‹ MémoiresChapitre 38 sur 80 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Expédition sur la Fouille. — Observations sur les Fourches Caudines. — Sépulcres de Saat'-Agata de' Goli. — Ariano, balcon de la Fouille. — ComitiYes(*) battues et poursuivies.

— Tremblement de terre a Pomarico. — Monastère de Banzo,

— Route ée Barile. — Sources thermales. — Rentrée à Naples .

J'essuyai, à mon retour à Naples , une très forte maladie , causée par les fatigues excessives que j'avais éprouvées. Mais à peine rétabli et de cette maladie et d'une légère blessure reçue à la jambe, au combat de Boiano, je reçus l'ordre d'aller purger la Fouille , que le roi devait aller visiter, de toutes les comitives qui désolaient ses habitans, et de faire une exacte reconnaissance des communications carrossables entre cette province et celles de Capoue, Naples et Salerne.

On me donna pour cette expédition une

(*) On appelait de ce nom les troupes de bandits qui désolaient le pays avant l'arrivée des Français, et qui depuis coloraient leurs entreprises par des opinions politiques.

l54 MÉMOIRES

colonne d'élite et peu nombreuse. Ma cavalerie fut com.posée de lanciers polonais et de vélitcs de la garde royale ; ces derniers commandés par le prince de Sangro.

Je me dirigeai par les Fourches Caudines sur Bénévent, où j'admirai le bel arc de triomphe élevé pour Trajan, et les restes de monumens antiques rassemblés dans la cour du palais de l'archevêque. En traversant les Fourches pour la seconde fois , mais sans être pressé comme la première, j'examinai avec plus d'attention l'escarpement des montagnes qui forment ce défilé à jamais célèbre. Le temps, ainsi que les phénomènes occasionnés par le voisinage du Vésuve, a sans doute beaucoup adouci la roideur de cet escarpement; je n'y ai vu, malgré cela, nulle part aucun obstacle tellement difficile à surmonter, qu'il pût obliger impérieusement les Romains à se soumettre aux volontés humiliantes et impolitiques de Pontius. Les deux flancs du défilé bordent une belle vallée avant d'aller se réunir vers l'ancien Caudium (*). A l'orient, ce défilé s'élargit vers Bénévent ; les Romains pouvaient faire un effort de ce côté, tout renverser dans leur désespoir , et revenir par le Samnium , gagner les terres des Capuans , leurs alliés.

(*) Aujourd'hui Arpaïa.

DU GÉNÉKAL Hl GO. l55

LeTaburno est moins escarpé que le Vergine. Il eût été plus accessible pour les Romains, si l'armée samnite ne l'eût trop fortement occupé. Les gens instruits des environs prétendent que la colonne de cette armée, qui occupalcïaburno, y vint par Sant-Agata de' Goti , et que l'armée romaine s'étendait depuis le point aujourd'hui connu sous le nom de vieux capucins d'Arienzo , jusqu'auprès de Bénévent. Si cela est, ce devait être un motif de plus pour que celle-ci cherchât à forcer le passage du Calore, soit au pont qui devait exister dans cette ville, soit à quelques gués au-dessus. Je dis au pont qui devait exister, parce que Bénévent , déjà considérable alors , devait avoir des communications avec le Samnium et l'Apulie ; qu'il ne pouvait en avoir de directes qu'en passant le Calore, et que, puisque lors du passage de Trajan , il y avait un pont, au bout du quel fut élevé l'arc de triomphe, il est probable que ce pont existait déjà quelques siècles auparavant, Beneventum se trouvant sur la grande communication de Parthenope, aujourd'hui Naples, avec les états que je viens de citer.

Les sépulcres de Sant'-Agata de' Goti sont singulièrement remarquables. On descend par un escalier double , au milieu de deux haies de morts habillés , debout et desséchés comme

l56 MÉMOIRES

des momies, dans une cour au-dessous du sol, découverte et à portiques , sur laquelle donnent les entrées des tombeaux. Les cadavres revêtus de leurs plus beaux habits, y sont rangés aussi debout , les uns contre les autres , et s'y dessèchent si parfaitement , que chaque habitant peut reconnaître parmi eux , ses parens , ses amis , ses anciens voisins.

De Bénévent, je me dirigai sur Ariano (*), ville appelée le balcon de la Fouille, et qui

(*) En revenant d' Ariano , lors d'une autre expédition sur la province d'Avellino, pendant la durée du commandement que j'y exerçai plus tard , j'allai visiter une large mare, froide et sulfureuse, appelée Bouches de l'Achéron par les paysans du voisinage, et dont les eaux noires jaillissent de plusieurs points et continuellement en gerbes d'une hauteur successive de six, huit et dix pieds. Les guides, qui connaissent la régularité de ces jets, saisissent l'instant oii ils sont dans leur périgée, iÀ je puis me servir de cette expression , pour crier : Alza, atza Acheronl et comme c'est le moment où les jets vont s'élever à leur plus grande hauteur, quelqu'un qui n'y ferait pas attention pourrait s'imaginer qu'ils obéissent à leurs ordres.

Les eaux arrivent à celte mare et s'en échappent par des conduits souterrains : on les dit chargées d'antimoine ; elles le sont toujours tellement de soufre , qu'on doit avoir attention de ne s'en approcher avec rien sur

justifie ce titre par son élévation au-dessus de tout ce qui l'environne. De ce point, en effet, l'on découvre , à l'extrémité d'une longue suite de chaînons faisant partie de l'Apennin , d'un côté, les eaux de la mer Tyrrhénienne, et de l'autre, celles de l'Adriatique et les vastes plaines de la Fouille. Nous descendîmes le lendemain sur Trevico, d'où nous allâmes coucher à Ascoli, bourg peu distant de l'Ofanto, que nous passâmes le lendemain sur des chariots.

L'ennemi occupait Melfi, nous l'en chassâmes et le poursuivîmes sans relâche jusqu'à l'extrémité orientale du golfe de Tarente; il fut battu dans toutes les rencontres ; et les principaux chefs des comitives ayant été tués, le reste se dissipa et ne reparut plus. Nous remarquâmes le long des chemins , différens poteaux où se

quoi ce demi-métal ait de l'action , car les vapeurs qui s'échappent de cette mare le noirciraient aussitôt. On y puise rarement de la vase sans en retirer des monnaies romaines ^ et en creusant avec la pointe d'une épée dans les terres qui forment l'évasement, il s'en échappe de l'air qui en rejeté le sable à la figure. Du reste, cette source n'a aucun rapport avec l'Achéron de la Mythologie; elle n'en a pas davantage avec les lacs et marais connus dans l'antiquité sous le nom d'Acheruse, et avec ks autres fleuves qui ont porté le nom fameux d'Achéron.

trouvaient, par arrêts de la justice du pays, attachés des pieds, des mains, des jambes de malfaiteurs.

A Pomarico , nous éprouvâmes une forte secousse de tremblement de terre , entre dix et onze heures du soir ; on ne la ressentit point à INaples. Les habitans épouvantés se sauvèrent tout nus. sur une pelouse devant le château, et y attendirent une autre secousse qu'ils appellent reptica, secousse après laquelle ils estiment que les dangers du phénomène sont passés , et qui, disent-ils , a pour objet de replacer la terre dans son état naturel. Les vélites et les lanciers polonais prêtèrent leurs manteaux aux femmes et aux filles , pour couvrir leur nudité, que le plus beau clair de lune frappait de son éclat; on eût dit que nous étions parmi des peuplades d'Indiens.

L'habitude de coucher nu et sans chemise est presque générale dans les campagnes de l'Italie et des îles qui l'avoisinent. Elle ne peut avoir d'inconvéniens pour la pudeur que dans des circonstances où des causes majeures obligeraient les habitans , comme à Pomarico , à s'exposer aux regards les uns des autres dans leur état de nudité. Mais je ne sais , malgré tout ce qu'on ni 'a dit du contraire, ce qu'on doit penser des vassaux du monastère de

DU GÉNÉRAL HUGO. 1 Sg

Banzo dans la Basilicata. Ces pauvres gens , auxquels leurs maîtres ( les moines ) ne permettaient pas de bâtir, étaient tellement entassés dans une seule maison attenante au couvent, qu'en 1807, on y en comptait plus de sept cents de tout âge et de tout sexe.

Dans la même chambre couchaient plusieurs ménages; et dans le même lit, sous la même couverture reposaient souvent le père, la mère, les enfans ; les uns quelquefois grands et mariés à coté de leurs femmes et de leurs jeunes sœurs nubiles; les autres plus jeunes, mais tous également témoins journaliers des actes les plus impérieux de la nature. Ces gens-là, vivaient, à la religion près, comme les troupeaux du monastère. S. M. le Roi a, sur mon rapport, fait améliorer la position de ces infortunés

La Basilicata offre partout matière aux réflexions du géologue. On peut la considérer comme un vaste plateau sillonné par de profondes et belles vallées. Partout on y trouve la preuve de l'antique séjour des eaux: ici, sur les flancs des coteaux, paraissent des couches de coquillages marins et de branchages pétrifiés recouverts de cristaux; ailleurs, sur leurs sommets , on rencontre d'énormes masses de cailloux roulés , déjà cimentés par la main du temps.

l6o UÉMOIRES

Le lit des rivières torrentueuses qui sillonnent ces vallées, riches en cotonniers jaunes, vignes, grains et mûriers , est presque toujours à sec. Il ne se remplit que lorsque des orages ou les pluies de l'hiver leur fournissent les eaux qui leur font donner un nom.

De la manière dont nous parcourûmes cette province , nous n'y pouvions laisser aucune bande; mais je n'en serais pas aussitôt sorti sans l'ordre qui me fut envoyé d'aller prendre le commandement de Lago-Negro. INe pouvant mettre cet ordre à exécution sans au préalable me rendre à Naples , où je pouvais être longtemps sans rentrer, je revins sur mes pas, et trouvai à Bariie le commencement d'une route magnifique qui me ramena jusqu'auprès d'Ebboli.

Cette roule, que je n'ai vue tracée que sur une seule carte , n'était pas connue même des principaux officiers d'état-major, puisque, sur ma proposition de placer un camp d'observation en arrière de Campagna, dans le voisinage d'Oliveto , le ministre de la guerre fît partir M. de Romeuf , l'un de ses aides-de-camp , avec une copie de mon rapport, pour obtenir de plus amples détails sur cette particularité. C'est auprès de cette belle route que se trouvent les eaux minérales d'Oliveto : la source qui jaillit

DU GÉNÉRAL HUGO. l6l

près du pont est chaude et sulfureuse, mais négligée par les habitans.

La position en avant de ce village me parut , ainsi que je viens de le dire, propre à l'emplacement d'un camp , dans le double objet d'être vu de loin en mer, et d'observer et soutenir la Fouille, le Cilento et la Terre de Labour.

C'est par cette route , qui cesse au delà de Campagna de paraître une grande et belle communication, que j'arrivai à celle des Calabres, et que je gagnai bientôt Ebboli , d'où je partis avec ma colonne pour rentrer à Naples, en passant près de Pompeïa (*) et sur Herculanum (**).

(*) Sous le consvilat de Régulus et de Virginius, le jour des nones de février, date qui correspond à la G3' année de l'ère chrétienne , il y eut un violent tremblement de terre dans les environs du Vésuve. Pompéïa , ville célèbre et peuplée , fut ensuite engloutie par une pluie de pierres-ponces blanches, de la grosseur d'une noisette, connues sous le nom de rupiito. Cette pluie fut chassée par un vent de sud-est vers la mer Adriatique. Les habitans se sauvèrent presque tous. La ville était pavée de larges dalles de lave déjà sillonnées par de profondes ornières.

(**) En 79, le 24 août, à sept heures du m:itin, une éruption du Vésuve ensevelit Hercutaimm {Uéraclée ,

Herculée) sous une masse énorme de cendres brûlantes : la flotte des Romains fut engloutie, à Stabia, sous cette masse; et Pline l'Ancien, commandant de cette flotte, s'étant approché d'Herculanum pour observer de plus près l'horrible phénomène et porter des secours aux infortunés qu'il menaçait, fut étouffé par la fumée qui s'exhalait du volcan.

\VV\'VVV\'W'\\'XW\

bV\a'VV\%VVVVVVVViA^W\i\\VVVV\VV%A.VVV\AV\t^\VV\V\A^V\A^tfVV^AVVVVV%«A'VV\VVVVVVV^\V\V^

Page 1