LE COMITÉ
Nous venons de voir la faute grave qui avait désorganisé le corps électoral et les effets funestes qu'elle produisit dans les élections générales de 1 849. Mais il manquerait un élément important d'appréciation, si nous ne rappelions au moins sommairement les circonstances au milieu desquelles eurent lieu les élections et l'attitude des partis en vue de cette épreuve.
Obligée de subir l'élu du 10 décembre, qu'elle avait si peu désiré et contre lequel elle avait pris tant de précautions, l'Assemblée nationale ou constituante aurait bien voulu prolonger son existence. Quoique son rôle de pouvoir constituant fût réellement terminé avec la Constitution qu'elle avait achevée et l'élection du Président de la République qui en était le couronnement, elle avait cru trouver un moyen ingénieux de se maintenir indéfiniment en fonction : c'était de se réserver le droit de faire les
lois organiques, sous le prétexte que ces lois étaient, de leur nature, un complément nécessaire de la Constitution. Mais la révolte de l'opinion contre cette prétention, l'impopularité dont l'Assemblée elle-même était l'objet, la vivacité et le nombre des adresses qui, de toutes les parties de la France, réclamaient de nouvelles élections, la forcèrent à s'exécuter. Sur la proposition de l'un de ses membres, M. Râteau, et à la majorité de quatre voix seulement, elle fixa donc le terme de ses travaux au 19 mai, pour faire place à la nouvelle Chambre, dite Assemblée législative, dont l'élection faillit jeter la société dans de grands périls.
Si le Président de la République, comme je l'ai exposé plus haut, avait eu auprès de lui un ministère capable et dévoué, il lui aurait été facile de donner aux élections qui se préparaient quelque chose de la tournure du 10 décembre. Mais avec les hommes dont il était entouré, et le maintien en fonction de tous les agents du général Cavaignac, les élections menaçaient de n'être plus qu'une mêlée dangereuse des divers partis déchaînés. En prévision de ce désordre, j'avais conservé en permanence le comité électoral que j'avais fondé rue Montmartre, et que je dirigeais encore, comme viceprésident, sous la présidence nominale du vieux général Piat. Les adhésions que nous avions reçues avant et après le 10 décembre nous avaient permis
de nouer de nombreuses relations en province et même de constituer des comités correspondants dans la plupart des départements. Grâce au mouvement prodigieux que l'élection du neveu de l'Empereur avait imprimé aux sentiments napoléoniens du pays, le comité de la rue Montmartre avait acquis une importance qui, en présence de l'attitude équivoque des ministres, pouvait devenir précieuse. Par la composition du ministère et surtout par la main cachée qui en dirigeait les mouvements, on pouvait craindre, en effet, que les forces du gouvernement ne fussent uniquement appliquées dans les élections au profit des orléanistes. Je me mis donc à étudier, avec mes collègues du comité, les éléments que nous avions sous la main, pour combattre les tendances du ministère. Ce n'était pas toutefois sans regrets que des amis sincères du Prince Président se voyaient amenés à lutter contre ses propres ministres, lorsqu'un incident nouveau vint heureusement changer cette situation.
Emue des périls que la marche vacillante et inintelligente du ministère commençait à produire dans le pays, quoique n'en voyant pas ou ne voulant pas en voir les vraies causes, la réunion de Poitiers, formée d'une fraction considérable des membres modérés de l'Assemblée nationale, légitimistes, orléanistes ou républicains, commença à comprendre la nécessité de réunir, dans les élec-
tiens, tous les éléments d'ordre contre le désordre. Dans cette pensée, qui répondait aux préoccupations des amis du Prince, elle forma un comité ou commission executive de douze à treize membres, chargés de diriger les élections au profit des partis modérés de toutes nuances. Cette commission se composait du duc de Broglie, du comte Mole, du duc de Noailles, de MM. Thiers, Berryer, de Montalembert, Duvergier de Hauranne, de Rémusat, etc. Mais pour ne pas donner d'ombrage au Prince Président et lui prouver que cette coalition d'opinions n'avait pour objet que de combattre les partis anarchiques, elle lui fit demander de désigner deux autres membres investis de sa confiance. Le Prince approuva la formation de ce comité et désigna, en effet, deux personnes chargées d'y représenter l'élément dont le lo décembre avait été l'expression. Le premier était l'ancien précepteur du frère aîné de Louis-Napoléon, avec lequel ce dernier avait conservé des relations d'amitié. C'était en un mot ce bon et honnête M. Vieillard, espèce de bourgeois gentilhomme, différent cependant de M. Jourdain en un point, c'est que sa manie, à lui, n'était pas la noblesse, mais l'irréligion et la liberté. Quoique le meilleur, le plus doux, le plus inoflfensif des hommes, il tenait absolument à passer pour athée et républicain. Ce farouche républicain s'est du reste peint tout entier, quand élevé au Sénat,
après le coup d'État qui, je m'imagine, n'était pas fait en faveur de la République, il vota seul contre l'Empire, mais en restant sénateur de l'Empire. Quant à l'autre, ce n'était qu'un vieil intrigant qui, depuis que le nom de Louis-Napoléon apparaissait sur la scène, s'était mis aux trousses de l'innocent M. Vieillard, pour arriver au Prince par son canal, et y avait réussi, car c'est lui qui, de concert avec le soi-disant républicain son ami, avait jeté le Prince dans les bras de M. Thiers.
J'avoue qu'en dehors de toute considération personnelle, je fus singulièrement surpris de voir le Président choisir pour représenter au comité de Poitiers la cause napoléonienne, deux personnages sans relation avec cette cause et, pour ne rien dire de plus, deux instruments de M. Thiers. Puis, personnellement, j'aurais cru qu'après tout ce qui s'était passé, aucun des amis du Prince n'était plus désigné que moi pour cette mission, et qu'aucun n'y était peut-être aussi préparé. Ce fut ma première déception politique. Depuis j'en ai eu tant et tant que j'y suis devenu insensible. Mais cette première m'atteignit jusqu'au cœur, (c Eh quoi! me disais-je, tous les princes sont-ils donc ainsi faits, même celui que je sers et qui de tous peutêtre est le meilleur, le plus loyal, le plus digne! Ils profitent des services qu'on leur rend, mais ils ne les reconnaissent qu'à moins d'y être forcés! »
Du reste, je fus bien vengé, car, à l'exception de M. Thiers, qui probablement avait demandé ces deux compères, les membres du comité de Poitiers se récrièrent à la nouvelle des deux noms désignés. Ils allèrent trouver le Prince Président et lui dirent qu'il s'agissait d'une chose sérieuse et non d'une simple affaire de forme; que pour que l'union des bonapartistes et des anciens partis fût capable de porter ses fruits, il fallait qu'il y eût dans le comité un vrai bonapartiste, ayant la confiance de ses amis politiques, et pouvant faire appel vis-à-vis d'eux à l'esprit de concorde qui devait être le mot d'ordre des nouvelles élections; et tous me demandèrent, comme celui des amis du Prince qui était le plus naturellement indiqué. Le Président s'empressa d'ailleurs d'accueillir mon nom, et comme je tenais à être agréable au comité de la rue Montmartre, je demandai de m'adjoindre le général Piat, ce qui fut accepté du Prince et du comité.
Me voici donc appelé, non par la faveur du Prince, mais par la désignation des chefs de parti eux-mêmes, à figurer dans un comité directeur des élections avec les hommes les plus éminents du pays. Je m'aperçus tout d'abord que j'y étais l'objet d'une certaine curiosité; mais ce qui me frappa surtout et ce qui était visible à l'œil nu, c'est que ces beaux principes d'union entre les partis, invoqués par les chefs de ces partis, au nom du salut
de la société, étaient beaucoup plus sur leurs lèvres que dans leurs cœurs; qu'ils n'avaient retiré aucun enseignement des terribles événements qui s'étaient accomplis depuis une année; qu'ils ne comprenaient rien ou presque rien à la grande leçon du 10 décembre; et qu'enfin restant avec leurs regrets, leurs ressentiments et leurs espérances, les deux partis légitimiste et orléaniste se reprenaient à lutter sourdement au sein même du comité, pour retirer, chacun à son profit et au détriment de son rival, le plus d'avantages possible des prochaines élections. Puis, je voyais clairement par le soin qu'ils prenaient à me faire signer avec eux toutes les lettres, toutes les recommandations qu'ils adressaient aux comités électoraux de province, qu'ils ne m'avaient appelé là que pour servir leurs propres intérêts de parti, en couvrant d'un nom bonapartiste, et connu comme ami particulier du Prince Président, leurs sollicitations auprès des électeurs du lo décembre.
Je souffrais de cette situation, mais je n'osais rien dire. Je me sentais retenu par une déférence naturelle envers des hommes éminents dont je ne partageais pas les opinions, mais dont je respectais profondément les personnes. Cependant, comme les sentiments que j'éprouvais bouillonnaient dans mon âme, à la première occasion, ils devaient faire explosion. Un jour, en effet, qu'un des membres
du comité, M. de Larcy, présentait à ma signature une recommandation en faveur d'un candidat très connu par son hostilité à la personne du Prince Président, ne pouvant plus me contenir, je repoussai brusquement sa lettre, en m'écriant que c'était trop fort et que je ne signerais pas. Et alors, au milieu de Fétonnement des membres du comité, je pris vivement la parole et à peu près en ces termes, car cette scène m'est restée tellement gravée dans la mémoire que je ne crois pas en avoir oublié un mot, un geste :
(( Messieurs, leur dis-je, je m'aperçois que vous vous méprenez étrangement sur les raisons qui m'ont fait accepter l'honneur de faire partie de votre comité. Vous croyez probablement que, dans mon étonnement de me trouver comme le collègue des hommes les plus éminents du pays, ma vanité satisfaite me fait oublier ce que je dois à la cause que je représente ici et à moi-même. Détrompez-vous, messieurs, j'honore vos personnes, je respecte au plus haut degré l'illustration qui s'attache à vos noms; mais je suis dévoué à une grande cause, et aucune considération personnelle n'est capable de me la faire trahir. Je tiens donc à vous dire pourquoi je suis ici; pourquoi je viens contribuer à une alliance entre les partis monarchiques, autrement dits les éléments d'ordre du pays.
<c Et d'abord permetiez-moi de m'affranchir devant vous de toute hypocrisie politique. Je ne suis pas plus républicain que vous. La République est un fléau pour la France. Il importe de l'en délivrer. Mais comment ? Chacun de vous a son remède tout trouvé, et c'est tout naturel. Eh bien! j'ai aussi le mien, c'est l'Empire et je vais dire pourquoi :
(( Le malheur de la Révolution française, c'est d'avoir été une lutte sociale, une guerre de classes, la plus terrible des guerres, où tour à tour noblesse, bourgeoisie et peuple noyés dans le sang, ont été les victimes de leur antagonisme. La gloire de l'Empereur, c'est d'avoir reconstitué le pays sur le principe de l'unification des classes, d'avoir fait avec des débris dispersés çà et là une société nouvelle, un seul peuple, une seule classe de citoyens. Mais après lui, lorsque sa main puissante n'a plus été là pour continuer son œuvre, la guerre sociale a recommencé. Quand la noblesse était au pouvoir sous les Bourbons, elle avait contre elle la bourgeoisie et le peuple et elle succombait sous les efforts combinés des deux dernières classes; quand la bourgeoisie parvenait à son tour aux affaires, avec les Orléans, attaquée par en haut et par en bas, elle croulait également dans l'abîme; enfin quand le peuple est parvenu, lui aussi, à s'emparer directement du gouvernement sous la République, cette
dernière rencontre contre elle les deux premières classes et elle est vaincue d'avance; car à l'heure qu'il est, si elle existe encore de nom, elle n'existe plus de fait. Or, qu'arriverait-il si le triomphe soit des légitimistes, soit des orléanistes, soit des républicains, ramenait avec le triomphe momentané d'une classe la guerre sociale qui a été si funeste au pays? Que deviendrait la France si elle rentrait dans ce cycle fatal ?
ce Voyez, au contraire, les avantages considérables que présente pour constituer le pays la situation de l'élu du I o décembre : de sa personne il arrive seul, sans engagements, sans parti, car avant lui la société était divisée en ces trois partis seulement : légitimistes, orléanistes, républicains, correspondant aux trois classes de la société, et il n'y avait pas de parti bonapartiste. Son triomphe n'est donc le triomphe d'aucun parti, et par conséquent tous les partis peuvent l'accepter sans s'humijier. Il offre d'ailleurs à chacun d'eux, sinon la satisfaction de toutes ses aspirations, du moins des principales. Pour les légitimistes ce n'est pas, il est vrai, la légitimité, la suite non interrompue de nos rois, mais c'est une monarchie, une quatrième dynastie nouvelle sans doute, mais dont le nom est déjà aussi éclatant que le vieux nom de Bourbon. Pour la classe moyenne, ce n'est pas cette domination de la bourgeoisie, si dangereuse pour elle-même, mais c'est la
sécurité des intérêts, le triomphe absolu de l'ordre, et le règne d'une sage liberté ; enfin pour les masses populaires, si la forme républicaine n'est pas conservée, ce dont elles s'inquiètent peu, du reste, c'est toujours la démocratie couronnée, car c'est le roi du peuple, comme l'a montré le 10 décembre. Il y a donc incontestablement dans la cause napoléonienne, et dans cette cause seulement, un principe capable de rallier et d'unir, avec le temps, les trois partis, les trois classes, et par conséquent de terminer enfin la Révolution française.
« Eh bien! messieurs, voilà la raison de ma foi politique. Sans la conviction que le nom de Napoléon peut seul rétablij: l'harmonie entre les classes, jamais je n'aurais pensé à disputer aux héritiers de nos anciens rois leur place légitime. J'honore et je vénère la maison de Bourbon. Je gémis de penser que son illustre représentant, M. le comte de Chambord, soit forcé de vivre en exil. Je déplore également que la destinée condamne au même sort les jeunes princes de la maison d'Orléans, qui seraient si dignes de servir la France. Mais les sentiments les plus nobles ne peuvent changer la logique des situations. Quoi qu'on puisse faire ou dire, la bran-, che aînée de Bourbon ne représente que la noblesse, la branche cadette que la bourgeoisie, et par conséquent le triomphe de l'une ou de l'autre serait la
continuation inévitable de la guerre sociale en France.
« Maintenant, messieurs, je n'ai pas ici mission de chercher à faire un parti bonapartiste. Dieu m'en garde ! car ce ne serait qu'introduire un élément de dissolution de plus dans le pays. Ce à quoi j'aspire, c'est d'obtenir une Chambre composée d'éléments modérés tirés des trois partis : légitimistes, orléanistes et républicains. Si l'idée que je sers est juste, elle fera son chemin d'elle-même. Dès que les trois partis, les trois éléments d'ordre auront triomphé des éléments anarchiques qu'il faut détruire absolument, la force des choses les divisera probablement. Mais du sein de ces trois partis sortira inévitablement un parti du gouvernement formé des plus raisonnables, qui, se donnant la main et se faisant chacun un sacrifice de leur principale préférence, réaliseront la pensée fondamentale du lo décembre. Et dès que ce parti sera constitué, dès que Louis-Napoléon ne sera plus seul, plus isolé au milieu de tant d'éléments discordants, fort des sympathies des masses populaires, il sera infailliblement le maître.
« Nous allons donc faire ensemble la campagne contre les socialistes et les démagogues, après il dépendra de vous de suivre ou de ne pas suivre la voie qui vous est ouverte par le neveu de l'Empereur. Si vous venez à lui vous serez les bien-
venus; si vous devenez un obstacle, j'ai la conviction profonde que vous serez écartés. Voilà, messieurs, pourquoi je suis ici. »
Pendant que je faisais cette déclaration de principes qui, assurément, ne pouvait être du goût de tout le monde, je remarquais que la plus grande partie des membres du comité m'écoutaient avec une attention singulière, et plusieurs avec une sorte d'intérêt produit sans doute par cette franchise un peu osée et tout au moins inattendue. Seul, M. Thiers affectait de parler à son voisin, M. Duvergier de Hauranne, et en faisant semblant d'être occupé à écrire une lettre. Quand j'eus fini, M. le comte Mole, avec une bienveillance dont je fus pénétré, dit que ce n'était pas le lieu de répondre à des considérations de cette nature, mais que quel que fût le mérite de ces considérations, il y avait dans le sentiment qui les inspirait quelque chose de franc et de loyal à quoi il était impossible que le comité ne fût pas sensible, et que, pour son compte, il m'en remerciait sincèrement. Je remarquai aussi que M. le duc de Broglie approuvait du geste et de la voix chaque parole de M. Mole. Enfin, il était évident que cette explication de ma position avait produit son effet. Dès ce moment je m'aperçus qu'on accordait beaucoup plus d'attention à mes observations, qu'on accueillait très aisément les noms que je proposais pour les listes électorales et
qu'on insistait peu pour y maintenir ceux que je croyais devoir combattre.
Une autre circonstance contribua à augmenter l'action que je commençais à exercer sur le travail du comité. Ce n'était pas là que j'avais professé pour la première fois la doctrine de ne pas faire un parti bonapartiste, c'est dès le commencement de la formation du comité de la rue Montmartre. « Bonapartistes de la veille, avais-je dit et écrit, soyons les premiers à renoncer aux distinctions de parti. Ce n'est pas à créer un nouveau parti que nous devons songer, mais à réunir en un seul faisceau les divers partis existants. Cherchons donc à rallier autour du neveu de l'Empereur les hommes honnêtes et dévoués sans nous inquiéter de leur origine légitimiste, orléaniste ou républicaine. Méfionsnous surtout de ceux qui nous diront qu'ils ont toujours été bonapartistes, car cela ne saurait être vrai. Il n'y avait pas de parti bonapartiste avant le 10 décembre. »
Or, le comité de la rue Montmartre, s*inspirant de cette idée, avait fait un travail très sérieux, rempli de faits et de renseignements utiles sur les influences départementales et les candidats possibles. Le comité de Poitiers, à qui j'avais apporté ce travail, ne l'avait accueilli d'abord qu'avec une défiance mal dissimulée. Mais en voyant peu à peu dans quel esprit le travail avait été fait, ces messieurs
commencèrent à y prêter plus d'attention et finirent par s'en rapporter le plus souvent, en cas de contestation, aux renseignements de la rue Montmartre. C'est ce qui faisait dire en riant à M. Achille Fould qui, avec son habileté particulière, avait su se faire nommer du comité par la réunion de Poitiers, et qui assistait à tout cela avec son scepticisme habituel, que le prince Louis-Napoléon devrait me nommer grand électeur.
Malheureusement, ce que nous faisions était vicié d'avance par la faute impardonnable de M. Léon Faucher et de ses collègues, qui, en laissant sans changement et sans déplacement les fonctionnaires du gouvernement républicain vis-à-vis des électeurs du 10 décembre, en maintenant les populations en état de défiance vis-à-vis de l'administration, allaient livrer les élections au hasard. Mais, du moins, j'eus la satisfaction d'avoir introduit dans celles des listes du parti de l'ordre qui réussirent la plupart, des hommes honnêtes et dévoués qui formèrent, dans l'Assemblée législative, les soutiens fidèles du Prince Président et contribuèrent si puissamment par leur attitude et leur fermeté au triomphe définitif de sa cause.
Villers-sur-Mer, i5 septembre 1868.
LE
Avant d'aller plus loin et pour faire comprendre les commencements si difficiles de la présidence de Louis-Napoléon, il faut encore reprendre les choses à une époque antérieure aux élections. Un parti organisé et dirigé par une classe d'hommes détestables, sorte de malfaiteurs déguisés sous le masque de la politique, le parti démagogique en un mot, terrassé aux journées de juin, vaincu d'une manière plus significative au 10 décembre et devenu l'objet d'une réprobation universelle, n'avait pas cependant abandonné ses prétentions. Un mois après l'élection du Président de la République, il se croyait encore en état de reparaître sur la scène, de disputer le pouvoir à celui que six millions de suffrages avaient élevé sur le pavois et que tout un peuple entourait de ses sympathies. M. Ledru- Rollin, digne coryphée de ce parti, avocat éloquent, mais sans portée, aussi faible de cœur
qu'audacieux d'esprit, cet homme tellement perdu, ruiné dans l'opinion que l'aveu seul de son amitié avait suffi pour détruire, en un jour, la popularité de M. de Lamartine, osait braver le Président de la République. Profitant de l'agitation qu'un projet de loi contre les clubs avait produite parmi les clubistes de Paris et du mécontentement que le licenciement d'une partie des gardes mobiles avait fait naître parmi ces jeunes gens, poussé d'ailleurs par les furieux de son parti, qui avaient résolu de tenter une nouvelle insurrection dans la capitale, le chef des démagogues ne craignit pas d'en donner le signal. Comme il se rappelait que c'était la proposition de mettre les ministres en accusation qui, aux journées de Février, avait mis le feu aux poudres, il s'imagina que la répétition de la même manœuvre allait produire des effets semblables, et, en conséquence, il déposa, le 27 janvier, sur le bureau de l'Assemblée un projet de mise en accusation du ministère.
Tout cela n'était guère sérieux. Quand l'opinion publique est soulevée contre un gouvernement, que la défiance, que la désaffection est générale, une minorité factieuse, même numériquement très faible, mais organisée, peut, il est vrai, en prenant l'initiative d'un coup de main, réussir à provoquer l'explosion du mécontentement public. Mais dans les circonstances où se trouvait la capitale, le len-
demain de la victoire éclatante de l'ordre, quand la population satisfaite et pleine d'espérances dans le nouveau chef qu'elle venait de se donner, ne cessait de manifester sa joie de l'heureuse transformation accomplie dans le gouvernement, la tentative des démagogues n'était qu'un ridicule anachronisme. Et, en effet, devant l'attitude des troupes, dans la journée du lendemain 28, devant les dispositions du général Ghangarnier et l'enthousiasme de la population sur les pas du Prince Président parcourant à cheval les rues de la capitale, l'insurrection avortait même sans combat, écrasée sous le poids de la réprobation publique. Mais à ce sujet une circonstance curieuse mérite d'être rapportée.
La veille de cette déroute des démagogues et après la scène plus ou moins violente qui s'était passée à l'Assemblée pour ce misérable projet de mise en accusation des ministres, comme il y avait quelque inquiétude dans les esprits, le Prince m'envoya chez M. Thiers pour lui demander, de sa part, ce qu'il pensait de l'incident soulevé par M. Ledru- Rollin. J'arrivai chez M. Thiers à neuf heures du soir et je demandai à le voir en particulier; il me reçut dans une pièce du bas de sa maison et me laissa voir, en entrant, un trouble d'esprit qui me frappa tout d'abord. Je vivrais cent ans que je me rappellerais cette scène inouïe : « Ce pays est
perdu, me dit-il avec l'expression d'un découragement et d'un abattement sans nom. Nous allons tomber dans une anarchie épouvantable. L'Assemblée est dominée par les clubs de Paris, Ledru- Rollin est le maître de la situation; dans huit jours nous aurons la Terreur et les échafauds. » Et comme je me récriais et que j'essayais de le ramener à une appréciation plus exacte de la situation : « Non, reprit-il, il ne faut pas s'abuser. Dites au Prince que je le plains, mais que je ne puis rien pour lui.
— Mais, lui dis-je de plus en plus frappé d'étonnement, n'avez-vous donc aucun conseil à donner au gouvernement dans une circonstance qui vous paraît si grave et qui, pour moi, je vous l'avoue, est une tempête dans un verre d'eau ? »
Alors se recueillant un moment il ajouta : (c Dites au Prince que je l'engage à faire venir de suite de Lyon le maréchal Bugeaud et à proposer à l'Assemblée de se transporter dans une ville de province, à Châlons ou à Orléans, hors de l'action des clubs et sous la protection de l'armée. — Mais, lui répondis-je, d'ici à ce que le maréchal Bugeaud puisse arriver à Paris, la crise actuelle sera finie. Car c'est demain que l'insurrection doit éclater, et je ne doute pas, du reste, que tout ne soit terminé demain soir. » — Et je le quittai dans un état de surprise inexprimable.
Voilà donc, me disais-je à moi-même, ce que produisent nos absurdes institutions. Dès l'instant qu'un homme a un grand talent de parole, qu'il peut parler pendant trois heures devant une assemblée charmée, ravie de son esprit, qu'il est, en outre, capable d'approfondir, de développer et de présenter une question sous toutes ses faces, cela suffit. Le pays, aveuglé par ces dehors brillants, est convaincu qu'il y a, dans cet orateur, la valeur d'un grand homme d'État; il s'abandonne à lui et court à sa suite même jusqu'à l'abîme, sans se demander un instant s'il y a réellement dans cet homme d'esprit le coup d'œil, la fermeté, la décision, le caractère, en un mot, propre à dominer les circonstances difficiles. Voilà, par exemple, M. Thiers : en moins d'une année il commet deux fautes énormes. En février 1848, sans aucune crainte de la révolution, il l'appelle à son aide, s'imaginant la maîtriser de son regard ou de sa parole, et, en janvier 1849, ^^^s son trouble et son effroi à la vue d'une minorité factieuse, il lui livrerait le pays, si le pays était encore dans ses mains funestes. C'est ainsi, pourtant, que l'on perd les empires et les sociétés. Soit que faute de coup d'œil on n'aperçoive pas le péril, soit que faute de courage on s'en exagère les proportions, le résultat est le même. Un danger qu'on ne voit pas grandit vite, et, à son tour, le fantôme d'un danger
qu'évoque la peur devient bientôt une réalité. C'est, en effet, ce qui arriva. Après avoir passé vis-à-vis de la Révolution d'une confiance exagérée à une crainte non moins déraisonnable, M. Thiers, devenu le conseiller du premier ministère de la Présidence, n'osa ni faire révoquer, ni faire changer les fonctionnaires du parti républicain, et cette faiblesse ne tarda pas à créer un danger sérieux. Au 27 janvier il s'épouvantait d'un fantôme, mais quelques mois après, les conséquences de sa faiblesse faisaient, à leur tour, du fantôme une réalité.
Quoi qu'il en soit, de retour à l'Elysée, je rendis compte au Prince Président de ma singulière entrevue avec M. Thiers. Je pensais qu'il allait être aussi étonné que moi d'une pareille aberration. Nullement. Il me dit que cela ne le surprenait pas; qu'il avait toujours pensé que M. Thiers, quoique si remarquable par son esprit, n'avait pas de caractère; que mobile et impressionnable comme un artiste, il n'obéissait qu'aux impressions du moment ou à des mobiles personnels; qu'il le jugeait, par conséquent, incapable de dominer des circonstances difficiles.
Mais, alors, pensai-je en moi-même, comment se jeter dans les bras d'un homme d'une nature si dangereuse? Comment tenir tant à ses avis? Et ici se révèle un trait de caractère du Prince que j'ai servi
toute ma vie avec trop de dévouement et trop de respectueuse affection, pour ne pas avoir acquis le droit d'en parler loyalement sans manquer à la vérité de l'histoire. Depuis qu'il gouverne le pays, c'est-à-dire, à l'heure qu'il est, depuis près de vingt ans, en voyant les hommes dont il était entouré ou ceux auxquels il accordait sa confiance, on a dit bien souvent, pour expliquer certains choix et certaines anomalies de conduite, tantôt qu'il ne connaissait pas les hommes, tantôt qu'il les méprisait. Je suis convaincu que c'est une double erreur. Ce Prince connaît parfaitement les hommes, il apprécie très bien leurs qualités, leurs talents, leurs défauts ou leurs vices. Il pourrait faire le portrait de tous les hommes qu'il a connus, jusqu'à leurs moindres ridicules, leurs moindres faiblesses. Sauf ces erreurs d'engouement ou de répulsion irréfléchies que chacun peut commettre à première vue, mais qui dans un esprit droit se rectifient bien yite, je l'ai toujours trouvé parfaitement clairvoyant, parfaitement intelligent des caractères, et je dirais même d'une perspicacité à pénétrer les gens jusqu'au fond de l'âme. Pareillement, en ce qui concerne ce prétendu mépris des hommes, rien n'est fondé. Il sait très exactement faire la distinction entre les hommes d'un esprit noble, élevé, et les natures basses ou vulgaires; il honore les uns et méprise les autres autant que qui que ce soit. S'il a à demander un
acte de générosité ou de dévouement, il sait très bien à qui s'adresser; s'il avait, au contraire, à faire connaître une action basse, une lâcheté, il se garderait bien d'en faire la proposition à la même catégorie d'hommes. En un mot, il a l'esprit droit comme le cœur, et le cœur honnête comme l'esprit. Mais tout cela se passe, si je puis m'exprimer ainsi, plutôt dans la théorie que dans la pratique des choses, plutôt dans le monde idéal où la noblesse de son âme se plaît à habiter, que sur le terrain positif où son esprit est forcément ramené par les exigences de la vie politique; car alors tout semble lui être indifférent. Soit effet d'un tempérament flegmatique, soit paresse d'esprit, quand il s'agit de peser, pour déterminer un choix, le poids des qualités et des défauts comparés, il est certain que le hasard semble avoir une grande part dans ses calculs. A force de voir, dans la pratique, que les hommes ont les défauts de leurs qualités et les qualités de leurs défauts, on dirait que, fatigué d'en chercher la résultante, il en laisse le soin à la Providence. Pour moi, j'ai toujours pensé que son indifférence dans le choix des hommes provenait du sentiment qu'il a de sa propre perspicacité. Convaincu qu'il peut aisément deviner les mobiles secrets des actions ou des paroles de ceux qui l'entourent, il croit n'avoir rien à redouter pour luimême du milieu où il se place. En cela je crois qu'il
se trompe, car ni lui ni personne ne peut se soustraire entièrement aux influences de cette nature; et quand il pourrait s'en affranchir lui-même, il n'en n'affranchirait pas l'État. Ainsi, en ce qui concerne M. Thiers, le Prince a pu croire que, le connaissant bien, il pouvait se garantir de ses erreurs ou de ses embûches; et malheureusement il a, plusieurs fois, comme nous le verrons, subi, sans s'en douter, sa funeste influence. Puisque le nom de M. Thiers revient si souvent ici et pour être l'objet d'une critique si vive de ma part, je dirai, une fois pour toutes, que je n'ai jamais eu aucun sujet d'irritation personnelle contre lui; que, dans le souvenir des relations que j'ai pu avoir avec lui, il n'est pas resté, dans mon esprit, l'ombre d'un ressentiment contre lui; et qu'enfin la sévérité de mon jugement ne vient que du fond de ma conscience d'homme politique et de citoyen.
Et maintenant, pour revenir à mon sujet, si, au commencement de l'année, les terreurs de M. Thiers au sujet des démagogues s'étaient montrées sans fondement, si, pendant plusieurs mois, au milieu du calme rétabli dans Paris, elles s'étaient dissipées, elles allaient se ranimer, et, cette fois, avec raison, en même temps que les conséquences de la fausse manœuvre politique de ses amis du ministère devaient se produire. Et, en effet, à mesure que nous approchions des élections, on s'aperce-
vait, mais trop tard, qu'il y avait un mal grave dans le pays, que le mécontentement des campagnes avait réveillé les espérances des hommes de -désordre. On commençait à redouter que la démagogie n'eût une action considérable sur les élections. En présence de ce nouveau péril, les ministres, comme M. Thiers, se reprenaient donc à prononcer le nom du maréchal Bugeaud. L'homme éminent dont M. Thiers avait repoussé les services en février 1848, redevenait le point lumineux de ces esprits obscurcis par la peur. Les ministres sentant leur faiblesse voulaient s'appuyer sur une illustre épée, et ils réclamaient, en conséquence, à grands cris du Prince Président que le maréchal fût appelé au ministère de la guerre.
Pour moi, je combattais énergiquement ce projet. Je soutenais que, si les élections devaient réveiller les passions anarchiques, ce n'était pas au dedans, mais au dehors de l'Assemblée, qu'il fallait fortifier l'action protectrice du gouvernement; que le salut de la société, si elle venait à être menacée de nouveau, n'était pas dans la Chambre, mais dans l'armée; que le véritable danger public c'était que les soldats, au milieu de populations égarées par des doctrines funestes, ne se laissassent entraîner par la contagion de l'exemple; que, pour les maintenir dans le devoir et la discipline, il était infiniment plus important de laisser directement à
la tête des troupes un chef aimé, respecté des soldats, que de l'employer à diriger les bureaux d'un ministère ou à faire des discours à la Chambre; que la présence du maréchal Bugeaud à Lyon, à la tête de l'armée des Alpes et pouvant, suivant les circonstances, donner la main au général Ghangarnier, commandant Tarmée de Paris, était mille fois plus rassurante pour la société que sa parole à la tribune; que, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre de ces deux généraux n'avait besoin, pour couvrir sa responsabilité, d'une illustration militaire dans le cabinet; que le moindre général bureaucrate suffisait à leur transmettre les ordres du gouvernement, et qu'enfin désorganiser, décapiter, à la sollicitation de ministres timorés, la grande armée si heureusement et si vigoureusement organisée à Lyon, c'était créer la possibilité d'un péril pour rassurer des poltrons.
Après une lutte assez longue le ministère finit par l'emporter, et il fut décidé qu'on allait appeler le maréchal Bugeaud au ministère de la guerre; mais le Prince Président était, au fond, de mon avis, car c'est moi qu'il désigna pour aller à Lyon en conférer avec le maréchal, ce qui voulait dire évidemment que ce dernier déciderait la chose luimême.
Je partis donc pour Lyon la veille même des élections. Arrivé à Chalon-sur-Saône, oii je devais
passer la nuit pour attendre le départ du bateau, car le chemin de fer de Lyon n'était pas encore terminé, je fus surpris de l'effervescence de la population. Des groupes animés parcouraient les rues avec le drapeau rouge et faisaient retentir l'air des cris de : A bas les blancs ! Vive la République démocratique et sociale! La ville, en un mot, était au pouvoir des démagogues, et, ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est qu'un certain nombre de soldats d'un régiment de hussards en garnison dans cette ville fraternisaient avec la canaille avinée. Tout cela n'était grave qu'en un point, c'est que par cette démonstration violente les démagogues voulaient influencer les élections en intimidant les bons citoyens; ce qui arriva en effet, car toute la liste rouge passa avec d'énormes majorités dans tout le département. Mais ce qu'il y avait de vraiment déplorable, c'était l'attitude des autorités. M'étant rendu, en arrivant, à la sous-préfecture, j*y trouvai le préfet, le sous-préfet, le général Morris, commandant la subdivision, le procureur de la République, etc. Tout ce monde était atterré et avait comme perdu la tête; mais je dois dire que le désarroi venait surtout de l'autorité militaire qui, par ses hésitations, ses incertitudes, par une série d'actes contradictoires, d'ordres, de contre-ordres et de concessions à l'émeute, avait surexcité l'audace des agitateurs et démoralisé le régiment de cavalerie
qu'elle avait à sa disposition. Chose singulière, le général Morris, qui commandait la subdivision, était un très brave officier qui jouissait dans l'armée, et avec raison, d'une grande réputation de bravoure; mais, évidemment, il lui manquait le courage politique, autrement dit, le courage de la responsabilité. Il chercha toute la soirée à me prouver, mais sans y réussir, qu'il avait fait tout ce que les circonstances lui avaient permis de faire. Il aurait, assurément, bravé mille morts pour faire son devoir, mais, à chaque incident, il avait vu tant d'inconvénients, tant de difficultés, tant de dangers publics, qu'au milieu de toutes les considérations qui s'étaient présentées à son esprit, il n'avait jamais su à quoi s'arrêter. Homme d'esprit, il trouvait une foule de raisons spécieuses pour justifier son inaction, ses contradictions, ses contre-ordres et, partant, l'humiliante situation qu'il avait faite à l'autorité. Mais, ce qui dominait toutes les justifications, c'est qu'il avait manqué de résolution. Je me rappelle que, quand il fut sorti, je dis au préfet, M. Cerf béer : « Vous voyez ce général, il est certainement un homme distingué; eh bien ! soyez sûr que s'il arrive jamais à un commandement supérieur, faute du courage de la responsabilité, il se montrera au-dessous de sa tâche. » J'étais si convaincu de la justesse de cette observation que, dix ans après, au moment oij éclatait la guerre d'Italie,
apprenant que le général Morris avait le commandement en chef d'un grand corps de cavalerie, je me permis d'exprimer à l'Empereur les appréhensions que ce choix me faisait éprouver, et je lui racontai à ce propos les scènes qui s'étaient passées à Chalon-sur-Saône en 1849. L'Empereur n'attacha pas une grande importance à cette observation, pensant que la politique et la guerre sont deux choses différentes. Pour moi j'étais et je suis resté convaincu du contraire. Tous les militaires, même les plus braves, que j'ai vus irrésolus, indécis, incapables d'une décision en politique, se sont montrés tels dans de grands commandements militaires; tous ceux que j'ai vus décidés en politique l'ont été pareillement à la guerre, et j'aurai l'occasion d'en citer des exemples éclatants. Quant au général Morris, on sait ce qui lui arriva à Solférino. Le soir de la bataille, il était à Cavriana avec tout le corps de cavalerie de réserve qui n'avait pas donné de la journée. S'il eût envoyé quelques escadrons pour reconnaître l'armée autrichienne et savoir ce qu'elle faisait, il aurait su qu'elle était en pleine retraite sur le Mincio, marchant en colonnes serrées, embarrassée de bagages et engagée dans des défilés. Or, avec la moitié de sa cavalerie, il pouvait enlever une grande partie de l'artillerie ennemie, faire trente à quarante mille prisonniers et changer en désastre la défaite des Autrichiens,
Mais, paralysé par la crainte de la responsabilité, son esprit irrésolu ne put jamais se décider à ce parti sans avoir des ordres absolus.
Enfin j'arrivai à Lyon. La consternation y régnait; le triomphe des démagogues s'y annonçait de la manière la plus bruyante et la plus menaçante pour la sécurité publique. Le préfet, M. Tourangin, homme de mérite et d'expérience, avait fait tout en son pouvoir pour prévenir une situation pareille; mais effrayé, épouvanté, n'ayant pas le caractère propre à faire face à de tels périls, il ne cherchait qu'un moyen honnête de se démettre de ses fonctions. Quoique sa figure démentît ses paroles, il me disait que sa santé était ruinée, qu'il n'était plus en état de s'occuper d'affaires, et me suppliait d'écrire au Prince Président de lui envoyer un successeur. Il y a bientôt vingt ans de ce temps, et quand je le vois au Sénat toujours alerte et vigoureux, je ne puis m'empêcher de me rappeler cet incident. Je ne le cite, du reste, que pour montrer à quel point la terreur s'était emparée des âmes. Tel était l'état des esprits qu'il était impossible dans toute la ville de trouver à changer un billet de banque. L'argent avait disparu. Cette malheureuse cité se croyait à la veille du pillage.
Mais si l'attitude du préfet et de la plupart des autorités laissait voir l'inquiétude produite dans
cette grande cité par le triomphe des démagogues, il n'en était pas de même du maréchal Bugeaud. A son calme, à sa sérénité, il eût été impossible de se douter de l'état des choses. Le maréchal avait établi son quartier général à l'extrémité du faubourg de la ville, près des forts qui dominent la Croix-Rousse. Il m'y reçut avec cette bienveillance et cette simplicité qui indiquent tout d'abord un homme supérieur. On sent le lion qui n'a pas besoin de prendre des attitudes pour inspirer le respect. Je lui rendis compte tout d'abord de l'objet de ma mission, mais sans lui cacher mon opinion personnelle sur la proposition que j'étais chargée de lui faire. Je développai, au contraire, cette opinion avec d'autant plus de conviction que ce que je voyais depuis mon départ de Paris ne faisait que m'y confirmer davantage; j'exposai d'ailleurs devant lui la situation tout entière telle que je la comprenais, l'isolement et l'impuissance de l'élu du 10 décembre faute d'hommes capables de tirer parti, au profit de la société, du prestige du nom de Napoléon sur les masses. Je lui rendis compte de l'attitude de M. Thiers et de ses amis, des fautes monstrueuses commises par l'administration intérieure, des luttes que j'avais soutenues en vue des dangers que je prévoyais; je m'attachai surtout à lui faire connaître, apprécier et estimer le caractère du Prince Président, contre lequel il n'avait eu
jusqu'alors que des préventions; enfin persuadé qu'un homme de cette nature était avant tout dévoué à son pays et bien au-dessus des misérables calculs de parti, je lui ouvris mon âme tout entière, sans me demander s'il était ou n'était pas resté orléaniste.
Je ne sais ce qui se passa dans l'âme du maréchal, en écoutant cet exposé intime d'une situation nouvelle pour lui, mais je vis bien que ma franchise avait gagné sa confiance. En ce qui concernait la mission dont j'étais chargé auprès de lui, il répondit tout d'abord qu'il partageait mon avis, qu'il se sentait naturellement plus à sa place au milieu d'une armée qu'au sein d'un ministère, plus en état de servir son pays à la tête des troupes qu'à la tribune; mais que jamais proposition ne lui avait paru plus inopportune, car il s'agissait en ce moment d'agir et non pas de parler. Et alors il me communiqua les tristes nouvelles des élections. Ce n'était pas seulement dans la ville de Lyon et dans le département du Rhône, mais dans tous les départements voisins, que la liste des rouges menaçait de l'emporter. Les populations, sourdes aux conseils de l'administration et dans un état de défiance inouïe vis-à-vis des fonctionnaires publics, acclamaient partout les listes rouges. Le cri de : A bas les blancs! poussé dans les villes et dans les campagnes bouleversait toutes les têtes.
Si aux yeux des habitants des campagnes Tadministration avait paru l'expression du lo décembre, si cette administration leur avait inspiré la moindre confiance, ce cri de : A bas les blancs! emprunté aux souvenirs de la Restauration, fût resté certainement sans écho, sans signification, sans portée. Mais dans l'état de défiance où se trouvait le peuple des campagnes comme des villes, persuadé qu'on voulait escamoter sa victoire du 10 décembre, l'annuler et la tourner contre ses intérêts, ce cri réveillait en lui toutes les passions bonnes et mauvaises de la Révolution. La haine contre la noblesse, la défiance vis-à-vis des classes riches, les souvenirs de l'invasion étrangère, tous les sentiments produits par nos bouleversements antérieurs se confondaient dans l'esprit des masses avec les aspirations nouvelles que des doctrines funestes répandaient partout. Les meneurs de la démagogie triomphaient donc du déplorable malentendu existant entre les populations et l'administration. Or, il n'était pas douteux que le triomphe réel ou apparent du socialisme dans les campagnes des départements voisins allait créer à Lyon une situation des plus dangereuses. La présence du maréchal à la tête de son armée, au milieu d'une immense population ouvrière toujours prête à s'agiter, était donc devenue plus nécessaire que jamais.
Après une longue conversation sur ce sujet, je me disposais à prendre congé du maréchal et à repartir pour Paris; mais le maréchal s'y opposa. Déjà il avait envoyé chercher mon bagage à l'hôtel et l'avait fait placer chez lui. Il me dit que, d'après la tournure que prenaient les élections et l'état violent des esprits à Lyon, il ne s'agissait de rien moins que d'un commencement de guerre civile; que si, en effet, les nouvelles des autres départements ne faisaient pas contrepoids à celles des départements voisins, c'était une épouvantable convulsion qui se préparait pour la France; que, dans ce cas et au milieu de circonstances si graves, il serait bien aise d'avoir auprès de lui un ami du Président de la République, pour témoigner au besoin de la loyauté et de la droiture de sa conduite. « D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, je vois dans vos yeux que si les choses en arrivaient là vous ne seriez pas fâché de reprendre votre ancien métier de hussard et de faire campagne avec moi. )>. Et il ajouta qu'il avait un bon sabre et un excellent cheval à ma disposition. J'acceptai donc avec empressement une invitation si bienveillante, et, en conséquence, je me trouvai bientôt installé chez lui, dans l'intérieur de sa famille, au milieu de son quartier général et comme si je faisais partie de son état-major. Enchanté d'avoir l'occasion de faire la connaissance plus intime du maréchal, je
voyais d'ailleurs un avantage pour la cause que je servais à me trouver auprès d'un homme de cette valeur, si de graves événements venaient à se produire autour de lui.
Au bout de quelques jours de vie commune, d'intimité véritable et d'entretiens fréquents, ce que je savais déjà du maréchal par des amis communs se dessinait devant moi en traits plus nets et plus saisissants. Cet homme de guerre aux formes robustes, à la stature élevée, à la figure austère mais tempérée par une bonhomie singulière, frappait tout d'abord par son air d'extrême simplicité. L'absence de toute recherche dans ses vêtements, pris comme au hasard et souvent fort peu confortables, laissait voir qu'il n'avait aucun souci de bien-être ou de paraître. Le contraste de cet oubli de lui-même avec le soin qu'il prenait de tout le monde autour de lui le peint d'ailleurs tout entier. Je comprends qu'il ait été si aimé des soldats. Le reste était à l'unisson. La négligence de son parler, sa manière de couper, de tronquer ses phrases ou de les laisser inachevées s'il voyait qu'on avait compris, tout en lui révélait l'absence de ces mille prétentions où se prélassent les petites âmes. A côté de sa dignité naturelle et de celle que donne l'habitude du commandement, sous cette écorce un peu rude qui tenait peut-être plus du Gaulois que du Franc ou du Romain, il avait le naturel qui s'allie
si bien à la dignité. Cette union qui constitue, du reste, la véritable distinction parmi les hommes de tous rangs et de toutes nations apparaissait dans les moindres détails de sa vie intime. Mais c'est surtout dans ses conversations sérieuses en matières de politique et de guerre ou dans ses récits militaires que se montraient, avec une sorte de grandeur antique, ce bon sens, cette netteté, cette sûreté de jugement, dégagé de parures et d'ornements inutiles et dont tout le monde était frappé, ce sentiment noble et généreux qui s'appliquait à toutes choses, enfin cette fermeté inébranlable qu'on sentait derrière les délicatesses de son cœur. Mais je n'ai pas la prétention de faire ici un portrait à la manière des maîtres de style. Je me résumerai donc en disant qu'on trouvait en lui la naïveté d'un enfant, la raison d'un sage et l'âme d'un héros. Aussi puis-je dire que les huit jours que j'ai passés auprès du vainqueur d'Isly comptent parmi les plus intéressants, les plus heureux de mon existence.
Ce mot de « vainqueur d'Isly », ce souvenir d'Afrique me rappelle, du reste, une circonstance curieuse. Un jour que je visitais à Rome, il y a quelques années, les marbres du Capitole, en compagnie de ma famille et de quelques amis, à la vue d'un buste antique remarquable, je fus saisi de sa ressemblance avec le maréchal Bugeaud, et toutes
les personnes présentes en furent frappées comme moi. Or, quel était ce buste? C'était celui d'un autre triomphateur de l'Afrique, du premier vainqueur de Carthage, de Scipion l'Africain luimême! N'est-ce pas un singulier rapprochement? Mais avant de reprendre mon récit, j'ai encore une digression à faire. Dans la vie du maréchal Bugeaud, il y avait un point obscur qui m'avait toujours attristé. Plus je connaissais et depuis longtemps par des sources intimes et par l'histoire elle-même la noblesse de son caractère, et moins je pouvais m'expliquer son rôle dans la captivité de la duchesse de Berry, Je comprenais bien la partie élevée de sa mission. Dans les commencements d'une nouvelle dynastie, quand son établissement paraît encore incertain et qu'on peut redouter un retour de fortune en faveur du pouvoir déchu, la plupart des hommes, je ne le sais que trop par ma propre expérience, obéissant à des calculs instinctifs de prudence, évitent avec soin de se compromettre personnellement vis-à-vis des princes exilés. Accepter le rôle de garder la duchesse de Berry, au milieu même des populations dont on pouvait craindre les sympathies pour la dynastie tombée, était un acte de courage et de dévouement tout à fait dans le caractère de cet homme généreux. Mais comment expliquer sa présence dans ce spectacle donné à l'Europe par
un gouvernement sans pudeur, essayant de déshonorer une femme, une princesse de Bourbon, la propre nièce du Roi ? Il y avait là un de ces actes que réprouvent également la morale et la politique, une de ces fautes grossières qui, comme les armes à deux tranchants, blessent surtout les mains qui s'en servent; car, dans le but de paralyser momentanément un parti, on le rendait irréconciliable; pour se venger d'une malheureuse femme on soulevait la conscience de tout un peuple et l'on imprimait un caractère odieux à la dynastie même qu'on prétendait servir.
Eh bien! ce point de la vie du maréchal, j'eus l'occasion de l'éclaircir pendant mon séjour dans sa famille, et je fus heureux d'avoir osé hasarder une interrogation à ce sujet. Le maréchal, qui n'était encore que colonel lorsqu'il accepta le commandement de la citadelle de Blaye, n'avait naturellement, comme tout le monde alors, aucune idée de l'incident qui devait se produire plus tard, et il ne fut même pas des premiers à soupçonner la vérité. Mais dès qu'il en fut averti par une sorte de rumeur dans l'intérieur de la citadelle, il fit prévenir la princesse des bruits qui commençaient à circuler; il lui fît dire que si elle avait quoi que ce fût à lui confier, que si elle avait contracté un mariage qu'elle désirât tenir caché, il se mettait entièrement à sa dévotion pour dérober ce secret au public.
6o MÉMOIRES DU DUC DE PERSIGNY.
déclarant qu'on lui arracherait plutôt la vie que de lui faire trahir la confiance qu'elle voudrait bien placer en lui. Il lui conseillait, en même temps, de cesser ses promenades sur les glacis de la citadelle pour ne pas initier le public à cette situation. Malheureusement la princesse, abusée par je ne sais quelles vaines illusions et s'imaginant qu'à chaque instant elle allait être délivrée par les Vendéens, ne sut pas profiter de sa généreuse ouverture. Non seulement elle nia avoir rien à lui confier, mais elle continua de se montrer tous les jours aux nombreuses personnes qui venaient lui adresser leurs hommages d'un côté à l'autre du fossé des fortifications. Cependant les rumeurs prenaient de la consistance, et le brave et loyal colonel Bugeaud réitérait vainement ses instances auprès de la princesse. Interrogé à la fin par le gouvernement, il répondit qu'il ignorait ce qu'il en était; mais qu'il suppliait, en tout état de cause, le gouvernement de faire cesser la captivité de la princesse et de la renvoyer à l'étranger. Mais les habiles du ministère n'étaient pas gens à lâcher leur proie avant de l'avoir meurtrie, et bientôt la princesse qui avait vainement compté sur la générosité du Roi, son oncle, se voyait forcée de déclarer son mariage. Mais bien loin de confondre le maréchal parmi ses persécuteurs, elle ne cessa et n'a cessé depuis de lui témoigner son estime et sa
LE MARÉCHAL BUGEAUD. 6i
reconnaissance. Quant à moi, et pendant que le maréchal lui-même racontait les incidents de ce drame où s'était joué l'honneur d'une princesse de Bourbon, j'éprouvais une satisfaction dont je pouvais à peine modérer la vivacité; c'est que les nobles et grands caractères sont si rares que, quand on les rencontre, tout ce qui peut en ternir l'éclat est une douleur, tout ce qui en dissipe les obscurités une joie.
Mais revenons aux circonstances graves au milieu desquelles nous nous trouvions. Les résultats officiels des élections commençaient à parvenir à l'état-major du maréchal, et malheureusement à chaque dépêche arrivant des départements voisins, c'était une nouvelle victoire de la démagogie. Après le Rhône venaient l'Ain, la Loire, l'Isère, l'Ardèche, le Jura, la Haute-Loire, Saône-et-Loire, la Drôme, etc. ; toute une vaste région de la France avait acclamé les coryphées du socialisme. Les noms inconnus de tous ces élus du pays indiquaient d'ailleurs à quelles mains funestes ou inexpérimentées le peuple de ces contrées avait confié ses pouvoirs. Pendant deux jours il ne vint pas une nouvelle qui ne fût pour nous un sujet de désolation. Chose remarquable, un seul nom conservateur dans les pays circonvoisins avait trouvé grâce devant les électeurs; c'était le mien dans le département de la Loire, et cela indique bien la nature
particulière du malentendu qui avait produit le désordre des esprits. Évidemment, les populations des campagnes ne se doutaient pas qu'en votant au cri d^A bas les blancs! la liste rouge, qu'en repoussant ce qu'ils appelaient la liste blanche, ils votaient contre l'élu du lo décembre, car ne voyant pas sur la liste rouge le nom d'un ami de Louis- Napoléon, les électeurs y avaient pourvu euxmêmes en effaçant un nom de cette liste pour l'y introduire. Quoi qu'il en soit, on peut juger de l'émoi où nous jetaient ces graves nouvelles, car en voyant ce qui se passait dans les départements de la région de l'Est, nous devions craindre qu'il n'en fût de même dans les autres régions et que cette traînée de poudre ne s'étendît à toute la France. Notre anxiété était extrême.
Quant au maréchal, toujours calme et ferme, il gardait le silence et restait pensif. Mais bientôt je vis son front s'éclaircir, son regard rayonner, et je compris qu'il venait de prendre une grande résolution. En effet, m'ayant emmené dans son cabinet, il sembla se dresser devant moi et grandir de dix coudées. « Eh bien, me dit-il, mon parti est pris. Si au milieu des graves périls où va tomber la société j'attendais des instructions de M. Odilon Barrot et des amis de M. Thiers, je les attendrais longtemps et tout serait perdu. Le pays n'est pas mauvais, il n'est qu'égaré. Les bons habitants des
campagnes sont à cent lieues de se douter de ce qu'ils viennent de faire, mais le mal n'en est pas moins grave. Avec le triomphe des démagogues, toutes les digues de la société sont emportées. C'est la guerre civile qui commence. Or, le danger sérieux n'est pas dans le désordre actuel lui-même, mais dans la désorganisation de l'armée qui peut se laisser séduire par l'exemple et s'abandonner au torrent. Il faut donc la faire sortir des villes, surtout de Lyon, et la mettre en campagne. Je connais le soldat. Devant le spectacle de tous les liens du respect et de l'autorité .brisés, il pourrait rompre à son tour ceux de la discipline; mais une fois en marche, en campagne, il est soldat avant tout; l'esprit, l'orgueil militaire le dominent, l'entraînent, et la disciphne est sauvée. Voilà donc ma résolution : je mets toute l'armée que je commande en mouvement; forte de soixante-dix à quatre-vingt mille hommes, elle s'étend du pied des Alpes au centre de la France. J'en fais marcher tous les corps à la fois pour les concentrer sur un point de la ligne de Lyon à Paris; j'abandonne Lyon, dont je ne garde que les forts; je laisse cette malheureuse cité livrée à elle-même, mais ce ne sera pas pour longtemps, car, une fois mon armée réunie, massée, compacte, mise en haleine et isolée de la contagion, je donne la main à Changarnier et, suivant les circonstances, nous frappons à la tête de
la démagogie d'une manière si terrible que l'épouvante se fera sentir dans ses derniers repaires, et la société sera, pour longtemps, remise en possession d'elle-même. Déjà, ajouta-t-il, en prévision des agitations de Lyon, j'avais fait venir des Alpes la plupart des troupes qui y étaient en cantonnement avec l'artillerie. Elles sont, en ce moment, aux portes de Lyon. Aujourd'hui même, je les mets en mouvement sur Paris par un changement de front qui fait du premier corps sur les Alpes le premier corps sur Paris. Pendant que le mouvement va s'exécuter, nous apprendrons le résultat complet des élections. Si la majorité est acquise aux conservateurs, je reviens en arrière; le premier corps fait demi-tour et va reprendre ses cantonnements des Alpes sans que ces déplacements aient causé aucun trouble; que si, au contraire, c'est la démagogie qui l'emporte, au moment même où nous en aurons la certitude, j'évacue Lyon, mon mouvement sur Paris se dessine ouvertement et, huit jours après, la terreur aura passé du camp de l'ordre dans le camp du désordre. »
J'avoue que je fus électrisé par la communication de ce plan et surtout par la résolution de ce grand homme. Je me permis de lui en exprimer ma profonde et respectueuse admiration. Le maréchal n'eut pas, du reste, à se repentir de sa confiance en moi, car, comme il arrive toujours
dans les circonstances difficiles, quand il fallut rédiger et transmettre les ordres nécessaires, une partie de son état-major effrayé de l'énorme responsabilité qu'allait assumer le maréchal, souleva des montagnes d'objections. Le maréchal ne fut donc pas fâché de me voir détendre pied à pied chaque partie de son plan et soutenir énergiquement que ce qui semblait si audacieux n'était au fond qu'un acte de haute sagesse et de suprême prudence.
Bientôt tout l'état-major se mit à expédier les ordres nécessaires, pendant que le maréchal rédigeait sa proclamation. Quand il l'eut terminée, il eut la bonté de me la lire et la bonté encore plus grande de modifier, à ma demande, quelques passages pour accentuer plus fortement l'idée de se rallier au nom de Napoléon dans la personne de l'élu du peuple, du président de la République. Cette proclamation était, du reste, l'expression du sentiment patriotique le plus pur et le plus élevé. Cela fait, le maréchal monta à cheval et alla visiter avec moi et quelques officiers les forts de Lyon, oij il donna directement ses instructions aux commandants de ces forts en prévision du mouvement projeté. Toute la journée et la nuit qui suivit se passèrent à préparer l'évacuation de Lyon pour le lendemain matin, si les nouvelles télégraphiques que nous compulsions avec soin devaient
donner la majorité au socialisme, car le maréchal tenait beaucoup à ce que les troupes quittassent Lyon avant que le résultat redouté fût connu de la population, pour qu'elles n'assistassent pas aux démonstrations anarchiques qui ne manqueraient pas de faire explosion à cette nouvelle. Toute la nuit se passa pour nous, comme on doit le penser, dans une grande émotion; mais, déjà les nouvelles devenaient plus favorables. A mesure qu'elles nous arrivaient les perspectives terribles que nous avions devant les yeux commençaient à se dissiper, car après n'avoir reçu que des nouvelles effrayantes nous n'en recevions plus que de bonnes. Si toute une région de la France nous avait d'abord donné le spectacle du triomphe de l'anarchie, le reste du pays protestait par ses choix contre les doctrines du socialisme ; un tiers de la France s'était laissé surprendre par les meneurs de la démagogie, mais les deux autres tiers venaient heureusement au secours de la société menacée. Enfin, à la pointe du jour, quoique les résultats ne fussent pas encore entièrement connus, nous n'avions plus à redouter une majorité socialiste dans la nouvelle Assemblée. Les circonstances étaient changées, le péril était écarté et, par conséquent, la résolution héroïque du maréchal n'avait plus d'objet. Contre-ordre fut donné à l'armée des Alpes dont tous les corps ren-
trèrent dans leur position première. Mais il m'a semblé que cet incident peu connu méritait d'être rapporté par un témoin oculaire, il m'a paru juste d'arracher à l'oubli cette page de la vie glorieuse de l'illustre maréchal.
Malheureusement, après avoir eu l'heureuse chance de connaître d'une manière intime ce grand homme de bien, après avoir acquis la conviction profonde des services considérables qu'il pouvait rendre et qu'il eût certainement rendus au Prince Président et au pays, je devais bientôt, comme le Prince et le pays lui-même, le pleurer amèrement. L'ordre moral momentanément troublé à Lyon par les élections démagogiques du Rhône et des départements circonvoisins avait été bientôt rétabli. Malgré le dépit et la fureur des meneurs anarchistes désappointés du résultat général des élections, la terrible présence du maréchal à Lyon avait suffi pour y rétablir la tranquillité. Mandé quelques semaines après à Paris, le maréchal avait donc pu quitter momentanément son commandement pour aller conférer avec le gouvernement de la situation nouvelle des choses; mais, comme on le sait, à peine arrivé dans la capitale, il fut atteint du choléra et mourut en quelques jours au moment où le Prince allait enfin trouver pour l'aider et le soutenir au milieu de tant d'éléments hétérogènes, un homme, un héros, un de ces caractères antiques
dont l'unique pensée est le bien public, et qui, dans leurs résolutions, semblent ne compter pour rien leur propre personne.
Villers-sur-Mer, i«' octobre 1868.