou plutôt une étincelle de vie, et ce signe de vie dans les commencements, presque imperceptible, ne se donne poijit par Monsieur, il ne se donne point par M. le Prince, il ne se donne point par les grands du royaume, il ne se donne point par les provinces ; il se donne par le parlement qui, jusqu'à notre siècle, n'avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit condamné, par des arrêts sanglants, celle qu'il faisoit lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée.

Le cardinal ùe reté

Il gronda sur l'édit dû tarif (1) ; et aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla. L'on chercha en s'é veillant, comme à tâtons, les lois : on ne les trouva plus, l'on s'effara, l'on cria, on se les demanda ; et dans cette agitation les questions que leurs explications firent naître, d'obscures qu'elles étoient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques ; et de là, à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire : il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du Palais profana ces mystères. Venons aux faits particuliers, qui vous feront voir à l'œil ce détail.

(Deuxième partie.)

VIL — Les Barricades (2).

Le lendemain de la fête (3), c'est-à-dire le 26 d'août de 1648, le Roi alla au Te Deum. L'on borda, selon la coutume, depuis le Palais-Royal jusqu'à Notre-Dame, toutes les rues de soldats du régiment des gardes. Aussitôt que le Roi fut revenu au Palais-Royal, l'on forma de tous ces soldats trois bataillons, qui demeurèrent sur le Pont-Neuf et dans la place Dauphine. Comminges, lieutenant des gardes de la Reine, enleva dans un carrosse fermé le bonhomme Broussel, conseiller de la Grand Chambre, et il le mena à Saint-Germain. Blancménil, président aux Enquêtes, fut pris en même temps aussi chez lui, et il fut conduit au bois de Vincennes. V^ous vous étonnerez du choix de ce dernier ; et si vous aviez connu le bon homme Broussel, vous ne seriez pas moins surprise du sien. Je vous expliquerai ce détail en temps et lieu ; mais je ne vous puis exprimer la consternation qui parut dans Paris le premier quart d'heure de l'enlèvement de Broussel, et le mouvement qui se fit dès le second. La tristesse, ou plutôt l'abattement, saisit jusqu'aux enfants; l'on se regardoit et l'on ne se disoit rien.

(1) Août 1647.

(2) Pour mettre fin aux troubles parlementaires, Mazarin va tenter de faire enlever Broussel fet Blancménil; de là, une émeute; Retz qui intrigue sans discontinuité va jouer son rôle.

(3) De Saint-Louis.

IÊ3 MÈMOlRÊâ

L'on éclata tout d'un coup : l'on s'émut^ l'on courut, l'oa cria, l'on ferma les boutiques. J'en fus averti, et quoique je ne fusse pas insensible à la manière dont j'avois été joué la veille au Palais-Royal, oii l'on m'avoit même prié de faire savoir, à ceux qui étoient de mes amis dans le Parlement, que la bataille de Lens n'y avoit causé que des mouvements de modération et de douceur ; quoique, dis-je, je fusse trèspiqué, je ne laissai pas de prendre le parti, sans balancer, d'aller trouver la Reine et de m'attacher à mon devoir préférablement à toutes choses. Je le dis en ces propres termes à Chapelain, à Gomberville et à Plot, chanoine de Notre-Dame et présentement chartreux, qui avoient dîné chez moi. Je sortis en rochet et camail, et je ne fus pas au Marché-Neuf que je fus accablé d'une foule de peuple qui hurloit plutôt qu'il ne crioit. Je m'en démêlai en leur disant que la Reine leur feroit justice. Je trouvai sur le Pont-Neuf le maréchal de la Meilleraye à la tête des gardes, qui, bien qu'il n'eût encore en tète que quelques enfants qui disoient des injures et qui jetoient des pierres aux soldats, ne laissoit pas d'être fort embarrassé, parce qu'il voyoit que le nuage commençoit à grossir de tous côtés. Il fut très-aise de me voir et m'exhorta à dire à la Reine îa vérité. Il s'offrit d'en venir luimême rendre témoignage. J'en fus très-aise à mon tour, et nous allâmes ensemble au Palais-Royal, suivis d'un nombre infini de peuple qui crioit : « Broussel ! Broussel ! »

Nous trouvâmes la Reine dans le grand cabinet, accompagnée de M. le duc d'Orléans, du cardinal Mazarin, de M. le duc de Longueville, du maréchal de Villeroy, de l'abbé de la Rivière, de Bautru, de Guitaut, capitaine de ses gardes, et de Nogent. Elle me reçut ni bien ni mal. Elle étoit trop fière 'et trop aigre pour avoir de la honte de ce qu'elle avoit dit la veille ; et le Cardinal n'étoit pas assez honnête homme pour en avoir de la bonne. Il me parut toutefois un peu embarrassé et il me fit une espèce de galimatias par lequelj sans me l'oser toutefois dire, il eût été bien aise que j'eusse conçu qu'il y avoit eu des raisons toutes nouvelles qui avoient obligé la Reine à se porter à la résolution que l'on avoit prise* Je feignis que je prenois pour bon tout ce qu'il lui plut de me dire, et je lui répondis simplement que j'étois venu là pour me rendre à mon devoir, pour recevoir les commandements

LE CARDINAL DE RETZ

de la Reine et pour contribuer de tout ce qui seroit en mon pouvoir au repos et à la tranquillité. La Reine me fit un petit signe de la tête comme pour me remercier ; mais je sus depuis qu'elle avoit remarqué, et remarqué en mal, cette dernière parole qui étoit pourtant très-innocei)te et même fort dans l'ordre en la bouche d'un coadjuteur de Paris, Mais il est vrai de dire qu'auprès des princes, il est aussi dangereux et presque criminel de pouvoir le bien que de vouloir le mal.

Le maréchal de la Meilleraye, qui vit que la Rivière, Bautru et Nogent traitoient l'émotion de bagatelle et qu'ils la tournoient même en ridicule, s'emporta ; il parla avec force et s'en rapporta à mon témoignage. Je le rendis avec liberté et je confirmai ce qu'il avoit dit et prédit du mouvement. Le Cardinal sourit malignement et la Reine se mit en colère, en proférant de son fausset aigre et élevé ces propres mots : — « Il y a de la révolte à s'imaginer que l'on se puisse révolter ; voilà les contes ridicules de ceux qui la veulent. L'autorité du Roi y donnera bon ordre. » Le Cardinal, qui s'aperçut à mon visage que j'étois nn peu ému de ce discours, prit la parole, et, avec un ton doux, il répondit à la Reine : — « Plût à Dieu, Madame, que tout le monde parlât avec la même sincérité que M. le Coadjuteur ! Il craint pour son troupeau, il craint pour la ville, il craint pour l'autorité de Votre Majesté. Je suis persuadé que le péril n'est pas au point qu'il se l'imagine ; mais le scrupule sur cette matière est en lui une religion louable. » La Reine, qui entendoit le Jargon du Cardinal, se remit tout d'un coup; elle me fit des honnêtetés, et je répondis par un profond respect et une mine si niaise que la Rivière dit à l'oreille de Bautru, de qui je le sus quatre jours après : — « Voyez ce que c'est que de n'être pas jour et nuit en ce pays-ci! Le Coadjuteur est homme du monde ; il a de l'esprit ; il prend pour bon ce que la Reine lui vient de dire, » La vérité est que tout ce qui étoit dans ce cabinet jouoit la comédie. Je faisois l'innocent et je ne l'étois pas, au moins en ce fait. Le Cardinal faisoit l'assuré et il ne l'étoit pas si fort qu'il le paroissoit. Il y eut quelques moments où la Reine contrefit la douce et elle ne fut jamais plus aigre. M, de Longueville témoignoit de la tristesse et il étoit dans une joie sensible, parce que c' étoit l'homme du monde qui aimoit le mieux les commencements

de toutes affai2*es« M. le duc d'Orléans faisoit l'empressé et le passionné en parlant à la Reine, et je ne Tai jamais vu siffler avec tant d'indolence qu'il siffla une demi-heure en entretenant Guerchi dans la petite chambre grise. Le maréchal Villeroy faisoit le gai pour faire sa cour au ministre, et il m'ayouoit en particulier, les larmes aux yeux, que l'État itoit sur le bord du précipice. Bautru et Nogent bouffonnoient et représentoient, pour plaire à la Reine, la nourrice du vieux Broussel (remarquez, je vous supplie, qu'il avoit quatre-vingts ans), qui animoit le peuple à la sédition, quoiqu'ils connussent très-bien l'un et l'autre que la tragédie ne seroit peutêtre pas fort éloignée de la farce. Le seul et unique abbé de la Rivière étoit convaincu que l'émotion du peuple n'étoit qu'une fumée. Il le soutenoit à la Reine, qui l'eût voulu croire quand même elle eût étépersuadée du contraire : et je remarquai dans un même instant, et par la disposition de la Reine, qui étoit la personne du monde la plus hardie, et par celle de la Rivière, qui étoit le poltron le plus signalé de son siècle, que l'aveugle témérité ou la peur outrée produisent les mêmes effets lorsque le péril n'est pas connu.....

[La discussion continue, la reine est d'une violence inouïe, mais l'heure avance, et il faut prendre une résolution..,]

Nous éprouvâmes en ce rencontre qu'il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider . Le Cardinal, après une douzaine de galimatias qui se contredisoient les uns les autres, conclut à se donner encore du temps jusqu'au lendemain et de faire connoitre, en attendant, au peuple, que la Reine lui accordoit la liberté de Broussel, pourvu qu'il se séparât et ne continuât pas à la demander en foule. Le Cardinal ajouta que personne ne pouvoit plus agréablement ni plus efficiacement que moi porter cette parole. Je vis le piège, mais je ne m'en pus défendre, et d'autant moins que le maréchal de la Meilleraye, qui n'avait point de vue, y donna même avec impétuosité et m'y entraîna, pour ainsi parler, avec lui. Il dit à la Reine qu'il sortiroit avec moi dans les rues et que nous y ferions des merveilles. — « Je n'en doute point, lui répondis-je, pourvu qu'il plaise à la Reine de nous faire expédier en bonne forme la promesse de la liberté des prisonniers ; car je n'ai pas assez de crédit parmi

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le peuple pour m'en faire croiire sans cela. » L'on me loua de ma modération. Le Maréchal ne douta de rien : « la parole de la Reine valoit mieux que tous les écrits ! » En un mot, Ton se moqua de moi et je me trouvai tout d'un coup dans la cruelle nécessité de jouer le plus méchant personnage où peut-être jamais particulier se soit rencontré. Je voulus répliquer ; mais la Reine entra brusquement dans sa chambre grise. Monsieur me poussa, mais tendrement, avec ses deux mains, en me disant : — «Rendez le repos à l'État.» Le Maréchal m'eutraiua, et tous les gardes du corps me portoient amoureusement sur leurs bras en me criant : « Il n'y a que vous qui puissiez remédier au mal. » Je sortis ainsi avec mon rocliet et mon camail, en donnant des bénédictions à droite et à gauche, et vous croyez bien que cette occupation ne m'empêchoit pas de faire toutes les réflexions convenables à l'embarras dans lequel je me trouvois. Je pris toutefois, sans balancer, le parti d'aller purement à mon devoir, de prêcher l'obéissance et de faire mes efforts pour apaiser le tumulte. La seule mesure que je me résolus de garder fut celle de ne rien promettre en mon nom au peuple et de lui dire simplement que la Reine m'avoit assuré quelle rendroit Broussel, pourvu que l'on fit cesser l'émotion»

L'impétuosité du maréchal de la Meilleraye ne me laissa pas lieu de mesurer mes expressions : car au lieu de venir avec moi comme il m'avoit dit, il se mit à la tête des chevaulégers de la garde, et il s'avança Tépée à la main en criant de toute sa force : — « Vive le Roi, liberté à Broussel î » Comme il étoit vu de beaucoup de plus de gens qu'il n'y en avoit qui l'entendissent, il échauffa beaucoup plus de monde par son épée', qu'il n'en apaisa par sa voix. L'on cria aux armes. Un crocheteur mit un sabre à la main vis-à-vis des Quinze- Vingts : le Maréchal le tua d'un coup de pistolet. Les cris redoublèrent ; l'on courut de tous côtés aux armes ; une foule de peuple qui m'avoit suivi dans le Palais-Royal me porta plutôt qu'elle ne me poussa jusques à la Croix-du-Tiroir, et j'y trouvai le maréchal de la Meilleraye aux mains avec une grosse troupe de bourgeois, qui avoient pris les armes dans la rue de l'Arbre- Sec. Je me jetai dans la foule pour essayer de les séparer, et je crus que les uns et les autres portcroient au moins quelque respect à mon habit et à ma dignité. Je ne me trompai

pas absolument, car le Maréchal, qui étoit fort embarrassé, prit avec joie ce prétexte pour commander aux ehevau-légers de ne plus tirer ; et les bourgeois s'arrêtèrent et se contentèrent de faire ferme dans le carrefour : mais il y en eut vingt ou trente qui sortirent avec des hallebardes et des mousquetons de la rue des Prouvelles, qui ne furent pas si modères et qui ne me voyant pas ou ne me voulant pas voir, firent une charge fort brusque aux chevau-légers, cassèrent d'un coup de pistolet le bras à Fontrailles, qui étoit auprès du Maréchal l'épée à la main, blessèrent un de mes pages qui portoit le derrière de ma soutane, et me donnèrent, à moi-même, un coup de pierre au-dessous de l'oreille qui me porta par terre. Je ne fus pas plutôt relevé, qu'un garçon d'apothicaire m'appuya le mousqueton sur la tête. Quoique je ne le connussè point du tout, je crus qu'il étoit bon de ne le lui pas témoigner dans ce moment, et je lui dis au contraire : — « Ah! maU heureux! si ton père te voyoit... » Il s'imagina que j'étoisle meilleur ami de son père, que je n'avois pourtant jamais vu. Je crois que cette pensée lui donna celle de me regarder plus attentivement. Mon habit lui frappa les yeux : il me demanda si j'étois M. le Coadjuteur. Et aussitôt que je le lui eus dit, il cria : « Vive le Coadjuteur ! » Tout le monde fit le même cri ; l'on courut à moi ; et le maréchal de la Meilleraye se retira avec plus de liberté au Palais-Royal, parce que j'affectai, pour lui en donner le temps, de marcher du côté des halles.

Tout le monde me suivit et j'en eus besoin : car je trouvai cette fourmilière de fripiers toute en armes. Je les flattai, je les caressai, je les injuriai, je les menaçai, enfin je les persuadai. Ils quittèrent les armes, ce qui fut le salut de Paris, parce que s'ils les eussent eues encore à la main à l'entrée de la nuit, qui s'approchoit, la ville eût été infailliblement pillée.

Je n'ai guère eu en ma vie de satisfaction plus sensible que celle-là ; et elle fut si grande, que je ne fis pas seulement de réflexion sur l'effet que le service que je venois de rendre devoit produire au Palais-Royal. Je dis devoit : car vous allez voir qu'il y en produisit un tout contraire. J'y allai avec trente ou quarante mille hommes qui me suivoient, mais sâns armes, je trouvai à la barrière le maréchal de la Meilleraye qui, transporté de la manière dont j'en a vois usé à son égard,

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m'embrassa presque jusques à m'étouffer ; et il me dit ces propres paroles • — « Je suis un fou, je suis un brutal, j'ai failli perdre l'État et vous l'avez sauvé. Venez, parlons à la Reine en François véritables et en gens de bien ; et prenons des dates pour faire prendre à notre témoignage, à la majorité du Roi, ces pestes de l'État, ces flatteurs infâmes qui font croire à la Reine que cette affaire n'est rien. » Il fil une apostrophe aux officiers des tardes, en achevant cette dernière parole, la plus touchante la plus pathétique et la plus éloquente qui soit peut-être jamais sortie de la bouche d'un homme de guerre, et il me porta plutôt qu'il me mena chez la Reine. Il lui dit en entrant et en me montrant de la main : — Voilà celui, Madame, à qui je dois la vie, mais à qui Votre Majesté doit le salut de sa garde et peut-être celui du Palais-Royal. » La reine se mit à sourire, mais d'une sorte de sourire ambigu. J'y pris garde, mais je n'en fis pas semblant ; et pour empêcher M. de la Meilleraye de continuer mon éloge, je pris la parole : — « Non, Madame, il ne s'agit pas dé moi, mais de Paris soumis et désarmé qui se vient jeter aux pieds de Votre Majesté, — « Il est bien coupable et peu soumis, repartit la Reine avec un visage plein de feu ; s'il a été aussi furieux qu'on me Ta voulu faire croire, comment se seroit-il pu adoucir en si peu de temps ? Le maréchal, qui remarqua aussi bien que moi le ton de la Reine, se mit en colère, et il lui dit en jurant : — « Madame, un homme de bien ne vous peut flatter en l'extrémité où sont les choses. Si vous ne mettez aujourd'hui Broussel en liberté, il n'y aura pas, demain, pierre sur pierre à Paris. » Je voulus ouvrir la bouche, pour appuyer ce que disoit le Maréchal, la Reine me la ferma en me disant d'un air de moquerie : — « Allez vous reposer, Monsieur, vous avez bien travaillé. »

Je sortis ainsi du Palais-Royal ; et quoique je f usse ce que Ton appelle enragé, je ne dis pas un mot, de là jusques à mon logis, qui pût aigrir le peuple. J'en trouvai une foule innombrable qui m'attendoit et qui me força de monter sur l'impériale de mon carrosse, pour lui rendre compte de ce que j 'a vois fait au Palais-Royal. Je lui dis que j'avois témoigné à la reine l'obéissance que l'on avoit rendue à sa volonté, en posant lei* armes dans les lieux où on les avoit prises et en ne les prenant

pas dans ceux où l'on étoit sur le point de les prendre ; que la Reine m'avoit fait paroître de la satisfaction de cette sou» mission, et qu'elle m'avoit dit que c'étoit l'unique voie par laquelle l'on pouvoit obtenir d'elle la liberté des prisonniers. J'ajoutai tout ce que je crus pouvoir adoucir cette commune ; et je n'y eus pas beaucoup de peine, parce que l'heure du souper approchoit. Cette circonstance vous paroîtra ridicule, mais elle est fondée ; et j'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les plus échauffés ne veulent pas et qu'ils appellent se désheurer.

Je me fis saigner en arrivant chez moi, car îa contusion que j'avois au-dessous de l'oreille étoit fort augmentée : mais vous croyez bien que ce n'était pas là mon plus grand mal. J'avois fqrt hasardé mon crédit dans le peuple, en lui donnant des espérances de la liberté de Broussel, quoique j'eusse observe fort soigneusement de ne lui en pas donner ma parole. Mais avois-je lieu d'espérer moi-même qu'un peuple pût distinguer entre les paroles et les espérances? D'ailleurs, avois-je lieu de croire, après ce que j'avois connu du passé, après ce que je venois de voir du présent, que la cour fit seulement réflexion à ce qu'elle nous avoit fait dire à M. de la Meillerayc et à moi? Ou plutôt, n'avois-je pas tout sujet d'être persuadé qu'elle ne manqueroit pas cette occasion de me perdre absolument dans le public, en lui laissant croire que je m'étois entendu avec elle pour l'amuser et pour le jouer ? Ces vues que j'eus dans toute leur étendue, m'affligèrent, mais elles ne me tentèrent point. Je ne me repentis pas un moment de ce que j'avois fait, parce que je fus persuadé et que le devoir et îa bonne conduite m'y a voient obligé. Je m'enveloppai pour ainsi dire dans mon devoir ; j'eus honte d'avoir fait réflexion sur l'événement, et Montrésor étant entré là-dessus et m 'ayant dit que je me trompois si je croyois avoir beaucoup gagné à mon expédition, je lui répondis ces propres paroles : — « J'y ai beaucoup gagné, en ce qu'au moins je nie suis épargné une apologie en explication de bienfaits, qui est toujours insupportable à un homme de bien. Si je fusse demeuré chez moi, dans une conjoncture comme celle-ci, la Reine, dont enfin je tiens ma dignité, auroit-elîe sujet d'être contente de moi? » — « Elle ne l'est nullement, reprit Montrésor j et Madame de Navailles et Madame de Motteville viennent

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de dire au prince de Guémené que l'on étoit persuadé au Palais- Royal qu'il n'avoit pas tenu à vous d'émouvoir le peuple. »

J'avoue que je n'ajoutai aucune foi à ce discours de Montrésor ; car quoique j'eusse vu dans le cabinet de la Reine que l'on se moquoit de moi, je m'étois imaginé que cette malignité n'alloit qu'à diminuer le mérite du service que j'avois rendu, et je ne me pouvois figurer que l'on fût capable de me le tourner à crime. Montrésor persistant à me tourmenter et me disant que mon ami Jean-Louis de Fiesque n'auroit pas été de mon sentiment, je lui répondis que j'avois toute ma vie estimé les hommes plus par ce qu'ils nefaisoient pas en de certaines occasions, que par tout ce qu'ils y eussent pu faire.

J'étois sur le point de m'endormir tranquillement dans ces pensées, lorsque Laigues arriva, qui venoit du souper de la Reine, et qui me dit que l'on m'avoit tourné publiquement en ridicule, que l'on m'y avoit traité d'homme tjui n'avoit rien oublié pour soulever le peuple sous prétexte de l'apaiser ; que l'on avoit sifflé dans les rues ; qui avoit fait semblant d'être blessé quoiqu'il ne le fût point, enfin qui avoit été exposé deux heures entières à la raillerie fine de Bautru, à la bouffonnerie de Nogent, à l'enjouement de la Rivière, à la fausse compassion du Cardinal et aux éclats de rire de la Reine. Vous ne doutez pas que je ne fusse un peu ému ; mais dans la vérité je ne le fus pas au point que vous le devez croire. Je me sentis plutôt de la tentation légère que de l'emportement ; tout me vint dans l'esprit mais rien n'y demeura, et je sacrifiai, presque sans balancer, à mon devoir, les idées les plus douces et les plus brillantes que les conjurations passées présentèrent à mon esprit en foule, aussitôt que le mauvais traitement que je voyois connu et public me donna lieu de croire que je pouvois entrer avec honneur dans les nouvelles.

IX, — Une galerie de portraits (1).

Je sais que vous aimez les portraits, et j'ai été fâché, par cette raison, de n'avoir pu vous en faire voir jusqu'ici presque aucun qui n'ait été de profil et qui n'ait été par conséquent fort imparfait. Il me semble que je n'avois pas assez de grand jour dans ce vestibule, dont vous venez de sortir, et oii vous n'avez vu que les peintures légères des préalables de la guerre civile. Voici la galerie oii les figures vous paroîtront dans leur étendue, et ou je vous présenterai les tableaux des personnages que vous verrez plus avant dans l'action. Vous jugerez par les traits particuliers que vous pourrez remarquer dans la suite, si j'en ai bien pris l'idée. Voici le portrait de la Reine, par lequel il est juste de commencer :

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