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DE LA PRÉSIDENCE

Si l'élu du 10 décembre eût été dans les conditions ordinaires d'un chef de parti, mêlé aux affaires de son pays, familier avec les hommes et les choses de son temps et jouissant d'une réputation établie; s'il eût été entouré à son avènement d'un groupe d'amis appartenant aux rangs élevés de la politique et de l'armée ; fort du pouvoir énorme que lui donnait la prodigieuse ovation populaire dont il venait d'être l'objet, il eût pu sans délais comme sans peine rétablir, dans toute sa force, l'autorité de l'État, et s'éviter à lui-même et au pays les périls auxquels l'un et l'autre allaient être encore exposés.

Mais malheureusement, jamais puissance morale pareille n'avait été donnée à un homme dans de plus fausses conditions. Et d'abord Louis-Napoléon n'était connu de la nation que par deux entreprises aventureuses, qui avaient peut-être servi vis-à-vis des masses populaires à rattacher à sa

personne les traditions de sa famille, mais qui, aux yeux des classes élevées, frappées tout au moins d'une apparente disproportion entre les moyens et le but, semblaient déraisonnables et avaient par conséquent jeté sur son caractère public une sorte de discrédit. Ensuite, s'il était peu ou mal connu, il avait un désavantage encore plus grand, c'est qu'il ne connaissait rien lui-même du monde où il était introduit d'une manière si éclatante mais si imprévue. Hommes et choses, tout était nouveau pour lui. Banni depuis son enfance, en rentrant, après trente ans d'exil, dans son pays et pour le gouverner, il ne savait où prendre les instruments de son gouvernement. Quoique porté au pouvoir par six millions de suffrages, il était réduit à un tel état d'isolement qu'il ne connaissait pas un homme important dans ses intérêts, qu'il n'avait pas un ami dont il pût convenablement faire un ministre. Bien différente eût été sa situation s'il fût arrivé en i83o. Alors il eût trouvé tout un parti considérable formé des partisans et des serviteurs de son oncle. Les maréchaux, les généraux, les hommes d'État, tous les grands noms de l'Empire lui auraient fait cortège. Mais le règne de Louis-Philippe avait passé sur tout cela. Le faux libéralisme de cette époque, en constituant le gouvernement de la bourgeoisie, avait réveillé l'antagonisme des classes qui avait été le vice funeste de la Révolu-

tion. La noblesse, la bourgeoisie et le peuple se trouvant représentés par le parti de la branche aînée, de la branche cadette et de la République, il n'y avait plus de place, dans les idées du temps, pour une cause dont le principe même condamnait les préjugés de classes. Le parti bonapartiste s'était laissé absorber comme le reste de la nation dans l'un des trois partis ou des trois classes qui divisaient si malheureusement le pays, au gré des dispositions particulières à chacun d'eux; les débris de l'Empire s'étaient donc ralliés, déjà depuis longtemps, qui aux Bourbons, qui aux Orléans, qui à la République. De sorte qu'en rentrant en France, l'héritier du nom de Napoléon ne trouvait pour le recevoir ni les amis, ni les fils des amis du grand Empereur: que, bien loin de là, sa présence semblait les mettre mal à l'aise, et qu'au lieu d'accourir au-devant de leur chef naturel, ces derniers se détournaient à son approche.

Mais si le classement de tous les hommes considérables du pays dans les trois partis que je viens de nommer réduisait l'élu du lo décembre à un tel état d'abandon, il n'en était malheureusement pas de même de la part des intrigants qui, dans l'espoir de profiter de la curée, venaient à lui de toutes parts. Délaissé par les hommes honorables des divers partis et assiégé, au contraire, par une foule de gens mal famés ou malintentionnés, telle

était la situation difficile du neveu de l'Empereur. Tandis que la nation, l'appelant à son secours, plaçait en lui de si grandes espérances, il se trouvait isolé, entouré de périls et condamné pour longtemps à l'impuissance.

Ce n'est pas tout. En prévision des sympathies populaires qui devaient accueillir le nom de Napoléon, les chefs des partis opposés, monarchiques et républicains, unis par une pensée commune dans l'Assemblée nationale, avaient fabriqué la Constitution la plus propre à déjouer les espérances du pays. En vue du neveu de l'Empereur, ils avaient paralysé d'avance le pouvoir exécutif par le pouvoir absolu d'une Chambre unique et de même origine; à cause de lui ils avaient limité à quatre ans la durée des fonctions du président de la République, interdit sa réélection avant quatre autres années, refusé de soumettre la Constitution à la ratification du peuple, enfin, et toujours à cause de lui, imposé au président élu l'obligation, avant de prendre ses fonctions, de prêter serment à la Constitution. Ainsi tandis que le droit naturel, comme la Constitution elle-même, proclamait la souveraineté du peuple, un artifice des partis l'escamotait au profit de l'Assemblée. Si l'élu du 10 décembre refusait de prêter serment à une constitution impraticable, en vertu de cette Constitution il ne pouvait être mis en possession du pouvoir

que la nation lui avait déféré ; et s'il prêtait serment à cette absurde Constitution, sous peine de violer son serment, c'était à lui à combattre la volonté nationale et à repousser les aspirations du peuple. Pour moi, frappé de la nécessité de déjouer ces calculs machiavéliques, aussitôt que l'élection du

10 décembre fut connue je conseillai au Prince de ne pas aller à la Chambre prendre possession de la présidence, mais d'adresser un message à l'Assemblée pour déclarer sa résolution de ne prêter serment à la Constitution qu'à la condition qu'elle serait soumise ultérieurement à la ratification du peuple. Assurément ce parti présentait quelques dangers. Le général Cavaignac, désappointé de son échec, et surtout les républicains, furieux de quitter le pouvoir, ne manqueraient pas de s'abriter derrière la Constitution pour refuser de livrer la place, avant que l'élu du peuple eût prêté le serment exigé : et Dieu sait ce que la haine eût pu leur inspirer dans les premiers moments d'exaltation. Mais tout cela ne me paraissait pas très redoutable. Depuis son élection, pour se soustraire aux embûches dont il pouvait être menacé et sur les avis du préfet de police lui-même, M. Carlier, le Prince avait pris le parti de cacher son domicile.

11 en avait trouvé un impénétrable où, en se renfermant pendant quelques jours, il pouvait, sans avoir rien à craindre pour sa personne, laisser

éclater la crise dans toute sa force. Or, dans un pareil moment, quand le peuple et l'armée triomphant de l'élection faisaient retentir la capitale des cris de Vive Napoléon; quand toute la population, exaltée par le succès du lo décembre, se montrait si impatiente de voir le chef qu'elle venait de se donner, il n'était pas admissible un instant que l'Assemblée pût résister à la pression populaire. Gomme il ne s'agissait, après tout, que de consacrer le principe de la souveraineté nationale, en soumettant la Constitution à la ratification du suffrage universel, l'élu du lo décembre, en invoquant un scrupule de conscience, en demandant que le peuple ne fût pas dépouillé de son droit naturel, était dans son rôle. Sa résolution eût frappé l'Assemblée d'impuissance, et en conquérant le droit de soumettre la Constitution à la ratification du peuple et par conséquent de la faire modifier, en déjouant, en un mot, la manœuvre de ses ennemis, dès le premier jour de son avènement, il eût délivré le pays des obstacles que la Constitution allait opposer, pendant plusieurs années, au rétablissement de l'ordre et se fût affranchi personnellement de la nécessité de la violer lui-même pour la réformer.

Malheureusement le Prince était déjà entre les mains d'une fraction de ses ennemis. M. Thiers, qu'il faut nommer dans l'histoire de toutes les m-

trigues funestes au pays, avait dès les premiers jours de l'élection entouré le neveu de l'Empereur de ses filets. Après avoir, dans son dépit d'être oublié de la nation pour la présidence, lancé contre la candidature de Louis-Napoléon tous les traits que la haine et le mépris peuvent inventer de plus odieux, il avait jugé utile à ses propres intérêts de se rapprocher du Prince, et comme la loyauté de ce dernier le rendait incapable de soupçonner la perfidie d'un homme si habile à se donner l'apparence de la bonne foi, il avait accueilli avec empressement les ouvertures d'un personnage de cette importance. M. Thiers n'avait donc pas tardé à s'emparer des conseils du nouveau président. Il l'avait entouré d'hommes de son choix, les uns franchement ennemis des tendances du Prince, comme M. Léon de Malleville et M. Hippolyte Passy, les autres, comme MM. de Tracy, Odilon Barrot et Léon Faucher, d'une grande honorabilité de caractère, mais sortes de niais politiques ou de marionnettes dont M. Thiers avait les ficelles entre les mains. Or, M. Thiers, ainsi que la suite le prouva, ne se proposait qu'une chose, tenir l'élu du lo décembre sous la dépendance de l'Assemblée, l'annuler, le garrotter par les entraves parlementaires, et user sa popularité dans la répression des agitations révolutionnaires pour arriver à sa place à la présidence de la République ou, suivant les circonstan-

ces, à la restauration des Orléans, sous ses auspices. M. Thiers est, en effet, l'une de ces monstruosités morales les plus extraordinaires qui se puissent rencontrer. A la différence des grands hommes dont la supériorité consiste principalement dans l'équilibre entre les facultés élevées du cœur et de l'esprit, chez lui la nature semble s'être plu à donner tout à l'esprit et rien ou presque rien au cœur. Quoique en réalité sans courage (i), sans caractère, sans élévation véritable, il a tant d'aptitudes, tant de finesses, tant de ressources dans l'esprit, qu'on peut à peine découvrir les misères de son âme sous l'accumulation des richesses de son intelligence. Mais comme l'esprit n'est presque rien et que le caractère est presque tout dans le maniement des grandes affaires, l'histoire de sa vie politique est remplie de fautes monstrueuses. La manière, surtout, dont il a perdu la maison d'Orléans, sans parler de son rôle odieux à l'origine du conflit, dépasse les bornes de la déraison humaine. Que penser, en effet, de ce ministre qui, en face d'une émeute, révoque le brave maréchal Bugeaud tout prêt à écraser la révolte, fait rentrer les troupes dans les casernes et, persuadé que la Révolution va se contenter de sa

(i) Le transport du gouvernement à Versailles et l'abandon de Paris aux communards par M. Thiers, président de la République, en mars 187 1, confirment pleinement cette appréciation formulée en 1868. [Note de l'éditeur.)

présence au ministère, abandonne Paris à la Révolution ? Tout cela ne semble-t-il pas l'œuvre d'un fou, et d'un fou de la pire espèce ? Qu'un homme de caractère ait commis dans sa vie la dixième partie d'une faute pareille, et il ira cacher sa honte au bout du monde. Mais ce petit homme grimpé sur les échasses de sa gigantesque vanité ne se doute et ne doute de rien. Il reparaît tout aussi pimpant, tout aussi glorieux qu'avant sa mésaventure. Et le merveilleux, c'est que le public amusé, charmé par cet esprit incomparable, se reprend à l'écouter de nouveau, quitte à payer, encore une fois, en larmes de sang la sottise de l'avoir pris au sérieux.

Maintenant, il ne faut pas croire, en voyant sa face de Méphistophélès et son profil de satyre qu'il soit ni méchant, ni vindicatif, ni cruel. Sans sa vanité, il serait plutôt aimable, bienveillant, bon compagnon. Mais pour gratifier cette vanité funeste et dont il n'a pas conscience, il mettrait le feu au monde. Quel est donc le secret de cette aberration ? Le voici: c'est que de race méridionale et vantarde, né dans une famille de bohème et élevé en conséquence, c'est-à-dire sans aucune éducation première, après être parti de si bas et monté si vite et si haut par des tours de force de son esprit, il a été tellement ébloui lui-même, en voyant les résultats de ce don de la nature, qu'à force d'admirer et de déifier l'instrument de sa fortune, il est devenu la première

dupe de son idolâtrie. Oubliant que la vraie grandeur et la véritable habileté viennent du cœur; qu'écrire l'histoire ou la faire sont deux choses différentes; que l'esprit qui suffit à l'une ne suffit pas à l'autre, il en est arrivé, dans sa naïve admiration de lui-même, non seulement à se croire capable, mais seul capable de gouverner la France. Et quand le bon sens de ce pays témoigne qu'il voudrait à son service moins d'esprit et plus de caractère, il rougit de honte de la stupidité de ses contemporains. Telle est sa foi aveugle dans les ressources de son esprit que, quoiqu'il proteste sans cesse de son dévouement à son pays, il n'hésiterait pas à le jeter dans les plus grands périls pour avoir le plaisir de l'en retirer. Ni 1840, ni 1848 n'ont ébranlé cette monstrueuse vanité; et aujourd'hui même que toutes ses facultés sont appliquées à une œuvre qui serait un crime odieux si son aveuglement ne l'excusait en partie, il est convaincu de bonne foi qu'au prix d'une révolution et des malheurs qu'elle entraîne, le pays ne payerait pas trop cher l'avantage d'avoir enfin à son service un esprit aussi merveilleux que le sien (i).

Mais revenons de M. Thiers au 10 décembre. Du moment qu'un pareil homme avait surpris la confiance du neveu de l'Empereur, mes conseils

(i) Quelle lumière ce portrait de M. Thiers jette sur sa conduite après les événements de 1870! {Note de l'éditeur.)

ÉTABLISSEMENT DE LA PRÉSIDENCE. ii

n'avaient plus que bien peu de poids. Le nouveau président de la République allait donc, au sein de l'Assemblée nationale, prêter serment à la Constitution et recevoir l'investiture de ses nouvelles fonctions; puis il choisissait pour ministres les hommes dont M. Thiers l'avait entouré. Tout ce que je pus faire fut de persuader au Prince d'introduire dans ce cabinet un de mes amis légitimistes, M. de Falloux, qui, très hostile à l'élément orléaniste, pouvait contrecarrer les intrigues de M. Thiers ou tout au moins les surveiller.

Les journaux du temps ont raconté à ce sujet que dans notre première jeunesse, devisant un jour de nos futures destinées, vouées toutes les deux, l'une aux Bourbons, l'autre aux Napoléons, nous nous étions promis une amitié qui survivrait au triomphe de l'une ou de l'autre cause; et que pour gage de cette amitié indépendante de la politique, le premier qui deviendrait ministre recevrait son portefeuille, en cadeau, des mains du second. Cela est vrai. Mais contrairement à nos prévisions, c'est le légitimiste qui devenait ministre d'un Napoléon, et c'est le bonapartiste qui, remplissant sa promesse, apportait à son ami le portefeuille en question, avec le décret qui le nommait ministre.

Et maintenant qu'allait faire le nouveau cabinet et comment comprendrait-il la situation faite au pays par l'élection du lo décembre? Du sein d'une

nation tombée dans le chaos et comme un cri de la conscience d'un peuple aux abois qui appelle la Providence à son aide, le nom de Napoléon avait surgi tout à coup et rallié des millions d'hommes derrière l'héritier de ce nom. Ainsi que je le disais un jour,àSaint-Étienne (i), pendant que les habiles cherchaient dans les palais ou les châteaux le fil perdu de nos destinées, c'était la bonne vieille de Bérenger qui, dans la chaumière du peuple, et en parlant de sa gloire, l'avait retrouvé au bout de ses fuseaux. Le bon sens, la raison la plus simple demandait de se servir de ce grand souvenir pour rétablir partout l'autorité. Au nom de Napoléon et sous le poids de six millions de suffrages, il était facile d'écraser toutes les résistances, de soumettre toutes les oppositions à la puissance du droit qui était en même temps celle de la force. Mais sottise, perfidie ou niaiserie parlementaire, les ministres d'un gouvernement pareil, et surtout d'un gouvernement créé dans de pareilles circonstances, recommençaient leur petit manège représentatif. Comme s'il s'agissait encore d'une royauté constitutionnelle ou bourgeoise, ils voulaient couvrir l'élu du peuple, le Napoléon des six millions de votes, et le cacher

(i) Toast au Forez et à la ville de Saint-Etienne, prononcé, le 26 août i858, au banquet offert par la ville de Saint-Étienne. Voyez le Duc de Persigny et les Doctrines de V Empire j par Joseph Delarva; i vol. Henri Pion, imprimeur-éditeur, 186;?. Note de l'éditeur.)

précieusement derrière leurs petites personnes. Oubliant que les prétendus plastrons de la royauté, les Guizot, les Mole, les Thiers, les Odilon Barrot, n'avaient fait qu'une bouchée dans la gueule du lion populaire; que, comme Saturne dévorant ses enfants, le peuple n'avait mis qu'une matinée à engloutir encore dans ses entrailles les Lamartine, les Ledru-Rollin, les Louis Blanc, les Cavaignac, et qu'il ne s'était arrêté ému, soumis et charmé que devant le grand symbole de son orgueil et de sa gloire, les honnêtes complices, volontaires ou non, de M. Thiers, s'efforçaient de dérober aux regards le mythe populaire qui, seul, pouvait courber les fronts devant lui, pour se produire glorieusement à sa place.

Il ne fallut pas longtemps au Prince Président pour s'apercevoir des préoccupations de ses ministres. Sa défiance commençant à s'éveiller, il découvrit même que son ministre de l'intérieur (M. Léon de Malleville) n'était rien moins qu'un ami personnel, et, en conséquence, il le remplaça par M. Léon Faucher, qu'il fit passer des travaux publics à l'intérieur. Ce dernier était trop honnête pour accepter le pouvoir d'un gouvernement quelconque sans l'intention de le servir loyalement; mais la tournure de son esprit et l'étroitesse de ses idées le rendaient au moins aussi dangereux que son prédécesseur. Autant valait, comme

on va s'en rendre compte, la désinvolture hostile du premier que Tentêtement inintelligent du second.

Dans ce grand mouvement populaire du lo décembre, les six millions de suffrages acquis à Louis- Napoléon avaient dû naturellement résister à la pression, aux conseils et peut-être aux menaces de l'administration intérieure, des préfets, sous-préfets et maires du gouvernement que présidait le général Cavaignac. Cette armée de six millions d'électeurs, unie, ralliée et exaltée par la magie d'un grand souvenir, avait donc le sentiment de sa victoire, et elle en était fière; mais si elle se retrouvait en présence des fonctionnaires dont elle avait triomphé, si elle se voyait ou se croj^ait maintenant exposée aux rancunes des uns et aux vengeances des autres, elle perdrait certainement confiance dans la force du gouvernement qu'elle s'était donné; frappée devoir l'administration entre les mains des ennemis du I o décembre, elle se croirait trahie, abandonnée ; un grand désordre moral se produirait dans le pays,et le principe d'autorité en serait profondément atteint.

Que si, au contraire, la nation recevait des mains du chef auguste qu'elle venait d'élever sur le pavois, de nouveaux fonctionnaires de son choix, de nouveaux agents investis de sa confiance, toute l'armée électorale, confiante dans ses nouveaux chefs, se trouverait organisée, disciplinée comme un seul homme. Le principe d'autorité recevrait

donc une force énorme du rétablissement de la confiance des masses dans les détenteurs de l'autorité publique.

Assurément, il ne s'agissait pas de reprocher aux fonctionnaires du général Cavaignac la conduite qu'ils avaient tenue au lo décembre; leur situation avait été difficile, et il fallait en tenir compte. Mais si le plus grand nombre d'entre eux méritaient par leurs services d'être maintenus dans leurs fonctions, tous ou presque tous devaient changer de résidence et ne pas reparaître devant des populations aux yeux desquelles ils se trouvaient compromis. Tous, après un événement aussi considérable que l'élection d'un Napoléon à la tête de l'État par le suffrage universel, devaient recevoir de l'élu du lo décembre une consécration nouvelle, de nature à leur faire rendre par les populations la confiance qu'ils avaient perdue. Il était, d'ailleurs, impossible d'admettre, en principe, que le nouveau chef du pouvoir exécutif dût se contenter d'accepter des mains de son adversaire, surtout sans changements, sans déplacements, le personnel politique qui, dans un pays constitué comme la France, est l'intermédiaire obligé du gouvernement avec les populations.

Tout cela semblait bien simple et bien clair; mais malgré l'évidence même de la question, ce malheureux M. Léon Faucher, cet esprit pointu et étroit ne voulut entendre à rien. Pour moi, après

i6 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

avoir souvent conféré de ce sujet avec le Prince Président, sur son invitation, je me rendis plusieurs fois auprès du ministre de l'intérieur pour lui soumettre ces considérations; mais tout fut inutile. Au lieu de comprendre qu'il ne s'agissait pas de jeter un blâme sur la conduite de l'administration intérieure, mais de rétablir entre elle et les populations une harmonie qui avait été violemment rompue par un événement d'un ordre exceptionnel, il s'obstinait à n'y voir qu'un blâme contre l'administration, et, se renfermant dans cette théorie banale de la responsabilité ministérielle, qu'il n'y avait de responsable que les ministres, que les préfets et les maires ne faisaient qu'exécuter les ordres des ministres, il répétait, d'accord avec M. Thiers, qu'on n'avait rien à reprocher à ces fonctionnaires, que ceux qui avaient agi contre Louis-Napoléon par les ordres du ministère précédent, agiraient maintenant suivant les instructions des nouveaux ministres avec tout autant de dévouement dans ses intérêts, et qu'en conséquence il ne changerait pas un préfet, pas un maire.

Cette absence de sens politique qui ne se retrouve malheureusement que trop souvent dans nos affaires publiques, cette disposition à vouloir subordonner les sentiments d'un peuple à des doctrines abstraites, comme si l'on pouvait supprimer les passions humaines, cette sottise, en un mot, au

fond de laquelle il y avait, d'ailleurs, autant de faiblesse parlementaire que d'aveuglement politique, fut des plus funestes au pays. Elle produisit des effets redoutables et mit la société elle-même dans le plus grand péril.

Et, en effet, dès que l'on vit les divers fonctionnaires de l'administration intérieure qui avaient perdu 1^ confiance des populations, au lo décembre, rester en place sous le gouvernement de celui qu'ils avaient combattu, le corps électoral commença à se désorganiser. Les habitants des campagnes, surtout, dont le trait caractéristique est la méfiance, ne voyant plus dans les agents de l'autorité politique que des ennemis de leur cause et, par conséquent, n'osant plus se fier à eux, se trouvaient abandonnés sans guides, sans direction, aux manœuvres des partis démagogiques et ne tardaient pas à y succomber. Qu'on se figure, par exemple, une commune dont le maire, nommé précédemment par l'administration du général Gavaignac, avait voté pour ce dernier, tandis que la presque unanimité des électeurs de la commune s'était ralliée avec enthousiasme au nom de Napoléon. Naturellement, le maire, en votant contre le sentiment de la commune, avait perdu sa confiance. Mais les habitants des campagnes n'avaient pas vu dans l'élection du Prince le triomphe de l'ordre seulement, mais le triomphe de leur propre cause. Pour

i8 MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.

eux, le neveu de l'Empereur c'était le Roi du peuple. Ne comprenant pas que leur maire, bourgeois ou paysan, se fût séparé d'eux sans les trahir, ils le prenaient en haine et en mépris. Irrités d'avoir un pareil maire à la tête de la commune et de ne pouvoir s'en débarrasser, ils perdaient toute confiance en l'administration supérieure.

Cependant, les élections pour l'Assemblée législative approchaient, et c'était le maire, toujours le même maire détesté qui avait à leur faire connaître la liste des candidats approuvés du gouvernement et même du Prince Président. Mais dans leur méfiance, ne croyant plus en leur maire, ils repoussaient sa liste, et quand les ennemis de l'administration leur en présentaient une autre, fût-ce la liste rouge, ils l'adoptaient de préférence. Et c'est ainsi qu'un tiers des départements de la France, de ceux-là même qui avaient le plus acclamé la candidature de Louis-Napoléon, ne nommèrent que des socialistes aux élections générales du i3 mai 1849. ^^^ ^^ ^'^^ ^^ rappelle la stupeur et les désordres que ce triomphe des démagogues produisit dans les provinces et dans la capitale, et ce qu'il fallut au Prince Président de sagesse, de courage et d'énergie pour y rétablir l'ordre, on se demande ce qui serait arrivé si, dans les deux autres tiers de la France, les éléments conservateurs mieux organisés n'avaient pas eu le dessus. Dans quelle

Jacquerie, dans quel péril la société ne serait-elle pas tombée? >

Voilà donc l'habileté de M. Thiers et des politiques de son école! Voilà ce qu'ils produisent quand ils substituent à l'intelligence des sentiments et des intérêts d'un peuple des considérations tirées de leurs préoccupations personnelles! Comme ces peintres du siècle de Louis XIV qui se figuraient les choses du passé sous les formes de leur temps et représentaient les héros de la Grèce et de Rome en perruque et en justaucorps de velours, les hommes d'Etat de cette espèce, en appliquant au suffrage universel et les usages et les procédés dont ils s'étaient servis jadis avec les électeurs censitaires, faisaient aussi niaisement un anachronisme analogue. S'il importait peu, en effet, aux électeurs censitaires du règne de Louis-Philippe que le même préfet qui leur avait proposé la veille les candidats de M. Mole, leur désignât le lendemain les candidats de M. Guizot, il ne pouvait en être ainsi des grandes masses populaires, et dans une circonstance qui remuait toutes les passions du pays, c'est-à-dire quand il s'agissait non plus d'élire un député, mais de choisir le chef de l'État lui-même. Il est vrai que les ministres du nouveau Président de la République ne pouvaient guère se douter de la répulsion des campagnes pour les adversaires du neveu de l'Empereur, eux qui

avaient voté contre lui. C'est qu'en effet, rien n'est plus funeste à une cause que d'en confier la direction à des hommes d'antécédents, de penchants et d'instincts différents de cette cause. On croit faire de la conciliation, et l'on ne produit que la confusion.

Quoi qu'il en soit, nous venons de voir la fausse manœuvre imprimée au gouvernement de l'élu du 10 décembre par les tristes ministres que son isolement l'avait conduit à accepter et le forçait à subir. Dans le cours de ces Mérnoïres, nous en verrons bien d'autres et qui porteront aussi leur enseignement. J'espère qu'en les exposant je ne ressentirai plus les vives souffrances que ces fautes politiques me faisaient éprouver dans le temps. Je me figure, au contraire, que je dois plutôt les raconter avec sérénité, car plus on verra le vaisseau de l'Empire exposé, ballotté, poussé à la côte par des pilotes inconsidérés, et plus éclatera la lumière du phare merveilleux qui, du fond du tombeau des Invalides, le ramène sans cesse en pleine mer et le guide à travers les tempêtes; plus se manifesteront en même temps le courage, la sagesse et les vertus du noble prince que cette grande lumière éclaire.

Chamarande, ce 2 août 1868.

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