CHAPITRE PREMIER
Services de l'Auteur. — Renforts envoyés dans la Vendée par le gouvernement républicain. — Formation des bataillons d'Orléans. — Insubordination des troupes. — Un bataillon de Paris. — L'étapier. — Succès des Vendéens. — Première affaire de Châtillon. — Westermann. — La femme du notaire. — Châtillon repris par les Vendéens.
vwwvwvwvw**
Dominique Aubertin, né à Lunéville, le 28 avril 1751, se sentit de bonne heure un goût décidé pour le métier des armes. Son éducation était à peine achevée, qu'il s'engagea dans le régiment de Beauce , en 17G7. Il y obtint , successivement, par son aptitude et comme récompenses d'une conduite toujours exemplaire, les grades de fourrier, sergent , sergent-major,
adjudant sous-ofFicier, adjudant-major et quartier-maître trésorier. Plusieurs années avant la révolution , il était ( suivant l'expression alors en usage) , officier de fortune, sans appui, et sans autre protection que son mérite personnel. La durée de son service , dans le même corps , lui valut, en 1791, la décoration de l'ordre de saint Louis. Il avait fait, n'étant encore que simple grenadier, la campagne de 1771, dans l'île de Corse.
Le régiment de Beauce faisait partie de l'armée rassemblée en Flandre, sous les ordres du maréchal de Rochambeau, lorsque la guerre de la révolution commença. Aubertin assista, avec ce corps, au combat de Quievrain, livré le 5o avril 1792, où le duc de Biron , à la tête de six bataillons et de six escadrons, remporta quelques avantages sur l'avant -garde du corps autrichien, commandé par le lieutenant-général Beaulieu. Plus tard , il se trouva à la bataille de Jemmapes, et à la prise des villes de Mons, Bruxelles et du château de Namur. Ces différentes affaires sont trop connues dans tous leurs détails, pour qu'il soit nécessaire d'en parler. L'auteur de ces Mémoires croit dev^çir également passer sous silence les divers événeiliens militaires qui eurent lieu dans le Nord, jusqu'à l'époque où la Convention nationale prit
la résolution de renforcer les troupes qui combattaient l'insurrection de la Vendée , par des détacheiïiens tirés des armées du Nord , de la Moselle et du Rhin. Le contingent de l'armée du Nord fut fixé à six mille hommes, pris dans chaque bataillon d'infanterie de ligne et de volontaires de première formation (1791), au nombre de cinquante-quatre (*) , non compris trois officiers (**). Aubertin, commandant alors une compagnie, fut mis à la tête du détachement de son régiment.
De Valenciennes, où était le rendez-vous général , les six mille hommes furent transportés sur des chariots, et par relais , jusqu'à Orléans. Ils y étaient depuis quelques jours , lorsque le trop fameux Santerre vint les passer en revue. Il réunit neuf détachemens pour former un bataillon provisoire, sans officier supérieur, sous le commandement du premier capitaine.
(*) Savoir : trois sergens, six caporaux, quarantequatre fusiliers et un tambour.
(**) C'est vainement que les chefs de corps demandèrent au quartier-général de l'armée du Nord, alors commandée par Dam pierre, qui fut tué quelques jours après, quel était l'ordre à suivre, sur le tableau, pour détacher les officiers (par exemple, si ce seraient les trois 4)remiers des trois grades de capitaine , lieutenant et
Ainsi il y eut une formation de quatorze bataillons, par ordre numérique, auxquels on attacha le nom â'Oriéans ; les uns étaient composés de cinq détachemens de troupes de ligne, habillés en blanc, et de quatre détachemens de volontaires avec l'uniforme bleu ; les autres bataillons étaient inverses, c'est-à-dire, cinq compagnies de volontaires et quatre de ligne. Le onzième bataillon , où se trouvait le capitaine Aubertin , était de cette dernière composition.
Ces bataillons provisoires quittèrent bientôt Orléans, non pas tous à la fois, mais en plusieurs colonnes , d'un jour à autre , toujours transportés sur des chariots et par relais , jusqu'à Tours. Dès leur arrivée , dans cette ville , on donna l'ordre , aux sous-officiers de chaque corps , de se rendre à la maison commune , pour procéder, par voie de scrutin , à l'élection d'un premier et d'un second lieutenant-colonel (*) ; l'auteur de ces Mémoires fut élu premier
sous-lieutenant, ou les trois derniers), Tétat-major général garda le silence. II s'ensuivit qu'il n'y eut pas de règle uniforme ; les conseils d'administration prirent les uns la tête du tableau, les autres la queue.
(*) On appelait ainsi l'ofBcier supérieur désigné plus tard sous le litre de chef de hataiUon.
chef du onzième bataillon : un capitaine de volontaires, nommé La Rue, était le second.
La veille du départ de ce bataillon , que l'on dirigeait sur Kiort, les soldats des compagnies de ligne, réclamèrent leur solde arriérée, et déclarèrent qu'ils ne se mettraient point en marche , avant de l'avoir reçue. Cette demande était commune à tous les autres soldats de la ligne, et il était probable qu'ils s'entendaient tous pour la faire. Le commandant Aubertin en prévint les représentans du peuple qui se trouvaient à Tours. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne pouvaient ni ne devaient accueillir cette réclamation, à laquelle il était d'ailleurs bien difficile de faire droit dans le moment.
La troupe étant rassemblée , le lendemain, pour le départ, des cris d'insubordination se firent entendre. Il fallut pérorer les séditieux, convenir de la justice de leur cause , faire sentir combien on la rendait mauvaise par la désobéissance, toujours sans exemple, chez le soldat français, lorsqu'il s'agit d'entrer en action. Aubertin réussit, dans cette tâche difficile, quand il eut ajouté à tous ses raisonnemens : qu'on n'avait jamais dit de notre nation , comme des Suisses, 'point d'argent, point de soldats français. Le 1 1* bataillon s'ébranla pour partir.
Pendant que ceci se passait, d'autres batail-
Ions rassemblés sur différens points , refusaient de marcher et rompaient leurs rangs. Il régnait un désordre qui n'était rien moins que tranquillisant pour les habitans de Tours. On fut contraint , pour le faire cesser, d'entrer en négociation , et d'accorder quinze francs à chaque soldat de ligne. Cette concession faite, les bataillons insurgés rentrèrent dans l'ordre, et partirent pour leur destination. Les soldats volontaires n'ayant pas la même réclamation à faire , étaient restés tranquilles spectateurs de ce mouvement.
Avant d'arriver à Poitiers , où son bataillon devait séjourner, le commandant Auberlin fut informé qu'un autre bataillon, créé à Paris, et dont les soldats étaient tous des hommes achetés au prix de dix-huit cents francs, marchait sur ses traces, en faisant la même journée d'étape. Ce corps, de formation toute récente, était bien ce qu'il y avait alors de plus impur, de plus vil et de plus atroce en France. 11 se composait d'hommes échappés des galères, flétris et condamnés à vie ou à temps, de prisonniers sortis de Bicêtre et autres maisons de force ; de sorte qu'on pouvait dire, au propre comme au figuré, que c'était la plus mauvaise compagnie du monde. Comme tous ces bandits avaient beaucoup d'argent, ils ne prenaient point leur étape en nature ; mais ils taxaient au plus haut
DU GÉNÉRAL AUBERTJN. 1 3
prix le rachat des rations , rançonnant , en outre, et pillant leurs hôtes. Des plaintes continuelles, et de tout genre, étaient portées, contre eux, par les habitans qui les avaient en horreur.
Le 1 1' bataillon d'Orléans devançait, de trois à quatre heures de marche, ce ramas de brigands, absolument sans frein, sans police, sans la moindre discipline. Le lendemain de leur arrivée à Poitiers , ils se rendirent , en foule , chez l'étapier pour le rachat de leurs rations qu'ils fixaient , eux-mêmes , à trente sols. Ce prix exorbitant ne pouvait convenir à l'étapier; il leur offrit (encore par crainte) les deux tiers. Irrités de ce rabais , auquel ils n'avaient pas été habitués dans leur marche , nos effrontés volontaires vinrent chez les deux conventionnels, en mission à Poitiers , où se trouvait alors le commandant Aubertin, pour récriminer sur ce qu'ils appelaient un vol manifeste. Ils exposèrent que, ne prenant point d'étape et vivant à leurs frais , Jls avaient le droit de réclamer le prix des rations que l'Etat leur accordait. Aubertin leur représenta que, tout arrangement de cette nature, avec le fournisseur, lorsqu'il n'était point formellement autorisé, ne pouvait être que volontaire de la part de celui-ci, et, d'ailleurs, qu'ils n'avaient point le droit de taxer arbitrairement le rachat proposé par eux-mêmes; que,
lorsqu'on ne transigeait pas, degré à gré, il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de se contenter des rations en nature.
Celte discussion durait encore, quand l'appartement des conventionnels se remplit de soldats de ligne et volontaires d'autres bataillons qui venaient annoncer que l'étapier avait fermé sa maison, et qu'ils ne savaient plus à qui s'adresser pour recevoir leurs vivres.
Les délégués de la Convention , accompagnés d'un grand nombre d'officiers, et suivis d'une cohue de soldats, s'acheminèrent vers la maison d'étape , qui était effectivement fermée. Les voisins interrogés, répondirent que le fournisseur, redoutant les menaces qui lui avaient été faites par des soldats furieux, s'était enfui. Les méconlens formaient deux bandes : ceux qui demandaient l'étape en nature, et ceux qui voulaient rançonner l'étapier ; la première, se composait de tous les bataillons en général, et la seconde, seulement, du prétendu bataillon de Paris. Les deux commissaires conventionnels , qui avaient gardé le silence jusqu'alors, s'avisèrent de vouloir faire , à ce dernier, les reproches qu'il méritait ; mais les misérables qui le composaient, vomissant mille injures, menaçant de paroles et de gestes les sermonneurs, poussèrent l'audace jusqu'à faire mine de se jeter sur eux
DU GÉNÉRAL AUBERTIN, l5
pour les maltraiter; les officiers n'eurent que le temps de les couvrir de leurs corps , eu déclarant à ces forcenés que , s'ils ne se retiraient pas sur le champ , ils allaient faire battre la générale , et ordonner de faire feu sur eux. L'attroupement se dispersa ; il fut pris des mesures pour assurer, par une forte garde, la tranquillité de l'étapier, et lui donner la facilité de continuer ses distributions, sauf les arrangemens de gré à gré.
Le bataillon de Paris , dont nous venons de parler , n'avait de commun avec tous les autres levés dans la même ville , que sa dénomination ; et celle-ci était d'autant plus fausse , que c'était, comme nous l'avons déjà dit , un ramassis de voleurs, vagabonds et gens sans aveu, qui appartenaient moins à Paris et même à la France, qu'aux différentes contrées de l'Europe. Cette troupe singulière avait pour destination les Sables d'Olonne; mais un petit nombre atteignit cette ville; les autres, ou désertèrent dans le trajet , ou encombrèrent les hôpitaux des lieux de passage , la plupart de ces brigands étant rongés par des maladies honteuses.
Le 1 1' bataillon d'Orléans arriva à jNiort vers le milieu du mois demai 1 795. Il avait été précédé, et il fut suivi par plusieurs autres. M. de Biron , qui commandait alors l'armée républicaine,
avait son quartier-général dans cette ville. On craignait une attaque, oi) élevait des retranchemens , les arbres de la promenade étaient abattus , et l'on réparait à la hâte les vieux murs d'enceinte.
Quelques jours avant , les royalistes avaient défait les troupes de la république à Fontenay, chef-lieu du département de la Vendée , situé à cinq lieues de iNiort , s'étaient emparés de la ville , avaient brûlé les archives du département, et fait un grand nombre de prisonniers , presque tous jeunes gens de réquisition. Ceux-ci furent ensuite renvoyés chez eux , après que les chefs vendéens eurent ordonné de leur couper les cheveux.
Toutes les troupes rassemblées à Niort formaient plusieurs camps autour de cette ville.
Bientôt le général Biron arrêta qu'une forte colonne se porterait sur Châtillon , centre des opérations des royalistes. Le rendez- vous des troupes fut indiqué à Saint- Maixenl, où se trouvait la légion du Nord , commandée par Westermanu (*) , qui devait diriger l'expédition. Le
(*) Westermann , né en Alsace, avait pris le parti des armes avant la révolution. Lorsqu'elle se déclara , il en adopta les principes, et remplit la place de greffier près de la municipalité d'iiaguenau. Dénoncé pour ses opi-
BU GÉNÉRAL AUBERTIN, l'J
détachement était composé des deux bataillons de la légion , de quatre autres, au nombre desquels était le 1 1' d'Orléans, et du régiment de cavalerie légère qui faisait également partie du corps de Westermann. On y attacha quatorze pièces d'artillerie , servies par deux compagnies de canonniers à pied et à cheval. La force totale de l'infanterie était de deux mille sept cents hommes , partagés en trois division- , qui partirent de Saint-Maixent le 28 juin , après avoir été passés en revue par le général Biron.
C'était sans doute une grande témérité d'aller avec des troupes aussi peu nombreuses attaquer le poste de Cliâtillon, éloigné de dix-sept à dixhuit lieues , situé au milieu des départemens insurgés dans une espèce d'entonnoir, entouré de
nions exagérées, il vint à Paris, où il se fit remarquer dans les troubles qui eurent lieu au mois de juillet 1792. Il força un des premiers, dans la journée du 10 août, le palais des Tuileries, à la tète des fédérés de Brest; et fut envoyé , quelque temps après , en qualité de commissaire et avec le grade d'adjudant-général, à l'armée des Ardennes, où Dumouriez l'employa activement. Il lui confia le commandement de la légion du Nord , corps de nouvelle levée , qui , après avoir fait partie de l'armée du Nord, fut dirigé sur la Vendée, en ijgo. ( Voyez l'article Westermann, dans les différentes Biographies. )
bois, et dont les approches étaient défendiiespar unrassemblement considérable de royalistes, qui avaient une parfaite connaissance des localités.
Wcstermann s'avançant avec précaution , et faisant éclairer ses flancs par sa cavalerie légère , incendia sur sa route le village d'Amaillon, dont la plupart des habitans se trouvaient alors dans les rangs vendéens.
Entre la petite ville de Bressuire et celle de Châtillon , se trouve, à deux fortes lieues de distance de la première, le bois du Mouiinauoc Chèvres. 11 présente à son entrée une large ouverture, formant un carré long, mais qui se rétrécitcnsuite plus loin, à une certaine distance. Westermann, qui avait couché à Bressuire, en était parti à six heures du matin, le i" juillet, avec toute son infanterie , laissant le gros de son artillerie, qui ne devait se mettre en marche que deux heures après, sous la garde de la cavalerie légère. A peine les bataillons étaient-ils engagés dans l'ouverture dont nous venons de parler, que la colonne reçut un feu roulant d'artillerie et de mousqueterie , par trois côtés à la fois , en tête et sur les flancs. Westermann ayant réussi d'abord à maintenir l'ordre dans les rangs, forma en bataille l'infanterie de sa légion en avant dans la largeur du terrain. Il couvrit le front de cette troîipe par une excellente com-
pagnie de tirailleurs belges. La 2* division de la colonne , formée de deux bataillons dont l'auteur de ces mémoires avait le commandement, fit front par un à gauche, pour se former devant un des côtés du bois, et s'avança ensuite sous le feu des royalistes qui se trouvaient dans cette partie. A sa droite étaient deux pièces de quatre, placées vis-à-vis d'un chemin creux, qui, sortant du bois, aboutissait à la route que les deux bataillons venaient de quitter. Bédos, capitaine de grenadiers du 1 1* bataillon d'Orléans, aperçut à trente pas de lui, dans ce chemin creux, un gros de Vendéens, qui s'avançaient, tête baissée , pour s'emparer des deux pièces. Une manœuvre aussi habilement conçue que promptement exécutée, arrêta la marche des royalistes , qui furent contraints de rentrer dans le bois, après avoir laissé quelques morts sur la lisière et dans le sentier creux.
La 5° division fit un mouvement semblable vers l'aulre côté du bois.
Les républicains occupaient un terrain couvert de la plus riche moisson. Il y avait d'excellens tireurs parmi les royalistes (*) , et ils sem-
(*) Les paysans vendéens ne le cédaient en rien a\i plus habile chasscvir. ( Voyez les différens Mémoires sur la Vendée. )
blaient choisir à plaisir leur but : les uns donnaient la préférence aux soldats vêtus de blanc, les autres aux bleus (on doit se rappeler que les bataillons de la formation étaient composés de troupes de ligne et volontaires). Le commandant Aubertin avait déjà perdu bon nombre d'hommes, lorsqu'il prit le seul parti qu'il y avait à prendre , celui de faire sortir des rangs de nombreux tirailleurs , qui se portèrent rapidement dans le bois pour faire cesser le feu meurtrier qui en partait. Ce mouvement, imité par les autres divisions , décida l'affaire , les royalistes se dispersèrent, le feu cessa, les blessés furent ramassés, placés dans des voitures qu'on dirigea sur Bressuire, et la colonne continua sa marche sur Châtillon, que les royalistes évacuèrent à son approche (*),
Westermann , à la tète de ses troupes , arrivé le même jour à Châtillon, dans l'après-midi, se hâta de faire les dispositions convenables à la sûreté de ce poste. Il garda, dans la ville, les
(*) Le gros de l'artillerie des républicains, escorté par la caAalerie légère, ne i*ejoignit la colonne qu'après l'action.
Les l'oyalistes avaient emmené leur artillerie , qui consistait en plusieurs pièces d'une livre de balles, montées sur de petits affûts roulans qui pouvaient être traînés ou portés partout.
DU GENERAL AURERTIN. 21
deux bataillons de sa légion , posta sa cavalerie dans les dernières maisons sur la route deMortagne, fit mettre en batterie deux pièces de quatre sur la route de Bressuire , plaça quatre bataillons sur une hauteur , coupée presque à pic, qui domine la ville et au pied de laquelle coule un ruisseau. On arrive à cette hauteur par la route de Mortagne, qu'on laisse ensuite pour suivre un très mauvais chemin , grimpant à gauche, et qui se prolonge , un quart de lieue environ, jusqu'à l'entrée d'un bois. C'est dans ce chemin que furent placées dix pièces de canon , et derrière , sur une ligne irrégulière , les quatre bataillons en face de Mortagne et en arrière de Châtillon.
Les troupes ainsi réparties et placées , les chefs espéraient qu'elles resteraient à leurs postes; mais l'indiscipline ne tarda pas à se manifester. Un grand nombre de soldats, habitués à la licence, voulurent rentrer dans Châtillon. Ils abandonnèrent leurs bivouacs et se répandirent à travers la ville. Il s'en suivit le plus grand désordre. Presque tous les habitans avaient pris la fuite avec les Vendéens ; les maisons étaient désertes. Les caves furent d'abord assaillies ; et l'une de celles appartenantes à l'hôpital civil, remplie de vins de Bordeaux, fut forcée;. Le commandant Aubertin était avec
Westermann , lorsqu'on vint le prévenir de cette violation. Ils se rendirent tous deux , avec un détachement de la garde de police, au lieu du délit , et virent les tonneaux enfoncés et le vin coulant de toutes parts. Aubertin indigné , ordonna de faire feu sur les auteurs de ce dégât. Peu d'instans après , une dame tout éplorée , aborda ce commandant au milieu de la grande rue, et, lui exposant qu'elle était ruinée, que sa maison venait d'être pillée et dévastée, elle le conjura de vouloir bien s'y rendre avec elle. Aubertin ayant rencontré , chemin faisant , le capitaine de grenadier Bédos , qui venait d'entrer en ville pour affaires de service , s'en fit accompagner. Arrivés à la maison en question, ils la trouvèrent remplie de soldats , qui , au milieu des plus bruyans transports de l'ivresse , se contentaient toutefois, pour le moment, de vider les bouteilles de la propriétaire. 11 n'est pas douteux queles choses n'eussent été poussées plus loin , dans un lieu surtout qui annonçait l'opulence; mais la présence des deux officiers imposa de la retenue aux soldats , qui finirent par abandonner la maison , non sans beaucoup d'efforts de la part du commandant et du capitaine. La dame témoigna à ceux-ci toute la reconnaissance du service qu'ils venaient de lui rendre, et leur fit les plus vives instances pour
DL GÉ??liRAL AUBEKTIN. ^5
qu'ils fixassent leur logement chez elle. Auberlin et Bédos ne pouvant pas remplir ses désirs, lui donnèrent le conseil de tenir la porte bien fermée et barricadée, et de n'ouvrir à qui que ce fût. Il était quatre heures; les deux officiers, pressés par la faim , prièrent la dame qu'ils venaient d'obliger si essentiellement, de leur procurer, en payant, du pain et une bouteille de \in. Elle y consentit d'assez bonne grâce et les fit passer dans un cabinet où les soldats n'avaient pas pénétré , et qui était décoré en oratoire. Là , après avoir servi ce qu'ils avaient demandé, elle leur apprit que son mari, notaire de Châtillon , était l'un des membres du conseil supérieur des royalistes ; elle ajouta qu'elle avait beaucoup d'inquiétude et de chagrin; qu'une de ses sœurs, religieuse, était cachée dans la maison. Aubertin chercha à la rassurer, et, avant de prendre congé d'elle, voulut lui faire accepter le prix de ce qu'elle leur avait fourni. Elle s'y refusa; mais , en partant, le commandant glissa, sur la table, un assignat de 5 fr. , seule monnaie qui eût cours alors. On a cru devoir entrer dans ces détails , assez peu importans d'ailleurs , parce qu'ils serviront à faire apprécier la conduite subséquente de la femme du notaire, que l'on fera connaître plus tard.
^4 ' MÉIMOUIES
Le 2 juiilel , le commandant Aubertin fit une reconnaissance jusque au bois, situé en avant du front de son bivouac , et ne remarqua rien d'alarmant. Mais l'esprit dont sa troupe était animée, lui faisant craindre de voir se renouveler le désordre de la veille, il jugea indispensable de prendre les mesures les plus vigoureuses pour maintenir les soldats à leur camp sur la hauteur. Les postes de la ville devaient particulièrement concourir à ces mesures, en repoussant et arrêtant tous ceux qui se présenteraient pour y entrer. Les troupes de l'extérieur ne voyaient point, sans jalousie, les deux bataillons de la légion du Nord occuper Châtillon. Aubertin s'y rendit pour se concerter avec Westermann , tant sur cet objet que sur d'autres relatifs à la situation actuelle. En allant trouver ce général , Aubertin vit arriver environ deux mille réquisitionnaires de tout âge , et dont un. grand nombre étaient pères de famille. Mal vêtus et sans uniformes , n'ayant pour armes que des piques , ces hommes appartenaient aux départemens et arrondissemens voisins , non insurgés. Tel était le renfort que les commissaires de la Convention faisaient passer à un partisan imprudent , pour occuper le centre d'un vaste pays dont les habitans avaient tous les armes à la main, et qui, au premier coup
de tocsin , pouvaient être rassemblés au nombre de quarante ou cinquante mille hommes, sous des chefs énergiques , habiles et prudens.
Il était un peu plus de onze heures de la matinée, lorsque le commandant Aubertin entra chez Westermanu. Après les communications et Jes observations faites , le général voulut inviter le chef de bataillon à dîner; mais celui-ci répondit , que la circonstance n'était pas assez tranquillisante pour accepter une semblable proposition. Il remontait à cheval , quand une fusillade des plus vives se fit entendre à la fois de tous les points de la circonférence de Châtillon ; c'étaient les royalistes' qui avaient fait leur approche , ventre à terre , à la faveur des blés. Une terreur panique s'empare des troupes républicaines ; ils abandonnent leurs positions, toute l'artillerie ; et les honmies qui occupaient la hauteur se laissent glisser jusque dans les eaux qui en baignent le pied. On ne résista sur aucun point , la plupart des soldats étant dispersés pour aller à la maraude.
La cavalerie de Westermann se conduisit avec une insigne lâcheté ; elle abandonna , sans y être forcée, son poste sur la route de Mortagne, et rentra en ville, au grand galop, pour aller se mettre à la tête de la déroute, et la continuer avec la plus grande vitesse jusqu'à Par-
lenay. Cette troupe voulait conserver, aux dépens de l'honRcur , le butin immense qu'elle avait fait dans ses excursions spoliatrices.
Quoique bien inférieure aux assaillans , l'infanterie aurait pu faire sa retraite , si elle eût été protégée par la cavalerie légère ; mais se voyant abandonnée par celle-ci , et la chaleur étant excessive , elle jeta armes et bagage pour se sauver plus vite. Plusieurs centaines de soldats périrent de soif et de lassitude ; beaucoup furent tués dans la déroute, et le reste ne dut la vie qu'à l'humanité bien connue de messieurs Lescure, Bonchamp et d'Elbée, sans distinction (l'uniforme. Pres'que tous les officiers furent tués ou faits prisonniers; ceux qui étaient montés se formèrent en peloton , et opérèrent leur retraite, à grande distance de la cavalerie, qui les précédait, sans être inquiétés ni abordés par les royalistes.
C'est un fait constant que Westermann n'attacha aucune importance à l'avis qui lui fut donné par quelques habitans du parti républicain, des rassemblemens qui se formaient depuis deux jours, au son du tocsin, dans les paroisses environnantes.
Si, au produit de ce grand rassemblement, opéré autour de Chàliilon , on ajoute les deux divisions do Lescure et de Bonchamp , qui s'é-
DU GÉNÉRAL AUBER.TiN. :> 7
taient retirés la veiile vers Cholet et Mortaj^^nc, on peut, sans être taxé d'exagération, porler les forces royalistes à quarante mille hommes, tandis que les républicains n'avaient à leur opposer que les trois mille et quelques combattans qui formaient la colonne partie de Saint- Maixent ; caries deux mille réquisitionnaires, dont on a déjà parlé, ne peuvent entrer en ligne de compte (*).
(*) Ces détails , qui sont de la plus lijrande exactitude, doivent servir à rectifier quelques erreurs consignées dans plusieurs des Mémoires sur la Vendée, 011 les historiens de cette guerre ont puisé leurs documens.
1°. L'affaire du Bois-aux-Chèvres est portée à la date du 16 juillet, tandis qu'elle a eu lieu le 1" de ce mois.
1'. Le séjovir des républicains à Châtillon n'a été que de vingi-qualre heures; ainsi il n'y a pas eu un intervalle de trois jours entre le combat en avant de Châtillon et la reprise de cette ville par les royalistes.
5°. Dans ce même combat du Bois-aux-Chèvres, Wcstermann n'a pas attaqué les royalistes; ce sont ces derniers qui ont pris l'initiative, ainsi que le rapporte M. Aubertin. Le général républicain ne s'y attendait pas; et la preuve en est, qu'il avait laissé à Bressuire sa compagnie d'artillerie légère, son parc et la cavalerie de la légion du Nord, avec l'ordre de ne quitter celle ville que deux heures après.
4"- Le renfort de Abx^yi mille requisionnaires, arrivés
a8 MÉMOIRES
dans la matinée du 2 à Chàtillon, doit être considéré comme nul, puisque ces hommes n'étaient armés que de piques, dont ils n'essayèrent même pas de faire usage. Ils furent tous faits prisonniers dans les premiers momens de l'attaque des Vendéens.
( ISote de l'Auteur. )
'\'V\MV\\WVV\'W'V\
^^v\^^\'Vvv\Aavv\(vvvv'vv^Av\^^(vvvviVVVVVVV\a^a^fvvv\a'VVvvvv\xv\^^