CHAPITRE V
Un mot sur le Pillage.
Le pillage ne devrait jamais être promis aux troupes : ses suites sont beaucoup plus funestes qu'elles ne sont avantageuses. Les sentimens qui dirigent les actions d'un bon soldat doivent le mettre au-dessus d'un gain qui révolte l'humanité , et qui entraîne à des excès abominables, tels quele viol et l'assassinat. Si, cependant, une ville coupable, un pays révolté, doivent payer par un grand châtiment le mal qu'ils ont pu faire, il est juste qu'on sévisse rigoureusement contre eux ; mais qu'on se garde bien d'y permettre le pillage : il faut tâcher qu'ils s'en rachètent, et répartir la contribution sur l'armée, des efforts de laquelle il aurait été le prix. Alors le contentement serait certain parmi les soldats , tandis que souvent ils s'entre-détruisent pour se disputer , sur le corps d'un infortuné, sa dépouille sanglante ; ce n'est qu'à force de dangers qu'ils
25o MÉMOIRES
parviennent à trouver ce que ce moyen plus doux leur offre sans risque.
Les inconvéniens du pillage sont extrêmes ; ils ne nuisent pas seulement à ceux sur lesquels on l'exerce , mais encore aux pays circonvoisins et à l'armée elle-même, dont ils détruisent la discipline , corrompent les mœurs , où ils allument des passions de haine et de vengeance , et dont ils préparent les défaites.
Combien le pillage ne nuit-il pas aux arts, dont les chefs-d'œuvre n'apparaissent aux yeux de l'ignorance que pour être anéantis? combien n'a-t-il pas détruit de précieuses décou- " vertes, de nouveaux talens encore cachés sous la poussière des manuscrits? ses maux sont incalculables ; ses avantages sont nuls.
Les règles de la guerre ordonnent le pillage d'une ville qui s'est laissé prendre d'assaut ; on en a presque toujours usé de même à l'égard des villes révoltées : ne vaudrait-il pas mieux les mettre à contribution? Mais si les habitans les ont abandonnées , il faut faire enlever les effets précieux et tout ce qui peut être utile , et le faire refluer sur les villes voisines, où l'on fera un encan des objets qui ne seront point utiles à l'état , et le produit de la vente sera réparti aux troupes qui auront pris part à l'opération.
Si la ville prise peut être occupée avec avan-
tage, il faut faire sentir aux habit ans la grandeur de leurs torts, mais n'y lever aucune contribution ; car elles nuisent fortement aux entreprises qu'on a dessein de former. On doit donc traiter la population avec bonté , faire respecter les propriétés , et rapprocher , en commandant des égards réciproques , le citadin du soldat. Toute conduite contraire ne servirait qu'à susciter des ennemis d'autant plus dangereux , que , connaissant vos forces et vos moyens , ils en feraient des rapports exacts ; au lieu qu'avec de la générosité, vous fermez la bouche au plus grand nombre , vous leur faites supporter patiemment un joug qui , dans l'état de guerre, n'est guère plus onéreux que celui de leurs propres troupes.
Le soldat est naturellement docile en arrivant dans un corps, et, si on lui montre le bon exemple, il s'en écartera difficilement. Malheureusement il ne le trouve pas partout; la mollesse de certains chefs, l'ambition et la cupidité de quelques autres , les portent à une tolérance coupable ; et les fautes se propagent avec l'esprit d'indiscipline. Deux corps se gâtent souvent ensemble ; aussi faut-il , pour l'empêcher , que les chefs conservent cette fermeté qui doit coûter si peu , quand elle a les lois pour appui.
Il faut surveiller dans les camps la conduite
des soldats disposés à l'insubordinatioii ; ils sont les premiers à s'écarter pour piller dans les campagnes. La faute retombe toujours sur les chefs qui doivent l'empêcher ; souvent le coupable est puni de son délit par les paysans qui le îuent; mais on peut prévenir ce malheur, qui prive l'état d'un combattant. 11 faut arrêter le mal dans son origine par des exemples sévères. Il sera toujours facile aux commandans des camps et postes de retenir les soldats ; mais il faut qu'ils ne privilégient pas les officiers. Par une bonne disposition de postes , par une chaîne de sentinelles bien établie , par des consignes sévères , sur lesquelles on ne doit jamais se relâcher, on alliera la sûreté à la bonne discipline , et on éloignera les surprises et les alertes.
Dans les marches militaires , les tirailleurs s'écartent souvent pour piller : beaucoup d'hommes restent en arrière pour le faire plus à leur aise, sous prétexte de fatigue. Il faut donc tenir sévèrement la main à ce qu'aucun soldat ne devance ni ne quitte la troupe : les officiers et sousofficiers doivent maintenir chacun dans son rang; et ceux qui commandent les tirailleurs doivent veiller et faire veiller sur les hommes qui s'écartent trop. Les chois, pour ôter tout prétexte d'éloignement , doivent faire faire de petites haltes à toutes les lieues , et recommander aux
flanqueurs de ne pas s'éloigner de plus de cinq cents pas de la colonne : les a^ant et arrièregardes doivent pousser vigoureusement les hommes qui se sont écartés de leurs pelotons.
C'est la plus grande faute que puisse faire un général, que de permettre le piliage (*). Il doit présumer que si un soldat a fait , ce qu'il appelle en son langage, un bon coup ^ l'avidité lui en fera tenter un autre; il en prendra l'habitude , et cette habitude est d'autant plus funeste , qu'en diminuant le nombre des combattans , elle augmente les moyens de l'ennemi ; d'ailleurs le soldat qui s'enrichit devient lâche, et le pillage l'absorbe au point qu'il néglige tous ses devoirs.
C'est donc sur le pillage que doit se fixer une partie de l'attention du général ; s'il le soufire , il ne peut rien entreprendre dont il puisse se
(^) Le général Beysser commandait une division de l'armée de l'Ouest, lors de la déroute du 21 septembre 1793, à Montaigu , dans la Vendée; il n'eût pas éprouvé ce grand échec, s'il n'eût pas ordonné le pillage. Il alla jusqu'à tourner en ridicule les soldats qui avaient leur sac garni du butin ordinaire , en leur disant que partout ils devaient prendre, et qu'ils auraient dû avoir leurs havresacs vides, pour les remplir des eflfets des Vendéens.
promettre le succès : il doit, jjour l'empêcher, employer de grands moyens de sévérité , et appeler toute la force des lois militaires pour l'arrêter dans son principe, et le détruire dans ses habitudes. C'est à la tête des troupes qu'il faut faire des exemples ; car c'est là seulement qu'ils peuvent produire de bons effets.
II est important quelquefois d'intimider certains endroits par les menaces de les livrer au pillage ; ce moyen réussit souvent mieux que les plus honnêtes réquisitions. Le maréchal de Saxe , s'étant emparé d'un bourg où il y avait un magasin , fit sommer les habitans d'une ville voisine de voiturer à son camp une certaine quantité de fourrage. Ces magistrats, qui se croyaient soutenus par le général ennemi , dont le quartier n'était pas éloigné , paraissaient très peu disposés à obtempérer à la demande du maréchal ; mais , sur la menace d'être livrés au pillage , les fourrages arrivèrent au camp français en plus grande abondance qu'il ne l'avait exigé.
Mais si, d'un côté , on arrête par une grande sévérité les exactions du soldat, il ne faut pas être moins sévère envers ceux qui , mettant par leur négligence les soldats dans le besoin , les forcent à rechercher les moyens de se procurer ce qui leur est indispensable. C'est aux
administrations militaires à n'employer que des hommes actifs et intelligens , qui aient soin de faire délivrer aux troupes ce qui doit leur revenir , sans causer de retard évident. C'est aux employés supérieurs à mettre de la régularité dans les distributions de tout genre.