SUR
JzÀify sieur de Mergey, naquit en 1 536 , sous le règne de François i, à Harans-Mesnil en Champagne , de Nicolas de Mergey, et de Catherine, fille naturelle de la maison de Dinteville. Sa femille n'étoit pas riche j il se trouvoit le dernier de quatorze enfans, et Ton crut devoir le destiner à l'état ecclésiastique.
Ayant perdu son père , il fut mis à Tâge de huit ans au collège de Troyes, où il fit ses premières études, puis il passa dans Tabbaye de Montier-en-Der, afin d'y recevoir une éducation conforme aux vues que ses parens avoient sur lui. Mais , loin que sa vocation y repondît, il montra des goûts entièrement opposés : le re'cit des hauts faits d'armes qui avoient marqué l'époque de sa naissance (0 enflamma son imagination, et lui inspira le plus ardent désir de se signaler dans cette noble carrière. Il fallut donc que sa mère consentît à le retirer de Montier-en-Der ; et ce ne fut pas sans regret quelle le vit renoncer aux riches bénéfices dont elle s'e'toit flattée qu'il seroit pourvu. Hors d'état de lui [ffocurer dans sa maison les moyens d'acquérir les nouvelles connoissances qui lui étoient nécessaires, elle le plaça près de Polisy , bailli de Troyes, chef de
(0 En 1 536 , François I défit rarmée de Charles-Quint, qui «voit «n-- Tabi la Provence.
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la maison de Dinteville, dont elle étoit issue. Polis j avoit autrefois servi avec distinction ; mais j accablé d'infirmités > et ne pouvant plus sortir de chez lui, il employa volontiers ses loisirs à compléter l'éducation de son jeune parent, qui, par des manières vives et enjouées, lui donnoit des distractions agréables, et dissipoit la tristesse de son intérieur. Lorsque cet intéressant élève eut atteint l'adolescence, il l'attacha conune page à Deschenets son frère, qui conmiandoit ^ne compagnie de cinquante hommes d'armes dans les armées de Henri ii.
Ce fut en cette qualité que Mergey fit, à Tâge de dixhuit ans, la fameuse campagne de i554 > et prit part à la victoire de Ben^. Au fort de la mêlée , il combattit corps à corps avec un gendarme de l'Empereur , et le blessa d'un coup mortel ; mais il lui Ait impossible de retirer sa lance du corps de cet ennemi expirant. L'usage étoit alors qu'un page qui perdoit une de ses armes devoit être fustigé : Mergey, ne s'attachant qu'à la lettre de ce règlement, trembloit de reparoître désarmé devant son seigneur; mais, encouragé par ceux qui avoient été témoins de son action, il reprit bientôt confiance; et il n'est pas besoin de dire qu'au lieu de châtiment il ne reçut que des éloges.
L'année suivante. Deschenets le mit hors de page, et, dans l'espoir de lui procurer un prompt avancement, il le plaça près du comte François de La Rochefoucault, lieutenant de la compagnie de gendarmes du duc de Lorraine. Mergey se dévoua entièrement à ce seigneur, qui, comme on va le voir, prit malheureusement sur lui un trop grand ascendant.
La Rochefoucault, alors zélé catholique, avoit pour
épouse Silvia Pica, fille de Galéas, prince de La Mirandole , qu'il aimoit éperdument. Cette jeune Italienne étant niorte en i556 presque subitement dans le château de Verteuil en Angoumois^ il témoigna la plus vive douleur, et vint à Paris, où il s'enferma dans Tabbaye de Saint-Victor, renonçant en apparence à toutes les consolations qui pouvoienif lui venir des hommes. Il passa quelques mois dans cette retraite, d'où ses amis eurent beaucoup de peine à le tirer. Rendu au monde, et montrant une^ande légèreté de caractère, il se remaria dès l'année suivante avec Charlotte de Roye, sœur d'Eléonore, princesse de Condé, et proche parente de Coligny. La famille de sa nouvelle épouse professant en secret la religion protestante, il ne tarda pas à être entraîné dans cette secte, qui déjà commençoit à former en France un parti politique. Mergey, dont les principes religieux manquoient de solidité, parce que dans son enfance on avoit voulu mal à propos contraindre ses inclinations, suivit cet exemple sans presque réfléchir aux conséquences d'une telle démarche. Peu familier avec les matières qui faisoient l'objet des controverses, il ne tenta jamais de s'en faire instruire: sans être incrédule, il demeura indifférent ; et cette tiédeur, bien rare dans" le siècle où il vivoit, le préserva du moins des passions qu'entraîne le fanatisme.
Il suivit le comte de La Rochefoucault dans la fatale campagne de i557,etil fut, ainsi que lui, fait prisonnier après la défaite de Saint- Quentin. Enfermés tous deux dans le château de Genep, où Louis xi , encore dauphin, avoit autrefois long- temps résidé, ils firent pour s'échapper une tentative, dont le récit est,
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un des morceaux les plus intéressans des mémoires ; puis ils furent transférés en Hollande, et mis sous la garde de Bréderode, l'un des plus grands seigneurs du pays, qui possédoit près d'Utrecht un château trèsfort. L'humeur de Mergey , qui étoit un excellent convive, plut à ce seigneur ; et les prisonniers, traités avec beaucoup d'égards, n'eurent à regretter que la perte de leur liberté. Elle leur fut rendue après onze mois de captivité; et Mergey, ayant fait un voyage en Champagne pour revoir sa famille, alla se fixer à Verteuil, séjour ordinaire des comtes de La Rochefoucault.
Agé de vingt-trois ans, il devint , pendant les loisirs de la paix, amoureux d'une demoiselle riche nommée Anne de Courcelles : accueilli favorablement par elle, et aidé par la famille de son protecteur, il l'épousa peu de temps après.
Cependant la mort de Henri ii, anîvée au mois de juin iSSg, mit à découvert les plaies secrètes et profondes dont la France gémissoit depuis le schisme, et pour lesquelles les mesures rigoureuses prises sous les deux derniers règues n'avoient été que d'impuissans palliatifs. Les protestans, jusqu'alors contenus, levèrent le masque dès le commencement du règne de François 11 ; et, appuyés par les princes du sang, ils prirent l'attitude d'un parti politique très-redoutable. Quoique La Rochefoucault fût uni par les liens du sang et de la religion à la maison de Condé, il ne paroît pas que ni lui ni Mergey aient trempé dans la conjuration d'Amboise; ils ne commencèrent à se déclarer que lorsque, peu de temps avant la mort du jeune roi, les Guise, ses ministres, ordonnèrent des enquêtes sévères pour découvrir et poursuivre tous
ceux qui étoient attachés à la nouvelle religion [i56o].
Dans la seconde année du règne de Charles iXy Catherine de Médîcis, irritée du pouvoir des princes lorrains, eut recours aux protestans, et La BochefQUcault, qui n'avôit pas encore quitté Verteuil, lui envoya Mergey pour entanier une xicgociation. La Beiûe le reçut parfaitement, et le chargea d'une mission importante près du prince de Condé, qui, à la tête d'une armée, menaçoit Paris. Une grande fermentation agitoit cette ville, les portes en étoient soigneusement gardées, et un protestant qui essayoit d'en sortir s'exposoit à être massacré. Mergey, plein d'audace et de résolution, fît un faux passe-port, partit en plein jour et en poste, trompa ceux qui visitèrent ses papiers, et parvint au quartier du prince après avoir échappé aux plus grands dangers par une présence d'esprit extraordinaire. -
Lorsqu'il eut conféré avec Condé, il repartit pour Verteujl, muni de pleins pouvoirs. La Roçhefoucault» ayant fait un appel à la noblesse des provinces voir sines, se trouva au bout de quelques jours à la tête de trois cents gentilshommes , avec lesquels il alla joindre le prince, qui venoit de surprendre Orléans. MJergey, qui l'avoit accompagné, le suivit dans une nouvelle expédition que les protestans tentèrent sur la capitale : obligés de lever le siège par l'armée royale qui revint précipitamment de Normandie, et poursuivis dans leur retraite , ils furent atteints près de Dreux, où se livra la bataille de ce nom [19 décembre 1 56^] . Mergey fit des prodiges de valeur, et ne fût qu'un des dernier^ à suivre Coligny dans sa retraite.
Le duc de Guise, parvenu au faîte du pouvoir.
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eomptoit au nombre de ses prisonniers le prince de C!ond^, chef du parti ennemi ^ et le ministre Paroceli, aumônier de ce prince* Dans la chaleur du combat il avoit perdu un cheval auquel il étoit très-attaché; et, ayant appris que La Rochefoucault s'en étoit emparé, il proposa un échange qui donne une idée de la manière de voir des grands seigneurs de ce temps. Il écrivit à La Rochefoucault que s'il lui rendoit le cheval il lui renverroit le ministre. La Rochefoucault, qui tenoit beaucoup à sa capture ^ refusa l'échange; et, vou-* lant néanmoins donner à ce refus un air de décence^ il prit pour prétexte qu'il ne vouloit pas priver Condé des consolations qu'il pouvoit trouver dans les instruc tions religieuses de Paroceli. Cette négociation paroît &i naturelle à Mergey, qu'il la raconte sans témoigner le moindre étonnement.
Après la bataille de Dreux, La Rochefoucault et Mergey Suivirent Coligny d'abord à Orléans, puis en Normandie, oii les protestans s'emparèrent de la ville et du château de Gaen. Ce fiit là qu'ils apprirent la mort du duc de Guise, assassiné par Poltrot : événement qui rapprocha les deux partis, et donna lieu à la paix d'Amboise [19 mars i563].
Tandis que Mergey jouissoit du repos dans les terres de son épouse, la femme du comte de La Rochefou-^ cault lui intenta un procès pour quelques propriétés qu'elle revendiquoit, et il crut devoir quitter momentanément le service du comte, auquel il resta néanmoins tendrement attaché. C'est aux soins que lui donna cette contestation, dont l'issue pouvoit compromettre le sort de ses enfans, qu'on doit attribuer l'inaction où. il demeura lorsque les protestans reprirent les
armes au mois de septembre 1 66'] . Il ne reparut sur les champs de bataille qu'en 1669, ^ l'époque de la* troisième guerre civile ; et, ne pouvant suivre La Rochefoucault, il servit sous le comte de Bonneval , l'un des chefs protestans les plus distingués. Il fit partie du corps d'armée qui assiégea Poitiers, -dont la défense couvrit de gloire le jeune duc de Guise, et il prit part à la bataille de Montcontour, perdue par son parti. Pendant le' cours de cette guerre, le comte de La Rochefoucault sentit vivement la perte d'un tel serviteur f toutes les fois qu'il le rencontroit, il lui disoit : « Mera gey, encore que vous ne soyez point avecmoy, vous « estes tous) ours à moy. ^
Lorsque la paix de Saint-Germain [8 août 1670] eut suspendu pour quelque temps la fureur des partis, Mergey s'attacha de nouveau au comte de La Roche* foucâult, dont l'épouse veûoit de mourir, et il lui fut plus dévoué que jamais, lis partirent pour Paris peu de temps avant le mariage du roi de Navarre et de Marguerite de Valois [157a], et La Rochefoucault, doué d'un caractère très -aimable, parut jouir de la faveur de Charles ix. Ce fut ce qui l'empêcha d'écouter les conseils de Mergey, qui , ayant reçu de sa femme une lettre en chiffre contenant les avertissemens les plus sinistres, le pressoit de quitter la capitale. L'attentat commds sur la personne de l'Amiral le ^22 août ne lui ouvrit pas les yeux; et il ne vit dans les ordres qui furent donnés le même jour afin qu'aucun protestant n'échappât au massacre, que des précautions prises pour garantir leur sûreté.
Ces ordres consistoient à les réunir tous dans le voisinage de Coligny. Par cette nouvelle distribution de
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logemens, Mergey se trouva séparé de La Bochefoucault : on lui assigna une chambre basse ^ louée depuis quelque temps à un menuisier, capitaine de son quartier, faisant partie d'un grand bâtiment où étoient les équipages de la jeune princesse de Condé, et situé dans la rue Béthisy, presque vis-à-vis l'hôtel de l'Amiral.
Le samedi 28, veille de la Saint-Barthélémy, il accompagna le soir à la Cour lé comte de La Bochefbucault. Placé dans une pièce qui touchoit à ki chambre du Roi, il entendit le monarque presser vivement le comte de passer la nuit au Louvre; mais celui-ci , ne concevant pas le moindre soupçon du danger qui le menaçoit, et ayant obtenu d'ailleurs un rendez-vous de la princesse douairière de Condé, dont il étoit amoureux, refusa obstinément une offre qui âvoitpour objet de lui sauver la Vie. Ayant pris congé de Charles IX, qui, de peur de trahir son secret, n'osa le retenir malgré lui, il alla passer une heure chez la princesse, révint ensuite dans l'appartement du roi de Navarre, d'où il se retira fort tard, et ne voulut pas que Mergey, qui ne l'avoit pas quitté , restât près de lui le reste de la nuit. Jl fut égorgé presque au même moment que l'Amiral.
Cependant Mergey, réveillé en sursaut par les clameurs des assassins de Coligny, apprit bientôt la mort de La Rochefoucault, et il ne douta point que le même sort ne lui fût réservé. Le menuisier à qui la chambre appartenoit rentra bientôt. Cet homme avoit vu avec horreur les commencemens du massacre; il auroit voulu cacher Mergey ; mais il craignoit de se compromettre, parce qu'il venoit de paroître un ordre qui
ET SUR SES MÉMOIRES. I l
prescrivoit des visites domiciliaires dans tout le quartier. Heureusement ceux qui en étoient chargés, croyant qu'il ne se' trouvoit dans la maison que des valets de la princesse de Condé, passèrent sans y entrer. En proie aux plus cruelles perplexités, Mergey eut la consolation d^apprendre que le jeune Marsillac, fils de La Rochefoucault, avoit une sauve-garde, et qu'il étoit en sûreté avec son gouverneur dans une maison de la rue Saint-Honoré. Il parvint à le joindre, et l'on peut se figuçer combien leur première entrevue fut touchante. Charles ix, qui avoit tenté vainement de sauver le père de ce jeune seigneur, lui témoigna le plus tendre intérêt, et il lui permit de se retirer à Verteuil.
Mergey eut pour le nouveau comte de La Rochefoucault le même dévouement dont il avoit donné tant de preuves à son père. Il le suivit en 1673 au siège de La Rochelle, où il fut obligé d'accompagner le roi de Navarre et le prince de Condé; il fit avec lui une campagne en 1575, lorsque le duc d'Alençon, frère de Henri m, parut embrasser la cause des protestans; et en i53i tous deux prirent part à l'expédition malheureuse qui avoit pour objet de donner à ce prince la souveraineté des Pays-Bas.
De si longs services rendus à la maison de La Rochefoucault, ne valurent à Mergey aucune récompense. Il n'y avoit nullement compté, car, dès l'épioque oCi il s'étoit attaché à elle, il lui éloit revenu un propos qui auroit détruit toutes ses espérances, s'il avoit pu en concevoir. Le père du jeune comte, en s'entretenant avec ses deux frères sur la conduite qu'ils dévoient tenir avec les gentilshommes qui s'étoient dévoués à
IfOTiCE SUA JEAN D£ MERGET
eux , s'étoit exprimé ainsi : « Quand on a un bon ser- « viteur, il ne lui fault jamais faire du bien, mais Fente tretenir en bonne espérance et lui faire beaucoup « de caresses; car, si vous lui faictes du bien, il vous tt quittera aussitost , là où , le paissant d'espérance, vous « le retenez tousjours. » Ce système d'ingratitude et d'égoïsme, sur lequel Mergey ne pouvoit élever aucun doute par la conrioissance qu'il avoit du caractère du comte, ne l'empêcha pas de consacrer au père et au fils la plus belle partie de sa vie, sans aucui;ie vue d'ambition ni d'intérêt.
AfFoibli par l'âge et les infirmités, il se retira dans la terre de Saint- Amand en Ângoumois, qui lui venoit de sa femme. Ce fut là qu'il composa, pour l'instruction de ses enfans, des Mémoires, dans lesquels il ne s'étend que sur les événemens dont il a été acteur et témoin. Cet ouvrage se distingue par une naïveté et une franchise qui inspirent une grande confiance ; on y trouve beaucoup d'anecdotes curieuses, et l'on n'y remarque jamais cette animosité qui auroit pu égarer la plume d'un homme échappé, comme par. miracle, au massacre de la Saint-Barthélémy. Son style, sans être châtié, est clair et naturel : il convient lui-même çu*il na jamais fait grande dépense au collège , quoiquil ait toujours aimé les Hures; et son peu de prétention sous ce rapport donne à sa narration un air d'aisance, de liberté et de bonne foi, qui dédommage de ce qu on pourroit désirer du côté de l'élégance et de la correction. En i6i3 Mergey étoit âgé de soixante-dix-sept ans : on ignore la date de sa mort.
Les Mémoires de Mergey ont été publiés, pour la première fois , par le chanoine Camusat, et font par-
ET SUR SES MÉMOIRES. l'i
tie du recueil intitulé : Meslanges historiques j ou Recueil de plusieurs acteSj traictez, lettres missives et autres mémoires qui peuvent servir en la déduction ie l'histoire, depuis l'i^o jusques à Van i^^o.Troyes, Noël Moreau, 1619. Us n'ont été réimprimés que dans l'ancienne Collection des Mémoires sur l'histoire de France, 1788. Nous avons suivi l'édition de 1619.
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