CHAPITRE XXIV
Prise de Fradiavolo. — Il est conduit à Salerne. — Rentrée de la colonne à Naples. — Jugement de Fradiavolo. — Condamnation et portrait de ce partisan.
Cependant toutes mes petites colonnes inondaient le pays depuis la Cave jusqu'à Ebboli. On pouvait , attendu leur grand nombre , leur continuelle mobilité et leur force, les considérer comme de fortes patrouilles, au milieu desquelles Fradiavolo était errant. La mise de sa tête au prix de 6,000 ducats, le rendait plus circonspect dans un pays où il n'était connu que de réputation. Il se serait bien jeté dans le Cilento, où il y avait de fortes bandes ennemies, mais les gardes civiques , non habillées , leur ressemblaient si fort , qu'il pouvait se tromper, et, en prenant les unes pour les autres, se livrer lui-même.
Une nuit très froide ( le 27 octobre) et la terre couverte de neige le mettaientdans l'impossibilité de bivouaquer au pied de l'Apennin. Ses blés-
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sures, il en avait reçu une nouvelle près de Campagna ; son extrême fatigue, c'était le vingtneuvième jour de sa marche devant moi; le besoin de prendre quelque nourriture, depuis Atella il n'avait rien mangé : tous ces motifs lui faisaient désirer un abri solitaire où il pût goûter les seules douceurs qu'alors il ambitionnât , un peu de pain et de sommeil.
Après avoir encore marché assez long-temps y il arriva vers neuf heures du soir près de la cabane d'un berger; il reconnut qu'il n'y avait qu'un homme, et entra pour lui demander l'hospitalité. Sur la réponse faite par celui-ci à ses questions , que dans cette direction on ne voyait jamais ni troupes , ni gardes civiques , Fradiavolo déposa ses armes dans un coin, et, s'étant assis auprès du feu , ramassa et mangea quelques patates que le berger rassasié laissait brûler sous la cendre. Il jouissait enfin de cet instant de repos tant désiré , il n'avait pas la crainte qu'on l'y troublât , quand vers minuit quatre brigands du Cilento , armés jusques aux dents , entrent dans la cabane , et , faisant mettre face à terre à Fradiavolo ainsi qu'au berger , leur enlèvent tout ce qu'ils ont de bon sur eux.
Fradiavolo ne sachant à qui il avait affaire, se garda bien de se faire connaître : les brigands , après s'être approprié les effets , trouvèrent les
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armes , et , ni Fradiavolo ni le berger n'ayant voulu dire à qui elles appartenaient, ils s'en emparèrent. Faisant ensuite lever le chef fugitif, ils le raillèrent de n'avoir point encore pris les armes pour la cause commune (sans dire laquelle), et, après l'avoir assez long-temps molesté, l'obligèrent à marcher avec eux. Le malheureux , dont les pieds n'étaient qu'une plaie , ne cheminant pas au gré de leurs désirs, et restant souvent eu arrière, ils le battirent et l'abandonnèrent dans la montagne , au milieu d'un pays qu'il ne connaissait absolument pas. Déjà depuis quelques heures il y était errant , lorsqu'il aperçut dans le lointain une assez faible lumière : son sort ne pouvait pas être pire; il résolut de marcher au feu qu'il voyait.
Un apothicaire de Baronisi venait d'ouvrir sa boutique , et , trouvant la terre couverte de neige, il fut tout étonné d'apercevoir un homme arrêté sur la place. Il s'en approche et lie conversation en lui demandant ce qu'il cherche. Fradiavolo répond qu'il arrive de la Calabre , et qu'il attend , pour se remettre en route sur Naples , des compatriotes qui sont restés en arrière. L'apothicaire , qui ne lui reconnaît point l'accent de cette province , conçoit des soupçons , l'engage à venir attendre et se chauffer dans sa cuisine , où , pour lui inspirer plus de confiance ,
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il lui fait boire un peu d'eau-de-vie. Pendant que Fradiavolo reposait ses membres excédés de fatigue, la servante du pharmacien prévenait la garde civique. Celle-ci vint bientôt demander des papiers à un infortuné qui était loin d'en avoir. « On parle tant de brigands, lui dit le caporal , que l'on ne peut trop prendre de précautions; ainsi, puisque vous ne pouvez justifier qui vous êtes, ni d'où vous venez, nous allons vous conduire à Salerne.
L'espoir de n'être point reconnu soutenait encore Fradiavolo , et certes il se fût tiré d'affaire, si mon sapeur napolitain , nommé Pavese , ne fût entré chez M. le chef d'escadron Farine, commandant de cette place, pendant qu'on interrogeait le prisonnier.
Le voir, le reconnaître, s'écrier cest Fradiavolo, et parla causer un étonnement général , fut l'affaire d'un même moment. Le prisonnier voulut dissuader le sapeur ; mais celui-ci le connaissait tro-p bien , lui avait trop de fois rendu le^ honneurs militaires pour se tromper; il affirma donc d'une telle manière que c'était Fradiavolo , qu'on eut enfin la certitude de tenir ce chef redoutable.
Fradiavolo étant en notre pouvoir, et son parti étant entièrement détruit , ma mission se trouvait terminée. Je donnai alors des ordres
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pour la réunion et la marche de ma colonne sur Naples , et je fus à Portici rendre compte au Roi de cet heureux événement.
Sa Majesté , après avoir donné à la conduite de mon détachement et à la mienne beaucoup d'éloges flatteurs , me parla de Fradiavolo , et me parut déterminée à le mettre en jugement. J'osai supplier ce prince, dont je connaissais la clémence, de traiter ce malheureux comme . prisonnier de guerre ; mais on avait des crimes particuliers à lui reprocher, et on le livra aux tribunaux, qui le condamnèrent à la peine de mort.
Je fus voir Fradiavolo en prison avant sa condamnation, et, quoique je l'eusse bien vu au combat de Boiano, il ne me reconnut pas. Je l'entendis parler beaucoup de moi avec les personnes qui m'accompagnaient. « Je me serais sauvé , leur dit-il , sans la vigueur et la persévérance avec laquelle il m'a poursuivi. > Tout ce qu'il ajouta sur mon compte n'était qu'à mon avantage et à celui de ma colonne. Fradiavolo était de petite stature : son œil était vif et pénétrant; son caractère ferme, quelquefois cruel ; son esprit fin , on dit même cultivé; brave, actif, entreprenant, il joignait à ces qualités celle d'être le meilleur marcheur du royaume.
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