JEAN DE MERGEY
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JNicoLAs DE Mergey, sicuF dc Haraumes^Tiilen Gharapagne y paroisse de Sauvage Maisgnil, diocèse de Troyes, espousa Catherine de Dinteville, de laquelle eut quatorze enfans , qui tous moururent jeunes, excepté Bernard, Jacques, Anne et Jean, lesquels fuient mariez. Bernard, qui estoit Tesné, ayant suivy dès sa première jeunesse les armes soubs la charge du seigneur de Jours, qui estoit colomnel de la légion de Champagne, ayant acquis réputation aux guerres, fut honoré, de l'enseigne colonnelle , qui a laissé plusieurs enfans. Jacques de Mergey, ayant aussi longuement suivy les armes avec l'infanterie, fut honoré d'une place aux gardes du corps du Roy , soubs la charge de M. de Brezé, et depuis exempt en ladicte compagnie; lequel aussi a laissé plusieurs enfans. Anne de Mergey fut mariée avec le sieur de La Pouge, angoulmoysin, oncle du sieur de La Voulte, qui eut une fille mariée avec le capitaine Sainct Martin, exempt de l'une des compagnies des gardes du Roy. Et moy , Jean de Mergey , qui suis le cadet et dernier de tous, ayant attainct Taage de huit ans, ma mère me mit au collège, où
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ayant demeuré deux ans, elle me mist en Fabbaye de Monstierender , en laquelle j'arresté peu de temps, ne voulant ei^re moyne; elle me mist avec M. de Polizy , bailly de Troyes , chef de la maison de Dinteville, personnage accomply et orné de toutes vertus et sciences autant que homme de son temps et qualité, ayant esté gouverneur de M. d'Orléans , et ambassadeur pour le Roy en Angleterre ; mais, estant devenu paralitique et impotent de tous ses membres, et ne pouvant plus à ceste occasion demeurer à la Cour, et s'estant retiré chez soy, se mist pour son plaisir et exercice à bastir ceste belle maison de Polizy; lequel me prist en telle amitié, qu'il prenoit bien la peine luy mesme de m'instruire en toutes les sciences desquelles mon jeune aage pouvoit estre capable ; et ayant demeuré avec luy jusques en l'aage de quatorze ou quinze ans, et me voulant mieux former par la fréquentation du monde et exercice des armes, me donna à M. Deschenetz son frère, chevalier de l'ordre du Roy, et capitaine de cinquante hommes d'armes, avec lequel jqfis plusieurs voyages, mesmes celuy où le roy Henry fit de si beaux exploits de guerre aux pays de l'Empereur ez frontières de Hainault et du Liège , pour avoir sa revanche des cruautez, pilleries et bruslemens exercez auparavant par Is^ royne de Hongrie aux frontières de France. [i554] Le Roy en ce voyage prist et saccagea la ville et chasteau de Beyns et Marimont, maisons de plaisance de ladicte royne de Hongrie, qui estoient aussi bien et richement meublées que maisons de la chrestienté. J'eus pour ma part du Ijutin, cai' tout estoit habandonné, les pantes d'un lict de velous cra-uioisi tout garny et enrichy de broderie , de toîUe d'or
DE MJSRGET. i[l554{J l^
<çt d'agent, qpi vallpi6j:^t plas de cinq ,çens escus; .m^ M. De$çhisne1;z mpo ipfii^tre les ayapt veuz s'en .accoipmodd. Xa , ville et qhastçau d>e Pypan furept aujssi pris, où çommwdoit Julifip Romero^xenommé capitaine esp^gopl, et lequel depuis çomhatit eniFrapce en ^i:iel G^yntire un .Quti7e)E^p^gnol en présence du Roy, qui.lisur a voit, donné le camp, avec toutes les fanfares jst^foripalitez en t«l cas requiiSes ; mais les deux chamipians estant 'mis dedans le camp par leurs parrains, la partie de Julian ne voulutpoint venir aux mains, et, tpurnoiant autpur du camp, ne fai^oit que crier à son epneimy quile suyvpit : Nq te quiero, JuUano; proverbe qui a Ippg^tenips depuis couru en France.
De Dyna^i le Roy s'achemina quelque temps après, etaUa assiéger Je fprt,4jha$teiau,deRenty, sur la fronjtiere çje Friance „ que tenoit l'Empiçreur, mais si bj^p l^u^y de bons hommeset de choses nécessaires pour la conservation de la place, qu'il nous &llut lover 1^ sjege; c^ar l^'ÇJpip.çriçur, ;ayapt dre^$é son ,9rmée grosse et forte , et({S>'e;st:^nt açhçpiinéppui; ^courir les assiégiez , ^'^çs^roitq^ t^puvapt postre ^piée h^^râ^sée.pQur le kmg temps i qu'elle ^voit tçpp ; la campagne , qu'il . en ^urioit bpn m^vs^é s'il la ij^joiyqiX affronter ; et , ayant f^içt advi^pcjsr ppnaVfant-igarde pour dpnner courage aprâssiegez, il y ^ eut dc). beaux cpmba|s et escarmouches entre les deux armées avant que la nostre levast Je sigge, où je xf^ trQuvé?€^n l'upq , «stapt encore page, p\k\e 6s,pj<9A p^çtmier apprentissage,, çpiipnie vous e»-
M. de Guise estant monté à cheval avec environ vingt-cinq chevaux , capitaines et gentils - hommes , pour, aller recpgnpistre l'ayant-rgarde imperiÉ^le qui 34. 2
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s'estoit approchée jusques près de Fouquemberge, où estoietit logez nos chevaux légers, lieu seur et advantageux , ledict sieur de Guise, estant arrivé assez près dudîct Fouquemberge, entendit Fescarmouche que nos chevaux légers avoient attaquée avec les Impériaux, qui luy feirent faire halte, et envoya M. Deschenetz pour dire au seigneur Paul Baptiste (0, lieutenant de la cavalerie légère soubs M. de Nemours, qu'il eust à se retirer et ne rien attaquer, et qu'il le vint trouver où il estoit sur une petite colline.
M. Deschenetz se mit en chemin pour exécuter sa charge, et moy avec luy sur un petit cheval barbe, mais fort viste, ayant en ma teste son morion {?) à bannière, avec un beau panache et un javelot de Brezil (3)^ le fer doré bien tranchant, avec belle houppe d'or et de soye, ma casaque de page, belle et bien estoffée de broderie , de sorte que je pensois estre quelque petit dieii Mars.
Ledit sieur Deschenetz, ayant descouvert de dessus une petite montagnete nos gens et les ennemis meslez à l'escarmouche, ne voulut passer outre, voyant au vallon quatre ou cinq chevaux qui se pourmenoient ; et, ne sçachant s'ils estoient amis o^ ennemis, demeura là, m'envoyant vers ledict Paul Baptiste pour luy dire ce que M. de Guise luy mandoit, et me dist qu'il m'attendroit là.
Je m'achemine pour exécuter ma charge, en l'esquipage que j'estois, droict où estoit l'escarmouche, et y arrivé si à propos, que nos gens s'estoient desbandez
(i^ Paul Baptiste. Paid-Baptiste Frégose, seigneur génois, dont il est ^souvent parle dans les Mémoires précédens. — (>) Son morion : c'étoit lin casque sans visière. — (3) Jayelot de Brezil : espèce de lance.
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pour soustenir ceux qui avoient rembarré les nostres ; et les ennemis se retirant pour gaigner leur gros, nous les chargeasmes; et moy y arrivant, et estant bien monté , je fus le premier à la charge. Ayant arresté un Bourguignon (0 qui avoit une cuirace à cru, si courte ,que la moitié de Teschine luy paroissoit, j'adresse si bien mon coup, que je luy plante mon javelot en ^ ce défaut dedans l'eschine , qui n'eut pas fait troi^ pas que, faisant un grand cri avec une laide grimace, tumba mort de dessus son cheval, emportant en ses reins mon javelot, lequel je ne peus retirer à cause qu'il estoit barbillonné (2), et nous retirasmes à notre gros, où trouvant ledit sieur Paul Baptiste, je lui dis ce, que luy mandoit M. de Guise 5 lequel aussitost fit sonner la retraicte, et le menay où M. Deschenetz l'attendoit.
Je le prié, par le chemin, de faire en sorte avec ledict sieur Deschenetz mon maistre, que je ne fusse poinct fouetté à cause du javelot que j'avois perdu, lequel se prit à rire et m'asseura que je n'aurois point de mal , et qu'il avoit bien veu comment je l'avois perdu; et ayant trouvé ledict sieur Deschenetz, ils s'en vont tous . deux trouver M. de Guise , auquel après avoir fait le récit de tout ce qui s'estoit passé, adressant sa parole audict sieur Deschenetz en présence dudit sieur de Guise, luy dit la peur que j'avois d'estre fouetté pour avoir pertjiu mon javelot; et ayant recité le fait comme il l'avoit vu,
(«) Un Bourguignon. On donnoit ce nom aux Flamands qui ser- Toient dans Les troupes impériales, parce que la Handre avoit autrefois appartenu aux dues de Bourgogne, dont Charles- Quint descendoit.
(») Barbillonné. Ce javelot ëtoit armé de deux crochets qui avoient quelque ressemblance avec les brins de barbe du poisson qu'on appelle ' barbillon.
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^ist^que si tous ses chevaux légers eussent ^ussi bien feit que mojr, ^[u'il eust battu radvam-gàrde de rEmperéur : Voilà mon premier chef-d'œuvre à la gtiéf rte. Il y eut le lendemain un autre gros coihbat, <jui estoit' bien une demi -bataille, car hôus eusmes huict enseignes ' de leurs gens de pie^d, et quatre pièces de
"Caiiipaghe montées èur quatre rOués que deux àhevaufx iaienoient au galop.
Le Roy doilcquès ayaM lève le siège, ceste nùi'd iheàme se retira à Amiens, despartant son armée* silr la frontière aux lieux plus seurs et commodes 'pour vivre, et voir ce que detiendroit celle de PEmpèrèùr, lequel, ayaïit rafraischi les assiégez de tout ce qui leur
^estoit nécessaire, rompit ausâi la sienne, y èstàns contraints 'et les uns et lés autres , *à cause ' de l'hy ver qui les talon noit.
[ 1 555] ' Ledit sieur Deschenetz , pour tôusjoùrs m'àd- Vancer,'m'aVo'it donné, moy n'en s^achant 'rien, à M. lecomte de La?RoChefoucault, qui elrtoit lieutèhant de la* C6mpàgnîé de M. de'Lotraitie, léqiièl, a(véc ladicte compagnie, estoit en garnison à Piért-ëpont. Ledièt sieur Descheûetz , eistàht avec lé Hoy à Amiens et intiy avec lùy^me miibofs de page et m'envoya àudibtfeîeûr cofmte à Pieii-epont ,' àvèfc un bÔn cheval et trente esbtis, duquel je fui recéu àved p4us (f hdnriëùr et bonne ëhfere
- que je he mèritois.
[i556] Les deux armées donc estant rompues , le-
<lict sieur comte,' laissant encôres sa compagnie en garnison à Pierrepont, s^acheniina aviec son train potîr aller à Paris trouver le Ro^ ; et estant près de Senlîs, il sceut les nouvelles de la mort de madame la comtesse sa femme, qui luy causa un extresme dueil en son
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arae ,vet ayaqt,gaignç Paris, s'alla enfprmer en râbbaye. de Sainct-Victpr pour évaporer ses spi|pir& et r^gretz, où il eust demquré long^temps, s^ps s^s, ^ipis, qqi pap importunité l'ei^.fir^nt sprtir. Quapt^à moy, ayant pri^ cpngé dfî luy, ifi'ep aile' en Chaippagnq me rafraîsol^ir, où je ne fispî^s. loiïg' sçjour, et retourné tost apr^s reti^oju,vçr M. Ifç cpinte [iS^j],, lequel, peu 4^ tejnps apiçès,^s^ remaria a,vec madame Charloj.tç de Çoy^e, bell^-sœur de JVI.. le.pcince de Condé;. et n'ayant pa& demeura ^veç elle plus, de trois semaines^près; leuri nopces, la gi^nre s.e rallifm^ entre le Roy el; le ray
M- le conxieSil,able, voulant redresser l'armée 6t r^ssemblrer Içs forces du Roy, i^anda à ^^ le comte de Iç venir troi^yeç avec laçliçte compagnie au Ijiej,! de ^Ja Fere, ce qu'il fçit. Qr,pçn(lant quelediçtCopiies|fcab}e.dre$soit sa petite armée, petite dis-je , caj; il ne pejut iPiCtt^re ensemble plus h^ut de deux mille chevaux et $ix mille fa,omnpiçs dç pied, ^\^ de Gui^e ayai;i,t ei^nmené avec luy ea Italie la fleur de toute la. ijiobless^e de France , IçdijCt sieur Connesta»ble fut si peu advi5^*avec çes^e, pp^gn^ de geps qu'il avoit, d'aller a|Eroijter'une armée! fresche et gs^ill^rde , contre l's^^vis de tou,s les capitai)nes qui cstoient avec lyy,^ gui ^ous luy çonseilloient de départir tout ce qu'il a,yoit, t^t de cheval que dç pied, par to^tes Içs bonnes villes de la frontière, et les bien f^ire m.unir,aÇn que q^^^d l'ennemy en aupit attaque' quelqu'une, et qu'il se^-ûit lài î^ttaché il la trou,vast bien munie, çt que lors leç^ict sieur Connestable ra$sem])lant ses forces qui estpient dep^rtie^ par le$ garnisons, il pust rompre ^es vivres à l'enneixiy, et l'incommoder; mais ^1 demeura tousjour^ fernie en son opinion, et ay^^nt $ceu
que Sainct-Quentin estoit bloqué, où estoit M. TAdmiral, fort dénué d'hommes et autres choses nécessaires, se résolut de l'aller secourir et mettre des hommes dedans^ mais il n'estoit plus temps. Il avoit auparavant envoyé M. le mareschal de Sainct-André à Han , craignant que l'ennemy ne s'en emparast, avec deux cens chevaux et deux mille hommes de pied. M. le comte de La Rochefoucault estoit du nombre. Ledict sieur mareschal, ayant entendu que Sainct-Quentin estoit assiégé, retourna à La Fere trouver M. le Connestable, laissant ledict sieur comte audictHan, avec toutes les troupes qu'il y avoit menées, en qualité de lieutenant de Roy.
Deux jours après, M. le Connestable, voulant effectuer son dessein de mettre des hommes dedans Sainct- Quentin, manda audict sieur comte de le venir trouver le lendemain, avec les trouppes qu'il avoit sur le chemin de La Fere, audict Sainct-Quentin, ce que fit ledict sieur comte, et partit de Han dès le soir mesme, après souper, pour cheminer toute la nuict. Je veux bien mettre ici un mauvais présage que nous eusmes de ladicte entreprise : c'est que mondict sieur le comte et M. de La Capelle Biron, qui estoit là avec sa compagnie de gensdarmes , estant à cheval en la place dudict Han, faisans sortir les trouppes pour s'acheminer, un grand chien tout noir se vint présenter devant eux, et, estant sur le cul, se mist à hurler sans cesse, et, quelque chose qu'on chassast ledict chien , il retournoit tousjours, et continuoit ses hurlements : lors M. le comte, adressant sa paroUe audict sieur de La Gapelle Biron, lui dist : « Que vous semble de cecy, mon père (0? » qui luy respondit ; Parbieu, mon fils (car
(0 Que vous semble de cecy, mon père? Les seigneurs doanoient
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c'estoit son serment ), qu'il ne sçavoit qu'en dire, mais que c'estoit une musique mal-plaisante. M. le Connestable, répliquant, lui dist : « Je croy, mon père, que nous allons fournir la comédie. — Parbieu, je le croy, » respondit - il j et se trouva la prophétie dudict sieur comte véritable, car le lendemain la tragédie fut jouée.
Revenant donc à nos troupes qui avoient marché toute lanuict, le lendemain , sur sept heures du matin, nous rencontrasmes M. le Connestable avec son armée. M. le comte feit faire halte aux troupes qu'il menoit, et s'en alla trouver M. le Connestable, pour sçavoir ce qu'il avoit à faire et comment il marcheroit, lequel luy commanda de se mettre en marche à la teste de l'armée avec la compagnie de M. de Lorraine, luy disant, comine il faisoit à tous les autres capitaines , qu'il monstreroit aux ennemis un tour de vieille guerre. Suivant donc son commandement, mondict sieur le comte se mist à la teste de l'armée^ le reste suivoit, tant cavallerie que infanterie, selon l'ordre qui leur estoit commandé, et ainsi arrivasmes sur les neuf heures à la vue des ennemis, à la portée du canon ; mais ils ne pouvoient venir à nous ny nous à eux, à cause d'un grand maraiz qui estoit entre nous et eux , et une rivière qui passoit par le milieu, qui alloit se rendre.et passer par la ville, joignant les murailles.
M. le Connestable avoit faict amener dix ou douze bateaux sur des chariots, pour les jetter sur ladicte rivière, et y mettre des soldatz et les faire couler
alors le nom de père aux guerriers plus âgés qu^eux. Jacques de La Charbonnières, seigneur de La Chapelle-Biron , avoit vu plusieurs ))auilles , et passoit pour très-expérimenté.
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dedans la ville j et si lesdicts basteaux eussent esté à la teste de nostre armée comme ils debvoient, ily eussent esté deschargez et mis sur ladicte rivière avec les Soldatz, avant que les ennemis eussent eu le moyen de les en empescher, car nous at-rivasmes à la veue de leur camp sans (fu'ils .eussent aucunes nouvelles ny allarme de nous; mais nos basteaux estans à la queue de nostre armée, n'arrivèrent de deux grosses heures après nous. Cependant les enntemis eurent loisir dé se rasseorer et empescher nos basteaux et soldats dé gaigner la ville, ayant tous esté pris et tuez, t-este une vingtaine (0, qui entrèrent à la ville avec un bàsteau. Cependant M. le Conheâtable , avec six canons qu'il avoit, faisoit tirer force cationnades dedans le camp des ennemis, qui firent plus de bruict que d'effect. Ot les ennemis, ne ponvans venir à nous sàris faire le tour de la ville, et passer sur une chaussée oii il ne' pourvoit passer que troià chevaux de front, eurent loisir de venir gaigher ladicte chaussée.
M. lé comté de La Rochéfoucault, estant à la teste dé nostre armée avec sa compagnie, et plus proche de ladicte chaussée , avôit envoyé sur le bout poiir cognoiàtre si l'énnetncy la voudroit passer pour venir à nous, qui vit*ént desjà les ennemis sûr l'autre bout de la chaussée, retournèrent en donner advis audict sieur conite , lequel, (juand et quand, fut trofuve? M. le Connéstable pour l'en advértir, et luy dire que s'il faisoit là encorés tropf long àejoar, il auroit toute l'armée du
(i) Iteste urie vingtaine. Colignjr, qui coramàiidoit à SaiîÉt-Qaèntin , dit que le secours qu^il reçut fut beaucoup plus considérable. Selon lui il ^e cotnposa dé quatre cent t:iiic(ttante soldats conduits par d^Andélôt, de qiiinzè on seize cA]^itàifïèsJbrtsujfisamsi d'an ciefrtain Hohibt'e de volontaires, d^un commissaire d'artillerie et de deux canonnièrs. .
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roj d*Espagne sur les bras, et que, pour obvier à cela, et avoir loisir.de nous retirer seurement^^il estoit d'advis que promptement il hazardast trois ou quatre cens harquebuziers, et les envoyast à un moulin à vent qui estoit tout joignant le bout de ladicte chaussée,, pour empescher et retenir les ennemis de passer si-tost ladicte chaussée, et que luy cependant fist marcher nos gens de pied en toute diligence pour gaigner les boys qui n'estoient qu'à une lieue de nous, et qu'il fist mettre, pour les suivre et faire sa retraicte, toute la cavalerie en un hot avec l'artillerie sur la queue^ et que si les eoDemis estoient passez la chaussée et nous vouloient suivre, nous aurions jà gaigné les boy&j et, au cas qu'ils eussent faict si bonne diligence de nous joindre^ qu'ils n'oseroient nous charger en gros, à cause de nostre artillerie qui les arresteroit et escarteroit : s'ils nous vouloient charger par petites troupes, ils ne pourroient nous affronter sans recevoir grande perte, et cependant ferions nostre retraicte seurement ayans gaigné les bois : ce que M. le Connestable trouva bon^ et commanda audict sièur comte d'aller faire marcher DOS gens de pied pour faire ladicte retraicte, dont il 8ex€usa, luy disant qu'il commandoit à la compagnie de M. de Lorraine, qui faispit la retraite, et qu'il ne voudroit pas qu'il y arrivast quelque chose qu'il n'y fust luy-mesme, et qu'il ne pensoit pas y estre de retour qu'il n'eust l'ennemi sur les bras, ce qui fut vray. Testois tousjours avec luy, et entendis tous les discours qu'il eut avec M. le Connestable, lequel, n'ayant envoyé lesdicts harquebouziers au moulin pour arrester la cavalerie des ennemis, ou l'ayant oublié, fut cause de nos^e desroute.
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Ledict sieur comte estant retourné à sa compagnie, nous vismes la plus grande part de leur cavallerie passée, qui se mettoit en bataille pour nous suivre, ce qu'ils firent sans trop se haster, attendant que tout le reste eust passé et leur infanterie aussi ^ et cependant les premiers passez, pour nous amuser, avoient desbandé cinquante ou soixante carabins bien montez, qui nous venoient tirer des arquebuzades dedans les rains, car nous estions jà sur nostre retraicte.
La conapagnie de gendarmes de^ M. le prince de Condé, dont M. de Saincte Foy estoit lieutenant, avoit esté ordonnée pour marcher avec celle de M. de Lorraine, et estoient lesdictes deux compagnies meslées ensemble en haye pour s'estendre davantage, <îar en ce temps la cavallerie combattoit en haye. M. le comte, voyant que lesdicts carabins nous pressoient si fort par le derrier, fit tourner la teste vers les ennemis pour les arrester, qui furent les deux compagnies seules qui tournassent et chargeassent les ennemis, lesquels, voyans nostre armée qui d'elle-mesme avoit pris Fespou vente et se mettoit en route, n'osèrent, ou ne voulurent jamais charger lesdictes deux compagnies qui avoient faict teste, mais, coulant devant nous, se mirent à suivre les nostres qui jà s'enfuioient. Ledict sieur comte voyant cela, et qu'il n'y avoit plus de moyen de s'en desdire, chargea par le flanc les ennemis qui suivoient la victoire.
Il advint lors , comme nous commenceasmes nostre charge, M. le comte avoit à son coste M. de Saincte Foy, et moy au-dessous de luy ; comme nous entrasmes dedans les ennemis, je me trouve coste à coste de mondict sieur le comte , ledict sieur de Saincte Foy ayant
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tenu iride au lieu d'enfoncer, ce que firent aussi son enseigne, son guidon et tous ceux de sa compagnie, réservé deux qui furent tuez et un prisonnier, et luy se sauva à La Fere, et tous ses compagnons.
Quand à la compagnie de M. de Lorreine, les lieutenant, enseigne et le guidon furent pris avec vingthuict de prisonniers et trente-deux de tuez : je croy que ledict sieur de Saincte Foy et ses compagnons, prévoyants le desastre, s'estoient donnez le mot pour tenir ainsi bride lors du combat : leur capitaine en clief n'eust pas faict cela , mais il combatoit avec Içs chevaux légers, dont il estoit colonnel. Ayantz donc chargé coste à coste dudict sieur comte avec nostre compagnie, nous fusmes bien tost escartèz parmy un hot de mil ou douze cents chevaux : pour moy ^ Dieu me fit la grâce de percer ledict escadron sans estre blessé, ny moy ny mon cheval, et en estant hors, je croy que je me fusse bien sauvé; mais je vis plus avant, à quatre vingts ou cent pas de moy, un gentil-homme de nostre compagnie, .nommé Fayoles, à pied tout armé, que deux soldats aussi à pied vouloient tuer, luy tirant force coups d'espée qu'il paroit avec ses brassarts le mieux qu'il pouvoit; et, moy, croyant que ce fast un mien frère qui estoit venu nouvellement aussi en nostre compagnie, et n'ayant point encore, ny luy ny ledict Fayoles, de cazaques de livrée, avoient chascun faict faire une cazaque de gris de Carcassonne pour porter sur leurs armes , attendant celles de livrée ; moy croyant, comme j'ay dit, que ce fust mon frère au lieu dadict Fayoles, pousse mon cheval droict à luy et aux soldats qui le chamailloient ; et, les abordant , je donne un coup d'espée au travers du corps du pre-
inier soldat que j^aborde; et comme je passpis, outrei pour faire de me$me à l'autre ; en passant il donn^ un grand coup d!espée dans le flanc de n^on chevaj,,. et le sentant chanceler, et tournant la teste vers la croupe, je vis les boyaux qui luy trainoient ;. et h Tiustant mesme un. Espagnol à cheval vint m'accoster par la derrier, nage, donnait un coup de niasse sur macS^ilade, si vertement qjn'il méfiât veoir les estoibss. cf.u, ciel\^ ^t lors me rendis à luy^ et en mesme temps le cheval tomba, mort entre mes jambes. Mon Espagnol nue prist par la maia pour me conduire eih leur ca^)p4 car il pensoit. bien avoir faict quelque bonne prise , d'autant que ma ç.azaque estoit de yeloux; en broderie, m^es aJr^ mes noiresr et durées, avec la selle d'ari;i;^es, de i?ion cher val de mesme ; somme,, j'estois. ep^ fo]?t htm équipage: m*ayant donc amené ejn sa tante,^ retouri^ ^n to,^]te diligence pour faire encore quelque but^> ,, car TEspc^ gnol ne vaut rien s'il ne sent à butiner. Une bonijie heure après > mon Espagnol m'amei^e un py^isonnior escossois de la compagnie du comte de Haran.
Voilà ce que je vis en ladiçtç bataille, dont la à^faicte fut gi*ande, messieurs d'Ânguien tué, La Rodj^ du Maine, et tant d'autres doii^t il ^e me SQuvienlij messieurs de Montpensier, Connest^ble, mar^cti(al d» Sainçt Apdré , Ringrave, J^a, Rocliefoucault pviso^ niers, avec tant d'autres, se^nei^rçc, capitaines et gentilshomm.es;, qu'il qie favdi'oit trop de %fV[^ffi et de pi^r pier pour en faire l'inventiaire. Estant donc ep l^ijr camp avec mon Escossois, j'est;pi$ en grand peii\^ ^t soqcy qu estoit d^vequ M. le çQinte , ny n'paois en dfr mander des nouvelles, de peu? qqe $'il estoit piia^Hr nier cclfi^ le 6$t reçpgnpistre.
^Le l^adeâiain dé bon niâtiti, mon Escossois et tnoy fasmes menez devant le maistrede camp pour dire DOS nomfs, nosti^e payset^nos quàlitezy comme il fut £di3tàtmis les ' autt*es prisonnier&ayarit esté amenez cnnostre teiite; et môy, estant à la porte rêvassant tOQS}oars à mondi^t sieur le eoulte, je ne me donne de garde que je le vis de Ibing ,' avefc - quatre soldats qui ramenaient de la teitfte du maistre dé c?amp ; je très - «aillytoutde*}oyéle voyânt-mareher'droiét, qui méfit jiç^r qu'il n'estoît ^pôint blessé; lequtel passant près de moy, je baisse la «testé polir ne faire semblant de le côgnoistre , lequel y jugeant bien' à quel dessein je le fiiisois, me dist : « Laissons déla^ Merg^y ^ je suis bien €ognu. » -Lors jeltiy embrasâe la cuisse, d'aise que j'âvois de le voir sain; il me demanda' lors si j'estois -fort blesse, parce ^'il' voyoit liies chausses toutes san* fkntes -d'un pelÂt coup d'espce que j'avois receu à la main ; je Juy dis que ce n^estoit rien ; il^me demanda si j'estois à'ratfiçon , je hiy dis que non, ny près à m'y mettre, oârceluy *qui me tenoit prisonnier me demandoit mil éscus. Il se prist lôrsà rire, et me diSt qù'îl me &TSoit ïinegrànde grâce de me quitter*à si bon marche; et, se^ retôtirnaùt à ceux qui le menoient , leur dist : « Et Kjtïoy , mésisieurs, vôûlez^vous perdre la réputation ^qpié vous avez 'acquise dé faire bonne guerre , de demander mille esOus à ce î?éîdàt qui estoit de ma ^ôftipà^rfe, èt^qui ri^àvoit vaîUarttque son éheval et ses armes? » qui luy respondirent : « Seigneur, "nous lâé pouvons ^s donner loy à 'nos compagnons; si le '^risoiitfiér éstoit à lîoùs,J^n<ms luy ferions" toute courtoisie. >)JL6rs M^lecôll*té»lné'dfet r « 'Advisez de capitoléi* pour Vbàtt-é rànÇOn le^mîeux que vous pourrez ,
3o ['^^7] MÉMOIRES
affin de venir avec moy pour me servir ; » €t ainsi nous separasmes pour lors.
Dès le soir mesme, je capitule pour ma rançon à la somme de trente escus, et fis la mesme capitulation pour mon Escossois; j'alléle matin trouver M. le comte, qui respondit de ma rançon et de plus de quarante gentilshommes prisonniers, lesquels, estans tous retournez en France, rendirent à madame la comtesse l'argent dont mondict sieur le comte avoit respondu pour eux, horsmis un gentilhomme de la compagnie du roj de Navarre, nommé Seguiniero, de Sainctonge, qui ne rendit point les cent cscus dont ledit sieur comte avoit respondu pour luy estant donc prisonnier au camp. Il y arriva, deux jours après, tin trompette du roy de France pour s'enquérir des morts et prisonniers. M. Deschenetz, qui s'estoit sauvé, désirant sçavoir de mes nouvelles, avoit donné charge audit trompette de s'en enquérir, et, si j'estois prisonnier, s'adresser au seigîieur Femand de Gonzague, qui estoit fort de ses amis, auquel il envoyoit par ledict trompette deux soldats qu'il avoit retiré de prison pour me retirer pour eux; m'ayantledicttrompettetreuvé avec ledict sieur comte, me dit la charge qu'il avoit dudict sieur Deschenetz de me remener en France; mais je luy fis responce que tant que M. le comte seroit prisonnier je ne l'al^andonnerois point : ainsi mon trompette s'en retourna laissant ses deux Espagnols^ et si ne me remmena point
Cependant que le camp demeura devant Sainct- Quentin par l'espace de quinze jours, les vivres et le vi n estoientTort rares à cause que Le Castelet, qui est sur le chemin de Sainct-Quentin à Cambray, tenoit
DE MERGET. [l557] 3l
encore pour nous^ où commandoit le sieur de Salignac (0, rompoit tous les vivres qui venoient de Gambray au camp espagnol, lequel Salignac fut depuis fortblasmé d'avoir rendu la place si légèrement, car s'il cust tenu bon, leroy d'Espagne eust esté contraint de lever son siège de devant Sainct-Quentin pour attaquer Le Castelet, ou de mourir de faim en son camp devant Sainct-Quentin. De quoy moy estois fort triste d'estre réduit à l'eau contre mon naturel; mais M. le comte ny les capitaines qui Je gardoient n'avoient pas meilleure condition, qui n'avoient pour tous vivres, sept qu'ils estoient à table, qu'un morceau de vache, gros comme le poing, qu'ils mettoient dedans un pot plein d'eau sans sel, ny lard ny herbes. Et estans tous à table , ils avoient de petites saulcieres de fer blanc où ils mettoient ledict bouillon, et chacun sa saulciere, pour humer, puis le lopin de vache estoit party en autant de morceaux qu'ils estoient d'hommes à table, avec fort peu de pain. Je vous laisse à penser la bonne chère que jefaisois de leur reste; mais depuis que Le Castelet fut rendu , les vivres et les vins abondèrent au camp; et moy, ressuscité, je trouvé là un amy en l'armée, qui estoit le comte de Pont Devaux, de la Franche-Comté, qui me cognoissoit, m'ayant veu chez luy au Pont Devaux avec M. Deschenetz, lequel me presta dix escus , et avec cela grand chère au cul de la barrique.
Cependant la ville fut battue, trois bresches faites, assaillies et forcées en mesm^ temps. M, l'Admirai et
(■) Où commandoit le sieur de SaUgnac. C^étoit Solignac , et non Salignac , qui commandoit au Catelet. Cette place ne tomba au pou- Toir de Fennemi qu^aprés la prise de Saint-Quentin.
3a [^557] MÉMOIRES
M. Dandelotson frère pris chacun sur la bresche qu'il deifendoit, et menez incontinent dans le camp; mais la nuict M. Dandelot se sauva: Le lendemain, M, de Savoye(0 donna à disner à M. l'Admirai et à M. le comte de La Bochefoucault , lequel il aimoit, et non pas M. l'Admirai, comme il fit lors démonstration; car il fit seoir à table vis-fi-vis de luy ledit sieur comte, horsmis la. place de l'escuyertransGhant,. lequel il entretint de plusieurs discours fort familièrement; mais quant à M. l'Admirai, il estoit tout au bas bout de la table qui estoit longue, où il y avoit force capitaines -et gentilshommes, ne luy disant une seule parole, ny ne faisant semblant de le veoir.
L'Empereur en ce temps esloit desjà relire en son monastère, lequel, voyant la liste des seigneurs prisonniers que le roy d'Espagne luy avoit envoyée, et y trouvant ledict sieur comte de La Rochefoucault, luy donna ceste louange, que c'estoit la maison de France où il avoit esté le mieux et plus honorablement receu^ quand, par la permission du Roy, il la traversa- pour aller en ses^ Pays-Bas.
La ville de Sainct-Quentin prise, cinq ou six jours après, M. l'Admirai et M. le comte furent chargez sur un chariot de Flandres et menez à Cambray, conduits par les gardes du coi^s du roy d'Espagne. M. l'Admiral^voit avec luy tieux de ses gentilshomnaes prisonniers, Favaz et Avantigny, et moy avec M. le comte.'De Gambray, le lendemain , ledict sieur Admirai et comte
(») M. de Savoye. Emmanuel Philibert de Savoie, général de Philippe II, avoit succédé deux ans auparavant, dans le commandement -des Pays-Bas, à Marie, reine douairière de Hongrie, sœur de Charles* Quint.
BS MERGET. [l557] 33
furent séparez, M. l'Admirai mené à l'Isleen Flandre, et M. le comte à Genap en Hainault, à dix ou douze lieux de Mariembourg, chasteau fort et commode à garder prisonniers, tout environné d'eau, où furent aussi amenez avec nous le capitaine Breiiil , de Bretagne, avec sa femme et deux damoiselles; il estoit gouverneur de Sainct Quentin lorsqu'elle fut prise : y furent aussi amenez prisonniers les capitaines Sainct André provençal, Lignieres et Rambouillet, qui avoient chacun une compagnie dedans Sainct Quentin. Un sergent espagnol avec quinze soldats avoît charge de nous garder audict chasteau, où, durant le séjour que nous y fismes, qui fut près de six mois, je m'ac^ costé d'un soldat de nostre garde qui estoit m^ure (0 , le sceuz si bien persuader qu'il se résolut de faire sauvermondict sieur le comte et tous les autres prisonniers, moyennant mille escus que M. le comte luy promist, et de le garder tousjours en France avec une pension de cent escus par an, sa vie durant.
Or, pour faciliter l'exécution de l'entreprise, il nous falloit servir de M. de Losses, qui estoit gouverneur de Mariembourg pour le Roy, qui n'est qu'à douze lieux dudict Genap où nous estions. Et pour luy faire sçavoir de nos nouvelles, il fut advisé que madame de Breiiil s'en retourneroit en France, et pour cest efTect M. le comte, qui estoit aymé de M. de Savoie, obtint UQ passeport de luy pour ladicte dame de Breiiil, pour se retirer en France; nostre soldat maure la debvoit conduire jusques à Mariembourg. Le matin qu'elle vouloit partir, et prenant congé du sergent Alcala, qui
(«) Qui estoit maure. Ce soldat, comme on le verra plus bas, s^açpdoit Ortegue,
nous gardoit, le supplia de luy donner quelqu'un de àes soldats pour la conduire par les chemins jusques audit Mariembourg, et qu'elle le eontenteroit bien. Nous avions fàicfe la leçon audit Ortegue, lequel , se tenant près dudiet Alcala, qui n'en voyoit point de plus près de luy, luy commanda d'aller avec ladicte dame : ledict Ortegue, pour mieux faire valoir la marchandise, en fit au commencement difficulté, alléguant qu'il ne se pourroit asseurer parmy les François -, mais ladicte dame luy fit tant de belles prières et promesses qu'il n'auroit aucun mal, avec l'asseurance que luy en fit aussi ledict Alcala, qu'il s'y accorda: ainsi donc ladicte dame prist congé, et arriva à Mariembourg avec ledict Ortegue; et ayant conféré avec ledict sieur de Losses, il promit d'envoyer et guides et soldats pour exécuter l'ehtreprise.
Ledict chasteau, comme j'ay dict, estant fort et tout environné d'eau, les soldatz ne faisoient aucune garde la nuict, le pont levis estoit tousjours levé; maïs le petit pontilon ou planche ne se levoit poinct ny le jour ny la nuict; la porte se fermoit seulement, laquelle ledict Ortegue sçavoit bien ouvrir par dehors, et par ce moyen se pouvoient mettre dans ledict chasteau des hommes. Le jour assigné, dont ledict Ortegue nous avoit donné advis,et que la nuit l'exécution se debvoit faire, M. le comte avoit donné à souper aux capitaines Sainct André, Lignieres et Rambouillet, lesquels se ineirent à jouer attendant le signal. Il y avoit toutes les nuicts deux soldats en garde à la porte de la chambre de M. le comte ; et pour garder en tout événement qu'ils ne se peuss«it ayder de leurs arquebuzes, lesquelles ils laissoient tout le long du jour à la porte de
DE MEKGET. [iSS^] 35
k ebambre par le dehors en une petite galerie , je les accammode si bien avec de Teau et du sel dedans le gecret, qu'elles n'avoient garde de faire feu ; nous , attendantz le signal, avions faict provision de bons cous<» teauXy n'ayants point d'autres armes/ pour, après avoir despeschë nosdicts deux soldats, aller aux autres, et puis trouver nos guides et nos chevaux, lesquels vinèrent bien ; mais ils ne trouvèrent point ledict Ortegue poarleur ouvrir la porte; et ayants tous} ours attendu, et foyants que le jour vouloit poindre, se retirèrent ; voylà comment nostre entreprise fut rompue par 1^ tascheté dudict Ortegue, qui nous bailla le lendemain des excuses qu il nous Ëillut prendre en payement et kire semblant de le croire ; mais voicy une chose es* trange qui survint après.
La dame de Breiiil, s'asseurant bien de la promesse de M. de Losses, voulut bien, estant partye d'avec luy, eserire de Maubert Fontaine ; par sa lettre elle luy fai^ soit une réitération de l'entreprise,, luy suppliant de la mettre en exécution au plustost. Le malheur voulut que celuy qui portoit la lettre fust pris par eeux de la garnison de Cimay (0, qui estoient Espagnols* Le capi» taine ^ ayant veu lesdictes lettres, cognut incontinent par ieelles qu'il y avoit entreprise pour faire sauver les prisonniers de Genap, envoyé incontinent les lettres de lâdicte dame du Breuil, à Genap, au sergent Al-^ cala, affin qu'il donnast ordre à un tel affaire ; lequel, iacantinent, s'a$seura que ceste pratique avoit esté menée par ledict Ortegue, quaiid il alla conduire la dame du Breiiil ; et d'autant qu'il ne le vouloit pas punir en présence de se^ compagnons^, craignant qu'ik ne se
(0 Cimay : Cbimaf .
36 [^557] MÉMOIRM
mutinassent, comme ceste nation y est subjecte, se re^ solut de l'envoyer au gouverneur de Cimay pour en faire justice exemplaire , ce qu'il fit; et appellant Orte^ gue luy dist qu'il falloit qu'il allast à Cimay porter une lettre au gouverneur pour affaires de conséquence qui importoient pour le service du Roy, et qu'il n'y vouloit pas envoyer homme auquel il ne se fiast ; ce qiie ledic^ Ortegue accepta, et, prenant sa lettre bien fermée et cachetée, se misten chemin : estant à une lieiie de Cimay, quelque soupçon et remordz de conscience le saisit, de sorte qu'il voulut sçavoir qu'il y avoit dedaus la lettre, et l'ayant bien subtillement ouverte et refermée, et y ayant veu sa sentence, fut toutefois si fol et mal advisé qu'il se résolut de la porter, ce qu'il fit ; et trouvant ledict gouverneur, qui se vouloit mettre à table pour disner, luy présenta ses lettres , lequel les communiqua, ^ une fenestre, à quelques capitaines qui estotent aveo luy, qui se soubzrioient de vepir ce pauvre nègre qui avoit luy mesmes apporté sa sentence sans en rien sça-r voir, comme ils cuidoient.
Le gouverneur donq se mettant à table avec ses ca?pitain'es, fit aussi asseoir ledict Oftegue, luy disant que après disner il luy feroit sa despesche. Ledict Ortegue ayant bien disné ne voulut attendre le fruict, se leva de table, disant au gouverneur que pendant qu'il feroit sa despesche il alloit au logis faire abbreuver et donner de l'avenne à son cheval , et le supplioit que, à son retour, il trouvastsa despesche, afin qu'il peust, ce jour mesme, retourner à Genap : ce que le gouverneur lui promist, s'asseurant qu'il retouraeroit ; mais incontinent qu'il fut au logis, il monta à cheval, et, sans dire à Dieu ^ se sauva en France et vint trouver M. de IVdndan, frère de
DB MERGET. [l558] t^
Mw le comte, avec lequel il demeura tousjours fusques au siège Thionville, où il fut tué. Il a voit un compa-^ gnon nommé Alouze, lequel ayant sceu le despart de «on compagnon, et craignant d'estime soupçonné de par^^ ticiper à l'entreprise, se retira aussi en France avec lettres de M» le comte à madame sa femme pour le re^ cevoir. Voilà le succès de nostre entreprise, de laquelle estant adverty le comte de Mansfeld, de qui M. le comte estoit prisonnier, et craignant qu'estant si près de la frontière de Frahce il essayast encbres. quel-* ques autres moyens pour se sauver^ le feit mener en Hollande chez un sien beau-frere nommé M. deBrederode, à Viepne (0, près de la ville d'Utrecq, où nous demeurasmes onze mois avec bonnes gardes nuict et jour^ de sorte que toutes, nos espérances pour nous sauver furent perdues. Ledict sieur me prist en telle affection pourceque je sçavois bien boire, qu'il me voulut suborner pour me faire demeurer avec luy, me promettant deux cents florins d'Ëstat tous les ans. Nous demeurasmes un an audict lieu de Vienne, qui estoit assez pour se fascher et ennuier; durant lequel temps mondict sieur le comte fut surpris d'une fiebvre continue si violente, que nous fusmes long temps que nous n'en espérions que la mort, mais Dieu luy fit miseri* Corde luy renvoyant sa santé.
[i558] Le comte de Mansfeld ^ craignant quelque recheute qui Temportast, se hasta de le. mettre à, rançon; et, après avoir bien disputé, enfin il promist trente mil escus , dont il debvoit payer dix mil en sortant de prison, et les vingt mil restants dans un an après, et^onner caution messieurs; de Guyse, Connes-
4») F'ienne ; Vienten.
4o [l562] MÉMOTRÙ
tristesse y sçachant bien le mauvais traictement que M. le comte avoit receu en^a prison^ et, craignant le recevoir, pareil ou pire, fut trompé j car, encores que pour le bien garder je n'oubliasse rien, il avoit tous les plaisirs, bons traictementz et courtoisies qu*il eust peu désirer, jusques à estre visité souvent par les dames de Bloys. Je demeuré quatre moys avec luy, durant lequel temps il composa de sa rançon à vingt-^ cinq mil escus: Taccord faict, je le mené à Paris, où iestoit M. le comte, lequel, m'ayant lors licentié, je m'en allé en Champagne visiter mes parentz et amis, et leur conter des nouvelles du Pays-Bas , où nous avions demeuré dix huict moys, tant en Flandres^ Hollande, Brabant et Artoys^
Je demeuré en Champagne trois moys> au bout desquels je m'achemine en Angoulmois, à Verteil, et devins amoureux de Anne de Courcelle, que depuis, et au bout de quatre ans aprèsj j'ay espousée, de laquelle j'ay eu plusieurs filles et un garçon, toutes les filles mortes jeunes, excepté l'aisnée, qui fut mariée avec Jean Horiq, sieur de La Barre, et Magdeleine sa sœur^ qui fut mariée «avec Abraham de Cram, sieur de Couleynes, et Jéala Je Mergey, qui fiit marié avec Catherine BaimOnd , fille du sieur du Repaire , qui m'a laissé, après Isa mort ^ sa femme et plusieurs enfans, tantfils que filles.
[i562] Vivant donc en toutes délices et plaisirs j pour mè faire oublier la souvenance des maux que j'avois soufferts en prison, les guerres civiles s'àlluinerent en France ; l'accident de Vassy ('} arriva, et les
<i) L'accident de Vassy, La conjuration d'Amboise est très •antérieure à Paccident de Yassj, qui n^arriya qu'en 1 56a, la seconde anne« du k*égne de Charles IX;
DE MEROET. [l 56a] 4 ^
armes se prirent de tous costez. Une paix se fit : après, iBuivit le tumulte d*Amboise, et quelque temps aprèi,^ leroy de Navarre et M. le prince de Condé retenu» prisonniers, et la mort inopinée du petit roy François ^ tous les seigneurs, chevaliers de l'Ordre^ et autres des plus grands, del)voient tous en personne venir rendre raison de leur foy, affin de recognoistre ceux qui es^ toient huguenotz, dont j'avois donné advis à M. le comte qui lors estoit à Troyes en Champagne , lesquels advertissementz venôient de la part de la duchesse d'Uzès (0, qui possedoit fort la Roy ne mère, et qui sçavoit tous les secretz du cabinet, et aymoit fort ledict sieur comte, et faisoit toutes les sçpmaines un voyage de Troyes à Orléans pour sçavoir des nouvelles ; laquelle manda à mondict sieur le comte qu'il estoit tBmps qu'il pensast à ce qu'il respondroit estant devant le Roy, lequel luy manda par moy qu'il leur diroit son Credo en latin , comme son précepteur luy aVoit appris ; mais elle me dist qu'on luy feroit bien exposer en françois, et que, pour le plus seur pour luy, elle luy conseilloit de ne point venir à la Cour; auquel advis il se résolut, et estions préparez, luy et moy et un valet de chambre > de nous en aller eii Allemagne, en guise de marchand* j chacun la petite mallete en croupe, et là attendre que l'orage fust passé ; mais à l'autre voyage que je fis à Orléans, le jour que j'y arrivé le Roy mou-" rut, la mort duquel apporta un estrange changement. Peu après, le rôy Charles > la Roy ne mère et mes*-
(i) La duchesse d*Uzès : Françoise de Clermont^ femme d* Antoine de Cnissol, premier duc d^Uzés. Elle avoit beaucoup d'esprit^ penchoit Vers les opinions nouvelles, et Catherine de Médicis se servoit d'elle pour ses relations avec les chefis des protestausv
sieurs > estantz à Fontainebleau ^ furent conduictz à Melun par M. de Guy se, ce qui estonna la Royne, -lar quelle lors rechercha M. le prince, luy escripvant qu'il eust pitié de la mère et des enfans, pour les tirer de la captivité où ils estoient. M. le comte de La Bochefoucault, qui estoit lors à Verteil, entendant ces nouvelles, me depescha incontinent en poste, pour aller vers elle pour recevoir ses commandemens, avec lettres de creanoe seulement: elle luy manda qu'il ne fîstpoin^ de difficulté de se joindre avec M. le prince, et que ce qui estoit bon à prendre estoit bon à rendre ; voylà les propres mots qu'elle luy manda par moy, lequel, toutesfois CQgnoissant Thumeur de la dame, ne voulut promptement adjouster foy k ce qu'elle luy mandoit par moy, et me redespescha incontinent pour aller trouver M. le prince, et sçavoir de luy la vérité, et en quelle disposition estoient les affaires; lequel je trouvé à Clayes près de Meaux, avec mille chevaux^ qui passèrent tous en ordre trois à trois sur les fossez de Paris, du costé du faulxbourg Sainct Martin, et allèrent loger à Sainct Cloud. Or, pogr l'aller trouver, il me falloit passer à travers là ville et sortir par la poite Sainct Martin. Estant descendu à la poste pour changer de chevaux, qui estoient au faulxbourg Sainct. Germain-des-Preyz, €t demandant des chevaux, le gendre de Brusquet (0 , qui tenoit Ja poste , qui me cognoissoit et estoit fort serviteur de M. le comte , me dit qu'il n'oseroit me donner des chevaux si je n'avois un brevet de M. le cardinal de Bourbon, qui ters «stoit gouverneur de la ville et logé dans le palais, et me monstra un gentilhomme dudict sieur
0) Le gendre de Brusquet-: Brasquet étok le iou du Roi.
DE MERGET. [l562] 4^
cardinal, qui ne bougeoit de la poste, pour recevoir tous les brfBvete <îe ceux qui vouloiçnt avoir dei chevaux.
Je m'en allé quand et quand au palais, pour avoir «in brevet dudict sieur cardinal, auquel je ferois à croire que j*estois à M. de Marmoustier qui estoit à la Cour, etquej'allois trouver; mais le malheur voulut que, estant en la cour du palais, je rencontre feu M. de Caudales, qui alloit disner avec ledict sieur cardinal, leiquel me voyant, me demanda comment se portoit M. le comte son frère (0, «t quels affaires j'avois en la ville : mais, cognoissant l'humeur du seigneur, et k liberté de sa langue, je luy desguise la. vérité, luy disant que j'allois trouver M. de Marmoustier à Fon* tainebleau , où M. le comte m'envoyoit pour ses affaires, et que j'allois trouver M. le cardinal pour avoir des chevaux de poste, lequel me dist: « Je m'en vas disner avec luy, venez avec moy, je vous ferai despes* cher un brevet 5 » et là-dessus passa outre. Je ne le voulus suivre, ny aller vers mondict sieur le cardinal ; car M. de Caudale n'eust jamais failly , luy demandant un billet pour moy, de luy dire que j'estois à M. le comte de La Rochefoucault, qui eust gasté tout le mystère, et moy en danger d'estre retenu.
J'euz recours à une autre finesse: je m'en vas en la grande salle du palais trouver le procureur de M. le comte , et luy fis escripre mon brevet tel qu'il le falloit; et copime j'avois veu les autres entré les mains dudict gentilhomme qui les recevoit à la poste , et ayant remarqué la signature dudict sieur cardinal, je la con-
CO M. h comte son frère. Fi<édéric de Poix , comte de Candde , «roit épousé la sœur du comte de La RochefoucaulL
44 [l56l^] MÉîVIOIRES
trefis le mieul que je peuTz , et avec cela m'en retourhé à la poste y où, de bonheur^ je trouve trois courriers qui demandoient des chevaux, et qui avoient donné leur^ brevetz audict gentilhomme qui s*amu2oit»à eux; cependant je tire à part le maistre de la poste, qui estoit de mes amis, luy monstre mon brevet, luy disant qu'il le fist passer dextrement, car il n'estoit pas du bon coing; ce qu'il sceut fort bien faire, le monstrant seulement audict gentilhomme, sans toutesfois le lascher, lequel, estant empesché avec les auti^es, ne se soucia de bienverifier le mien , et par ce moyen passa, et eus des chevaux.
Il me falloit traverser toute la ville jusques à la porte Sainct Martin: l'alarme estoit grande, les chais* nés commenceoient à se tendre ; toutesfois ayant gaigné la porte Sainct-Martin, par laquelle il me falloit sortir, je la trouve fermée, et un capitaine de la ville qui la gardoit avec force soldats en armes, et m'adressant à luy pour le prier me faire ouvrir la porte , me demanda qui j'estois et où j'allois. Je luy dis que j'es^ lois de Troyes en Champagne^ filz d'un marchant de la ville > qui m'envoyoit à Anvers pour ses affaires ; me demanda si j'avois des lettres; je luy dis que non, et que mon homme qui estoit devant, les avoit avec me3 autres hardes; ne se contenta de cela, mais me fouilla par tout; mais il ne trouva dedans la pochette de mes chausses que mon bonnet de nuict, ayant bien preveu ce qui m'advint ; car j'avois mis mes lettres dedans la bourre de mon Cuissinet (0 ; ainsi le petit portilon me fut ouvert, et nous acheminasmes mon postillon et moy, qpi> Croyant que j'allasse à Anvers, vouloit suivre le grand
(0 Cuissinet : coussin de la seilet
DE MJBRGET. XlSÔS^ 4^
chemin de la poste; mais, à la sortie du fauxbourg^ je tourne à main droicte, pour aller à Claye, où estoit M. le prince ; ce <jue voyant mon postillon , qui tousjours me disoit que ce n*estoit pas le chemin de la poste, se doubta bien incontinent où je voulois aller; se retournant vers moy , me dist : « Vous estes un fin matois; or bien, bien, allons. ^
Nous n'eusmes pas faict demye poste, que nous rencontrasmes messieurs le prince, Admirai et Dandelot avec leurs troupes, tous cavaliers sans infanterie, qui furent fort ayses de sçavoir des nouvelles de M. le comte ; et cependant qu'ils s'acheminoient à Sainct- Cloud , je m'en retourne au fauxbourg Sainct Martin et jusques près de la porte de la ville , faignant que je fiiyois pour éviter la rencontre de M. le prince , que j'avois descouvert deloing avec ses troupes, qui redoubla l'alarme à ceux de la ville. Ledict sieur prince passa au bout dudict fauxboui^ et dessus les fossez de la ville, pour aller gaigner Sainct Cloud; moy cependant , faisant fort l'estoi^né en mon cabaret près la porte de la ville où je m'estois retir/é, fis fort bien repaistre mes chevaux; et quand toute la troupe de M. le prince fut outrepassée le bout dudict fauxbourg ^ je remonte à cheval , et allé trouver ledict sieur prince à Sainct Cloud, où il me fit ma despesche pour m'en retourner vers M. le comte, m'ayant monstre la lettre que la Royne luy escripvoit, par laquellç elle le prioyt 4'avoir pitié de la mère et des enfans , et m'en fit donner une copie pour la porter àmoiidict sieur le comte , lequel pour lors n'avoit encores ptis aucune resolution, jBt m'en retourne en diligence le trouver.
Cependant M. }e prii^ce ayapt intelligence en la ville
46 [iSÔa] MÉMOIRES
d^Orleans^ et la faveur du peuple , dont la plus grande part avoit chaxigé de religion, y avoit envoyé M. Dandelot secrettement pour Texecution de son entreprise. Le sieur de Montreuil (0 en estoit gouverneur pour le ^ Roy. M. le prince estant party de Sainct-Clond avec sa cavalerie, et faisant diligence arrivant à Sercote^ trois petites lieux d^Orleans, se mist avec toute sa troupe au galop pour aller gaigner la porte, M. Dandelot luy ayant mandé qu'il se hastast, lequel desjà avoit assemblé la pluspart de ceux de sa faction , et estoit allé au logis de M. de Montreuil luy dire qu'il estoit son amy, et que, en ceste considération, il luy conseilloit de se retirer çt sortir de la ville , car M. le prince y arrivoit : ledit sieur de Montreuil le creul, et ne fut point opiniastre.
Là^essus, M. le prince arriva en la ville avec mille chevaux en poste ; ceux qui le rencontroient par les chemins, qui ne sçavoient rien de la venue de M. le prince ny de son entreprise, voyant si grand nombre de cavalerie, tous au galop, se choquants les uns les autres en courant , veoir les uns l;umber sur le pavcy, des valletz avec leurs malles par terre, pensoient que tous les fols de France fussent là assemblez pour faire rire les spectateurs : voilà comment Orléans fut pris (^X
(«) Le sieur de Montreuil. lanocent Tripier de Moutxeuil étoit lien-» tenant de roi à Orléans. Il ycommandoit alors sous les ordres du prince de La Rocli&4ur<Yon.
(*) yoiià comment Orléans fut pris. Si Pon en croît d*Aubign^, le penple fut quelques momens incertain sur le parti poUr lequel i) se d^ dareroit. «Le peuple ^ ditril , voyant le gouverneur armé au Martroy, c branioit pour la pluspart à se jetterdeson costé ;mais quand ils virent « la première cavalerie entrée, ce fut à crier : ^iVe VEuangite! et à « s'adVancer en foideau devant du prince. » I.a princesse de Çondé»
DE MERGËY. [l562] 4?
De moy, estant arrivé à Vcrteil, je trouve M. le comte en la salle , avec compagnie dedames^ lequel me voyant entrer fut comme tout transi , et se levant me fit signe que je le suivisse, ce que je fis. Il entra en la gallerie qui regarde sur la rivière, ferma la portie par derrière, oii je luy rendis compte de tout mon voyage; lequel, ayant entendu le tout, s'appuya sur Tune des fenestres qui regardoient sur la rivière, où il demeura un gros quart-d'beure sans dire un seul mot, puis se tournant vers moy, me demanda ce qu'il debvoit faire, auquel je fis response que je n'avois pas l'esprit capable ny l'expérience suffisante .pour le conseiller en affaire de telle importance, et qu'il falloit qu'il prist conseil de luy-mesme. Lequel me respliqua qu'il estoit bien résolu de ce qu'il debvoit faire, mais qu'il vouloit que je luy en disse mon advis; alors je luy dis, puisqu'il me le commandoit, que mon advis estoit qu'il debvoit faire ce que la Royne et M. le prince luy mandoient, puisr que il y alloit du service de Leurs Majestez et de leur liberté : il me dist alors que telle estoit aussi sa volonté et resolution ; et quand et quand retourna en la salle trouver la compagnie avec un visage riant, et incontinent commença à escripre à tous ses amys en Gascogne, Perîgort, Saintonge, Poictou, Limousin et Angoulmois, pour le venir trouver et aller joindre M. le prince; de sorte que en quinze jours il mist aux champs près de trois cents gentilshommes avec leur équipage, et alla avec ceste belle troupe trouver M. 1^ prince à Orléans,
accompagnée de son fils aîné , se bâta de venir joindre son époux , et manqua d'être lapidée par les catholiques en passant par le village de Vaudré. « Le mal et le travail de cette attaque, ajoute d^Auhigné, la c fit accoucher, devant le temps, de deux jumeaux. »
48 [l562] MÉMOIRES
lequel ayant assemblé ses forces françoises , lansquenetz et reistres^ s'en alla devant Paris , où le Boy et toutes ses forces s'estoient retirées et retranché les faulxbourgs de Sainct - Germain |usques à la porte Sainct-Anthoine.
Il ne se fit poinct de combat mémorable audit siège qu'à l'escarmouche qui, se fit à notre amvée, où nos ennemis furent tellement battuz et repoussez , et avec un tel desordre, que sans leur artillerie , qui nous saluoit, nous eussions entré pesle-mesle dedans la ville. M. de Guise estoit à la porte , disant mille injures à la noblesse et gendarmerie qui fuyoient, leur disant qu'il leur falloit des quenouilles et npn des lances. Nous fismes plusieurs entreprises sur les fauxbourgs Sainct- Germain pour leur donner quelque camisade; mais rien ne réussit : enfin le roy d'Espagne envoya du secours et quelque cavalerie françoise qui entra en la ville.
M. le prince voyant qu'il n'y avoit espérance de prendre la ville ny la faire venir à capitulation/ leva le siège, et s'acheniina vers la Normandie pour recevoir quelque secours d'hommes et d'argent qui luy venoit d'Angleterre. Aussi messieurs de Guise, Connestable et mareschal ide Sainct-André, sortirent de Paris avec toutes les forcer du Roy pour nous suivre, et tant firent qu'ils nous joignirent auprès de Dreux au mois de janvier i562 (0.
(i) Où ie Boy et toutes ses forces s'estoient retirées. La Cour n^étoit pas à Paris ^ elle se trouvoit en Normandie, où elle yenoit de s^emparer de Rouen.
{*) Au mois de janvier. La bataille de Dreux fut livrée le 19 d^ •embre.
DE MERGBT. [l562]^ 49
M. le prince, ne pensant point à combattre ce jour-là, avait envoyé devant nôstre artillerie au lieu où nostre armée debvoit aller loger. Nos coureurs, sur les huict heures du matin, ayants descouvert Farmée du Boy, qui venoit droict à nous, en donnèrent advis à M. le prince et à M. l'Admirai, qui tournèrent incontinent teste vers les ennemis avec toute nostre armée, et les rencontrasmes tous en bataille ayants à Ieurs^co$tez deux gros villages qui les couvroient par les flancqz, et là nous attendoient avec beaucoup d'avantage. Nostre armée se mist en bataille vis-à-vis de la leur, les attendant aussi pour les attirer hors de leur advantage, et demeurèrent lesdictes deux armées sans bouger, l'une devant l'autre, près de deux heures, sans aucune escarmouche; enfin voyant M. le prince qu'ils ne vouloient point sortir de leur fort pour venir à nous, se résolut de se retirer pour aller loger et suivre nostre artillerie.
Nostre armée n'eut pas tourné la teste et marché deux cens pas, que celle du Roy nous suivit en bon ordre et bien serrée. Quand M. le prince les vit hors de leur fort, il fit aussi tourner la sienne pour les combattre; leur artillerie comniença à nous saluer bien furieusement : nous n'avions de quoy leur respondre; les nostres vont les premiers à la charge, et renversèrent tout ce qui se présenta devant eux, et eusmes leur artillerie en nostre possession plus d'une demye heure ; nous les eussions suivy davantage, mais nous trouvasmes leurs Suisses en teste, qui nous en empescherent. Nous leur fismes quelque charge ; mais il est malaisé d'enfoncer tels hérissons : cela fut en partye cause de nostre perte, et de nous mettre en desordre à faire les-
$0 [l562] MÉMOIRES
dites charges. Cependant les fuyants s'estoient r'alliez, nos gens de pied furent chargez et desfaicts. Sur ce desordre, M. le prince avec^ulement cinq ou six che^ yaux passant à la teste ^ nostre compagnie, qui n'estoit lors que de vingt ou trente, le reste estoit escarté, pous voulusmes le suivre ; mais il ne le voulut permettre, nous commandant de l'attendre, et qu'il alloit seulement recogaoistre les ennemis; mais il ne fut pas à d^ux cent pas, qu'il rencontra M. le mareschal Dam ville avec*sa compagnie, qui le chargea et le prist prisonnier; cependant nos gens de pied desfaicts, nostre cayallerie, pour se garantir, s'estoit mise à passer et traverser un grand tailliz que nous avions derrière nous, et ayant traversé ledict tailliz, où les ennemis n'osèrent nous suivre, les nostres trouvèrent eu la plaine, près dudict tailliz, messieurs l'Admirai, La BochefoucauJit et prince de Portion, qui rallioient tous ceux qui sortoient du bois, estans esloignez les uns des autres d'environ cinq cents pas sur le bord dudict tailliz : un secrétaire de M. le comte et moy, ayants passé ledict tailliz , et ne sçachants nouvelles dudict sieur conite , nous trouvasmes M. le prince de Portien qui rallioit de son costé, lequel me cognoissoit, car mon frère avoit esté son gouverneur, qui me dit que nous trouverions M. le comte un peu plus hault, qui rallioit de son costé.
Ayants donc, lesdicts sieurs Admirai, comte et prince de Portien, rassemblé et rallié tout le reste de nostre cavallerie , excepté ceux qui avoient pris le chemin d'Orléans pour se sauver, dont M. de Congnée, nostre guidon, fut du nombre, qui me voulut emmener avecluy. Les ennemis eurent bien de leur costé aussi des fuyards,
DB ME&GEY. [l562] 5x
i&esine M. de Mdru (0, qui, sans desbrider, alla à Sainct Maur des Fossez où estait le Roy, donner Falarme, disant que tout estoit perdu. Nos troupes donc rassem* blëes avec deux cens reistres, le tout ne faisant pas plus de six ou sept cens chevaux en trois troupes, nous 6s^ aies le tour du tailliz pour aller encores affronter les ennemys avec les espées seulement, réservé les reistres qui avoient leurs pistolets. Gomme nous marchions serrez et biai délibérez , et ayants faict le tour du bois, nous vismes les ennemis tous en bataille, qui ne nous pensoient pas si près d'eux : avant que les joindre et diarger, M. le comte m'envoya dire à M. l'Admirai qui conduisoit sa troupe, qu'il estoit d'advis qu'il fist un peu advancer nos reistres, afin qu'ils chargeassent les premiers pour mettre en desordre les ennemis, ce qu'il fit, et chargeasmes tous de telle façon que nous rompismes etrenversasmes tout ce qui se troTiva devant BOUS, et eussions mis tout le reste à vau de route , sans M, de Guise qui avoit tous] ours tenu ferme sans com«battre, regardant le passetemps en son gros de caval* lerie.
Ce fut en ladicte dernière charge où nous fismes la plus grande exécution ; le mareschal de Sainct André tué, M. de la Brosse et tant d'autres capitaines et gentilshommes, M. le Gonnestable pris et quand et quand mené à Orléans ; la nuict nous sépara, et allasmes loger à une lieue d'où s'estoit donné la bataille. Encores faut-il que je die que je fuz le dernier des nostres qui se retira, non pas que j'eusse tant de volonté de corn-
(i) àt. de Meru : Charles de Montmorency, sei^çur de Mera^ troisième fils du Connétable. On ne trouve cette anecdote que dans lés Mémoires de M ergey.
5a [l562] MÉMOIRES
battre; mais estant meslé parmy la compagnie de M. le mareschal de Sainct André, qui avoient leurs çazaques blanches, avec un peu de broderie de vèrd qui ne paroissoit quasi point, je fuS long-temps pensant qu'ils fussent des nostres; car les huguenots avoient tous des çazaques blanches : j'avois faict mettre sur la mienne quelque passement de jaune et noir, qui faisoit aussi croire à noz ennemis que j'estois de leur compagnie; mais ayant recognu mon erreur, je me desmesle dextrement d'eux, et suivy les nostres qui se retiroient, et, les suivant, je rencontre un guidon d'une compagnie de gendarmes qui se retiroit plus vi§te que le pas; car deux de nos reistres le sui voient : je l'affronte pour Fempescher de fuyr, de sorte que nos deux reistres le joignirent, luy donnant chacun un coup de pistolet dont il tumba mort, les reistres emportèrent le drapeau, et ainsi nous retirasmes au logis, où nos hostes nous traicterent assez mal pour ceste nuict là, qui fut aussi froide que j'en senty jamais ; je servis de palefrenier à M. le comte, car de valets ny de bagage. nous n'en avions point; ils avoient pris quartier à part.
Le lendemain, M. l'Admirai ayant faict monter tout le monde à cheval, retournasmes sur le lieu où la bataille s'estoit donnée nous présenter encores ; mais personne ne nous vint attaquer ; ça esté le combat mieux débattu qui se soit faict de mémoire d'homme. Je veux dire un acte de vaillance ou folle hardiesse d'un de nos reistres. M. de Guise avoit faict faire quatre beaux et riches mandilz de veloux cramoisi à broderie pour porter sur les armes, dont il en donna trois, l'un à M. le Connestable, l'autre à M. le mareschal de Sainct
DE MEAGET. {1562] . 53
André ^ l'autre à M. de la Brosse^ et le quart Tavoit retenu pour luy^pour s'en parer tout le jour de la bataille, ce que tous les trois avoient faict excepté luy, qui n'a voit lors sur ses armes qu'un mandil de treilliz noir, ayant donné le beau à son escuyer Spagny (0, qui estoitàla teste de l'escadron dudict sieur de Guise, monté sur ce brave genêt qui a esté si renommé, et ledict mandil sur luy. M. TAdmiral estant adverty desdicts mandilz qui debvoient paroistre le jour de la bataille, en avoit donné advis à ses capitaines; la renommée s'en estendit par toute nostre armée : quand nous fismes la dernière charge il y eut un reistre des nostres qui, de loing, voyant ledict escuyer Spagny à la teste de l'escadron avec son beau mandil, et croyant que ce fust M. de Guise, se desbaçda de sa troupe, son pistolet en la main et le chien abatu , et à toute bride vint affronter ledict Spagny, luy donne un coup de pistolet par la teste, duquel il tumba mort, prend le cheval et regaigne sairoupe, sans que nul de l'es^ quadron de M. de Guise se desbandast pour rescourre ledict chevaL
Le lendemain, M. le comte achepta deux cens eseus ledict cheval, du reistre qui l'avoit pris : ledict sieur de Guise regrettoit fort ledict cheval , et employa M. le prince, qui estoit prisonnier, pour prier M. le comte de rendre ledict cheval, offrant d'en donner deux mil escus, et, de plus, mettre en liberté Peroceli f ministre de M. le prince, qui estoit prisonnier avec luy ; auquel M. le comte feit response que ledict cheval luy faisoit besoing, et que tant que la guerre dure-
(0 Son escuyer Spagny. Quelques historiens appellent cet écuy«r Bainy, d'autres VaricarviUc.
54 [iSÔaJ MÉMOIRES
roit ii' s*en serviroit;que de sa part il debvôit aussi garder ledict Perocely pour Fassister et consoler en son affliction y mais que la paix estant faicte, s'il avoitf éticores ledict cheval> et que M. deOuise en eust envie, de bon cœur il luy donneroit.
Retournons trouver M. l'Admirai, lequel, avec les reliqueîft de Farmée, s'en alla rafreschir à Orléans et èz environs cependant qu'il donnoit ordre pour son voyage de Normandie, qu'il avoit délibéré de faire sans gens de pied ny aucun bagage pour marcher plus légèrement : il eut grand peine à faire condescendre nos reistres de laisser leurs chariots, ce qu'enfin il ob«tint d'eux, qui est chose qui ne s'estoit encores V€ue. Nous estants donc acheminez avec mil ou dou^ cens chevaux sans aucun bagage, nous marchasmes en dili* gélice, ayants disné et Irepeu, et nos chevaux aussi, et parlant du logis dès le poinct du jour, faisions neuf lieux sans repaistre jusques en noz logis, de sorte qu'en quatre jours nous fusmes à Caen, dont la ville Se rendit. Il n'y avoit que le chasteau qui estoit fort, dans lequel commandoit et s'èstoit renfermé M. le marquis d'Elbœuf(i).
Nous trouvasmes la ville bien munie, et principalement de bons vins, qui resjouyssoient fort nos reis* très, lesquels venoient tous les matins, à diverses tro^ pes , trois à trois ^ en bon ordre , sages comme ptesiébetu, %t s'estant departiz par les cabaretz, y demeuroient à boire jusques sur les trois heures après niidy, qu'ils sortoient beaux enfans, pour retourner en leurs logis, faisant faire saults et voltes à leurs chevaux sur le pavé , dont quelquefois ils prenoient la mesure, se querella) Le marquis éPElbœuf: Pun des frères du duc de Guise.
DE MERQ^T. [l569] 55
loient et battoient à la veille escrime; nous ne faillioiis point tous les jours d'avoir ce plaisir. Cependant nous battions le chasteau/ où il fut faict quelque bresche^ mais non pas raisonnable pour Tassaillir : ce que aussi ne voulut attendre ledict sieur marquis d'Elbœuf , qui se rendit.
[i 563] Cependant M. de Guyse tenoit Orléans as^ siégé, dans lequel commandoit M. Dandelot^M^ l'Ad^mirai y ayant receu le secours d'Angleterre > d'hommes > d'argent et d'artillerie , se résolut d'aller secourir les assiégez; et, deux jours avant que debvions partir, nous sceusmes la mort de M. de Guise. La paix, quand et quand, commencea à se pratiquer (0 par les moyens de messieurs le prince et Connestable prisonniers, la-^ quelle fut enfin conclue. M. l'Admirâl ne laissa de parachever son voyage. Après ceste paix , qui dura quelques années , les feux se rallutnerent [ 1 567 ]. M. le duc d'Anjou, comme lieutenant gênerai du Boy, avoit eommandeinént sur toutes les armées. Les historiens ont descript les choses advenues èsdictes guerres, et veus reciter seulement ce que j'ay veu, et où je me suis trouvé.
[iSôg] Après la rencontre de La Roche -Labeille en Limousin, où j'estois avec M. de Bonneval^ ayant laissé M. le comte de présence, non d'affection ny de Volonté, à cause que madame sa femme (^) s'estant em-
U) Commencea à se pratiquer. Le traité fat publié à Amboise le 19 mars i563. •— (^) Madame sa femme : Charlotte de Roje, coin4 tesse de Boussy, seconde femme du comte de La Rochefoucault. Elle mourut d^un mal de gorge en 1570^ deux ans ayant la Saint-Barthé^ Wiy, où fut assassiné son mari. L'Estoile raconte que, ne pouvant plus )>rendre aucun aliment, elle dit que c*etoit grande pitié d* avoir soixante milU livrés de rente , et toutefois de mourit de faim.
parée des terres de Béaulieu et le Chastelar qui in'ap* partenoienty la tenois en procès , encores qu'il fust au nom de M. le comte y lequel elle possedoit fort, et n^ozoit, pour la crainte d'elle , me faire démonstration de l'affection qu'il me portoit : voilà pourquoy, en ce voyage, je me mis avec M. de Bonneval; et quand ledict sieur comte me rencontroit, il ne laissoit de me faire bon accueil, me disant tous) ours : « Mergey, encores que vous ne soyez pas Uvec moy, vous estes tou-, tes fois tousjours à moy. » Après donc ladicte rencontre, M. l'Admirai , avec messieurs les princes de Na-. varre et de Condé, desquels il estoit lieutenant, etsoubs eux commandoit à l'armée, s'achemina en Poictou, et au lieu deChastellerault M. le comte tumba malade en telle extrémité qu'il fut comme abandonné, ne pouvant quasi plus parler, et ne voulant veoir personae, non pas mesmes M« l'Admirai.
Estant donc avec M. de Bonneval, il m'envoya vers ledict sieur comte, qui commandoit à la bataille de laquelle estoit ledict sieur de Bonneval et sa compagnie, pour sçavoir ce qu'il debvoit faire; et estant en la chambre dudict sieur comte, qui estoit toute ouverte, et oîi chacun entroit, attendant le dernier soupir dudict sieur comte, je me mis avec les autres gentilshommes qui estoient en la chambre à le regarder, et luy moy attentivement et assez longuement; enfin il appela tout bas son chirurgien Bastien, qui estoit au chevet de son lict, luy demandant : « N'est-ce pas là Mergey? » qui luy dit que ouy. « A-t-il esté malade, car je le trouve tout desfaict? — Non, » luy respondit Bastien. Alors il me fit signe dé la main que j'allasse à luy, ce que je fis : il me demanda, mais fort bas, car il
DE MERGET. [^^^9] ^7
ne pouvoit quasi parler, si favois este' malade; je luy dis que non. « Je vous trouve fort desfaict. » Je luy respondis en soubzriant que c'estoit à cause que je ne beuvois pas mon soûl de vin ; il me demanda qui me menoit; je luy dis que M. de Bonneval m'envoyoit à lay poiir recevoir ses commandemens, et sçavoir ce qu'il avoit à faire : à quoy il me respondit : ce Allez trouver le comte Ludovicq (0, qui commande à la bataille depuis que je suis malade. » Dès cette heure là il commença à reprendre courage et la parole , et retourna en convalescence : les médecins dirent que j'cstois cause qu'il avoit repris ses esprits et sa santé.
M. l'Admirai s'achemina à Lusignan, qui fut bien assailly et bien defTendu , mais enfin se rendit. De là nous allâmes attaquer Poictiers ; nous fismes une faulte de ne l'avoir attaqué avant Lusignan, car, estant despoui^eu d'hommes et munitions ùecessaires, nousl'eifsr sions emporté d'abord; mais M. le duc C^) eut temps et loisir, pendant que nous estions devant Lusignan , de mettre dedans et gens et munitions. Estant donc assiégé, la compagnie de M. de Bonneval avec trois autres cornettes de cavallerie oii il commandoit, estions logez à Viart, fort proche de la ville, et du costé du pont Achard, par où ceux de dedans faisoient quasi tous les jours des sorties sur nous audict Viart, n'ayatis nulle infanterie pour nous couvrir, de sorte que nous estions continuellement en cervelle ; car il nous failloit soustènir leurs sorties, jusques à ce que les compagnies
(i) Le comte Ludovicq : Ludovic de Nassau, frère du prince d^Orange. — (>)il/'. le duc : le duc d* Anjou, frère de Charles IX : il mit à la tête de la garnison de Poitiers le jeune duc Henri de Guise , fils aine de Francis de Guise , assassiné devant Orléans.
qui estoient logées loing de nous fussent arrivées pour nous soustenir* J'eus un cheval tué soubs moy en l'une desdites sorties; et si nous n'eussions usé d'une ruse que nous pratiquions^ ils nous eussent souvent pris sans verd; mais tout joignant la porte du pont Achard, et un' peu esloigné du fossé, y avoit un grand rocher derrière^ sur lequel, du grand matin, nous mettions deux sentinelles à cheval, qui n'estoient point desGou-* vertes de ceux de la ville , et qui pouvoient veoir tout ce qui sortoit de ladicte porte; et quand la cavallerie Vouloit sortir, qui ne pouvoit que venir un à un par une petite ruelle qui se rendoit à ladicte porte, l'une de noz sentinelles qui estoit derrière ledict rocher, partoit à toute bride pour nous donner l'alarme. Il y avoit sur le toict du logis de M. de Bonneval une autre sentinelle qui pouvoit descouvrir jusques au rocher^ et , voyant partir la sentinelle à cheval qui y estoit , dohnoit quand et quand l'alarme.
M. de Bonneval avoit tousjours avec luy en son lor gis neuf ou dixgentilhommes^ les chevaux sellez, et les brides à l'arçon de la selle ^ et la cuirasse toute preste ; lesquels oyiants J'alarme de la sentinelle qui estoit sur le toict, estions incontinent à cheval, et plustost en la campagne que les ennemis fussent sortiz, qui s'esbahissoient que, tant secrettement qu'ils peussent faire leurs sorties, ils nous trouvoient tousjours à cheval pour les recevoir, combien que tons les jbUrs nous ne faillions poinct d'avoir de l'exerGice avec la lance, pistolet, ou l'espée. Les Italiens faisoient au commencement toutes les sorties ; mais ils s'en lassèrent à la fin, et y demeuroit tousjours quelqu'un pour gaiges. Les reistres prindrent leur place , la ville
DE MEKGBr. [i^^Q] ^9
fat battue y et bresche fut faicte; mais pour y aller à Tassaut il falloit passer un ruisseau qui couloit le lohg des murailles, où Ton estoit jusques à la ceinture, qui rompit l'entreprise que je vis preste à exécuter. Nous eussions esté bien receuz, car, encores que nous eussions gaigné la bresche , toute leur cavallerie estoit en bataille pour nous recevoir en une grande plaine qui joignoit à la bresche : ceux qui ont escript dudict siège n'ont oublié les autres particularitez.
Durant cela, M. le duc ayant assemblé toutes ses fwces pour nous faire desmordre, vint attaquer Chastelleraalt, qui nous fut un grand plaisir, car nous ne gçavions comment nous pourrions autrement lever le giege à nostre honneur. Nous nous achèminasmes donc pour assiéger Ghastellerault (0, où nous arrivasmes qu'ils avoient desjà enduré et repoussé un assaut; et^ si les ennemis eussent encores tardé une heure à se retirer, nous les eussions mal accommodés. Nostre infahterie passa sur les ponts, et la cavallerie passa à gué àu-dessoubs de la ville; nous fismes toute diligence pour les joindre sur le chemin, inais la leur fut plus grande à la retraicte, et gaignerent le port de Piles, où ils estoient eti toute seureté, à cause des marais et fossez qui les couvroient; si les suivismes nous jusques sur le bord, où il y eût quelques escarmouches. Nous
estants retirez pour passer la rivière sur les ponts de ,
et faire vivre nostre armée, nous fusmes quatre ou cinq jours costoyans la leur, où les deux avant-gardes se rencontrans un jour, il y eut une grosse ,escarmouche où leur artillerie nous fit quelque dommage :
(') Pour assiéger ChasleUerault. Lûez : pour faire leyer le siège de Chastellerault.
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la nuict nous sépara, et allasmes loger à Sainct-Cler, près de Montcontour, sur un marest qui estoit entre Farmée catholique et la nostre.
M. le duc, ne pouvant plus retenir ses estarangers, ny la pluspart de la noblesse Françoise qui estoit avec luy, voulut hasarder et précipiter la bataille, ce que M. TAdmiral eust évité s'il se fust retiré vers Nyort et tout ce pays là qui estoit en nosti^e obéissance 3 et quand M. le duc nous y eust voulu suivre, ses estrangers et sa noblesse l'eussent quitté, et se fussent retirés, comme tel estoit leur dessein , et dont il fut bien adverty , le soir se pourmenant avec six ou sept chevaux sur le bord du marest, par deux gentils hommes catholiques /qui estoient sur l'autre bord, sans le cognoistre toutefois, commencèrent à nous crier : « Huguenots , advertissez M, l'Admirai qu'il aura demain la bataille, et que, s'il s'en peut exempter, que dans cinq ou six jours nos estrangers se retirent, et nostre noblesse aussi. »
M. l'Admirai, mesprisant cest advertissement (0, croyant que ce fussent quelques bons compagnons qui nous voulussent donner la baye, n'en tint compte, se fiant que les ennemis ne pouvoient venir à nous à cause du marest qui ne pouvoit se passer que sur le pont de Montcontour, ou à la source dudict marest, qui estoit à deux lieux de Sainct Cler, où nous estions logez ; mais M. le duc fit marcher son armée toute la nuict pour gaigner la source dudict marest*, et, sur les sept
(i) âf. r Admirai mesprisant cest advertissement, D^Aubigné est loin de convenir que TAmiral ait fait cette faute. « Tels avis, dit -il, «c nullement mespnsés par T Admirai, furent estouffez par la crierie « des impatiens; et d^aiUeurs estant survenu une mutinerie entre les « lansquenets et les François, TAdmiral ne put partir de nuict comme M il desiroit. » ( Hist, unii*, liv. v. )
DE MERGËY. [iSÔq] 6i
heures du matin , nos sentinelles à cheval, qui avoient esté mises sur une grande motte assez loing dudict Sainct Cler, descouvrirent l'armée catholique, qui marchoit en bataille à nous avec leurs coureurs, qui vindrent droict à ladicte motte pour s'en saisir, où M. de Bonneval avoit mis huict ou dix chevaux de sa compagnie en garde: nous nous meslasmes avec lesdicts coureurs, oh mon cheval eut un coup d'harquebuze, et fuz contrainct, et mes compagnons aussi, de nous retirer en nostre logis audict Sainct Cler, où je ne trouvé que mon valet avec un cheval d'Espagne que M. de Bonneval m'avoit preste (luy s'estoit retiré malade à Nyort) ; pensant m^onter à cheval, il se trouva desferré d'un pied de devant. Si je fus lors en peine, je le laisse à penser ': je ne trouve autre moyen que de passer le ruisseau qui couloit par le milieu dudict mares t, qui se passoit facilement à gué, et aller trouver un mareschal qui se tenoit à l'autre bout du marest, vis à vis de Sainct Cler, pour faire referrer mon cheval, ayant mon vallet avec mpy pour tenir le pied.
Estant à la forge dudict mareschal, j'y trouvé ti'ois reistres des nostres qui faisoient aussi ferrer leurs chevaux, et me fallut attendre qu'ils fussent despeschez les premiers, n'y ayant plus que moy et mon valet, qui tenoit le pied de mon cheval , et moy le mien en l'estrié, car j'entendois grand bruit à Sainct Cler, nostre logis: mon cheval ferré, je voulus repasser le ruisseau et aller en nostre logis pour suivre nostre compagnie, qui jà en estoit deslogée ; et estant sur le bord du ruisseau prest à le passer, il vint un homme à moy, habillé de noir, ayant bonne façon, lequel me dist : « Monsieur, si vous passez outre vous estes perdu, car le
6a [1S69] MÉMOIRES
bourg est jà rempli d'ennemis^ et faut que vous geigniez Montcontour pour pas3er l'eau et retrouver Tarmée* » Cela m'estonna un petit : je retourne donc; et, suivant le rivage du marest, voulois gaigner Montcontour. De fortune )e trouve un vieil bonhomme assis sur le chemin , qui faisoit ,des paniers, auquel je demande s'il y auroit point moyen de passer delà lie marest sans passer à Montcontour, qui estoit à une lieue de là où i'estois, lequel me dist que ouy, mais qu'il estoit bien difficile à ceux qui ne sçavoient pas les destours; mais la nécessité fait entreprendre beaucoup de choses : je le prie de iuq monstrer lesdicts destours, ce qu'il fîst, me monstrant certaines marques : je me hazarde suivant Tinstruction du bonhomme, et traverse le marest; inais mon cheval y perdit son autre fer. Estant hors du marest, et monté en la plaine, je me trouve au cul 4e l'armée catholique , qui marchoit bien serrée et en bon ordre pour aiTronter la nostre. Je fis lors un gi^and cerne pour l'esloigner et aller chercher la nostre, qi^e jç voyois de loing ausgi approcher pour venir au corn» bat, mais non pas en tel nombre ny ordre que celle des ennemis. L'ayant donc trouvée, il ne restoit plus qu'à faire ferrer mon cheval. Je trouve un mareschal qui avoit un fer à tous pieds, que j'achepte , mais il n'avoit point de doux; j'en trouve après un autre qui avoit des çloux, qui referra mon ^eval, et allé incontinent retrouver nostre cornette, dont mes compagnons furent fort resjouis, car ils pensoient que je fusse perdu.
Je ne fus pas plustost arrivé, que l'artillerie c^tho^ lique commencea ^ nous saluer, qui emporta de la pre» miere volée deux de nos compagnons, l'un tout joignant et coste à costede moy : somjne, les deux armées
DE MsaGET. [iS^o] 63
choquèrent. M. l'Admirai^ qui menoit Favant garde ^ combattit fortbien^ comme aussi fistle comte Ludovicq^ qui menoit la bataille. A la première charge j'avois pris un Italien , bien armé et monté , quis'estoit rendu à moy ; et ayant pris $on cheval par la bride et son espée, Temmenois^ quand deux de nos reistres le vinrent accoster^ me disant ; Nusté prisonnier j lui donnèrent chacun un coup de pistolet et le tuèrent ; je tenois toasjourstle cheval par la bride pensant le sauver, mais )e vis deux lanciers catholiques qui me suivoient de près, je quitte lors le cheval et m'esloigne d'eux, Ifous perdismes la bataille, mais non pas à vau, de Foutte, car nous fismes une belle reti^aicte-, et nos reis*tres, s*estant rassemblez, demeurèrent sur là queue avec la cornette de M. de Bonneval , qui s'estoit rallié avec eax. Jamais les ennemis qui nous suivoient n'ozerent nous charger ; et, quand quelques uns se desbandoient de leur gros, ils estoient repoussez par les François qui estoient soubs la cornette de M. de Bonneval; noz reistres depuis adoroient ceste cornette, et toutes les fois qu'ils la voy oient luy disoient : Bonne France ! hmne France! Ainsi nous retirasmes, et vinsmes loger àTentour de Hernaut (>) et autres lieux commodes; et messieurs les princes , que M. T Admirai avoit dès le matin envoyez à Pîyort, se retirèrent à La Rochelle.
[1670] M. l'Admirai, pour rafraischir son armée, fit un grand circuit de p^ys par la Gascogne, le Vivaretz et autres provinces, enfin remist sus une belle armée, avec laquelle il s'alla planter devant Chartres, ôîi la paix fut faicte, qui dura comme les autres; car le Roy ne pouvoit aymer ceux de la religion ; et lors
(0 Hernaut : lisez Airyault.
64 [iS^a] MÉMOIRES ^
l'exécution ensuivie le jour de la Sain et Barthélémy, fut proposée par le moyen du mariage du roy de Navarre avec madame Marguerite, à quoy ledict roy <Je Navarre ne vouloit entendre; mais les remonstrances et authoritéde la roy ne de Navarre , sa mère, luy firent condescendre, et s'achemina de Pau [ i $7 2] , où il estoit, pour aller à la Cour, ayant pour guides et conducteurs M. le maresclial de Biron et le cardinal d'Armagnac ; et, passants à Verteil, lesdicts sieurs de Biron et cardinal estants à la fenestre de leur chambre, qui regarde sur le jeu de paulme, mademoiselle de Benaye.et sa niepcé, ma femme, estants en la chambre au-dessus, appuyées aussi sur la fenestre, et voyants lesdicts sieurs de Biron et cardinal , desquels elles n'estoient pas veues, parler d'affection et en conseil, escoutoient ce qu'ils disoient, lesquels discouroient des moyens qu'il falloit tenir pour ladicte exécution (0, dont elle fit advertir M. le comte; mais il n'en fit non plus d'estat qu'il fit des autres qu'il eut depuis.
Le roy de Navarre donc estant arrivé à la Cour, les nopces se firent avec grandes pompes et magnificences, où tous les seigneurs et gentils hommes de la religion estoient pour la pluspart. M. l'Âdmiral, M. le comte et autres seigneurs, avoient advertissement de plusieurs endroicts, qu'il se brassoit quelque chose de sinistre contre eux; mais ils n'y adjoustoient point de foy: mesme; cinq ou six jours avant ladite execu-
V') Pour ladicte- exécution. Dans Pintroduction aux Mémoires de Montluc, on a prouvé que le massacre de la Saint -Barthélémy n'avoit point été prémédité : ainsi cette conversation n^a pn avoir lieu. XJn« preuve plus décisive qu^elle est controuvée, c'est que Biron étoit au nombre des proscrits , et qu^il eût péri sHl ne se fût point renfermé dans TArsenal.
DE MERGET. [iS^a] 65
tion, ma femme > qui estoit à Verteil, m'escripvit par
une lettre en chiffre que nul ne pouvoit cognoistre
cpi'elle et moy, que le ministre de Verteil, nommé
Xextor, lui avoit donne charge de m'advertiiî' pour ad-
vertir M. le comte que pour certain il se brassoit une
entreprise à Paris contre ceux de la religion, et qu'il
tenoit cest advertissement.d'un sien frère, médecin de
M. de Savoy e, qui Ipy avoit mandé pour advertir
mondict sieùr le comte; ce que je fis incontinent, luy
diisant qu'il ne falloit point tant mespriser les ad*
vertissemens qu'on lui donnoit, et que pour moy je
troavois que le séjour à Paris n'estoit point bon, à
quoy il me respondit qu'il le cognoissoit bien; je luy
repliquay que ce n'estoit pas assez de le cognoistre,
mais qu'il y falloit remédier, et que ce n'estoit pas
assez de courir fort, mais de partir de bonne heure.
lequel me respondit qu'il n'esperoit pas de passer là
son hyver.
Le lendemain, M. l'Admirai sortant du Louvre fut blessé d'une harquebusade ; cela commença à esveiller ceux de la religion, lesquels si dès-lofs ils eussent des*^ logé de Paris et gaigné Orléans, le surplus ne fust arrivé, et n'eust-on ozé rien faire à M. l'Admirai. Le Roy fit grand semblant d'estre fort marry de tel accident , vint visiter M. l'Admirai avec la Royne sa mère, pour mieux l'asseurer et tous les huguenots, auxquels il faisoit, en gênerai et en particulier, toutes les caresses et bonnes chères du monde, lesquels prenoient cela pour argent content. Il avoit faict mettre un gros corps de garde devant le logis de M. l'Admirai y de peur, comme il disoit, qu'on ne luy fist desplaisir,Jèt', pour plus grande seureté dudict Admirai , fît adveii;ir 34. 5 *
tous les seigneurs et gentilshommes huguenots de se venir loger près de luy, ausquels les mareschaux des logis du Roy donnoient les logis. M. le comte de La Bochefoucault deslogea du sien pour venir en celuy qui luy avoit esté marqué^ auquel n'y avoit aucuns meubles, ny hoste ny hostesse.
Le samedy, vigile de Sainct Barthélémy , M. le comte y selon sa coustume, estant demeuré le dernier en la chambre du Roy, et se voulant retirer, un gentilhomme des siens, nommé Chamont, et moy, l'attendions en la salle; et, entendant le remuement des souliers quand on faict la révérence, je m'approche près de la porte, et entendis que le Roy dist audict sieur comte : ^ Foucault (car il l'appelloit ainsi), ne t'en vas pas, il est desjà tard, nous balivernerons le reste de la nuit. — Cela ne se peut, luy respondit ledict sieur comte, car il faut dormir et se coucher. — Tu coucheras, lui dit-il, avec mes valets de chambre. — Les pieds leur puent, luy respondit-il ; à Dieu, mon petit maistre; et sortant s'en alla en la chambre de madame la princesse de Condé la douairière (0, à laquelle il faisoit l'amour, oii il demeura encores près d'une heure: au partir de là, s'en va en la chambre du roy de Navarre, puis, luy ayant donné le bon soir, sortit pour se retirer. Estant au pied de l'escalier, un homme habillé de noir vint à luy, et, le tirant à part, parla longuement à luy, puis se retira quand et quand. Ledict sieur comte m'appella, et me commanda de retour- Ci) Madante la princesse de Condé la douairière : Françoise d^Aleaçon. Elle étoit fille de Françoû d^Orléans, marquis de Rothelin^ et ayoit épousé , en 1 565 , Louis , prince de Coudé , lue en 1 569 à la bataille de Jamac.
DE MERGET. [167 2] 6^
ner en la chambre du roy de Navarre, et luy dire qu'il venoit d'estre adverty que M. de Guise et M. de Nevers estoient parla ville et ne coucboient point au Louvre; ce que je fis, et le trouve couclie' avec la Roy ne sa femme, et luy ayant dict à l'oreille ce que M. le comte luy mandoit, me commanda de luy dire qu'il le vint trouver de bon matin comme il luy avoit promis: je m'en retourné à M. le comte, lequel je trouve au pied de l'escalier et M. de Nancey (0, capitaine des gardes, devant lequel je ne voulus luy dire ce que le roy de Navarre luy mandoit. Lesdicts sieurs comte et de Nancey retournèrent en la chambre du roy de Navarre, où ils entrèrent seuls et n'y firent long séjour.
Or, le Roy avoit adverty ledict roy de Navarre de faire demeurer près de luy le plus de gentilshommes qu'il pourroit, et qu'il avoit peur que ceux de Guise voulussent faire quelque chose ; à l'occasion de quoy force gentilshommes estoient retirez en la garderobe dudict roy de Navarre , qui estoit seulement fermée de tapisserie. Ledict sieur de Nancey, levant la tapisserie, et mettant la teste en ladicte garderobe, la voyant (|uasi plaine, les uns jouans, les autres causans, je vis qu'il fut assez long-temps les remarquant et contant avec la teste, leur disant avec une parole longue : « Messieurs^ si quelqu'un de vous autres se veut retirer, on I s'en va fermer la porte, » Lesquels lui respondirent ^1 qu'ils vouloient achever là de passer la nuict, estant ' I attachez au jeu. Là dessus, M. le comte et luy descen- 1 dbent en la cour, où desja toutes les compagnies des ^* I gardes estoient en bataille, tant Suisses, Escossois que 'ht\ ^ï'^^Çois, depuis l'escallier qui monte en la grand salle
I i») ^f. de IVaneejr : Gaspard de La GhastrC; sieur de Nancey.
jusques à la porte où estoit M. de Rambouillet C')^ capitaine de la porte, assis sur un petit billot joignant le petit portillon qui seulement s'ouvroit; et, comme je sortois, luy, qui m'aimoit et qui me cognoissoit, ayants esté compagnons prisonniers en Flandres, me tendit la main, me prist la mienne, me la serrant et me disant d'une voix pitoyable: « A Dieu, monsieur de Mergey, mon amy ; » ne m'ozant lors dire ce qu'il m'a bien dict depuis, car il sçavoit bien l'exécution qui se debvoit faire, mais il n'y alloit que de sa vie s'il en eust rien décelé.
M. le comte estant en son nouveau logis fort mal meublé, nous voulusmes bien toutesfois, Chamont et moy, demeurer; mais il ne le voulut permettre; le sieur de Coulaines demeura avec luy, qui avoit fait apporter sa paillasse et un matras (^). Chamont et moy nous retirasmes au logis qui nous avoit esté marqué, qui estoit tout vis-à-vis de celuy de M. l'Admirai, où nous estants couchez, nous ne fusmes pas plustost au lict que nous entendons l'alarme, et le logis de ]Vf» l'Admirai attaqué par le coi;'ps de garde mesme que le Boy y avoit ordonné pour le préserver et garder. Je me doubtois tousjours bien que le mal s'estendroit plus loing qu'au logis de M. l'Admirai ; je me jette quand et quand hors du lict, et m'habille le plus promptement que je peus. Chamont estoit si estonné, qu'il demeuroit tout en chemise en la place, ne sçachant que faire; je fis tant que je le fis habiller, et voulois descendre en la rue pour aller trouver M. le comte; mais il me dist: « Pourquoy voulez-vous que nous sortions? que sça-
(0 M. de Rambouillet: Nicolas d'Angennes, marquis de RambouilleU — (*) Un matras : lisez un matelas.
DE MEftGET. [1672] 69
rez-vous quelles gens ce sont? attendons encores un peu. » Je le creu, et nous en trouvasmes bien; car si nous fussions sortis en la rue, nous estions despeschez. La chambre où nous estions estoit des appartenances d'un grand logis où estoit logé le train et l'ordinaire de madame la princesse de Condé (0^ de la maison de Nevers; laquelle chambre estoit loiiée à un menuisier^ et séparée dudict logis; et ne me sentant bien asseuré en ladicte chambre, oyant le grand bruict et tumulte ^i estoit en la rue, et le rompement des portes, mesme celles du logis de M. l'Admirai, je mis la teste à une fenestre qui regardoit en la cour dudict logis, en laquelle je vis deux hommes fort estonnez ; aussi estoient-ils huguenots et oiliciers de madame la princesse; et, en recognoissant un, le prie mettre contre la fenestre où j'estois une meschante chanlatte debout qui estoit par terre, aflin , par icelle , de descendre en la cour, ce qu'il fit, et par ce moyen me coule en la cour;Chamont en fit autant.
Cependant j'estois en grande peiné de sçavoir des nouvelles de M. le comte, et prie celuy qui nous avoit dressé la chanlatte, qui estoit sommelier de madame la princesse, et qui avoit esté laquais de M. le prince, nommé Le Lorrain, d'aller jusques au logis dudict sieur comte pour m*en rapporter des nouvelles, lequel, estant sorty en la rue , et n'ayant point la livrée de ceux qui faisoient l'exécution, qui estoit des croix blanches sur les chapeaux et sur les bras , faillit d'estre tué; et, s'il ne se fust avoué de madicte dame princesse, il eust esté despesché, et se retira bien viste au
(*) Madame la princesse de Condé : Marie de Cléves , première femme de Henri de Bourbon , prince de Condé.
logis; je luy fis lors des croix de papier et sur son cha-^ peau et sur ses manches^ et le prié d'achever son voyage avec deux escus , car ce metail rend les hommes plus courageux et hazardeux. Estant donc sorty, il ne tarda gueres à retourner, me disant que M. le comte s'estoit sauvé, mais ne me disant point comment : et, désirant en sçavoir la vérité, luy donné encores deux escus pour m'en apporter certaines nouvelles, lequel, à son retour, haussant les espaules, me dist qu'il estoit mort, l'ayant veu tout nud à la porte de son logis, et auprès de luy son fils et un autre grand homme rousseau. Et quand il me nomma son fils, je trouvé cela estrarige, comment il pouvoit estre si promptement apporté, et de si loing, auprès de luy; car il estoit logé près la porte Sainct Martin, de laquelle il y avoit un grand quart de lieue jusques au logis dudict sieur comte; et luy demande lors quel homme c'estoit que sondict fils, lequel me dist que c'estoit un petit homme, ayant une petite barbe noire, et une jambe plus courte que l'autre. Alors je jugé bien que mondict sieur le comte estoit mort; car celuy que disoit mon messager estre son fils, estoit tailleur de mondict sieur le comte , boiteux et la barbe noire; l'autre homme rousseau estoit un porte bois qui servoit de portier, ledict tailleur, de Verteil, nommé Barrilet, l'autre du bourg de Sainct Front, près VerteiL Ces nouvelles m'affligèrent fort.
Cependant M. l'Âdmiral fiit tué en sa chambre, et }etté par la fenestre en la cour où estoit M. de Guise à cheval; et, l'ayant veu et recogneu, sortit, et avec toute sa cavallerie, se mit à suivre les huguenots qui est ioent logez au fauxbourg Sainct*>6ermain-des*PreK.
DB MERGâT. [l572] 71
J'estois en la cour dudict logis ^ près la grande porte ,
pour escoater; et comme la cavallerie suivoit M. de
Guise y Fun d'eux passant derant la porte dudict logis,
i^^itendis qu'il demanda à quelqu'un : « Qui est logé
là - dedans ?» Auquel il fut respondu que c'estoit le
train de madame la princesse ; lequel dist : « Ce n'est
pas là oh noas en voulons. » Qui me rejoiioyt fort, et
rentre au logis, oh le maistre arriva tost après, qui
estoit capitaine du quartier, et venoit de l'exécution,
lequel, sçachant qui nous estions, nous dist qu'il esloit
bien many de ce desastre, lequel il n'approuvoit, et
qu'il nous feroit tout le plaisir qu'il pourroit^ mais,
poarce qu'il avoit esté ordonné que tous les logis
seroient visitez, et qu'il y avoit commissaires députez
pour cela, si nous estions trouvez en sa maison, il en
pourroit recevoir du blasme et desplaisir; mais que,
si nous voulions, il nous meneroit dedans l'église de
Sainct Thomas du Louvre, et que delà nous nous
pourrions sauver; lequel je remercie de sa bonne vo-
lunté, le suppliant la vouloir continuer, et que puis
que Dieu nous avoit préservez jusques à ceste heure,
que nous espérions qu'il continueroit, et que, pour-
veu qu'il ne nous fust point ennemy, je m'asseurois que
nous n'aurions point de mal, ny luy aucun desplatsir
à nostre occasion; ce qu'il nous promist, et là-dessus
s'en alla.
Or, ne voulant toujours demeurer là, et ayant entendu que M. de Marcillac (0 s'estoit sauvé, et que M. de La Coste, son gouverneur, l'avoit mené au logis de M. de Lansac, en la rue Sainct-Honoré, j'y envoyé ,
(0 M. de Marcillac. Il ctoit fils unique du comte de La Rochefoucault, dont il prit aussitôt le nom.
7» [*57a] MÉMOIRES
mon valet nommé Yinat, qui estoit de Verteil^ pour le. supplier qu'il me retirast à luy; mais le portier n« le voulut jamais laisser entrer j et retourna à moy. Je m'advise d'un moyen pour luy faire sçavoir de mes nouvelles : je pliay une demye feuille de papier comme une lettre, et le renvoyé bien embouché, lequel estant à la porte, dist au portier qu'il venoit d'Angoumois, et qu'il portoit des lettres de M. de Barrault à sa sœur, qui estoit avec madame de Lansac. Le portier luy ouvrit : et, le laissant soubz la porte, alla quérir madamoiselle de Barrault; laquelle estant venue, mon homme luy dist que, pour entrer au logis, il avoit est^ contrainct de mentir un petit, et que c'estoit moy qui l'envoy ois vers M. le comte pour luy dire de mes nouvelles et oîi j'estois. « Vrayment, mon amy, tu seras le bien venu ; car M. le comte estoit en peine de luy. » Lors, prenant mon Yinat par la main, le mena en la salle où estoit ledict comte, luy disant : « Monsieur, voicy qui vous dira des nouvelles de M. de Mergey. » M. le comte, qui cognoissoit mon valet, luy demanda où j'estois et commentée me portois; lequel ayant entendu tout le discours dudict Vinat, et le désir que j'avois d^estre avec luy, pria quand et quand le sieur de La Rochette, exempt des gardes, qu'on avoit desjàmis avec luy pour remarquer ses actions, qu'il m'allast incontinent quérir pour m'amener à luy.
J'oubliois à mettre icy que, voulant avoir plus d'une corde en mon arcq, j^'avois envoyé ledict Vinat, mon valet, au logis de M. de Sesac (0, lieutenant de M. de Guise, et qui avoit espousé la fille aisnée de M. Des-
i^) M. de Sesac : Frauçois de Gazillac, seigneur de Sesac, ayoit épousé Claude de Diuteyille , fille de Deschenets.
DSMEilGET. [1672] 73
cfaenetZy et par ce moyen m'estoit amy, et n'eust ozë faillir de me faire en cest endroict un bon office ; ayant donné charge à mondict valet de dire que j'estois au logis où il m'ayoit laissé; lequel sieur de Sesac, estant au lict pour se reposer de la courvée qu'il avoit faicte avec M. de Guise à la poursuite du comte de Montgommery qui s'estoit sauvé, dist à mon valet : « Retourne à ton maistre, et hiy dis que s'il ayme sa vie qu'il ne bouge du logis où il est, et que ce soir je iré ou envoyeré le qûerir.» Il envoya bien le soir au logis pour me mener à luy ; mais festois desjà avec M. le comte auquel m'avoit mené ledict sieur de La Bochette, lequel, suivant la prière de M. le comte, estoit venu au logis, et, estant à la porte de la salle où j'estois, commençai me dire avec une voix rude et menaçante, allons^ sans me dire autre chose. Moy, ne sçachant encores qu'il venoit de la part de M. le comte, que d'autre part il estoit grand ennemy de ceux de la religion, m'attendois d'aller non pas dessus, mais dessoubz le pont aux Musniers, comme une infinité d'autres, luy fis une grande et profonde révérence, lequel redoublant sa voix comme d'un rodomont, me dist de rechef, * allons^ allons. Je luy demande lors s'il vouloit que je prisse mon espée, lequel me dist : « Oiiy d'à; qui voudroit vous battre , voudriez-vous pas vous dcffendre ? » Je luy respondis : « Ouy et de bon cœur. » Lors, adou-^ cissant sa voix et riant, me dist : « Allons, allons, M. le comte vous demande.» Je luy fis encores une plus grande révérence que la première et de meilleur cœur ; et prenant mon espée et une halebarde d'un de ses compagnons qu'il me donna, car il en avoit six ou sept avec luy, qui m'estonnoit fort au commencement, et
74 [^^7^] Xl^MOIftES
ainsi allasmes trouver M. le comte^ lequel me voyant me saulta au collet j me tenant embrassé un long espace de temps y sans me pouvoir dire un seul mot, avec larmes et souspirs, et moy de mesme.
Je demeuré avec luy quinze jours , durant lesquels M. de La Coste et moy fismes recouvrer la vaisselle d'argent, tant de cuisine que du buffet, qui avoit esté pillée en son logis, ensemble tous ses chevaux, qui estoient logez auprès de Villepreux.
Le Boy faisoit toutes les caresses du monde à mondict sieur le comte, le faisant causer familièrement avec luy ; mais il fut advisé par le conseil qu'il luy falloit oster tous ses serviteurs qui estoient de la religion. A cèste cause M. de La Coste et moy, avec un bon passeport du Roy et une sauve-garde pour nos maisons, nous en retournasmes en Angoumois, remenants avec nous tout le train de feu mondict sieur le comte, et trouvasmes à Verteil M. de Marmoustier, à huict heures du matin, lequel n'estoit encores sorty de sa chambre, et, sçachant nostre venue, n'ozoit sortir, de peur que nous voyant, cela luy renouvelast ses regrets; en sortant et passant près de nous, tout sanglottant et sans tious dire mot passa outre , et s'en alla en une autre chambre au bout de la salle, sur le portail du chasteau, se jetter sur un lict avec pleurs et sanglots. Cependant nous estions tous) ours en la salle, attendant s'il nous feroit appeller; enfin son valet de chambre sortit, qui ine dist que Monsieur me demandoit ; M. de La Coste voulut venir avec moy, mais le valet de chambre luy dist que Monsieur ne demandoit que moy. J'entre donc tout seul, et l'ayant salué, après qu'il eut un peu modéré ses souspirs, me fit conter tout au long ce qui se
DE MERGET. [l774] 7^^
passa le jour de rexecution^ et comment son frère avoit esté tué; et ayant achevé , il demeura fort long-temps sans dire mot, puis, jettant un grand soupir s'escria, disant : O thraistre, ce n'est pas ce que tu m'avois promis! parlant à mon advis du... (0, qui luy ppuvoit bien avoir décelé la conclusion de Texecution, et promis que le comte son frère en seroit exempt : voilà l'exposition que je donne à ces paroles.
[1578] Tost après, le Roy délibéra d'attaquer La Rochelle, et fit son lieutenant gênerai M. le duc d'Anjou , son frère , qui la vint assiéger avec une grosse et puissante armée, où il usa de toutes les ruzes et stratagesmes qui se pouvoient inventer pour la surprendre et avoir ; mais bien assailly bien deffendu. M. le comte estoit audict siège, et moy avec luy. Enfin la mortalité se mist audict camp, et l'espérance de forcer la ville perdue. M. le duc n'estoit à se repentir d'estre venu là , et ne sçavoit comment en desloger à son hon- ' neur : là-dessus, les ambassadeurs de Poulongne arrivèrent pour luy annoncer qu'il avoit esté esleu roy de Poulongne, qui luy fut un honorable subjet de lever le siège et faire la paix.
[i574] Quelque temps après , la Roy ne, qui ne pouvoit demeurer oysive, ayant tousjours quelques desseins, mesme sur La Rochelle, se voulut servir de la dame de Bonneval , qui avoit esté nourrie avec elle, et l'ayant instruicte , l'envoya à La Rochelle pour essayer de pratiquer ce dont elle avoit charge, avec amples mémoires. Partant donc de Bonneval, ^assa par La Rochefoucalilt, et d'autant qu'elle m'aimoit et me
(0 Parlant à mon aduis du.,. H parolt qu'il est ici qiiestiou d'un des princes de la maison de Guise.
76 [ï574] MÉMOIRES
faisoit cest honneui' que de m'appeller son cousin ^ me pria de la vouloir accompagner en son voyage, te que je ne peus luy refuser. Par les chemins, elle me communiqua sa charge et ses mémoires, lesquels ayant veus, je luy dis que si elle les presentoit en la forme qu ils estoient, que messieurs de La Rochelle se mocqueroient d'elle, mais que mon advis estoit qu'estant arrivée, la première chose qu'elle feroit seroit de veoir M. de La Noue qui y estoit, et luy monstrer lesdicts mémoires pour les corriger et accommoder comme il adviseroit; ce qu'elle fit et s'en trouva bien, car, encores qu'elle ne fist rien de ce qu'elle pretendoit, elle partit toutesfois contente de ceux de La Rochelle, et eux d'elle.
En ce temps, les guen-es s' estants rallumées en France, soubs le vieux prétexte de la religion, M. le prince de Condé ayant rassemblé le plus de François qu'il avoit peu , et attendant un gros secours de reistres qui le venoient trouver, la Royne mère ayant instruict M. le duc son fils (1), lequel faisant le malcontent, à cause qu'il disoit qu'il n'estoit pas bien appanagé, partit de la Cour sans dire à Dieu, se joignit avec ceux de la religion , non pas qu'il changeast la sienne. M. le prince et tous les seigneurs et capitaines, voyants qu'il se vouloit servir dé nous, ne peurent mieux faire, ce leur sembloit, que de le faire leur chef; mais son intention n'estoit que de faire esvanoiiyr ceste grosse nuée qui venoit sur les bras des catholiques, laquelle toutesfois joignit M. le prince, qui faillit d'estre attrapé en un parlement qui se fit, où estoit la Royne, laquelle avoit délibéré, durant iceluy, de faire enlever mondict
{') Le duc sonjfils : le duc d^Alençou.
DE MERGET. [l5j4] 77
sieur le prince, qui estoit venu mal accompagne; mais nos reistreSj^sedoutans ou ayant senty quelque vent de l'entreprise, envoyèrent au grand trot mil ou douze cens reistres environner le lieu où se faisoit le parlement, et retirèrent M. le prince : s'ils eussent voulu , ils eussent bien faict à la Royne ce qu'elle vouloit faire à M. le prince.
Durant ces choses, M. le comte de La Bochefoucault , retournant d'Italie, estoit venu trouver M. le duc, et demeura tousjoùrs avec nous jusques à ce que la paix fut conclue (0, qui fut bientost après, par laquelle, entre autres articles, le Roy debvoit payer nos reis-^ très; mais, n'y ayant point d'argent contant, la Royne leur offrit de bonnes cautions qu'ils emmeneroient avec eux , ce qu'ils acceptèrent : la Royne avoit nommé M. le comte de La Rochefoucault, qui ne faisoit que revenir d'Italie, comme j'ay dict, et M. le comte Descars. M. de Chasteauvieux, beaufrere de M. de Rochechoiiart, avec lequel j'estois en ce voyage, me rencontrant de fortune, me dit ladicte resolution de la Royne, qui se debvoit exécuter le lendemain, et retenir lesdicts sieurs comtes et les mettre entre les mains des reistres. J'ay trouvé si à propos M. le comte de La Rochefoucault , qui s'estoit desjà acheipiné pour aller trouver la Royne, logée delà la rivière d'Yonne, auquel je dis ce que M. de Chasteauvieux m'avoit chargé de luy dire, lequel, avec l'advis que luy donné, tourna bride ets'en vint trouver M. le viscomte de Turenne, qui s'en retournoit à Turenne avec tous les Lymousins. M. de Rochechbiiart estoit de la partie; nous sceusmes depuis que la Royne n'estoit pas bien édifiée de M. le comte
^ (0 Que la paix fut conclue : elle fut signée le i4 ^^à iS*j6.
78 [iSSg] MÉMOIRES
de La Bochefoucaulty de s'en estre party sans prendre congé d'elle, et fut en délibération de l'envoyer quérir ; mais, sçachant qu'il estoit avec M. de Turenne, qui n'eust pas permis qu'on l'eust emmené contre son gré, le laissa aller, et luy fallut trouver un autre caution.
[i585] Quelque temps après, M. de Marmoustier vint à mourir, qui avoit de beaux bénéfices et tous en la collation de M. le duc qui avoit esté esleu duc de Brabant par lesEstats du pays. M. le comte me despes* cha en poste vers luy, pour essayer d'avoir lesdicts bénéfices, lequel je trouvé à Anvers le lendemain qu'il y avoit fait son entrée. Luy ayant donné mes lettres et déclaré ma créance, qui estoit de luy amener cent gentilshommes bien montez et armez, pour luy faire service aux guerres qu'il avoit contre le roy d'Espagne, il me fit des responses ambigiîes pour le r^ard des bénéfices, acceptant l'offre de cent gentilshommes. M. le comte tint sa promesse , qui luy pensa couster la vie, car il estoit dedans Anvers loi's que M. le duc fut contrainct de sortir de la ville.
[1589] Long-temps après survindrent ces malheureuses guerres, et M. de Guise prisonnier dans le chasteau de Tours , duquel avoit la garde le seigneur du Rouvray mon beau-frere; et moy, ayant quelques procez en la cour de parlement séant lors à Tours, je ne bougeois quasi d'avec ledict sieur du Rouvray, et par ce moyen estois cognu dudict sieur de Guise, et fort familier, et qui le plus souvent, avec la permission de mon beau frère, me faisoit cest honneur de me faire ou disner ou souper avec luy, n'y ayant à sa table que luy et moy, et un exempt des gardes au bas bout. Or, voyant qu'il me faisoit plus d'honneur que je ne meritois ,
DE MERGET. [l589] 79
avec tant de familiaritez, je m'advise de l'employer, et le suppliay de vouloir escripre à M. de Mayenne son oncle , affin qu'il fist sortir des soldats que M. de Pompadour avoit mis en ma maison de Venayes en garnison , et qu'il me laissast joiiir du revenu ; lequel me fit response qu'il n'escriproit point à M. de Mayenne , mais qu'il escriproit à M. de Pompadour, et qu'il s'asseuroit que ses lettres auroient autant de vertu que celles de M. son oncle; et, ayant escript, me donna ses lettres, que j'envoye incontinent audict sieur de Pompadour, lequel, toutaussi-tost, fit desloger la garnison de che;5 moy.
Le vieillesse ayant pris possesision de moy, avec les incommoditez dont elle a accoustumé de servir ses vassaux, me contraignit de garder la maison; et, pour Comble de malheur, je perdis mon second maistre à ceste malheureuse journée de Sainct-Yves (0: cela m'accabla du tout.
Si j'ay inséré en ce discours quelques particularitez des combats et rencontres qui se sont faicts en mon temps, et ausquels me suis trouvé, ce n'est pas que je vueille contrefaire l'historien, mais seulement pour reciter ce que j'ay veu à mes enfans , qui verront qu«
(') De Sainct Yves : lisez Saint Yrieix. Ce combat eut lieu en iSg^. D^Aubigué, dans son Histoire uni{>erselle , raconte ainsi la mort du comte de La Hochefoucault : « Le comte , voyant son lieutenant en* « gagé et tout en fuite, s'écria : Il ne sera pas dit que faye fui avec « ces armes dorées. 11 prit donc le combat, où il eut d'ubordée son « cbeyal tué sous luy ; et, remonté par son écuyer , revint à la charge , « où il se Ttt bientost abandonné de tous, et lors il cria aux ennemis : (t Je suis le comte de La fiochrfoucault , vingt mille escus sont bons. « Quelques fugitifs de Limoges respondirent qu'on ne sauvoit point la « vie aux huguenots^ et, entre ceux-là, un nommé La Bisse le saisit et « le poignarda. »
8o [1589] MÉMOIRES
je n'ay pas tousjours demeuré à la maison^ et que j'aj eu l'honneur d'estre employé envers les grands pour affaires de conséquence , afEn qu'ils cherchent les moyens de pouvoir suivre ma trace, et s'acquitter fidellement du service qu'ils doibvent à leurs seigneurs et maistres, comme j'ay faict. Peut estre seront-ils plus heureux que moy en la recompense de leurs services ; non que je me vueille plaindre de mesdicts seigneurs et maistreSy qui m'aimoient et honoroient plus que je ne meritois; mais je n'avois pas bien retenu le proverbe, qui dit que sen^ice de seigneurs nest pas héritage. Et sur ce subject diray que messieurs le comte de La Rochefoucault, de Rendan et de Marmoustier frères, estants un jour à Muret tous trois en une chambre seuls, excepté un secrétaire de M. le comte, nommé Cadenet, lequel cstoit en un coing sans estre apperceu d'eux, entre autres propos qu'ils eurent ensemble, tombèrent sur les bons et mauvais serviteurs, qu'il falloit garder les bons et se delfaire des autres; M. de Randan, venant à opiner, dist que quand on avoit un bon serviteur , qu'il ne luy fault jamais faire de liien, mais l'entretenir en bonne e&perance et luy faire beaucoup de caresses; « car, disoit-il, si vous luy faictes du bien, il vous quittera aussitost; là où le paissant d'espérance, vous le retenez tousjours. » Le^ dict secrétaire ayant entendu tous ces discours sans estre d'eux apperceu , le lendemain vint trouver M. le comte , auquel il demanda son congé; dequoy M. le comte s'esbahit, et luy demanda l'occasion pourquoy il le vouloit laisser, lequel luy fit response que le service qu'il luy faisoit estoit en intention de avoir recompense, de laquelle se voyant frustré par la resolution
DE MERGET. [iSSq] Si
que luy et messieurs ses frères avoîent prise le |our de devant, de ne point faire de bien à un bon serviteur y estoit roccasion qui luy faisoit demander son congé. M. le comte voulut r habiller ises discours, Tasseurant qu'il n'estoit point compris en iceux, et le pria de de-r meurer, et qu'il ne seroit ingrat à recognoistre ses services; mais il ne fut en la puissance de M. le comte de le retenir, et s'en alla, après toutefois avoir '/esté bien payé et satisfaict. Ledict Cadenet estoit fre^re du précepteur de M. le prince, nommé Ozias.
Pour moy, j'ay ce contentement d'avoir fidellement servy mes maistres , et avec cela feray la closture de mon discours, suppliant ceux qui le pourront veoir excuser et le subject et le stile, car je ne suis ny historien ny rethoricien ; je suis un pauvre gentilhomme champenois qui n'ay jamais faict grande despense au collège , encore que j'aye tousjours aymé la lecture des livres.
Fait le 3 septembre i6i3, et de mon aage soixantedix-sept ans, à Saint Amand en Angoumois.