‹ MémoiresChapitre 13 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine de l'Auteur. — Son Entrée au service. — Ordonnance des coups de plat de sabre. — Révolution. — Émigration des Officiers. — Avancement des Sous-Officiers. — Volontaires nationaux. — Carrière ouverte aux talens.

JuES mémoires d'un homme public ne doivent se composer que de ce qui peut intéresser l'histoire, ou servir à l'instruction de la classe à laquelle ils s'appliquent plus spécialement: tous autres détails , comme ceux de la naissance , de l'éducation, des premiers actes de l'enfance y doivent figurer rarement.

Je pourrais cependant, comme un autre, et sans manquer à la vérité, écrire que je dois le

TOM. I. t

a . HEHOIRES

jour à d'honnêtes gens , dont rien négala mieux les vertus que l'excellente réputation qu'elles leur méritèrent ; je pourrais rapporter , comme marques indicatives de caractère . quelques combats de collège ou quelques traits saillans de fermeté; je pourrais enfin parler de mes liaisous de famille et d'intérêts; mais sans doute on tirerait peu de fruit de ces détails toujours insidieux; alors on conviendra qu'à quelques relations indispensables près , qui serviront à expliquer des évcnemens postérieurs . j'aurai eu raison de me renfermeT dans un cadre moins étendu, mais utile, instructif et peut-être nouveau.

Entré au service en octobre 17SS , je fus témoin de l'exécution d'ime ordonnance aussi contraire au caractère national qu'impolitique déjà pour >on époque : en eftet ce n'était pas quand l'esprit de la nation, chaque juur plus éclairé, marchait à grands pas vers un nouvel ordre de choses, qu'il fallait changer, envers les défenseurs de la patrie, les peines de simple discipline jusqu'alors connues , en des corrections aussi flétrissantes par leur nature que par l'odieuse publicité de leur application. J'entends parler des coups de plat de sabre.

Quelques ofiBciers dont le 7îec plus ultra du talent consistait dans la manière de faire

exécuter cette honteuse mesure de discipline, croyaient cependant être de grands hommes de guerre , quand ils en avaient largement fait faire l'application, sur la foi d'un rapport, souvent inexact et quelquefois pour des fautes légères, que la consigne au quartier ou la salle de police eussent suffisamment punies. Là donc, chez ceux-là, se bornait la science du métier, quand ils en négligeaient les plus utiles élémens. Malheureusement la masse plus nombreuse d'officiers doux , humains , éclairés , ne pouvait mettre aucune opposition à cet état de choses établi par une ordonnance surprise au monarque, ni tempérer le m*écontentement général qu'il fit naître dans l'armée. La révolution s'approchait cependant, et surprit les régimens dans un état d'effervescence qui bientôt , dans quelques-uns, donna lieu à de courts, mais coupables excès.

L'émigration des officiers ayant commencé , ces excès et quelques sourdes menées forcèrent une partie de ceux qui restaient ou qui desiraient rester , à émigrer aussi. Toutefois beaucoup encore eurent assez de souplesse, de patriotisme ou de fermeté pour se maintenir à leurs pos-tes , jusqu'à ce qu'un décret de la convention vînt les en expulser comme nobles.

Alors, attaché à l'élat-major général de l'ar-

niée, comme l'un de ses fourriers marqueurs, grade que je crois avoir occupé le dernier (*), je vis les Saint-Victor, les d'Aiguillon, les Dufalga et beaucoup d'autres officiers supérieurs émigrer presque tous à la fois; je fus témoin des protestations des Victor de Broglie , des Lauhadère , des Bethune-Sully contre les premiers événemens qui entachèrent notre histoire; je vis et je connus de bonne heure des hommes que leur position encore modeste me permettait d'appeler mes amis et qui jamais depuis ne me méconnurent, c'étaient le chef de bataillon Kléber, assassiné en Egypte; le lieutenant Desaix , aide-de-camp du prince Victor de Broglie, tué à Marengo ; c'étaient beaucoup d'autres officiers, parvenus depuis aux fonctions les plus élevées de la milice ou de l'administration publique.

L'émigration , entendais -je souvent dire à quelques-uns des officiers supérieurs ou généraux qui n'émigrèrent pas, sera une des plus grandes fautes politiques de la noblesse fran-

(*) Leurs k ctions étaient de marquer les logeniens de l'état-major général et les campemens de l'armée. On les appelait aussi fourriers-généraux. Un titre plus obscur ayant paru convenable, le premier prévalut.

caise, en ce que lui faisant abandonner tous ses emplois, chez le peuple le plus apte du monde à tout par son éducation et son caractère, loin de le jeter dans la désorganisation , elle lui enlèvera au contraire toutes les sources d'opposition, et lui laissera créer une administration nouvelle dont la jeunesse doublera l'énergie. Mais l'émigration à été en partie forcée, leur objectait-on ; oui , répondaient-ils alors , mais elle ne l'a été qu'après que l'émigration volontaire , en prenant l'initiative , a affaibli la masse qui pouvait résister; et certes, malgré les violens excès qui accompagnent toujours les révolutions , personne n'eût songé à chasser de leurs propriétés et de la France, les Français qui eussent montré la ferme résolution de s'y maintenir.

Le décret dont j'ai parlé, ayant, avec l'émigration volontaire ou forcée, concouru à laisser le champ libre à une classe d'hommes généralement bien élevés et destinés aux grades de sous-officiers , ceux-ci aidèrent les officiers restés à sauver les régimens de la désorganisation à laquelle on les croyait livrés. Les sergens , forts de l'expérience et de l'habitude de l'instruction, firent bientôt de très bons officiers. Les bataillons de volontaires nationaux où l'éducation se trouvait plus répandue en donnèrent également

un grand nombre, et la France eut des armées manœuvrières. Alors, personne ne voyant plus de bornes à la carrière de la valeur et du talent, ces nouveaux chefs s'appliquèrent à l'étude de la stratégie^ en perfectionnèrent les principes, en reculèrent les bornes par des conceptions secondées de grands succès, et bientôt on vit s'élever tout à coup, sous des noms la plupart jusqu'alors inconnus, cette foule étonnante de grands capitaines qui, pendant vingt- cinq ans, firent la gloire de la France et commandèrent l'admiration du monde civilisé.

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