‹ MémoiresChapitre 10 sur 80 · II · texte numérisé non relu

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diocre , et le revenu de quelques-uns d'entre eux s'élevait à peine à cinq ou six cents francs ; ils percevaient, par eux mêmes , les redevances, droits seigneuriaux et autres servitudes dont ils étaient fort jaloux.

D'autre part, le clergé, pas trop nombreux, respecté , vénéré de la multitude , jouissait de tous ses droits , et exerçait la plus grande influence sur les esprits.

D'après cet aperçu , il est aisé de croire que les changemcns , amenés par la révolution , avaient , pour opposans , tous les nobles du Poitou, ainsi que les ecclésiastiques, et que tous les liabitans , à l'exception d'un certain nombre d'individus de la classe intermédiaire ( la bourgeoisie ) , devaient suivre l'impulsion que leur donnaient la noblesse et le clergé. Les amis du nouvel ordre étaient peu nombreux. On les a signalés sous le nom de patriotes , et sous celui de réfugiés , lorsqu'ils étaient forcés de quitter leurs domiciles pour éviter les persécutions de leurs concitoyens.

Au mois de mars 1795, Charette de la Conterie, gentilhomme poitevin, lieutenant dans la marine royale, fut l'un des premiers qui donnèrent le signal de l'insurrection dans les départemens deà Deux-Sèvres et de la Vendée. Ayant formé un rassemblement considérable, il mar-

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cha sur Machecoiil , où s'étaient retirés une grande partie des patriotes et des gardes nalionaux de l'arrondissement. Il désarma ces derniers, les fit conduire dans le clos spacieux d'un couvent de la ville , et les fit mettre à genoux pour recevoir la mort. La fusillade fut réitérée jusqu'à trois fois , sur les hommes échappés aux premières décharges ; et , sur le lieu même , on creusa une grande fosse, où furent jetés les corps, encore palpitans, de quatre cents français , presque tous pères de famille , tant de Machecoul que des villages environnans. C'est en rendant les hommes de son parti , complices de ces horreurs, que ce chef parvint à les mettre dans la nécessité absolue de continuer la guerre. Le plus nombreux des rassemblemens , auquel on a donné, successivement les noms de grande armée , armée royale , armée d'Anjou , occupait ordinairement le département des Deux-Sèvres, la lisière de celui de la Vendée, qui touche au premier, et la majeure partie de celui de Maine-et-Loire , en deçà de ce dernier fleuve. Plus tard , l'armée royale franchit cette barrière (la Loire) , dans deux grandes circonstances : lors du siège de Nantes , en juin 1 795 , et au fameux passage de Varades,' en octobre de la même année. Les chefs de cette armée furent Cathelineau . d'Elbée, Bonchamp , Lescure , le

jeune et intrépide Henri de Laroche-Jacqiielein , et enfin Stofïlet. Elle avait, à sa suite, une administration , connue sous la dénomination de conseil supérieur, pour les affaires civiles et judiciaires, et dont la résidence habituelle était à Châtillon-sur-Sèvre. 11 y avait, au quartier-général, une garde particulière, formée de trois compagnies, française, suisse et allemande, dont les soldats étaient presque tous déserteurs de l'armée républicaine.

Le rassemblement de Charette, connu sous le nom d'armée vendéenne ou du Marais , se composait d'habitans des départemens de la Vendée et de la Loire-Inférieure.

Dans l'armée royale , comme dans celle du Marais, la majeure partie des rassemblemens partiels se dissipait aussitôt que les expéditions, pour lesquelles on les avait formés, étaient terminées , ou avortées par l'effet des mesures prises par les républicains. Il restait , dans chacune de ces mêmes armées, un noyau. Celui de l'armée royale était considérable et bien organisé. On y remarquait des nobles de toutes les provinces du royaume; servant, la plupart, comme volontaires; et tou«, à leurs frais.

Le noyau de Charette était de douze cents hommes , sans y comprendre les volontaires nobles et émigrés, qui s'y rendaient, par fois ,

de l'Angleterre et de l'intérieur de la France. Ces derniers, étaient, presque toujours, mal accueillis par Charette ; aussi, après être restés quelques jours auprès de ce chef, suffisamment pour apprécier ses moyens , ses ressources, son caractère et sa manière de vivre , mettaient-ils autant d'empressement à le quitter, qu'ils en avaient mis à le joindre.

Dans les premiers temps de l'insurrection , Charette avait été invité à se réunir à la grande armée royale , dont sa troupe n'aurait plus été alors qu'un des corps, ou une division; il s'y rendit avec un fort détachement , et il y fut jugé ce qu'il valait. Lui-même, jaloux du mérite supérieur des principaux chefs de cette armée, s'en sépara sous différens prétextes , et n'agit plus qu'isolément. En sorte que, ses opérations n'étant plus liées avec celles de l'armée royale , on ne put en tirer tout le parti désirable. Cependant les deux armées , royale et du Marais , agirent de concert en deux circonstances : à la prise de Fontenai-le-Comte , et au siège de Nantes. Il est bien certain que Charette, par suite de son système d'isolement et d'indcpeudance, causa la ruine de la grande armée royale, et, plus tard, la destruction de celle qu'il commandait.

Ce chef, si vanté, si prôné, si admiré, ce

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nouveau Sertorius au dire de ses panégyristes , ne mérite guère de célébrité quepar la cause qu'il défendait. Indocile , dur , hautain , il ne souffrait ni supérieurs , ni égaux ; voulant dominer seul, et gouvernant le pays où il opérait, avec une verge de fer , tous ses actes portaient l'empreinte de la barbarie et de la cruauté. Il suffit , pour s'en convaincre , de lire dans les relations, même celles des écrivains royalistes , le massacre de Machecoul , la mort de Marigny (*) , celle de Joly , l'un de ses lieutenans les plus dévoués à la cause royale. La liste serait longue , de tous les hommes de son parti qui furent fusillés par ses ordres , et sous des prétextes assez légers. Il serait bien difficile de citer une action vraiment généreuse de ce chef, dans tout le cours de cette guerre. Si les chefs républicains se décidèrent à mettre à mort leurs prisonniers, ce ne fut que par représailles , et parce que Charette , le premier , leur en avait donné le

(*) Il commit cet acte de concert avec Stoflîet. Bernard de Marigny, officier plein de moyens, commandait l'artillerie des royalistes. Il avait échappé à tous les périls de cette guerre , et survécu à la plupart des braves chefs dont le mérite offusquait Charette et le garde-chasse Stoflîet. Il succomba sous les efforts réunis de leur jalousie et de leur vengeance.

funeste et terrible exemple. Les paysans vendéens , naguère doux , humains , hospitaliers , étaient devenus encore plus féroces que leur général. Ils exerçaient , sur les prisonniers tombés entre leurs mains , tous les genres de torture avant de les fusiller.

Des agens ont été souvent envoyés d'Angleterre, pour connaître la véritable situation de Charette. Après qu'il eut été chassé de la côte , il lui fut difficile de continuer sa correspondance avec l'extérieur. C'est en vain que les bâtimens anglais, destinés à cet objet, s'approchaient du rivage vendéen et faisaient des signaux multipliés, personne ne se hasardait à y répondre. Cependant Charette trouva un jour le moyen de leur indiquer un point de débarquement entre les villages de Saint-Jean-de- Mont et de Saint-Gilles. Il profita de la négligence des postes et des patrouilles d'observation , pour y arriver de nuit avec un détachement de six cents hommes et des voitures, destinées au transport des poudres, armes, etc., qu'une corvette anglaise venait de débarquer. Les républicains , prévenus un peu tard , arrivèrent toutefois assez à temps encore , pour s'emparer d'une partie de ce convoi, dont les Vendéens sauvèrent le reste.

Le parti royaliste profitait de tous les avan-

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tages que lui donnait la connaissance des localités. Familiarisés avec tous les chemins , leurs accidens , leurs aboutissans , les Vendéens devenaient maîtres d'attaquer ou de fuir, selon l'occasion, les troupes républicaines. Celles-ci, sans posséder les mêmes notions, avaient à lutter contre la trahison ou la malveillance des habitans. D'ailleurs le désordre qui régnait dans les marches , la négligence ou l'impéritie des commandans , fournissaient bien souvent, aux royalistes , les moyens de surprendre leurs adversaires ; et il leur suffisait d'un peu d'audace et de sang-froid, pour disperser et détruire souvent des colonnes nombreuses qui marchaient sans précaution sous la conduite de chefs incapables. L'auteur de ces mémoires a parcouru les bourgs et villages de la Vendée, le marais, le bocage , la plaine , les landes et bruyères , les forêts épaisses , sans que jamais il lui soit arrivé de catastrophe , parce qu'il avait le bon esprit de ne rien donner au hasard , la précaution de prendre ses mesures à l'avance, et surtout d'étudier constamment le pays et ses localités. 11 le dit sans craindre d'être accusé de vanité, parce qu'il n'y en a pas à avouer de la prudence et de la circonspection , dans une guerre où ces qualités devaient être naturelles chez des militaires jaloux de remplir leurs devoirs.

A l'époque où l'adjudant général Aubertiii quitta l'armée de l'Ouest , la chouannerie n'était encore que peu connue. Cette suite nécessaire de la guerre vendéenne commençait cependant à se manifester. Aubertin, en partant de jNantes, avait donné place , dans sa voiture , à une dame de cette ville, et voyagea avec cette seule compagnie jusqu'à Ancenis. Il apprit que, au-delà, la route n'était pas sûre pour arriver à Angers, et qu'on ne pouvait la parcourir sans escorte , relevée de distance «n distance, par des postes établis à cet effet. Ces postes étaient souvent trop faibles pour fournir les escortes nécessaires. Aussi , Aubertin , à la sortie de Varades , jugea-t-il convenable de renvoyer deux chasseurs assez mal montés qu'on venait de lui fournir , aimant mieux marcher lui-même à pied , un fusil sur l'épaule et ses pistolets dans ses poches , auprès de sa voilure, moins pour la garde des effets qu'elle renfermait, que pour rassurer la dame qui s'y trouvait, et qui avait une grande appréhension des chouans que l'on disait infester la route.

En effet , après deux heures de marche , il aperçut, sur la route, à quelque distance, un groupe d'individus qui s'éparpillèrent à droite et à gauche, en voyant la voiture. Ils la supposaient, sans doute, mieux escortée qu'elle ne

l'était, car ils disparurent presque aussitôt dans les bruyères. Arrivé sur le lieu où le groupe s'était montré , Aubertin y remarqua le cadavre d'un voyageur fraîchement assassiné , et dépouillé de tous ses vétemens. IN'en déplaise à quelques panégyristes, il est constant qu'il y avait parmi les chouans, bon nombre d'individus qui faisaient plus d'un métier. Sans aucun scrupule, ils détroussaient les passans, arrêtaient et pillaient les voitures publiques et particulières , et faisaient main-basse , au besoin , sur tout ce qui opposait de la résistance. Puissent les habitaus des contrées , où la chouannerie a existé, perdre le souvenir des rapines et des crimes exercés par leurs compatriotes sur des Français qui n'avaient pas même le tort d'une opinion politique, contraire à celle des chouans. Cette conduite n'était pas celle d'hommes qui se seraient dévoués sincèrement à la défense du trône et de l'autel, en exerçant la plus noble comme la plus honorable des professions , celle des armes.

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