‹ Mémoires-journauxChapitre 3 sur 21 · MES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

MES MÉMOIRES

DEPUIS LE PREMIER JOUR DE MARS DE l\n i602 JUSQU^AU DERNIER DE L^AN l6o5.

^issmisassss^^sisff^x^^

Année 1602

Mars.

Le vendredi 8^ mars 1602, arrivèrent les nouvelles, à Paris, de la mort du duc de Mercœur, décédé d une fiebvre, en l'aage de quarante-trois ans, à Nuremberg, ville protestante d'Alemagne, où toutefois, contre les us et coustumes de la ville, on lui permist, aiant esgard à sa qualité, maison et Religion, d'envoyer quérir une hostie consacrée à trois lieues de là (pourvu qu'on ae sonnast

10 la clochette en la partant), avec laquelle son ausmonnier le conmiunia.

Le samedi 16®, une jeune damoiselle nommée la Sci* pion, aagée de vingt-un ans, demeurante à Paris, près le logis de la Roine, aiant esté surprise par son mari couchée avec ung nommé La Brune, secrétaire du duc Daiguillon^ fust avec ledit La Brune tuée et assassinée par lui. Elle avoit esté, ce jour, au sermon de l'adultère qu'on avoit presché à S. -Germain, et, au sortir, fut reconduitte par ledit La Brune jusqu'en son logis, où allans

20 ne tinrent autres propos que de risée du prédicateur et de son évangile : ce qui est digne d'estre noté.

Les bons compagnons en semèrent le dixain suivant, où ils en ont enfilé demie douzaine des principaux et plus apparans cocus de ce siècle :

Dames qui aime\ Veschiquier, Dieu vous gard\ en toute manière, Des grands pardons de Villequier

24 PIERRE DE L'ESTOILE Mars 1602

Et des las de soye d'Humière,

Des dévotions de Fargi,

Du rheutne de la Chevemiy

Des coups d'espée de Prévost

Sur la teste Desjrvetost,

Du prompt retour de Scipion,

Traistre, cruel et sans pardon!

Le mécredi 20* de ce mois, mourut à Paris, au logis

du feu chancelier de Cheverni, M. de Sourdis, Chevalier

iodes deux Ordres et Gouverneur de Chartres pour Sa

Majesté, la vie duquel a assez parlé sans en parler

davantage.

Le mécredi 27®, mourut à Paris Madamoiselle Garrault, d'une pluerésie, laquelle maladie régnoit fort en ce temps, et dangereusement pour ceux qui s'en trouvoient attaints.

Le samedi 3o*, mourut à Paris M. Mestral, Secrétaire du Roy, d'une maladie de poulmon.

En mesme temps, mourust à Paris, d'une pluerésie, un 20 de mes amis nommé Cuvilliers, Advocat en la Cour, grand Catholique, mais superstitieux, au demeurant homme de bien et grand ausmonnier, vrai protecteur et père des pauvres, à la solicitation desquels il est mort pour s'estre trop eschaufifé à ceste poursuitte, cuidant eschauffer la charité des plus refroidis : en ce vraîement heureux d'avoir perdu la vie pour la sauvtr aux pauvres membres de Jésus-Christ.

Ce samedi 3o® du mois, on remarqua une chose prodigieuse, à Paris, d'ung homme enragé qui, s'y proume- 3o nant, mordoit tous ceux et celles qu'il pouvoit attrapper. Alla au Marché-Neuf, où il fist fuir tout le monde et quicter aux harangères leur marée et leur poisson; de

Mars 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX a5

là passa à la place Maubert, où, entr'autres actes estranges, mit avec ses deux mains un grand chien en pièces et Testrangla, encores qu'il le mordist ; puis, aiant avizé un asne, se rua dessus, et avec ses dents lui arraccha la queue.

Avril.

Le vendredi oré, 5® de ce mois, ung soliciteur de procès du pays du Maine et d'Anjou, estant à confesse à S.-Sevrin, rendit l'esprit aux pieds de son confesseur, 10 qui le conta à ung de mes amis comme chose prodigieuse, n'estant possible de voir une mort plus soudaine, car il mourust dans l'église et y fust enterré.

Le mécredi 10* de ce mois, mourust à Paris, en sa maison et en la fleur de son aage, d'une pluerésie, messire Pierre Séguier, Président en la Grand Chambre, fort regretté au Palais et partout, comme bon juge, fort accessible et officieux à ses amis.

M. Le Camus, seingneur de Lambéville, Président au Grand Conseil, succéda en sa place, par argent, duquel %o il ne manquoit point, pour avoir espousé une fille fort riche d'un tanneur de Meulan,dont on disoit que venoit son principal avancement, et aussi qu'il estoit homme fort courtizan, accort et ad visé. Devant lui s'estoit fait recevoir, en la place du président de Verdun, qui s'en alloit Premier Président à Toulouze, M. Mole, Conseiller en la Grand Chambre, personnage honoré de toute ceste Compagnie pour sa probité et doctrine, et duquel le Roy avoit fort bonne opinion. Sa Majesté l'ayant préféré i tous autres en la nomination dudit estât.

3o Le vendredi 1 2® de ce mois, messire Albert de Gondi, duc de Rets, Pair et Mareschal de France, décéda à

26 PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1602

Paris, en son hostel des fauxbourgs S'.-Honoré, chargé d'ans et de biens, mais atténué d'une estrange et cruelle maladie, qui estoit ung chancre, qui le consuma et rongea misérablement avec grandes et extresmes douleurs.

Ainsi finit ses jours le dernier des Conseillers d'Estat et aucteurs de la journée S.-Berthélemi, en ce seulement heureux que la longueur de la maladie l'amena à repentance et confession de ses fautes et pecchés (ainsi qu'on disoit), qui est la fin qu'on doit désirer à tout homme ïochrestien : miroir cependant de la justice de Dieu, et encores plus de sa miséricorde.

Le samedi 27®, fust fait le service du duc de Mercœur dans la grande église de Nostre-Dame, à Paris, avec les pompes et solennités accoustumées, où François de la Salle, soi disant Évesque de Genève, prononça l'oraison funèbre avec grand apparat, et le louangea hautement et magnifiquement.

May.

En ce mois de may, le Palais de Paris fust en grand 20 trouble, et l'exercice de la justice interrompu par le remuement des advocas, desquels la Cour vouloit taxer les salaires et les rolles, et les astraindre de mettre au pied de leurs escritures ce qu'ils auroient receu des parties : tellement que tous ensemble (excepté fort peu), d'une commune voix et conjuré consentement, signèrent au Palais de ne faire plus aucun exercice de leurs estats jusques à ce qu'autrement il leur eust esté pourveu. La Cour enfin, prévoiant le mal qui en adviendroit s'il continuoit plus longuement, les pauvres parties estant 3o comme désespérées et crians journellement justice après eux, modéra le tout selon sa prudence accoustumée.

Mai 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 27

SOUS le bon plaisir de Sa Majesté, qui estoit cmpeschée à de plus grands remuemens et plus dangereux que ceux-là : dont bien leur en prist.

Le commun des advocas tenoit pour principal aucteur et conseiller de ce nouveau Reiglemœt M. de Viliers Séguier, Président en la Grand* Chambre, revenu nouvellement de son ambassade de Venise, contre lequel on publia le quatrain suivant, que les advocas, estans de loisir, avoient, comme ils disoient, trouvé dans les 10 Centuries de Nostradamus :

Un gondelier, dans le royal pourpris^ L'infanterie amène à ^escarmouche, Pleume en drapeau, la langue miseàprixy Grisons vaincus, patrons ont pris la mouche.

M^ Isaac Amauld, jeune advocat au Parlement, mais le premier de son aage, en conceust ung tel despit qu^en disant adieu au Palais, où il avoic toutefois jà acquis beaucoup de réputation et d^honneur, coupa sa robbe, et en quitta tout-à-fait la profession et le mestier.

20 Juin.

Au commencement de ce mois, le Roy estant venu en grande compagnie en Poictou, depescha à diverses fois en Bourgogne le président Jeannin vers le Mareschal de Biron pour Tattirer en Cour, à raison des menées et intelligences que long-temps auparavant il avoit tracées avec le Roy d'Espagne et Duc de Savoye, qui, pour le mieux surprendre et retenir, lui avoit fait parler de son mariage avec Tune des filles dudit Duc.

Le mécredy i2« de ce mois, après beaucoup de remi-

28 PIERRE DE L'ESTOILE Juin 1602

ses, le Mareschal arriva finalement à Fontainebleau, fort peu accompagné.

Le jeudi i3% environ sur la minuict, M. de Victri, Capitaine des Gardes, se transporta, avec quelque douzaine de ses soldats et archers, dans la chambre du Mareschal, et, par commandement du Roy, lui osta son espée, et à l'instant le constitua prisonnier de par Sa Majesté, quelque résistance de paroles qu^il peust faire au contraire.

10 En mesme temps, le seigneur de Praslin, aussi Capitaine des Gardes, osta l'espée au comte Dauvergne, et Farresta prisonnier, par commandement de Sa Majesté.

Le samedi 1 5*, entre six et sept heures du soir, le seingneur Mareschal et le Comte Dauvergne, conduits par une compagnie du régiment des Gardes, furent amenés par eau à Paris, et le mesme jour serrés et mis prisonniers à la Bastille.

Le lundi 17^, Messieurs de Harlay et Blancmesnil, Présidens, furent, avec Messieurs de Fleuri et Thurin, 20 comme les plus anciens Conseillers de la Grand Chambre, députés commissaires pour ouïr et interroger le Mareschal, et vacquer à Tinstruccion de son procès et de tous ceux qui s'en trouveroient coulpables, sans exception de personnes, de quelque dignité, qualité, condition et auctorité qu'ils peussent estre.

Juillet.

Le samedi 6® juillet, la Cour de Parlement assigna les Pairs de France qui estoient en Cour près Sa Majesté au jeudi ensuivant, pour assister à la confection du pro- 3o ces du Mareschal de Biron.

Le jeudi ensuivant, les Pairs ne comparurent point,

Juil. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 29

et les falut adjouraer sur défault, quoique Sa Majesté leur eust commandé de s'y trouver, et qu'elle fust venue exprès de Fontainebleau à Paris, afin de leur oster tout subjet d'excuse. Nonobstant cela, tous ensemble s'excusèrent sur ce que la Cour ne les avoit point appelés au jugement du duc Daumale, et chacun en particulier forgea aussi ses excuses : l'un se disant son allié et ami ; les autres alléguoient quelques querelles qui estoient passées entre eux; autres mettoient en avant leur indisposition.

ïo Le samedi i3® de ce mois, arriva à Paris le seingneur de LaflBn, fort bien accompagné, et qui marchoit ordinairement par les rues avec quinze ou vingt hommes à cheval, ayant tous les pistoles à l'arçon de la selle et l'espée en la main : ce qui lui avoit esté octroie par Sa Majesté, pour les avis qu'il avoit eu que les parens et amis du Mareschal le menassoient, et que quelques-uns d'entre eux avoient juré de le tuer là où ils le rencontreroient.

Le lundi 1 5® du mois, le seingneur de Laffin fut con-

20 fronté au Mareschal, qui lui dit pouilles; mais, pour toutes ses menasses et injures, ne peust empescher que ledit LaflSn ne lui maintinst hardiment et résolument toutes les choses qu'il avoit dites à Sa Majesté touchant ses conspirations et menées avec l'Espagnol et Savoiart contre l'Estat et Couronne de France.

Le mécredi 17*^, M. de La Force, assisté des seingneurs de S.-Blancart, comte de Roussi, de Chasteauneuf, de Témines, de ses enfans, et autres parens et alliés du Mareschal, allèrent supplier le Roy de lui don-

3oner la vie; où estant Sa Majesté, à S.-Maur-des-Fossés, en une gallerie du chasteau, assisté de quelques seingneurs, après les avoir ouïs fort paisiblement, leur fist response que ledit Mareschal, après tant de bienfaits

3o PIERRE DE L'ESTOILE Juil. i6oa

receus de lui, ayant si misérablement attenté à sa vie et à son Estât, c'eût esté plustost cruauté que clémence de lui sauver la vie.

Le mardi 23®, M. le Chancelier, assisté de Messieurs de Messe et Pontcarré, Conseillers d' Estât, et de six Maîtres des Requestes, vinst sur les six heures du matin au Palais, et lui vindrent au-devant, de la part de la Cour, jusques au parquet des huissiers, deux des plus anciens Conseillers d'icelle; et peu après, toutes les

10 Chambres assemblées, on commença à voir le procès du Mareschal, après que M. le Chancelier eust, par une petite harangue, fait entendre à ceste Compagnie le subject de leur convocation.

M. de Fleuri, le plus ancien des Conseillers et Rapporteur du procès, présenta une requeste, au nom de Madame la Mareschale de Biron, requérant du Conseil pour son fils, attendu qu'estant honune de guerre il estoit peu versé en telles affaires. Les Gens du Roy aians esté ouïs là-dessus, requirent qu'on n'y eust point d'esgard,

20 attendu la qualité du délit si énorme, et qu'il pleust à la Cour procéder au jugement, attendu que le procès estoit en estât. Sur quoi aiant ladite Cour ordonné conformément aux conclusions de Messieurs les Gens du Roy, l'on y travailla dès ce matin jusques à dix heures et demie.

Le mécredi 24*, M. le Chancelier vinst au Palais à six heures du matin, et, estant entré en la Grand Chambre, fist continuer à voir les pièces contenues au procès; et furent leues, ce matin, quantité de lettres escrites au seingneur de Laffin par ledit Mareschal de Biron, par

3o lesquelles il lui donnoit avis de tout ce qui se passoit en l'armée du Roy qui estoit en Savoye, et de diverses autres choses. La Cour se leva, ce matin, après dix heures.

Juil. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 3i

Le jeudi 25*, à cause qu'il estoit feste, on ne travailla point au procès.

Le vendredi 26®, M. le Chancelier se trouva devant six heures au Palais, et précisément à six heures, quoique plusieurs Conseillers fussent absens, fist continuer la lecture du procès, où on emploia toute la matinée, principalement à lire son interrogatoire, qui contenoit plus d'une main de papier, et par iceluî nioit la plus grande partie de ce que les tesmoins avoient déposé

10 contre lui; et, en ce qu'il aprouvoit leur déposition, soustenoit que le Roy lui avoit tout pardonné à Lyon, et qu'il ne se trouveroit chargé d'aucune chose depuis ce pardon-là, sans lequel il se confessoit digne de mort, suppliant la Cour d'y avoir esgard, ensemble aux services que feu son père et lui avoient faits à cest Estât et Couronne.

Le samedi 27® du mois, le Mareschal fust amené, entre les cinq et six heures du matin, au Palais, conduit par le seingneur de Montigni, Gouverneur de Paris, dans

aoun basteau couvert de tapisserie, dans lequel y avoit douze ou quinze soldats; et estoit ledit basteau suivi d'un autre tout rempli de soldats de la Garde du Corps et de ceux du Chevalier du Guet, outre lesquels y en avoit encores d'autres sur les quais, qui accompagnoient à pied lesdits basteaux.

On fist descendre le Mareschal dans l'isle du Palais, et entra par la porte du jardin de M. le Premier Président, d'où il fust conduit par les Chambres des Enquestes dans la Grand Chambre, devant Messieurs de la Cour,

3ooù il se trouva au commencement estonné; mais, aiant repris cœur, il respondit asseurément à toutes les demandes de M. le Chancelier, qui, après l'avoir fait;approccher et seoir près de lui sur une basse et petite sellette,

32 PIERRE DE L'ESTOILE Juil. 1602

fust plus de deux grosses heures devant Messieurs. Sur les neuf heures, on le fist reconduire à la Bastille, tout ainsi qu'on l'avoit amené ; et [est à noter que ce jour-là avoient esté de bon matin posés des corps de garde et sentinelles à toutes les avenues du Palais, de peur d'esmotion et de trop grande foulle de peuple à le voir passer, et, outre cela, environ trente ou quarante Suisses qu'on avoit commis au Palais pour s'y proumener.

ïo Le lundi 29*, M. le Chancelier se rendit au Palais à six heures du matin, et là, toutes les Chambres assemblées, on vacqua aux opinions jusques à deux heures après Itiidi, qui toutes, conformément aux conclusions de Messieurs les Gens du Roy, furent à la mort. Ainsi, par arrest solemnel, fust le Mareschal condamné par cent vingt-sept juges à estre décapité en Grève, comme attaint et convaincu d'avoir attenté à la personne du Roy et entrepris contre son Estât, tous ses biens confisqués, sa pairie réunie à la Couronne, et dégradé de

20 tous honneurs et dignités.

Le mardi 3o*, y eust en -Grève, en la rue S.-Antoine et vers la Bastille une incroiable multitude de peuple, qui s'estoit transporté devant midi en ces lieux, croiant que l'exécution du Mareschal deust estre ce jour-là, et qui n'en partist que bien tard au soir, voiant bien qu'elle estoit sursise à un autre jour.

Le mécredi dernier jour de ce mois, le Roy adressa ses patentes à la Cour, par lesquelles il déclaroit qu'aux instances et prières des parens du sieur de Biron, pour

3o l'amitié qu'il lui avoit autrefois portée et pour plusieurs autres grandes considérations, son plaisir estoit qu'il fust exécuté dans la Bastille, quoique l'arrest portast qu'il le seroit dans la place de Grève, voulant par ce

Juil. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 33

moîen Pexempter de Tinfamie d'un spectacle publiq. Or, quoique la Cour eust envie de faire là-dessus des remonstrances à Sa Majesté, si est-ce que, considérant que son arrest n'estoit sinon changé en la forme, et non en la substance, puisqu'il faloit qu'il mourust, entérina les lettres, après avoir ouï les Gens du Roy là-dessus, qui remonstrèrent que ceste exécution privée n'estoitpas sans exemple, attendu que le mareschal de Nesle avoit esté autrefois décapité en sa maison; joint que, s'ils en- 10 voioient devers le Roy, l'exécution ne se pourroit fairede trois ou quatre jours, et que bien souvent, en telles matières, nocuit diff erre par atis.

Sur laquelle résolution, ce mesme jour demîer du mois, sur les onze heures du matin, Monseingneur le Chancelier, M. le Premier Président, accompagnés de Messieurs les Lieutenans civil et criminel du Chastelet, du Prévost des Marchands et de quatre Eschevins de la ville, du Prévost Rappin et d'aucuns des siens, du Chevalier du Guet et de quelques-uns de sa compagnie, de

20 Voisin, Greffier de la Cour de Pariement, de six huissiers d'icelui, de quelques sergens et plusieurs autres, entrèrent en la Bastille, où les seingneurs Magnan, Curé de Saint-Nicolas-des-Champs, Prédicateur du Roy, et Gamier, son Confesseur, estoient desjà pour exhorter le sieur de Biron à penser à sa conscience et le faire résoudre à la mort : à quoi il ne vouloit aucunement entendre, ne se pouvant persuader que ce fust à bon escient, comme il se remarque par le progrès ci-dessoubs. Ceste Compagnie, entrée en la chambre où estoit ledit

3o Mareschal, le trouva occupé à conférer trois ou quatre Almanachs, considérant la lune, le jour, les signes et autres choses appartenantes à la judiciaire.

Monseingneur le Chancelier, s'adressant à lui, après

p. Dc l'Estoilc. — VIII.

34 PIERRE DE L'ESTOILE Juil. 1602

ravoir saiiré, lui demanda TOrdre du Roy, lequel il lui bailla, le tirant de la poche de ses chausses, a^n-ès en avoir fait refus du commencement ; puis on descousit la croix du S.-Esprit de dessus son manteau, et se firent les autres cérimonies appartenantes à la dégradation d'un Mareschal de France, en pareil cas de crime capital de Iè2ie-Majesté.

Cela fait, ledit sieur Chancelier dit audit sieur de Biron qu'ils estoient en oultre là venus pour lui prononcer Tarie rest de mort donné contre lui à la requeste du Procureur général du Roy, et le faire exécuter : lequel arrest ledit sieur de Biron oirroit présentement. Lors le Greffier criminel lui dit : « Monsieur, mettez-vous en estât, c'est à dire à genoux. » Et quant fist la lecture dudit arrest, et comme il fust à ces mots : pour avoir cons^ pire contre la personne du Roy et son Estât, ledit sieur de Biron dit : « Il n'est pas vray ! » Et à ces autres mots : condamné d'avoir la teste trenchée en la place de Grève, sur un eschaffaut qui à cest effet y sera mis : « En 20 Grève? dit-il; voilà une belle récompense de mes services, de mourir ignominieusement devant le monde ! » Sur quoi M. le Chancelier, prenant la parole, lui dit : « Monsieur, le Roy vous a octroie la grâce que lui avez fait demander par vos parens de ne point mourir publiquement, et partant l'exécution de vostre arrest se fera en ce lieu de la Bastille. — Est-ce la grâce qu'il me fait? dit- il. Ha, ingrat, mesconnoissant, sans pitié, sans miséricorde, qui n'eurent oncques de lieu en lui ! Car, si quelquefois il semble en avoir usé, c'a esté plustost par 3o crainte qu'autrement. » Et ensuitte proféra plusieurs autres choses indignes d'une belle âme et de tout homme généreux, comme celles-ci entr'autres : « Et pourquoi n"use-t-il point de pardon envers moi, veu qu'il le l'afait à

Juil. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 35

beaucoup d^autres qui Font beaucoup plus offensé que je n^ay ? » Et, en cest endroit, nomma M. Desparnon, disant : <c Combien de fois Pa-t-il desservi et trahi?» Nomma aussi M. de Maienne, ajouta que la Roine d^ Angleterre eust pardonné au comte d'Essexe s'il Teust voulu demander. c< Et pourquoi non à moi, qui le de*^ mande si humblement, sans mettre en ligne de compte les services de feu mon père et les miens, et mes playes, qui le demandent assez d'elles-mesmes ? » Et, quand ce

10 vint à Tendroit dudit arrest qui porte : tous ses biens acquis et confisqués au Roy, etc., M. le Chancelier lui dit que Sa Majesté avoit donné sa confiscation à ses parens, excepté la duché de Biron, annexée à la Couronne. Sur quoi il respondit, parlant de Sadite Majesté : <c II a regardé à peu de chose, tant sa haine est grande contre moi. Eh quoi ! on me fait donc mourir sur la déposition d'ung sorcier, et le plus grand nigromancien du monde, qui s'est servi à la malheure de mon ambition, m'ayant souvent fait voir le Diable en partie

20 culier, et mesme parlant par une image et figure de cire qui auroit bien articulément prononcé ces mots : Rex impie, peribis, et, sicut cera liquescit, morieris!»

En après, il se desborda en injures contre M. le Chancelier, l'appelant « homme injuste, sans foy, sans loy ; statue, image plâtrée, grand nez, qui Tavoit seul condamné à la mort iniquement, sans aucune raison, estant innocent et nullement coulpable » ; que, pour le tort qu'il lui avoit fait, il Fadjournoit à comparoir devant Dieu dans Tan et jour pour rendre raison de son mauvais ju-

3o gement. Ce pendant, il marchoit à grands pas par la chambre, ayant le visage extrêmement coiiturbé et affreux, et répéta souvent : Ha mitnme ! mimme l Ce qui ftit entendu de celui auquel il s'estoit confessé, estant en-

36 PIERRE DE L'ESTOILE Juil. 1602

core en Bourgogne. Puis, parlant du Roy et de soi-mesme, il dit : « Hé! bien je mourrai et n'aurai point de grâce ; si n'a-t-il pas tout sceu mon secret et ne le sçaura jamais de par moi. » Et, nonobstant qu*il fust continuellement exhorté par ceux qui estoient là pour cest effect de prier Dieu et de penser à sa conscience, auxquels il respondoît que c'estoit chose qu'il avoit faite et que cela estoit proprement de son fait, si est-ce que de véhémences et paroles inconsidérées dîtes ci-dessus, et autres que j'ob-

10 mets, il vinst à parler de ses affaires, des biens qu'il avoit, de ce qui lui estoit deub et de ce qu'il debvoit; qu'il debvoit trente mil escus, et en avoit pour les paier cinquante mil dans le chasteau de Dijon ; que le Roy disposeroit du reste ; quMl laissoit une fille grosse de son fait , à l'enfant de laquelle il donnoit une maison qu'il avoit de naguères acquise près de Dijon et six mil escus.

Puis il demanda s'il y avoit là personne de M. deRosni, et, s'estant présenté ung sien secrétaire, il lui dit : « Dites à M. deRosni que j'ai tousjours esté son bon ami et ser-

20 viteur, et que je meurs tel; que ceux qui lui ont fait entendre le contraire, et que j'avois eu dessaing de le tuer, l'ont trompé : au contraire, j'ai tousjours eu désir de le servir. Je lui recommande mes deux frères, et lui prie de faire ensorte que le petit soit donné à Monseigneur le Dauphin pour le servir, et que tous mes autres parens lui soient aussi pour recommandés. Je désire qu'il leur donne advis de ne venir quelque temps à la Cour. » Il tira de son doigt une bague, qu'il bailla audit secrétaire pour la porter à la comtesse de Roussi, sa sœur, et

3ola prier de la porter toute sa vie pour l'amour de lui; en donna une autre au Capitaine de la Bastille, là présent.

Comme cest homme estoit ainsi attentif aux choses de ce monde, hors de temps et de lieu, l'exécuteur entra

JuU. i6oa MÉMOIRES-JOURNAUX 37

dedans la chambre, et dit que Theure se passoit et qu^il faloit, aller auquel ledit sieur de Biron respondit qu^on l'en devoit avertir. « Allons, alldiis, » dit-il. Descendant la montée, il y rencontra le Lieutenant civil, auquel il dit : « Monsieur le Lieutenant, vous avez de très meschans hostes ; si vous ne prenez garde à vous, ils vous perdront » , entendant parler des seingneurs de Lafin et du Vidame de Chartres, son nepveu.

Gomme il fut près de Feschaffaut, ceux qui estoient là

10 pour voir ce spectacle, qui estoient environ soixante-dix, aians fait quelque bruit à son arrivée, il dit : « Que font là tant de maraux et de gueux ? qui les a mis là, et quel bruit font-ils ? » Et toutefois la vérité est qu'il n'y avoit là que d'honnestes gens. Puis il monta sur ledit eschaffiiut, suivi des docteurs Magnan et Garnier, d'ung valet de garderobbe du Roy, qui lui avoit esté baillé pour le servir à la prison, et de Texécuteur, lequel voulant mettre la main sur ledit sieur de Biron, il lui dit qu'il se retirast arrière de lui et se donnast bien garde de lui

ao toucher d'autre chose que de l'espée ; qu'il lui dist seulement ce qu'il avoit à faire. Lors il despouilla son pourpoint, et le donna audit valet de garderobbe.

Après, le bourreau lui présenta ung mouchoir blanc pour le bander; mais il prist le sien, lequel s'estant trouvé trop court, il demanda celui de l'exécuteur -, et, s*en estant bandé et mis à genoux, il se leva et desbanda aussistot, s'escriant : a N'y a-t-il point de miséricorde pour moi ?» Et dit derechef au bourreau qu'il se retirast de lui, qu'il ne l'irritast point et ne le mist au désespoir,

3o s'il ne vouloit qu'il l'estranglast et plus de la moitié de ceux qui estoient là présens, desquels plusieurs eussent voulu estre hors, voyant cest homme non lié parler de ceste façon. De là un peu, il se remist à genoux et se

38 PIERRE DE L'ESTOILE Juil. 1602

rebanda, et tout incontinent se releva sur pied, disant vouloir encore voir le ciel, puisqu'il avoit 'si tost à ne le plus voir jamais, et qu'il n'y avoit point de pardon pour lui. Pour la troisième fois, il se remist à genoux et se banda ^ et, comme il portoit la main pour lever encore le bandeau, le bourreau fist son coup au mesme instant qu'il lui disoit qu'il ne lui trencheroit point qu'il n'eust dit son In manus.

Si le bourreau n'eust usé de ceste ruse, ce misérable 10 et irrésolu homme s'alloit encore lever, et de fait il eust deux doigts offensés de l'espée du bourreau, comme il portoit la main pour se desbander pour la troisième fois. La tête tumba à terre, d'où elle fut ramassée et mise dans un linceuil blanc avec le corps, qui le soir mesme fust enterré à S.-Paul, sur lequel lieu on sema le suivant quatrain :

Biron aimoit tant les gendarmes Qu'avant qu'on eust coupé son col, Il donna son corps à saint Pol, 20 Lequel avoit chéri les armes.

Telle fust la fin de Charles de Gontaut, sieur de Biron, Duc et Pair et Mareschal de France. Ce seingneur estoit de moienne taille, noir de visage, assez gras, et qui, aiant les yeux enfoncés, avoit ung mauvais regard ; auquel la Roine mesme, dès qu'elle l'eut veu premièrement à Lyon et bien regardé, le jugea traistre et le dit. Au surplus, grand guerrier, plus vaillant que son espée, ha^ zardeux jusques au bout, en ses entreprises heureux, conduittes toutefois plus par témérité que par prudence; 3o cupide de vaine gloire, ambitieux desmesurément, fier et hautain, avec une superbie intolérable, qui lui causa

Juil. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 39

enfin ruine et malheur, selon la parole de Dieu, que Dieu résiste aux orgueilleux, et donne grâce aux humbles. Quant à la Religion, Catholique à dessein, et si peu chrestien, qu'il se fioit plus au Diable qu'à Dieu, l'invoquant et communiquant avec ce mauvais esprit par le moien des sorciers et nigromanciens, qui enfin le trompèrent et réduisirent au pauvre estât où chacun l'a veu mourir : salaire ordinaire que le Diable donne à ses serviteurs, estant meurtrier dès le commencement du

10 monde et menteur, et rendant tels tous ceux qui adhèrent à lui, à fin de les perdre. Sur quoi l'histoire suivante, très véritable et à moi tesmoingnée par ung homme de bien et d'honneur, est remarquable pour monstrer comme le Diable se moque de ceux qui lui prestent l'oreille, comme il fist de ce pauvre seingneur en ceste façon :

M. de Biron, pendant ses grands desseins qu'il avoit en la tête, s'estant un jour retiré seul en un jardin exprès pour communiquer avec un magicien qu'il y fit venir,

ao qui estoit un des plus grands du mestier (car il parloit fort souvent au Diable et avoit communication privée avec le malin Esprit), s'esiant enquis de lui de sa bonne fortune, sur laquelle il estoit fort irrésolu, et de ce qui lui aviendroit, le magicien lui monstra un grand arbre plein de feuilles, et lui dit qu'il arrestast sa veue sur celle qu*il voudroit, et que sans doute elle tumberoit incontinent derrière lui : ce qui avinst. Lors, M. de Biron lui en aiant demandé la signification, il lui dit, qu'estant en la fleur de ses prospérités, il gardast de tomber comme ceste

3o feuille, et qu'ung qui estoit de Dijon ne lui en donnast le coup par derrière et ne le tuast : ce que M. de Biron aiant entendu, s'en mocqua et n'en fist autrement compte, disant qu'il connoissoit fort bien tous ceux dfe Dijon, qu'il

40 PIERRE DE L'ESTOILE Juil. 1602

se garderoit bien de cestui-là, et que sUl ne lui avenoit mal que de ceste part, qu'il n'en auroit point. Cependant on dit que le bourreau qui lui donna le coup par derrière et lui trencha la teste estoit de Dijon.

En ce mois, ung procureur de la Cour nommé du Maine, de la paroisse S.-André-des-Arcs, mourust à Paris, en sa maison, en la Religion Catholique et Rommaine, encores que de long-tems il âst profession publique de la contraire.

'^ AOUST

En ce mois, les devis ordinaires et entretiens des compagnies de Paris n'estoient que de la mort du Mareschal de Biron : chacun en discourant selon sa passion, les uns en louant l'exécution, les autres la blasmant. Plusieurs bons Catholiques Espagnols alloient tous les jours à S.- Paul lui donner de Teau béniste et lui faisoient dire force messes. La comtesse de la Guische en donna dix escus à cest effect, le vicomte Sardini autant, lesquels tous deux furent tansés du Roy, qui leur dit qu'il estoit défendu de

*^ ce faire à ung traistre et criminel de lèze-Majesté ; comme aussi le Roy, souvent et tout haut, mesmes en jouant à la paume, voulant affirmer une vérité, disoit, afin que tout le monde l'entendist : « Cela est aussi vrai qu'il est vrai que Biron estoit traistre. »

Ce néantmoins, quelques restes de ceste racaille de Ligue ne laissèrent, au désavantage de Sa Majesté, d'en escrire et discourir en sa faveur, condamnans ceste exécution comme du tout injuste et meschante; mesmes, en détestation d'icelle, furent publiés et semés par tout les

3o vers suivans, faits contre le seingneur de Rosni, qui en la personne du valet attaquoient le maistre :

Août 1602 MEMOIRES-JOURNAUX 41

Si, pour avoir trop de courage, On a bienfait mourir Biron, Rosni, crois que le tnesme orage Peut bien tumber sur un larron :

Car desjà le peuple en babille, Et vous appelle, ce dit-^n.

Lui Cardinal de la Bastille, Et vous Prélat de Mont/aucon.

Mais que trouppes bien dissemblables 10 Iront visiter vos tombeaux l

Car il a des gens honorables, Et vous h*aure3[ que des corbeaux, Desquels la charongne mangée Sera marque, aux aages suivans, De ton insolence enragée Sur les mors et sur les vivans.

Il y eust plusieurs autres vers et épitaphes en sa faveur, divulgués et semés à Paris et par tout, desquels j'en pense avoir la pluspart entre[^mes papiers, comme il y en eust 20 aussi^ beaucoup contre lui, entre lesquels j'ai choisi les suivans, comme mieux faits, ce me semble, et plus à propos en peu de paroles :

I . Biron, servant son prince entre mille gendarmes. Vieillard, d'un coup de pièce eut le chef emporté. Son /ils, un second Mars, voulant tourner ses armes, En r avril de ses ans se void décapité.

L'un est digne d'honneur, Vautre est digne de larmes. Et tous deux des grandeurs monstrent la vanité.

2. Passant, qu'il ne te prenne envie 3o De sqavoir de Biron le sort.

Car ceux qui auront sceu sa vie Ne s'estonneront de sa mort. ^

42 PIERRE DE L'ESTOILE Août 1602

3. Van six cens et deux y en juillet, On vid le grand Biron desfaire, Non pour le mal qu'il avoit/ait.

Mais pour celui qu'il vouloit faire,

M. Baudius fist les latins suivants

Septembre.

Les lundi et mardi 9* et 10® septembre, et autres jours suivans, Messieurs de la Cour de Parlement receurent commandement du Roy de ne se point séparer, quoiqu'il

lofust le tems des vacations, qu'ils n'eussent vérifié Tédit du haussement des monnoyes, où, après que la Cour eust travaillé toute la semaine, elle fit refus de le vérifier, et envoia, pour cest effect, vers Sa Majesté, les Présidens De Thou et Séguier, lui remonstrer les inconvéniens qui en proviendroient : lesquelles remonstrances Sa Majesté ne receust point bien. Ains, après les avoir bien et vivement rembarrés, sans les vouloir ouïr davantage, leur dit que son plaisir estoit qu'il fust vérifié, qu'ils n'y faillissent donc pas * s'ils estoient sages *, et qu'on n'en parlast plus.

ao Le samedi 14® de ce mois, Jean Passerat, Professeur du Roy en l'Université de Paris, aagé de près de quatrevingts ans, homme docte et des plus déliés esprits de ce siècle, bon philosophe et grand poëte, mourust à Paris, ayant langui long-temps et perdu la veue, avant que mourir, de trop estudier, et aussi (disent aucuns) de trop boire, vice naturel à ceux qui excellent en l'art de poésie, comme faisoit ce bon homme, duquel la sépulture est aux Jacobins.

Ce jour, le lieutenant Rappin, par commandement du

3o Roy, porta à Messieurs du Grand Conseil les charges et

Sept. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 43

informations du procès qu'il avoit instruit contre Fonteneiles, gentilhomme breton, avec commission spéciale audit Conseil pour lui faire et parfaire son procès.

Le vendredi 2o«, fost, par arrêt de la Chambre Royale,

pendu et estranglé, en la basse cour du Palais, Jous-

seaume. Receveur général de Tours, pour avoir volé les

deniers de sa recepte, et s'estre avec iceux enfui à Thurin

en Piedmond, où il fust pris et ramené en France.

Le samedi 21% fust Tédit des monnoyes trompeté et

10 publié par tous les quarrefours de Paris, après avoir

esté vérifié, comme à regret, par la Cour de Parlement,

en ayant esté fort pressée et importunée de Sa Majesté.

Le mécredi 25*, vindrent les nouvelles asseurées de

la prise de Grave par le comte Maurice, le 19® de ce mois,

au bout de deux mois justement qu'il Pavoit assiégée.

Le v€îndredi 27*, FonteneUes, après avoir esté appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, * et trainé sur une claie par les boues de Paris, * fust, par arrest du Grand Conseil, rompu vif sur la roue en la place de S.ao Jean en Grève, où il languit environ six quarts d'heure, pour avoir convenu avec l'Espagnol de lui livrer quelques places de Bretagne et estre ung de ses pensionnaires. Son lieutenant, Calabrois de nation, fust pendu et estranglé pour avoir esté le porteur de ses pacquets en Hespagne, quoiquUl dist à Teschelle qu^il n^en avoit jamais sceu le contenu, et qu'il ne sçavoit ne lire ne escrire. Quant à FonteneUes, c'estoit un beau gentilhomme breton, vaillant et adroit^ cousin germain du Mareschal de Lavardin, mais vicieux et meschant extrêmement, qui avoit commis une 3o infinité de voieries et meschancetés, assassinats et autres actes désespérés, entre lesquels on compte les deux suivans, bien vérifiés, dignes de mille roues et gibets : Une honneste damoiselle de laquelle, pendant les trou*

44 PIERRE DE L'ESTOILE Sept, 1602

blés, il avoit pris le mari prisonnier, estant allée par devers lui pour composer de la rançon de son mari, après qu'elle Teust payée, fist aussi-tost, en sa présence, pendre et estrangler son pauvre mari, et au lieu mesme fist violer ceste pauvre damoiselle par ses soldats.

Une autre fois, ayant pris deux hommes prisonniers, il en fist mourir ung de faim et Tautre de trop manger, pour essaier par plaisir, disoit-il, lequel des deux mourjQ roit le plus tost. Et autres actes barbares et exécrables.

Le jour de ceste exécution, un mien nepveu, qui venoit d'Orléans, me conta qu'il avoit parlé à un honneste honmie venant de Tours, lequel, deux ou trois jours avant qu'en partir, avoit veu exécuter un voleur qui, estant au supplice, avoit deschargé sa conscience d'ung des tours des plus subtils de ce mestier, qui estoit qu'estant trois voleurs ensemble, qui avoient volé cinq cens escus à un homme, ne sçachant comme partir ces cinq cens escus, s'estoit avisé, pour les avoir lui seul, de dire à son compagnon à Taureille qu'il tuast l'autre, et qu'ils les parao tiroient ensemble : ce que l'autre ayant fait à l'instant, sans qu'il y pensast, le dépescha et le tua; et par ainsi lui demeurèrent les cinq cens escus, et les eust tout seul, sans estre en peine d'autre partage.

Ce jour mesme, moururent à Paris deux procureurs de la Cour, Gilbert et Langlois, dont le premier estoit le plus grand chiquaneur du Palais.

Le dimanche 29® de ce mois, fut baptizé, à Ablon, le fils de M. de Rosni, duquel fust compère, avec Madame la princesse Dorange, M. de S.-Germain, qui faisoit ici ^0 les affaires de ceux de la Religion.

Mourust en ce mesme temps, en sa maison à Paris, M. Hennequin, sieur du Peré, Secrétaire du Roy, qu'on disoit approccher de cent ans : homme de bien, grand

Sept. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 46

ausmonnier, et duquel Dieu bénist la vie et la mort, comme d'ung vrai israëlite, auquel il n'y avoit point de dol.

M. de Chermeaux, Président des Comptes et Prévost des Marchans, mourust, en ce mois, en sa maison à Paris : homme fort gras et replet, et nouvellement marié, ce qui ne lui allongea pas ses jours, au dire d'ung chacun. On remarqua qu^en ceste année le Recteur de l'Université estoit mort recteur, et le Prévost des Marchans prévost des marchans : ce qu'on n'a jamais guères veu lo avenir, et le tenoit-on pour chose rare.

Octobre.

Le mécredi deuxième jour de ce mois, le comte Dauvergne fut tiré de la Bastille et mis en liberté, lui ayant le Roy donné et l'honneur et la vie, après un avertissement de Testât misérable auquel il s'estoit précipité, de la lourde faute qu'il avoit perpétrée, et une exhortation de prendre garde à soi pour l'avenir; sur laquelle délivrance, qui ne plaisoit pas à beaucoup, fust publié à Paris et à la Cour le sixain suivant :

20 O grand Dieu, quelle iniquité!

Detix prisonniers ont mérité La peine d*un mesme supplice :

L'un^ qui a tousjours combatu^ Meurt redouté pour sa vertu; Vautre vit pour l'amour du vice.

L'administrateur de l'évesché de Saxe, de la maison de Brondenbourg, estant, ces jours, arrivé à Paris pour quelques affaires touchant son évesché, fust festoie par le Roy au logis du sieur de Gondi.

46 PIERRE DE L'ESTOILE Oct. r6oa

Le jeudi io% le Lantgrave Maurice de Hessen, venant de voiager par toutes les provinces de France, arriva à Paris, et fust, par commandement du Roy, logé près du Louvre, chez M. de Monglat, Premier Maître d'hostel, et là traité et festoie magnifiquement par Sa Majesté.

En ce mesmejour, vindrent nouvellesasseuréesdeCalaisdeladéfaitede sixgalèresdeSpinolaparles Hoilandois et Anglois, qui les attendoient, il y avoit jà long-temps, sur ceste coste. Trois furent enfoncées en la mer, les autres es-

10 chouées, et y eust près de deux mil hommes perdus, outre la chiorme et les munitions.

Le lundi 14® de ce mois, sur les quatre heures après midi, arrivèrent par la porte S.-Antoine les députés des Cantons des Suisses et de leurs associés, en nombre d'environ deux cens chevaux, lesquels venoient renouveler l'alliance qu'ils ont avec la Couronne de France. Ils avoient disné à Conflans, au logis de M. de Villeroy, où ledit seingneur les avoit traiaés magnifiquement et récréés d'une musique singulière et excellente.

ao Le duc de Montbazon, avec le seingijieur de Montigni, accompagné de plusieurs gentilshommes à cheval, allèrent au devant d'eux environ une lieue, et Messieurs les Eschevins de Paris, le Chevalier du Guet avec ses archers, et plusieurs autres personnes, furent par toute ceste trouppe conduits jusques en leurs logis, qui estoient en la rue Quinquampoix, où, logés par fourriers, furent tous les jours magnifiquement traictés et entièrement desfraiés par le Roy.

Le mécredi 16* de ce mois, sur les deux heures après

3o midi, les Suisses vindrent au Louvre, bien accompagnés, faire la révérence à Sa Majesté.

L'ordre observé en ceste cérimonie fust tel :

La grande sale du Louvre estoit garnie de deux rencs

OcL i6o2 MEMOIRES-JOURNAUX 47

d'Escossois en haye,et chaque degré de l'escalier du Louvre estoit semblablement garni de deux rencs d'archers en forme de haye, et tout le dehors, jusques vers la rue Saint- Honoré, des compagnies du régiment des Gardes. Le duc Daiguillon, accompagné d'une belle trouppe de gentilshommes, alla quérir lesdits Suisses jusques à leurs logis, où ils s'estoient retirés après avoir disné chez M. le Chancelier, et les amena jusques à la porte du Louvre, où ils furent receus par M. de Montpensier, qui les

10 y attendoit fort bien accompagné, et les conduisit jusques à la montée du grand escalier. M. de Montpensier les aiant menés jusques-là, M. le comte de Soissons se présenta pour les y recevoir, et les mena jusques en l'antichambre du Roy, où estoit M. le Prince de Condé, qui les conduisit au Roy, séant en une chaire. La majesté duquel estoit magnifiquement et somptueusement ha- . billée, et plus qu'on ne l'avoit jamais veue, ayant une aigrette toute de diamans à son chappeau, qui estoit blanche et noire, de prix inestimable, avec l'écharpe de

20 mesme, toute couverte de diamans.

Les voyant entrer. Sa Majesté se leva et leur osta le chappeau, puis se rassist, et, s'estant couvert, ils lui vindrent faire la révérence, lui baisèrent une main, que Sa Majesté tenoit tout au long de sa cuisse, et de l'autre les embrassa les uns après les autres, la leur mettant sur Tespaule.

Le Sagair, Avoyer de Berne, porta la parole pour tous ks autres, et, après avoir fait sa harangue en son langage, M. deVicq l'interpréta au Roy, qui leur fist par lui-

3o même une briève et très jolie réponse, dont ils se monstrèrent aises et contens à merveilles, attribuans à une très grande faveur tant de caresses et privautés dont Sa Majesté usa en leur endroit.

48 PIERRE DE L'ESTOILE Oct. 1602

La pluspart desdits Suisses estoient fort en point, tout habillés de veloux, portans chaisnes d'or au col. Au surplus, beaux hommes, forts, et qui avoient bonne trongne et les faces cramoisies. Sur quoi il y en eut ung qui, les voyant entrer avec si bon minois et visage dans la chambre du Roy, fist par plaisir sur Theure le quatrain suivant :

Voyant passer ces gens estranges, Au teint vermeil et aux gros culs, 1 o Je pensois voir maints dieux Bacchus

Qui viennent de faire vendanges.

Le jeudi 17* de ce mois, ils se transportèrent tous à S.-Germain pour y saluer M. le Dauphin, qui les y festoia fort magnifiquement.

Les jours suivans, ils furent aussi festoies par M. le comte de Soissons, Messieurs de la Ville et autres prélats et seingneurs. Il n'y eust que le cardinal de Gondi qui s'en excusa sur le mescontentement qu'en pourroit concevoir Sa Sainteté s'il le sçavoit, pource que beau- 20 coup d'entr'eux estoient hérétiques : ce que le Roy aiant entendu, s'en mocqua.

Le samedi 19^, furent tendues en l'église de Nostre Dame les belles tapisseries de S.-Marry, et ce dedans la nef de tous les deux costés. Le chœur fust aussi tendu de riches tapisseries de soie, toutes relevées d'or et d'argent, avec quantité de tapis velus de Turquie pour mettre sous les pieds, et d'autres fieurdelizés qu'on mit sur tous les sièges.

On dressa à droite et à gauche deux eschafPaus pour

3o la musique, et deux grandes galleries en théâtre de tous les

deux costés pour les seingneurs et dames, et à l'entrée

Oct. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 49

du chœur un petit théâtre, de la hauteur d'un pied, où sous un riche dais estoit posée le chaire du Roy, et ung petit pulpitre au devant, pour poser son bréviaire, tandis qu^on chanteroit la messe.

Toute ceste nuict, y eust des archers qui couchèrent dans réglise, pour empescher la foule du peuple d'y entrer.

Le dimanche matin, 20* d'octobre, entre huict et neuf heures, le Roy, accompagné de Messeingneurs les prin-

10 ces de Condé, de Conti, de Soissons, de Montpensier, de Messieurs le Connestable, d'Aiguillon, de Sommerive, Jainville, de Montbazon, et autres grands seingneurs et gentilshommes en bon nombre, monté dessus un barbe bien et richement harnaché, s'en vinst, avec le tambour battant, en l'église Nostre-Dame, où s'estant mis en sa chaire, la Roine et Messieurs les princes à sa main droite, et les Suisses à sa gauche, y eust une très-bonne et excellente musique de voix, d'orgues, luths et violes, qui dura ung bon quart d'heure.

20 Le Roy, cependant, voyant que les Suisses protestans de la Religion n'estoient point encore venus, appela Messeingneurs les princes de Condé et de Conti, et leur commanda de les aller quérir. Ce qu'ils firent tout aussitost, pendant lequel temps la musique n'eust point de relasche.

Au bout d'ung quart d'heure ou environ, Messieurs les princes amenèrent lesdits Suisses protestans, qui s'allèrent asseoir au-dessus des autres, vers le grand autel, selon la dignité et ordre de leurs Cantons.

3o Un peu de temps après, l'Évesque de Valance voulant commencer à dire la messe, lesdits Suisses protestans sortirent l'un après l'autre hors du chœur, après avoir fait une profonde révérence à Sa Majesté, passans

p. DC L*E8T01LB. — VIII. 4

5o PIERRE DE L'ESTOILE Oct. 1602

devant sa chaire, et se retirèrent au hault du pulpître, où estoient M. le Lantgrave de Hessen Maurice, avec l'administrateur de Tévesché de Strasbourg, et plusieurs autres de la Religion, qui tousjours demeurèrent couverts jusques à ce que la messe fust entièrement dite. Les Suisses catholiques romains ne bougèrent de leurs places, et y assistèrent avec apparence de beaucoup de dévotion. Icelle finie, les protestans descendirent du pulpitre, et vindrent se remettre en leurs premiers sièges.

10 Le Roy, environné de Messieurs de Victri et de Prallin, Capitaines des Gardes, ayant chacun d'eux à l'un de ses costés; et de M. de Belièvre, Chancelier de France; de M. deVicq, son Ambassadeur de Suisse; de Messieurs de Sillery et de Villeroy ; fist venir devant Sa Majesté l'Évesque de Valance avec les Evangiles : de l'autre costéy avoitun secrétaire des Suisses, avec les contracts en parchemin, que Sa Majesté avoit passés avec eux. Alors tous les Suisses s'étans levés et venus en nombre de quarante-cinq, chacun en son rang, devant Sa Ma-

10 jesté, l'Avoyer de Berne, nomnié Sagher, fit une longue harangue à Sa Majesté, qui estoit couverte, et lui la teste tousjours nue : laquelle Sa Majesté, qui estoit debout, aiant entendue, se Testant fait interpréter par son truchement, leur fist une belle et courte response, qu'elle commanda audit truchement de leur exposer. Cela fait, M. le Chancelier leur fist une longue harangue, qui leur fust aussi interprétée; et sur l'heure, tantost trois à trois, ores deux à deux, mettans la main dessus les Evangiles, jurèrent solennellement Talliance convenue et contenue

3o en leurs contracts, et se retirèrent les premiers en leurs sièges, pour faire place aux autres.

Quand tous eurent fait le serment, ils revindrent tous ensemble en corps soubs le poisle de Sa Majesté, qui.

Oct. 1602 MEMOIRES-JOURNAUX 5î

.mettant aussi la main sur les Evangiles, fist le serment fort Joîeusement, au grand contentement de tous les gens de bien, tant Suisses qu'autres régnicoles et estrangers affectionnés à la France.

Après toutes ces solennités, la musique, les orgues et

les înstrumens sonnèrent un fort long temps, et oîbit-

on en mesme temps les canons de M. de Rosni, qui ton-

noient de T Arsenal.

Entre une et deux heures après midi, le Roy s'en alla

10 à rÉvesché, accompagné des Suisses, lesquels* il festoia très magnifiquement. Sa Majesté disna en une chambre avec la Roine, et les Suisses en la grande salle. Monseingneur le prince de Condé se mit au haut bout, puis M. le comte de Soissons, M. deMontpensier après. Suivoient le Connestable, d'Aiguillon, Jain ville, le comte d'Auvergne, de Sommerive, de Montbazon, de Vicq, ûîant chacun un Suisse vis-à-vis d'eux, de l'autre costé de la table, selon leur ordre et dignité. Il y eust force tambours, fifFres, et instrumens de musique, qui sonnè-

ao rent pour resjouir la compagnie ; et fut largement beu à la santé du Roy; après à celle de la Roine, tiercement à celle de M. le Dauphin, puis à celle de l'Alliance, à ce qu'elle durast à jamais; à l'heureux accouchement de la Roine, et de suitte à plusieurs autres.

Après que Sa Majesté eust disné, elle vinst dans ceste grande salle, fort bien accompagnée, et, se faisant apporter un verre de vin, beust à tous ses compères, lesquels en mesme temps lui firent tous raison ; et voulust aussi que les Cardinaux de Gondi et de Joîeuse beus-

3o sent semblablement. Quoi fait, Sa Majesté se retira pour les laisser achever leur disner. La Roine y vinst aussi jusqu'à la porte, et les regarda un longtemps s'escarmoucher à coups de verres.

52 PIERRE DE UESTOILE Oct. 1602

En là salle basse, y avoit aussi une grande table couverte pour les serviteurs des Suisses, qui triomphèrent de boire et manger. Il y en avoit ung, entre lesdits Suisses, qu'on disoit qu'il portoit son ventre en escharpe, et beuvoit demi-muid de vin par jour.

Il y en avoh ung autre qu'on appeloit le colonel Hay, qui avoit près de cent ans, marchoit tout courbé, habillé en Pantalon; auquel le Roy prenoit plaisir d'en faire conter, pource qu'il disoit estre du règne du 10 roy Loys XII, et s'estre trouvé à la journée de Pavie,où le roy François avoit esté pris.

Sur les six heures du soir, Messieurs les Suisses, aiant esté à table jusques à cinq heures seulement, se retirèrent en leur logis tout doucement, bien contens, saouls, et traictés; et lors on puist cncores ronfler l'artillerie à l'Arsenal.

En ce mois et le mardi i5* d'icelui, on eust les nouvelles, à Paris, de la mort de Junius et Tercaltius, décédés en la ville de Leydèn en Hollande, tous deux 20 grands personnages et doctes, mais principalement Junius, duquel les escrits rendent suffisant témoingnage de sa doctrine. Peu auparavant estoit mort, audit Leyden, un nommé Acchius, plus grand homme d'Estat que théologien, encores qu'audit pays il fust tenu pour ung des premiers et principaux docteurs de leurs Églises.

Par advis de Lej'den, du mesme jour, on sceut que la . peste y estoit grande : qu'on faisoit estât de cent personnes toutes les semaines qui en mouroient; à Am- . sterdam encore plus, et en la pluspart des lieux et villes 3o de la Hollande.

En ce mois, Hébert, secrétaire de feu M. le Mareschal de Biron, et qui sçavoit tous les secrets de son maistre, homme fort accort et advisé, aiant esté pris prisonnier.

Occ. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 53

après avoir bien babillé, eust finalement son abolition du Roy, qui le vouloit faire pendre, comme il Tavoit bien gangné : Sa Majesté s^estant depuis souventcsfois repentie (ainsi qu'on dit) de ne Tavoir fait, pour s'estre *du depuis* monstre fort ingrat du bénéfice et de la grâce de son maistre.

M. Thielement, Secrétaire du Roy, homme dispos et en la fleur de son aage, bien famé et renommé, et auquel un procès qu'il avoit avança les jours, mourust à «o Paris, en ce mois, et le samedi i3« d'icelui.

Au mesme temps, moururent Le Sellier, M® des Comptes, après avoir esté taillé, combien qu'il fust encore jeune; et Jumeauville, qui avoit esté Eschevîn, après avoir esté pareillement taillé, combien qu'il fust vieux, et aagé de soixante-huit ans. Ainsi moururent, à Paris, de la taille, un jeune et un vieux.

Novembre.

Le lundi 4* de ce mois, fust enterré à Paris un procureur en Chastelet, nommé Mesnard, homme de bien ao (chose rare en un procureur), et qui ne prenoit rien des parties qu'il connoissoit pour pauvres.

Le mardi 5«, fust mise en terre, à Paris, Madame la présidente Tambonneau, fort regrettée de tous ceux qui la connoissoient, comme dame sage et vertueuse.

Le samedi 9^ de ce mois, sur les neuf heures du matin, un Prévost des Mareschaux amena prisonnier en la Bastille de Paris le seingeur de Montbarrot, gentilhomme breton. Gouverneur de la ville de Rennes. On disoit qu'il avoit esté chargé à la mort par Fontenelles, son cousin, 3oet que le Mareschal de Brissac, qui s'estoit saisi de sa personne par commandement du Roy, lui estoit ennemi.

54 PIERRE DE L'ESTOILE Nov. 1602

Chacun de ceux qui leconnoissoient plaignoit sa fortune, et ne se pouvoient persuader qu'il fust autre que bon serviteur du Roy, ni qu'il lui fust jamais tumbé en la pensée de conspirer contre son Estât (comme on l'en accusoit), veu les preuves qu'il en avoit tousjours données au contraire.

Le vendredi 22® de ce mois, la Roine accoucha, à Fontainebleau, d'une fille. A quoi elle ne s'attendoit pas, pource que sœur Ange, qui estoit une dévote que le

10 Pape lui avoit envolée, et qui lui avoit prédit qu'elle seroit roine de France, Tavoit asseurée du contraire, et qu'elle auroit trois fils : tellement qu'elle en pleura fort et ferme, et l'appelant ragasche, ne s'en pouvoit contenter. Le Roy, encores qu'il eust bien désiré le contraire, autant et plus qu'elle, ne laissa néantmoins de la consoler et reconforter fort bien, mais plaisamment^ lui disant que si elle n'eust esté de ce sexe, elle n'eust jamais esté roine de France; et qu'au surplus ils n'avoient point faute de moiens. Dieu merci, pour la pourvoir, et que

30 beaucoup d'autres demeureroient, si la leur demeuroit. Ce jour, du Brueil, Peintre de Sa Majesté, singulier en son art, et qui avoit fait et devizé tous ces beaux tableaux de S. -Germain, en revenant dudit S. -Germain à Paris, sur un cheval qui estoit restif et alloit fort dur, fust, à son retour, surpris d'un renversement de boyau^ que les médecins appellent un miserere, qui en moins de vingt-quatre heures l'envoia en l'autre monde.

Le samedi 23^ de ce mois, fust mise ^n terre,

3oà Paris, Madamoiselle Saint -Germain, fenune du Maistre des Comptes Saint- Germain, aagée de quarante ans. Elle mourust pulmonique, laquelle maladie on disoit qu'elle avoit gangnée à panseï" et sol-

Nov. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX 55

liciter M. Parent, son père, malade de la pierre, * Histoire plaisante d'une superstition *.

Le dimanche 24* de ce mois de novembre, advinst une chose plaisante, mais véritable, dans Téglise de Verrières, qui est ung. village à trois lieues de Paris; à sçavoir du sire Becquet, Marchant de drap, demeurant à Paris, en la rue Saint-Jacques, près la Cloche noire, homme riche et aisé, mais au surplus d'esprit foible et superstitieux jusques à ridolâtrerie. Cest homme estant dans Pé-

10 glise, bien tard, à genoux devant une image de Nostre- Dame qui est derrière l'autel, aiant dix chandelles attacchées aux dix doigts de la main, ung des prestres Taiant adverti de sortir de TégUse, pource qu'il estoit fort tard, n'en voulant rien faire, s'avisa d'une ruse pour l'en chasser, qui fust de prendre un linge blanc duquel il se masqua le visage, et en ceste façoq se vient présenter à cest homme, lequel estant en ecstase de dévotion commença à s'escrier : « Ah I douce Vierge Marie, bonne Nostre-Dame ! » Et cependant, tout efifraié, sortist viste-

ao ment, criant à tous ces bonnes gens que la Vierge Marie lui estoit apparue. Ce que volant ce pauvre peuple, et commençant desjà à crier miracle, comme estant de fort légère croiance en telles affaires, fust retenu par le prestre, qui, leur aiant dit ce qu'il en estoit, fit tourner le miracle de Tappariiion de la Vierge en risée.

Trois mois auparavant ou environ, en la paroisse S.-Sevrin, à Paris, de laquelle il estoit, estant entré en contestation contre un prestre qui lui demandoit l'argent de trois messes qu'il avoit dites pour lui, et souste-

3o nant contre ledit prestre qu'il n'y en avoit que deux, en estant venus devant l'Official, qui n'en adjugea que deux au prestre, et que la tierce demeureroit à son profit, ledit prestre, s'en voulant venger, et sachant qu'en ceste

56 PIERRE DE L'ESTOILE Nov. i6oa

chapelle N. -Dame, où il faisoit dire ordinairement ses messes, y avoit ung petit crucifix de cuivre, qu'il baisoit tousjours sept ou huict fois avant qu'ouir ses messes ; aiant sceu Theure qu'il y devoit venir, prist ce crucifix et le chauffa si chaud qu'il n'y eust bouche si froide qui n'en eust esté eschaudé. Puis, l'ayant remis en sa place, ce bonhomme estant venu pour baiser comme de coustume son petit Dieu (qu'il appelloit), s'eschauda tellement qu'il conmiença à crier : « Ah ! mon petit Dieu, que tu

lo es chaud I » Et, se contentant de lui avoir donné un baiser, ne voulut point retourner aux autres. Exemples qui nous apprennent combien vaine et ridicule est la superstition.

Le mardi 26* de ce mois, ung hostelier de ceste ville couppa la bourse à ung gentilhomme, dans la Grand Chambre; lequel ayant esté représenté devant le premier Président, après qu'il l'eust confessé et dit que c'estoit la première fois qu'il lui estoit avenu, fut envoie prisonnier, nonobstant les conclusions des Gens du Roy, qui

2oavoient conclu à la fleur de lis et aux galères perpétuelles.

Bonnefoy, Procureur en Parlement, auquel ce nom de Bonnefoy convenoit bien, pource qu'on le tenoit, au Palais et partout, pour homme de bien, mourust en ce temps à Paris.

En ce mois, on faisoit, à Paris, un conte plaisant du Roy, et digne de remarque, lequel le seingneur de Victri, qui en pouvoit parler, asseura à un de mes amis. Et estoit tel :

3o Sa Majesté, chassant * un des jours de ce mois * vers Grosbois, se desrobba de sa compagnie, comme il fait souvent, et vinst seul à Creteil, qui est à une lieue par delà le pont Charanton, où estant arrivé, sur l'heure du

Nov. 1602 MÉMOIRES-JOURNAUX l^

disner, affamé (comme on dit communément) comme un chasseur, vinst à Thostellerie, où aiant trouvé Thostesse, lui demanda s'il n'y avoit rien pour disner. Elle lui respondit que non, et qu'il estoit venu trop tard. Mais, à rinstant, avisant une brochée de rost, demanda pour qui donc estoit ce rost-là. L'hostesse lui dit que c'estoit pour des Messieurs qui estoient en haut, et qu'elle pensoit que ce fussent des procureurs. Le Roy alors (qu'elle ne prenoit que pour ung bien simple gentilhomme, pource qu'il

10 estoit seul) la pria de leur aller dire qu'il y avoit un honneste gentilhomme qui venoit d'arriver, qui estoit las et avoit faim; qu'il les prioit de lui donner un morceau de leur rost pour de l'argent, ou qu'ils l'accommodassent du bout de leur table, et qu'il paieroit son escot. Ce qu'ils lui refusèrent tout à plat, disans que, pour le regard de leur rost, il n'y en avoit pas trop pour eux; et, quant à disner avec eux, ils avoient des affaires ensemble et estoient bien aises d'estre seuls.

Le Roy, aiant entendu ceste response, demanda à

aol'hostesse quelque garson, pour envoler là auprès lui quérir compagnie, et lui aiant donné une pièce d'argent, Tenvoia au sieur deVictry, qu'il lui désigna par un autre nom, et par une autre grande cazaque rouge qu'il portoit; et qu'estant là, il lui dit qu'il vinst incontinent trouver le maistre du Grand-Cornet. Ce que le garson aiant fait, et le sieur de Victri, aiant congneu par son langage que c'estoit le Roy, s'en vinst incontinent trouver Sa Majesté, accompagné de huia ou dix autres : lequel, aiant conté audit Victri sa desconvenue et la

3o vilenie de ces procureurs, lui enchargea par mesme moien de s'aller saisir d'eux, et qu'il les menast à Grosbois, et qu'estant là il ne faillit de les très-bien fouetter et estriller, pour leur apprendre une autre fois à estre

58 PIERRE DE LESTOILE Nov. 1602

plus courtois à Tendroit des gentilshommes. Ce que ledit sieur de Victri exécuta fort bien et promptement, nonobstant toutes les raisons, prières, supplications, remonstrances et contredits de Messieurs les procureurs. En ce mois, M. le Mareschal de Bouillon, fort pressé et importuné du Roy de venir en cour, et voir Sa Majesté pour se justifier, Tasseurant qu^il y seroit le bien venu, et qu'il n'en recevroit que toute faveur et contentement, ne s*y ozant fier, s'excusa par lettres très 10 humbles qu*il en escrivit à Sa Majesté, et à beaucoup de princes et seingneurs tant estrangers qu'autres, mesmes aux Églises : desquelles lettres j'ay les copies, qui se voioient à la Cour, à Paris, et partout. Sur quoi on disoit qu'il prattiquoit le dire de Marot : « qu*en telles affaires il valoit mieux s'excuser d'absence, qu'estre bruslé en sa présence. »

' Décembre.

Le dimanche premier de ce mois, le Roy, qui estoit à Paris, bailla le prince de Jainville en garde à M. de 20 Guise son frère, sans la prière et solicitation duquel Sa Majesté l'eust envoie à la Bastille, comme le tenant complice des menées et conjurations du feu Mareschal de Biron; et dit au prince de Jainville, qu'il en remerciast hardiment son frère, lequel il aimoit.

Deux jours après, M. le Chancelier l'interrogea, et disoit-on, que son ingénue et franche confession l'avoit sauvé d'une prison : comme aussi M. de Rosni avoit donné advis audit prince, pour l'éviter de parler firançois.

On avoit fait entendre au Roy, que, le vendredi de

3o devant, ledit prince avoit esté à l'hostel S.-Denis voir

M. de Saint-Denis, son frère ; et que là estoit l'ambassa-

Dec. i6oa MÉMOIRES-JOURNAUX 59

deur d'Espagne, auquel il avoit parlé et communiqué. Mais on trouva que cest ambassadeur estoit un livre, dans lequel il s'estoit amusé à lire presque toute Taprèsdisnée, et que Tavis qu'on avoit donné à Sa Majesté estoit ung avis d'envie et de calomnie.

Le mécredi 1 1« de ce mois, furent pendus et estranglés, en la place Maubert, à Paris, pour la fausse monnoyé, trois clercs volontaires (qu'on apelle), et qui estoient du Tablier et bureau des desbauches du Palais. Ils fuie rent pendus devant la porte d'un boulanger, où ils travailloient à ce beau mestier, et où ils avoient esté surpris forgeans des ducatons. L'un estoit de Lyon, l'autre de Mascon, et le tiers de Carleu, tous proches voisins.

Le dimanche i5* de ce mois, s'eslevèrent à Paris des vents merveilleusement grands et impétueux, qui causèrent ruines, et abbatirent lorce cheminées, entr'autres la mienne, de dessous laquelle on venoit de retirer deux de mes petits enfans, qui par ce moien (c'est-à-dire par 20 une singulière providence de Dieu) furent sauvés et garantis de ce péril.

Le vendredi 20% le fils du feu président Séguier, qu^on nommoit de Soret, fust receu Conseiller en la Cour, nonobstant son aage et le meurtre qu'il avoit commis à Bourges, qui eust rendu un autre incapable du tout de ceste dignité. Il respondit à Messieurs avec une grande asseurance : ce qui occasionna ung des Conseillers, qui assistoit à son examen, de dire qu'il estoit asseuré comme yn meurtrier.

3o Sur la fin de ce mois, l'entreprise sur Genève faillie par le duc de Savoye, malheureuse pour lui et ses entrepreneurs, resveilla les esprits et plumes des François contre Son Altesse et les Hespagnols. On en fit rouler

6o PIERRE DE L'ESTOILE Dec. i6oa

plusieurs discours sur la presse, contenaus les particularités de tout ce qui s*y passa, avec le juste loyer des traistres et conspirateurs, sur lesquels le juste jugement de Dieu ne fault jamais de tumber.

En ce mois, moururent à Paris la femme de Camus, Avocat au Grand Conseil, aagée de vingt-quatre ans seulement; Madamoiselle Petit, en la fleur de son aage; et Madamoiselle Vouzé, fort aagée. Mourust aussi, en sa maison, à Paris, le dernier jour de cest an, M. de Mas-

10 pairrot. Maître des Requestes, bon serviteur du Roy, comme plusieurs autres, par labolition de leur parti de la Ligue.

Ce jour dernier de Tan 1602, je receus nouvelles de la mort de ma niaipce de Foras en Champagne, la veiUe de Noël dernier ; et mourust jeune, en la fleur de son aage, d^une fièvre ardante et continue : mort ordinaire

. de celles de la maison des Baillons, dont elle estoit. Cette année 1602 fut si stérile de fruit, principalement de poires et de pommes, que les poires de Bon-

20 Chrétien se vendoient ung escu la pièce ; et en fut fait présent au Roy, d^un cent, qui cousta cent escus. Les pommes aussi, qu'on achetoit pour la bouche de Sa Majesté, coustoient d'ordinaire au prix de quarante sols la pièce.

Année i6oj

Janvier.

Au commencement de ceste année, ung Secrétaire du Roy, nommé La Planche, fust contraint de se desfaire de son estât, pour avoir fait sceller, au logis d^un Maistre des Requestes, nommé Durant, dit Villegangnon, trois mil lettres de mestiers, qui valent de taxe au Sceau trente sols pièce.

Le mardi 7® de ce mois, le Roy prist médecine, pour 10 estre tumbé de son cheval, estant à la chasse, et s^estre ung peu blessé.

Le mardi 21% Madame deVerneuil accoucha, à Paris, d^une fille, dans le logis de la Roine, qu^on apele à ceste heure Thostel de Madame.

Le vendredi 24®, mourust â Paris ma cousine Daubray, aagée de dix-neuf ans seulement, d'une tablette que lui avoit donnée pour ses pasles couleurs un apotiquaire du duc de Maienne; laquelle Taiant mise pour ung temps hors de son esprit, eh estant revenue et guairie ao par M. Le Febvre, médecin, enfin la force de la drogue fut maistresse de la nature, et lui fist faire eschange de ceste misérable vie à une meilleure.

Le dimanche 26*, ung Carme fist profession de la Religion et jetta son froc aux orties, à Ablon.

Ce jour, furent emprisonnés trois soldats des Gardes du Roy, qui s'y estoient mis nouvellement, en intention,

6a PIERRE DE L'ESTOILE Janv. i6o3

disoit-on, de tuer Sa Majesté, comme aussi leur accusation le portoit. Mais elle fust vérifiée fausse par la propre bouche du Roy, qui, les aiant ouïs, les deschargea entièrement et les renvoia absous, disans que leurs charges estoient les ennemis qu'ils avoient.

Le mardi 28*, un jeune Advocat au Parlement, nommé Le Queus, aagé de. vingt-huit à vingt-neuf ans seulement, mourust, à Paris, d'une pluerésie, et fust fort regretté de tous ceux qui Tavoient congneu et ouï, pource 10 qu'il estoît estimé, pour son aage, un des premiers du Palais, et des plus beaux esprits et déliés du barreau : car il n'y avoit que quinze jours qu'il avoit plaidé une cause où il s'estoit fait admirer d'un chacun.

Febvrier.

Le lundi 3® de ce mois, uqg docteur en Théologie, demeurant au Collège des Chollets, à Paris, en revenant de S.-Denis, tumba mort devant S.-Ladre. Il faisoit un froid extresme, et avoit commencé la gelée très-aspre, la nuict du samedi premier du mois ; et ce, tout à Pimpro-

20 viste et sans qu'on s'en doutast en sorte que ce fiist : car, encores le jour de devant, il faisoit un temps vain et chaud, comme en esté. Dura ceste gelée huit Jours seulement, et jusques au dimanche 9* de ce mois, qu'elle tourna à un dégel plein de brouillas fort malsain, et qui causa force maladies.

Le dimanche gras, 9® de ce mois, le Roy, tout habillé de satin blanc, courust la bague aux Thuilleries, et l'em* porta par deux fois; et les autres seulement une, ne courant point, qu'il ne lui donnast attainte.

5o Ce jour, mourust à Paris Madame d'Interville ; et huit

Fév, i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 63

OU dix jours après, une jeune damoiselle, nommée Falaize, femme de M. Falaize, Auditeur des Comptes.

Le dimanche i6% ne se trouvèrent en tout, au presche à Ablon, à cause du mauvais temps qu'il faisoit, que trente personnes seulement : dont encores le ministre, qui estoit Du Moulin, faisoit le trentième.

Le jeudi 20*, le Roy partist de Paris pour s'en aller à Mets, où la Roine le suivit.

Ce jour, courust un bruit faux, à Paris de la mort de

10 Madame en Lorraine; et disoit-on que le Roy, sortant de Paris, en avoit rencontré le courrier.

Le dimanche 23*, le fils de M. du Couldray, Conseiller en la Cour, qui estoit de la Religion, fust baptizé à Paris, aux faubourgs S.-Germain; auquel baptesme assistèrent jusques à cent personnes. Sa Majesté leur avoit permis de s'assembler, pour cest effect, jusques à vingt ou ving-cinq personnes seulement, sur la plainte et le rapport qu'on lui avoit fait que plusieurs enfans qu'on portoit baptizer à Ablon mouroient sans baptesme^ à cause du long et

ao mauvais chemin.

Le mardi 25«, mourust, à Paris, d'une pluerésie, Madame la Mareschale de Rets, aagée de cinquante-huit ans : dame douée de beaucoup de grâces et d'un bel esprit ; à laquelle toutefois le Roy, en gossant, dit qu'il avoit manqué, à la fin de ses jours, d'avoir par son testament donné à son médecin et à son advocat, l'ung qui l'avoit fait mourir , et l'autre qui ruineroit sa maison par procès.

Geste dame fist une belle fin, et mourust bonne chres-

3o tienne et repentante. On la disoit ennemie de ceux de la Religion, pour les, actes de dévotion qu'elle faisoit ordinairement, où elle paroissoit plus Catholique superstitieuse qu'autrement. Et toutesfois, quinze jours avant que

64 PIERRE DE L'ESTOILE Fév. i6o3 *

mourir, elle dit à un grand seingneur de la Religion, qui lui en parloit, que, quelques dévotions qu'elle fist, elle le pouvoit asseurer d'une chose : qu^elle ne croioit estre sauvée que par le sang d'ung Jésus-Christ; et qu^elle ne prioit ni ne demandoit rien à Dieu qu'au nom d*icelui, ni n'avoit recours à aucune intercession de Vierge, Saint ou Sainte quelconque ; ains embrassoit seulement et se reposoit sur le mérite de la mort et Passion qu'il avoit enduré pour elle, lo Celui qui me Ta conté, homme de bien et véritable, m*a asseuré le tenir de la propre bouche du seingneur, auquel ladite dame Tavoît dit.

En ce temps, y eust ung honneste homme de marchant de la paroisse S,-Sevrin, à Paris, qui fust assommé, sous sa cheminée, des plastras qui y tumbèrent, et ainsi finist ses jours.

Le vendredi, dernier de ce mois, M. le Prince alla voir en son logis ung advocat et conseiller du Trésor, nommé Edelin, qui lui donnoit quelques fois des nouao velletés de ce temps, où il se plaisoit; et de ses poésies, auxquelles toutesfois il avoit le bruit de ne guères entendre.

M. Viette, Maistre des Requestes, homme de grand esprit et jugement, et des plus doctes mathématiciens de ce siècle, mourust, en ce mois, à Paris, aiant, selon le bruit commun, vingt mil escus au chevet de son lit. Il passoit Taage de soixante ans.

En ce mois, et le lundi 3« d'icelui, advinst au Louvre, qu'un gentilhomme, estant venu en Cour pour se mettre 3o de la compagnie de Monseingneur le Dauphin, heurta le Roy, sans y penser, comme Sa Majesté passoit viste et fort peu accompagnée, sous la porte du Louvre, près du Jeu de Paume, où on ne void guères clair. Ce qui le fist

Fév. i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 65

mescongnoistre au gentilhomme, lequel à Tinstant fust pris et mis entre les mains des Gardes, qui le menèrent à Sa Majesté, devant laquelle il se trouva si esperdu qu'il en perdist toute parole et contenance, jusques à ce qu'ung gentilhomme, nommé S.-Geran, que le Roy connoissoit, asseura Sa Majesté de la preud^hommie et fidélité du gentilhomme, quUl connoissoit fort bien; le pria de lui pardonner ceste faute, qui lui estoit avenue par mesgarde. Et Taiant mené au Roy, le cœur et la parole lui lo estant revenus, demanda luî-mesme son pardon, qui lui fust oaroié *sur l'heure*, avec réprimande, par Sa Majesté. ^

Mars.

Le samedi i«' de ce mois, le service de la Mareschale de Rets fust fait à TAve-Maria. Cospcan fist Toraison funèbre.

Ce jour, furent roués, en Grève, tout vifs, trois hommes, dont y en avoit deux d'Argentan, et ung de ceste ville, qui estoit ung ayde à masson,qui avoient volé et tué ung 20 pauvre marchand de toiles, en la vallée de S.-Qoud. Il n'avoit que trente escussur lui; et quant à ses toiles, ils les amenèrent à Paris, et en furent descouverts miraculeusement par le marchand mesmes auquel ils s'adressèrent pour en avoir argent, qui estoit celui qui les avoit vendues au deffuna le jour de devant.

Le mardi 4*, mourust à Paris Jean Rabel, peintre, ung des premiers en l'art de pourtraicture, et qui avoit un bel esprit.

Ce jour, advinst qu'un gentilhomme qui faisoit nourrir

3o un sien enfant en la vallée de Montmoranci, estant parti

de Paris exprès pour l'aller voir, le trouva, par grand

malheur, estendu mort sur une table où on l'ensevelissoit,

p. DB lEstoilb. ^ VIII. 5

06 PIERRE DE L'ESTOILE Mars i6o3

aiant esté estouffé la nuict. Ce pauvre gentilhomme, outré d'une juste douleur, aiant rencontré le nourrissier, s'estant mis à crier après lui * et lui dire pouilles et injures *, l'autre, impatient * de cela *, ayant respondu au gentilhomme ung peu bien haut; le gentilhomme, transporté d'une juste passion et colère, aiant tiré 'son espée, tua le nourrissier sur la place : dont estant mis en justice, fut absous du meurtre, et en passa quasi pour rien, attendu la passion de l'un et l'indiscrétion de ;o l'autre, cause de sa mort et de son malheur.

Le vendredi 7* de ce mois, ung nommé Le Vasseur, Secrétaire du Roy, et Commis de M. de Fresne, mourust, à Paris, tout soudain. Huia jours devant, ung sergent, proche de là, aiant bien souppé avec ung sien ami, estoit mort si soudainj qu'il n'avoit eu le loisir de se mettre au lit.

Ce mesme jour, mourust à Paris un mien ami, nommé Nyon, Esleu de Saumur, Secrétaire de M. Du Plessis- Mornay, aagé de soixante ans, et fust enterré au cime- 20 lière S.-Père, à la mode de ceux de la Religion, de laquelle il estoit.

Le dimanche g^ de ce mois, mourust^ à Paris, d'une pluerésie (laquelle maladie y régnoit fort et dangereusement), M. de Fresneau, le plus jeune des frères de feue ma femme ; et, pource qu'il manioit les affaires de M. le Cardinal de Sourdis, duquel il estoit fort aimé. Madame de Sourdis sa mère, qui estoit en procès Contre ledit Cardinal son fils, envoia ung laquais, comme il se mouroit, sçavoir s'il n'estoit point encore mort : le laquais disant 3d tout haut que Madame eust voulu avoir donné cent escus aux pauvres, et qu'il eust jà esté en terre, tant elle avoit peur qu'il en reschappast.

Le lundi 10^, mourust à Paris Madame de Belin, et

Mars i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 67

en mesme temps Madame de Larchan, veufve du Capitaine des Gardes, qui estoit fort aagée.

Le mardi i8«, arrivèrent nouvelles, à Paris, du changement fait à Mets par le Roy, et comme Sa Majesté avoit cstabli Montigni Gouverneur de la ville et de la citadelle, et lui avoit donné Darquien pour son lieutenant en ladite citadelle, ayant fait mettre dehors les SoboUes.

Le Vendredi Saint, 28® de ce mois, Madamoiselle de loMonmagni tumba malade d'un miserere^ et mourust le propre jour de Pasques, auquel il faisoit aussi chaud qu'à la S. Jean.

En ce mois, au village de Fontenay, près Paris, la femme d^un ayde à masson accoucha de trois enfans.

L'avocat Dorléans, relégué à Bruxelles, pour la Ligue et les beaux livres qu'il avoit faits contre le Roy en sa faveur, pauvre pensionnaire d'Espagne à six vingt escus tous les ans, aiant trouvé moyen de faire sa paix par Tentremise de Messieurs le président Janin et Villeroy, 20 qu'il appelloit ses Pères, revinst à Paris, sur la fin de ce mois, où, tout misérable qu'il estoit, chargé de femme et enfans qu'il avoit bien de la peine à nourrir, portoit la teste haute comme de coustume, bravoit et babilloit à Paris avec autant d'audace et présomption qu'il avoit jamais fait. * Dit à un de mes amis, qui l'alla voir, qu'il n'estudioit que trois livres : le Tertullian, le Sineze et le Corneille Tacite. *

La constitution de ceste saison fust si maligne que les pluerésies fréquentes et dangereuses, qui couroient à 3o Paris et en emportoient beaucoup, se tournèrent, sur la fin du mois, en de pires encore, à sçavoir en des morts si soudaines et estranges que les médecins, par leurs confessions propres, n'y entendoient du tout rien \ telle-

68 PIERRE DE L'ESTOILE Mars i6o3

ment qu'ils furent sur les termes (comme je Tai ouï confirmer à ung d'entre eux) de demander permission à la justice de faire ouvrir, à leurs despens, les corps de ceux qui mouroient de ceste façon, pour en servir au publiq et à eux, afin de descouvrir les causes de leur mort, et y remédier selon leur art.

Ung tailleur d'habits, nommé Morée, demeurant en la rue de la Serpente, à Paris, me conta, à ce propos, que sur la fin de ce mois ung apotiquaire et sa femme, de-

lomeurans à La Ferté-sous-Jouarre, estoient morts d'une mort si subite (et toutefois naturelle) qu'ils avoient esté trouvés tous deux morts dans leur lit, à mesme heure et à mesme jour; et, qui est plus esmerveillable, que, le mesme jour, estoit morte la chambrière du logis et trois petits enfans, qui pleuroient la mort de leurs père et mère : accident très rare et remarquable.

f: Le dernier de ce mois, je receus advis, par lettres d'un mien ami, dactées du i8^ de ce mois, de la plaisante farce jouée à Bordeaux entre le Cardinal deSourdis et les

2 ecclésiastiques dudit lieu, desquelles] j'ai fait le suivant extraict '.

Avril.

Le mardi, i^"' de ce mois, dernière feste de Pasques, le Cordelier portugais qui avoit presché le karesme à S.- Jacques de la Boucherie, y prescha le Purgatoire de ce jour, où une partie de la paroisse d'Ablon se trouva. Entre autres passages et auctorités qu'il allégua pour le prouver, il cita ung passage de Luther, qu'il lust tout haut en chaire, dans ung tome des Œuvres dudit Luther,

3o I. L'extrait n*a pas été transcrit par L'Estoile.

Avril i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 69

que M. l'abbé de Tiron lui avoit preste. Deux ou trois jours devant, il en avoit presché où M. de Rosni s'estoit trouvé, qui dit qu'il n'avoit rien ouï de lui sur cest article, que choses fort communes et vulgaires: ce qu'aiant esté rapporté audit Cordelier, il dit qu'il en prescheroit encores le mardi, maïs qu'il leur en donneroit ung tel coup que jamais ils n'en guairiroient: lequel coup toutefois ceux d'Ablon ne trouvèrent tant mauvais et mortel qu'il l'avoit crié.

10 Le mécredi, vendredi et samedi, 2% 4* et 5® de ce mois, il tonna la nuict et esclaira bien fort à Paris : ce que j'ai remarqué, estant si fréquent, comme prodigieux en ceste saison.

Le vendredi 4* de ce mois, ung fourbisseur, demeurant à Paris rue S.-Honoré, vis-à-vis de la rue de l'Austruche, mourust soudainement. Sa femme mourust, le lendemain, qui estoit le samedi, * aussi soudainement que son mari *, et la garde, * tout du mesme, * le jour d'après, qui estoit le dimanche : chose rare et notable.

20 Le mardi 8« de ce mois, M. Du Plom me montra des lettres que lui escrivoit un sien ami de Bordeaux, en dacte du 26® du mois passé, qui contenoient les avis suivans :

Que le Roy avoit mandé à M. le Mareschal, sur le bruit que les Jésuites faisoient courir qu'ils avoient permission de Sa Majesté d'ouvrir leur collège, qu'il s'asseurast qu'il n'en estoit rien; que sa volonté y estoit toute contraire; qu'il n'en avoit parlé un seul mot à leur jurât, et qu'il le fist entendre à sa Cour, aux jurats et ha-

3o bitans de la ville, aux Jésuites, et nommément à leur Père Camus, qui en avoit semé le bruict par toute la province. ^

Que ledit seingneur Mareschal avoit envoie prisonniers

70 PIERRE DE L'ESTOILE Avril i6oi

au Château-Trompette un prestre et un gentilhomme, pour avoir conspiré de tuer Sa Majesté avec une arbalestequi avoitungpang de long, laquelle il avoit envolée au Roy, et qu'il y avoit encores une autre de Béarn, qu'on cherchoit.

Que si ceux de Genève et les Suisses s^aheurtoient vivement (comme le bruit en estoit) contre leur loyal ou desloyal ennemi, ils lui feroient ung mauvais parti. Qu'il estoit venu advîs, à Bordeaux, de quatre navires

lohespagnols perdus vers Baionne avec leurs hommes, qui s'en alloient vers Irlande ou la Flandre; et qu'à la rade de S.-Sébastien, en avoient esté bruslés sept ou huict.

*Ce jour, je fus voir, aux Cordeliers, le Cordelier portugais, après lequel chacun couroit et en faisoit estât, comme de quelque grand et nouveau prophètj : ce que je ne trouvai point, et sur le subject du Purgatoire qu'il avoit presché, l'aiant arraisonné et proposé les difficultés qu'en faisoient ceux de la Religion, fondées sur les textes

ao del'Escriture Sainte, que je lui alléguai, il me donna des solutions si peu pertinentes qu'elles ne peuvent contenter ceux qui ont tant soit peu estudié en la Sainte Escriture. Finalement je le priai de me cotter le tome et passage de Luther qu'il avoit leu publiquement en sa chaire, ce qu'il fist, et le trouvai au premier tome de ses Œuvres en la dispute qu'il eust à Lipse avec Eccius (feuillet 269), passage fort pour son opinion (et plus que Je nepensois), mais ambigu et nullement diffinitif , comme il apparoist par l'extrait suivant que j'en ay fait mot pour mot :

3o "Ego qui credo fortiter, immo ausim dicere scio, Purgatorium esse,facileper$uadeor in Scripturisdeeojieri mentionem, quemadmoduni illud Matth. inducit Gre-gorius in Dialogo, non remittitur, neque in hoc seculo,

Avril i6o3 MÉMOIRES- JOURNAUX 71

neque infuturo,volenspeccataquœdam remitti in Pur^ gatorio. Admitto et illud2 Matth, 2*>. Sanctaestetsalubris cogitatio pro defunctis exorare, etc., sed hocvolo, quod in universa Scriptura non habeatur mentio Purgatorii quœposset stare in contentione et convincere, nam et liber Macchabeorum cum non sitin Canone, pro fidelibus potens est, contra pertinaces nihil facit, et dictum Gregorii facillime eludiiur, quod neque hic neque infuturo peccatum remittatur, id est nunquatn.

10 * M . Cazaubon, auquel, le jour de devant, j 'avoîs communiqué les propos que j'avoîs eus avec le Gordelier sur le différend du Purgatoire, m*envoia deux passages grœqs de Grégoire de Nazianze, extraits fidèlement de sa main, comme je le vérifiai moi-mesme sur l'original que j'ay en mon estude, faisans formellement contre l'opinion du Purgatoire débatue par le Gordelier, lequel ledit Gazaubon, pour avoir souvent communiqué avec lui, tient pour un opiniastre ignorant, qui à la vérité a beaucoup leu, mais sans jugement. *

20 Ce jour, le maistre de la Heure, qui est ung cabaret en la rue de la Huchette à Paris, s'en estant allé au Palais, après avoir bien déjusné, estant de retour en sa maison, comme il se pensoit mettre à table pour disner, lui prist un mal de cœur qui Tenvoia en l'autre monde, s'estant mis en une chaire où il eust à peine loisir de s'asseoir qu*il n'eust rendu l'esprit.

En ce temps, moururent, à Paris, Madamoiselle La Proutière et la générale Le Febvre.

Ge mécredi 9** de ce mois, sur le soir, TAmbassadeur

3o d'Angleterre receust nouvelles de la mort de la Roine à Richemont,une de ses maisons de plaisir, qui est à sept ou huict milles de Londres, et que, six heures après, suivant sa dernière intention et volonté, Jacques VP,

72 PIERRE DE I/ESTOILE Avril i6o3

Roy d^ Ecosse, avoit esté audit lieu de Richemont déclaré et proclamé Roy d'Angleterre, le lendemain à Londres, et consécutivement par toutes les villes et places du roiaume.

Ladite Roine mourust le jeudi 3« de ce mois, selon nostre calcul, qui suivons la réformation du Calendrier Grégorien, mais, selon le leur, le lundi 24® mars, veuille de l'Annonciation de Nostre-Dame. Auquel jour elle avoit esté née la veuille de la Nativité Nostre-Dame, 7*

10 septembre i533, et par ainsi morte au soixante dixième an de son aage. De la façon de sa mort, on tient l'avis suivant, envoie de Londres, en dacte du 25® mars, à un grand de la Cour * de France *, le plus véritable et certain, quoique Ton Tait voulu taxer de supposition :

Dès le 17* mars, le peuple et les grands furent disposés à nommer le Roy d'Escosse, après la mort de la Roine.

Le 18*, ceux du Conseil donnèrent ordre que tous les ports d'Angleterre fussent fermés.

20 Le 24®, sur les trois heures du matin, la Roine d'Angleterre rendit l'esprit fort doucement, après avoir perdu la parole deux jours auparavant, sans avoir enduré fièvre aucune ni douleurs pendant sa maladie , ni perdu en façon quelconque de son sens et entendement, qu'elle a eu tousjours bon jusques à la fin.

Au mesme temps, le Roy d'Escosse a esté proclamé Roy d'Angleterre, à Richemont, où estoit la Cour; et ce matin, l'a esté à Londres, par lehérault d'armes à cheval, accompagné de tous les seingneurs du Conseil, Arche-

3o vesques, Evesques, Comtes, Barons et Gentilshommes, qui s'y sont trouvés en nombre de trois cents. Le seingneur Cécile a leu devant le peuple la prononciation. L'opinion commune des médecins de la Roine, et de

Avril i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 73

ceux qui Pont assistée et servie prîvément en sa chambre,

, est que sa maladie procédoit d*une tristesse, qu'elle a tousjours tenue fort secrette; et fondent leur jugement sur ce quUI n'est jamais apparu en elle aucun signe mortel, hors celui de Taage, aiant tousjours eu le poulx sain et la veue bonnej; joint, disent-ils, qu'en tout le cours de sa maladie elle n'a jamais voulu user de remède quelconque qu'on lui ait proposé, nonobstant les prières et menasses d'une mort certaine, qu'on lui proposoit si elle

10 ne se vouloit autrement aider, comme si elle eust pris ceste résolution dejongue main, de vouloir mourir, ennuiée de sa vie par quelque occasion secrette, qu'on a voulu dire estre la mort du comte d'Essexe.

Quoi que c'en soit, la vérité est qu'aussitost qu'elle se sentit attainte du mal, elle ne cela point, ains dit tout haut, qu'elle vouloit mourir et le désiroit.

Elle n'a fait aucun testament * ni déclaration publique de son successeur*, et ne s'est mise au lit, que trois jours avant sa mort, aiant demeuré plus de quinze jours as-

10 sise sur des coussinets , tousjours vestue , aiant les yeux fichés en terre, sans vouloir voir, ni parler à personne.

L'Archevesque deCantorbie et l'Évesque de Londres, avec son ausmonnier, n'ont pas laissé de l'assister à sa fin, où elle a tesmoingné beaucoup de signes de dévotion et de reconnoissance envers Dieu.

« Il y a trois choses (ditle Roy) que le monde ne veult croire, et toutefois elles sont vraies et bien certaines : quelaRoine d'Angleterre est morte fille; que l'Archiduc

3o est un grand capitaine, et que le Roy de France est fort bon Catholique. »

Le samedi 12® de ce mois, l'avocat Dorléans fiist pris prisonnier, à cinq heures du matin, et envoie à la Gon-

74 PIERRE DE L'ESTOILE Avril i6o3

ciergerie, où îl fust enfermé du commencement en un cachot ; puis, estant tiré de là, on le mist en une chambre, à la charge qu'il ne pourroit parler ni communiquer avec personne.

Cest homme estoit fort présomptueux et libre en paroles, qui parloit à Paris comme à Bruxelles : ce qui lui causa envie et malheur, et disoit-on que le mespris qu^il avoit monstre envers M. le Premier Président, qu'il avoit dédaingné d'aller voir et * saluer en sa maison *, lui lo portoit beaucoup de préjudice; joint ses livres du Catholigue Anglois et Banquet d'Arête^ où Sa Majesté estoit cruellement dénigrée et deschirée par toutes sortes d'injures et calomnies les plus atroces qui se puissent excogiter.

Le mécredi i6® de ce mois, le Roy arriva, de son voiage de Mets, à Fontainebleau, où aussitost qu'il fut arrivé il commanda qu'on eust à mettre l'avocat Dorléans hors de prison à pur et à plain ; et qu'il vouloit, nonobstant tout ce qu'il avoit fait et escrit, qu'il jouist 20 du pardon et de la grâce qu'il lui avoit faite.

Mais, quand on eust remonstré à Sa Majesté comme, en son livre du Catholique Anglois^ il avoit parlé de la feue Roine sa mère, l'appelant a putain et louve », qui s'en chargeoit partout où elle pouvoit, il se rétracta un peu, et dit qu'il vouloit, à la vérité, que son pardon eust lieu, mais n'entendoît pourtant faire si bon marché de l'honneur de feue la Roine sa mère. M. de Rosni dit qu'il y avoit dix ans qu'il devoit estre pendu.

Le samedi 19®, le Roy arriva à Paris à l'improviste 3o et sans qu'on l'y attendîst : M. le Chancelier aiant jà envoie son bagage à Essone, et lui estant prest de partir pour aller trouver Sa Majesté à Fontainebleau, laquelle arriva ce matin à Paris en poste, et aussitost alla voir

Avril i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX yb

Madame de Verneuil, avec laquelle il fiist depuis neuf heures jusques à une heure après midi. De là, s'en alla disner chez M. le Grand, et coucher avec la Roine à Thostel de Gondi.

Le dimanche 20®, le Roy alla au sermon du Cordelier portugais, qui preschoit à S.-Germain-de-l'Auxerrois; et au sortir du sermon, qui commença à trois heures, monta à cheval, avec la Roine, pour aller à St.-Germainen-Laye, voir M. le Dauphin.

10 Le vendredi 25* de ce mois, mourust à Paris, dans St.-Jean-de-Latran, TArchevesque de Glasco, Ambassadeur d'Escosse, aagé de quatre-vingt-trois ans, d'ung cors * qu'il avoit * qui lui vinst au bout du pied, auquel la gangrène se mfst, qui le consuma fort cruellement et le fist mourir avec grandes douleurs, nonobstant tous les remèdes que les médecins et chirurgiens y purent apporter.

Quand il eust receu les nouvelles de l'élection du Roy d'Escosse, il en fist faire, à St.-Jean-de-Latran, les

20 feux de joie, plus par cérimonie (ainsi qu'on disoit) qu'autrement; car il estoit réputé pour un bon Ligueur et grand Castillan.

Le lundi 28* de ce mois, il y eust un jeune gentilhomme, aagé seulement de dix-neuf ans, qui fut exécuté, en la place de Grève, à Paris, chargé de plusieurs vols et assassinats, et beaucoup d'autres actes meschans et estranges pour la junesse qui estoit en lui : entre autres, d'avoir tué de sang froid un pauvre fourbisseur, qui lui demandoit quelque argent qu'il lui devoit. Il avoit une ca-

3ozaque de page, quand il fust exécuté, encores qu'il ne le fust point, mais bien avoit accoustumé de la porter à la chasse quand il y alloit.

Le bourreau eust bien de la peine à faire son coup.

76 PIERRE DE L'ESTOILE Avril i6o3

pource qu'il ne vouloît point mourir, et serroit sa teste si fort contre son col, qu'il fallut la lui couper à deux fois : autrement le bourreau n'en fust jamais venu à bout. Le mardi 29^ de ce mois, TÉvesque de Glasco fust enterré à St-Jean-de-Latran, où il fut porté à visage descouvert, selon la coustume des évesques.

Le mécredi dernier de ce mois, furent exécutés, en la place de Grève, à Paris, La Grange Santerre, gentilhomme de grand lieu, un des plus vaillans et déterminés

10 de ce siècle : homme, au surplus, de grand jugement, doctrine et discours, mais insigne voleur; et avec lui un sien serviteur, qui confessa à la mort s'estre trouvé au meurtre du mari de la dame Antoine, pendue à Paris avec son ruffien. Tan iSgg, en mars,

M. de Victri avoit fait requeste au Roi pour ledit La Grange Santerre, à ce quMl pleust à Sa Majesté lui donner sa grâce : ce qu'elle lui auroit accordé à la charge qu'on trouvast que ledit La Grange n'auroit point volé sur les grands chemins (lequel de sa vie n'avoit fait autre

20 chose); autrement il vouloit absolument que justice en fust faite. Il mourust fort résolu; et lui demanda le Lieutenant-criminel s'il vouloit avoir ung ministre ou ung prœbstre : auquel il fist response que cela lui estoit indifférent. Sur quoi on lui fist venir un prœbstre, qu'il escouta fort paisiblement et avec grande attention, monstrant de grands signes de repentance et conversion à Dieu.

Quand on vinst à l'exécuter, il ne voulust jamais estre bandé, et dit au bourreau, qu'il ne se donnast point de peine, et qu'il lui feroit beau jeu : comme il fist.

3o On a remarqué de lui et de sa maison une chose notable : c'est que son grand-père avoit esté exécuté pour volerie ; son père en prison, pour le mesme crime : de laquelle estant sorti par amis, c'est-à-dire par compère et

Avril i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 77

commère, mourust incontient après ; et le fils, en une place de Grève, pour la mesme occasion.

En ce mois, mourust, à Ambroise, la mère du président Forget, qu'on disoit aagée de quatre-vingt-treize ans, et portoit le chapperon de drap.

May.

Le vendredi 2^ de ce mois, les deux frères de La Grange Santerre furent décapités, en Grève, avec un nommé La Rivière, et ung autre qui fust pendu : tous

10 grands voleurs, mais principalement La Rivière, qui estoit un gentilhomme du pays du Gastinois, qui se faisoit appeler le baron Du Plat : vray athéiste et scélérat jusques au bout. Il y en eust aussi un de la mesme faction condamné aux galères.

Le samedi 3^ de ce mois. Madame la présidente de

Morsan, dame sage, humble et vertueuse, mourust à

Paris, aagée de soixante-dix-neuf ans, moins trois mois.

Ce jour, fut pendue, en Grève, une garse, pour avoir

jette son enfant dans le feu aussi-tost qu'elle en eust esté

30 délivrée.

Le lundi 5^ de ce mois, premier jour des Rogations, la procession St.-Eustace estant venue aux Augustins, y eust ung coupeur de bourse, qui tua ung jeune garson, fils des Deux Anges de la rue St.-Denis, * en ceste ville * pour avoir adverti une honneste dame de se donner garde de cestui-ci, qu'il ne lui couppât sa bourse, ayant apperceu qu'il la marchandoit, et lui donna ung coup de Cousteau dans le ventre, qu'on apelle aujourd'hui « le coup du Jacobin ».

3o La nuict du 1 2* de ce mois, une femme dévote, nommée Madame Frémi, Concierge de l'hostel de Sens, ve-

78 PIERRE DE L'ESTOILE Mai i6o3

nant de pèlerinage de Nostre-Dame-de-Lorette, se levant de son Jit, s*alla noier et précipiter en la rivière.

Le lundi 19^ de ce mois, le Roy, estant à Fontainebleau, tumba fort malade d^une rétention d'urine, avec la fièvre. Ce qu'il appréhenda si fort, que voiant que le vomissement qu'il avoit accoustumé d'avoir ne l'avoit en rien allégé, dit qu'il se sentoit fort foible, et craingnoit que Dieu voulust disposer de lui; et partant vouloit donner ordre à sa conscience et à ses affaires. Se fist

10 apporter le pourtrait de son Dauphin, et le regardant, dit tout haut ces mots : « Ha! pauvre petit, que tu auras à souffrir, s'il faut que ton père ait mal ! »

Ces paroles du Roy non accoustumées, avec une si vive appréhension, contre son naturel, dont on le vid saisi, estonnèrent beaucoup de gens, et donnèrent peine aux médecins, mesmement à son premier médecin, qui estoit La Rivière, qui s'y trouva fort empesché, à cause mesme d'un chirugien qu*il avoit * baillé * donné à Sa Majesté, qui en estoit entré en quelque soupçon et desfiance, pour-

ao ce qu'on lui avoit dit qu'il estoit Hespagnol et avoit fait son apprentissage en Hespagne : ce que La Rivière confessa, mais que, pour avoir fait son apprentissage en Hespagne, il n'en estoit pas moins bon François, estant natif de Murât, en Auvergne, très expert en son art, et qui avoit tousjours esté bon serviteur du Roy : dont La Rivière asseura Sa Majesté.

Le samedi 24®, les médecins s'estans assemblés pour la maladie du Roy, et pour lui prescrire à l'avenir un régime de vivre, leur conclusion fust en ces termes : Alh

3o stineat a quavis muliere, etiam Regina. Sin minus, periculum est, ne, ante très menses elapsos, vitam cum morte commutet.

Le mardi 27^, fîistpris prisonnier à Paris ung fôl qui

Mai i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 79

asseuroit que, dans le mardi diaprés le 3® juin, la ville de Paris devoit périr et abismer, partie par le feu qui tumbetoit du ciel, partie par maladies estranges et morts subites qui surviendroient. Ce nouveau astrologue fust trouvé altéré de Tentendement, dont bien lui en prist.

Le mécredi 28®, fust mis en terre le Prieur de l'abbaye Saint-Victor-lès-Paris, homme fort estimé et aimé, à cause de sa grande preud'hommie et doctrine; à l'enterrement duquel assistèrent M. le Premier Président 10 avec le président Blancmesnil, et un grand nombre de Messieurs de la Cour, et autres gens de qualité.

Ce Jour, vinrent à Paris les nouvelles du bon portement et convalescence du Roy, qui le lendemain devoit toucher les malades à Fontainebleau. Ce qui resjouit fort le peuple.

En ce mois, le Roy, aiant eu advis qu'un certain homme natif devers Perpignan avoit acheté une maison près Fontainebleau, où se faisoient quelques assemblées et menées contre Sa Majesté, fist à Timpourveu investir la 20 maison avec le maistre d'icelle, auquel on trouva, entre autres choses, force lettres en chiffres.

En ce mesme mois, et le vendredi i6« d'icelui, surveille de la Pentecoste, on prist prisonnières à Paris, par soupçon , plusieurs personnes ( la pluspart estrangers) desquelles on se défioit : dont on en relascha beaucoup aux premières nouvelles du bon portement du Roy.

Le trésorier Arnauld, Commis de M. de Rosni, jeune homme de bon esprit et de grande espérance, fort aimé de son maistre, aagé de vingt-neuf ans seulement, moins 3o neuf jours, mourust, en ce mois, à Paris, et le 21® d'icelui, comme il estoit sur le pomt * du projet qu'il faisoit * d'accompagner son maistre en Angleterre, où le Roy l'envoioit, aiant jà dressé pour cest effea une partie de son

8o PIERRE DE L'ESTOILE Mai i6o3

équippage. Il fust enterré le jour mesme, à dix heures du soir, au cimetière Saint-Père, où il fust porté, depuis sa maison, près l'Arsenal, par quatre crocheteux, dont Tun étoit le nourrissier de ma petite Magdelon, demeurant aux fauxbourgs Saint-Germain. Il y avoit ung poisle de veloux noir sur le corps, lequel fust accompagné de bien cinquante chevaux. On disoit qu'il avoit fait une * fort bonne, * belle et heureuse fin.

Le jour de devant, estoit mort, en ceste ville, le tréso- 10 rier Erouard, frère du médecin du Dauphin, Erouard.

En mesme temps, moururent à Paris Mesdames Bariot, Moussi et Turquan, et un nepveu du procureur Pinetel, lequel on trouva mort dans une chaire, comme on pensoit Tesveiller pour soupper. Mort soudaine et prodigieuse.

Le samedi dernier de ce mois, on me donna ung petit Discours nouveau et nouvellement imprimé du ministre Du Moulin, contre le Purgatoire, intitulé : Eaux deSiloë pour esteindre le feu de Purgatoire^ contre les raisons ao d' ung Cordelier portugais qui a presché le Purgatoire, le Quaresme dernier^ à Saint-Jaques de la Boucherie.

Ce mesme jour, on me fist voir les Pléiades du seingneur de Chavigny, Beaunois, nouvellement imprimées à Lyon, in-8** : par lesquelles Taucteur promet à nostre Roy (et pour tout cela ne tirera rien de son escarcelle) l'entière monarchie du monde, de laquelle Sa Majesté est bien digne ; et désirerois, avec tous les bons François, qu'il la tinst desjà entre ses mains, tant j'ay peur qu'elle 3o lui échappe.

Ledit jour, ung mien ami me communiqua une lettre qu'on lui avoit escrite de Bourdeaux, qui contenoitles advis suivans, dactée du 17^ de ce mois de may :

Mai i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 8i

« Ces joars passés, les Jésuistes ont tenu une assemblée en leur collège, et ont fait entendre que c'estoit pour eslire un Provincial. Mais ils estoient plus quUl n'y en a en toute la France de descouverts, et pour faire un Provincial, il n'en faloit d'estrangers : car les Catholiques mesmes disoient qu'ils estoient plus de quinze cens, et qu'il y en avoit qu'on avoit descouvert avoir de grandes chausses de couleur et de grandes fraizes : qui fait penser que c'estoient des Espagnols desguizés. On ne

lo peult sçavoir ce qu'ils y ont traicté, si ce n'est de leurs confédérés : encores y a-t-il apparance qu'ils n'en auront appris que choses légières, tant ils sont cauts et avisés en leurs affaires. Les anciens piliers en sçavent les effects, mais non le commun de la Société.

ce II y a, en ceste ville, ungprestre et ung gentilhomme prisonniers dès longtems, pour avoir voulu assassiner le Roy, qui de fait a mandé à ceste Cour, qu'elle eust à faire leur procès : à quoi on vacque. J'eusse bien désiré que vous les eussiez veus à Paris, pour l'opinion qu'on a

ao qu'en les tirant bien, on tireroit d'eux avis d'importance, avec une descouverte de meslée non petite de gens de ceste conjuration. Ce qui ne se peult si bien exécuter ici comme en vostre ville : car il n*y a que trop de mauvais esprits en ceste Gascongne, etmesme de la Noblesse, qui n'a peu de pouvoir en ces quartiers, laquelle, pour la pluspart, envoie ses enfans aux Jésuistes-, et je vous laisse à penser quel fruit on peult tirer de telles Escoles! « Il y a long-temps que nous n'avons point de nouvelles de la guerre de Suède. S'ils sont divisés en Tur-

3oquie (comme on dit), l'Empereur aura beau jeu. Mais les Conseils de Rome et d'Hespagne tendent plus à la ruine de la France qu'à celle du Turq : le tout par charité Catholique. Si Genève est contrainte de faire paix avec le

p. DB L*ESTOILB. — VIII. 6

82 PIERRE DE L'ESTOILE Mai i6o3

Savoiart (comme on dit), cela ne sera guères bon, etPaliiance des Suisses ne servira de beaucoup.

« Du i7«may i6o3. »

Ce samedi dernier du mois, on descendit à Paris la châsse Sainte Geneviève, pour avoir de la pluie, et bien à point : car, outre ce qu'il y avoit long-temps qu'il n'avoit pieu, la lune toumoit le lendemain, qui amène volontiers mutation de temps. Toutefois le temps demeurant tousjours au seq, sans apparance d'eau, quelques 10 moqueurs semèrent au Ghastelet le quolibet suivant :

5*. Geneviève, pastourelle, Et S. Marceau^ pastoureau.

Ils ont tous deux la gravelle.

Ils ne sçauroient faire de Veau.

On suborna aussi ung pauvre diable, condamné aux galères, lequel estant enchaisné comme les autres, on lui osta exprès les fers des pieds, à la charge qu'il diroit par tout (comme il âst) qu'en invoquant Madame Sainte Geneviève ils lui estoient tombés des pieds. Mais la four* aoberie, descouverte enfin par sa confession propre, tourna en risée, de ce qu'on avoit voulu faire un miracle d'une chose qui est toute ordinaire et naturelle, et à laquelle jamais Madame Ste Geneviève n'avoit pensé.

JUING

Le dimanche premier de ce mois, le Père Cotton^ Jésuite, grand théologien, mais encore plus grand cour-* tizan, prescha, devant le Roy, du Saint Sacrement, où il renouvela l'opinion du pape Innocent, « que la souris mange le vrai corps de Dieu». Au reste, il réfuta si mo->

Juin i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 83

destement les opinions de ceux de la Religion sur cest article que chacun en estoit estonné : « Nos adversaires, € disoit-il, quant à la Religion , et non point autre- € ment. » Appela Calvin <c Monsieur », qui estoit le premier (ainsi qu'on disoit) de sa profession qui Tavoit tant honoré. Au sortir du sermon. Sa Majesté demanda à M. de Rosni, qui s'y estoit trouvé, ce qu'il lui en sembloit ; lequel fist response <c que ce n'estoit que babil de tout son sermon » .

lo Le vendredi 6*, le Roy revinst à Paris, de Fontainebleau, où il avoit esté contraint, pour sa maladie, de s'arrester, et y passer sa feste de Pentecoste, contre ce qu'il avoit proposé.

Le lendemain 7* de ce mois, la Cour de Parlement alla saluer Sa Majesté, et la congratuler de sa bonne santé et convalescence. Il dit à Messieurs les Présidens qu'il avoit veu l'heure qu'il pensoit .qu'ils deussent estre les tuteurs du Dauphin son fils, mais qu'il espéroit qu'il seroit le leur.

*^ Ce jour, M. de Rosni partist pour faire son volage d'Angleterre.

Le dimanche 8« de ce mois, le Roy alla à la messe à Nostre-Dame, af&n que chacun l'y vîd, et la Roine, l'après-disnée, tinst, dans l'église de S. -Supplice, aux fauxbourgs S.-Germain, avec M. le comte de Soissons, Tenfant de Madamoiselle Aliénor, sa favorite.

Lemécredi 18% le Roy, qui estoit allé à Saint-Germain le mardi lo* de ce mois, revinst à Paris, dîsna chez Zamet, et revinst coucher au Louvre.

3o Le vendredi 20* de ce mois, le Roy passa, du quay des Augustins au Louvre, par-dessus le Pont-Neuf, qui n'estoit pas encores trop asseuré, et où il y avoit * encores * peu depersonnes qui s'y bazardassent^ Quelques-uns, pour en

84 PIERRE DE L'ESTOILE Juin i6o3

faire Tessay, s'estoient rompus le col et tumbés dans la rivière : ce qu'on remonstra à Sa Majesté, laquelle fist response (ainsi qu'on dit) qu'il n'y avoit pas ung de tous ceux-là qui fust roy comme lui.

Ce jour, ung de mes amis me communiqua une lettre, qu'il venoit de recevoir de Leyden, de M. de Lescale, dactée du 1 5« de ce mois, responsive à celles qu'il lui avoit escrites de ceste ville, et à une bagatelle de nostre M*^ Cayer, qui lui avoit envolée, qu'on crioit par ceste

jo ville et devant le Palais, qui estoit une traduction de rhébrieu, faite par ledit Cayer, du jugement sanguinaire de la Synagogue des Juifs contre Nostre-Seingneur Jésus- Christ. De laquelle lettre, pour contenir quelques particularités notables de ce temps, j'ai fait l'extrait suivant : « Monsieur, j'ay receu il y a quelques jours la vostre du 1 1* avril, avec ung gros pacquef, et avant-hier une autre du 23« may, avec le Discours du fol Cayer, qui ne sçait ce qu'il dit non plus que ce qu'il fait. Je ne sçai d'où il a tiré ceste fable ; quelcun lui a preste celle-là :

20 car les Romanistes se moquent fort de lui. Je vous remercie de la Confession de l'Augustin, dont j'ay receu un grand contentement; il s'en rengera bien d'autres I Je vous prie de sçavoir celui qui a fait ceste Remonstrance au Roy sur le restablissement des Jésuites, que vous m'avez envolée. Si je ne me trompe, il est de nos quartiers de Garonne. Il ne se faut point esbahir si les Jésuites sont restablis. Et voilà Dorléans restitué; il ne reste plus que Bussi Le Clerc. Et, certes, il est assez paistri des humeurs des François pour en espérer un

3o pareil changement que celui que Dorléans a expérimenté en son endroit. Somme toute, il ne faut que mal faire en France pour avoir du bien; mais faire du bien pour avoir du bien, je croi qu'il y a long-temps que la cous-

Jnin i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 85

tume en est perdue. Qui a jamais veu un siècle si corrompu, changemens si opines, avueuglemens si incroiables? Il n'y a remède. Omne inprœcipiti viîium stetit. Et croiez que Tan ne passera point sans enfanter quelque monstre; tout y est disposé : le Ciel, la Terre, les humeurs des hommes, semblent y apporter tout ce qu'il s*y peult, etc. »

Le lundi 23* de ce mois, le Prévost des Marchans mist le feu au Feu de Saint Jean, en Grève, au-dessus

to duquel il y avoit peinte une Ambition qui décoloit un homme estant à genoux, lequel représentoit le feu mareschal de Biron : et ce, de l'invention du Prévost des Marchans, qu'on tenoit toutefois avoir esté un de ceux qui avoient esté des plus marris et mal contens de ceste exécution. Aussi le Roy, Taiant entendu, s'en mocqua.

Le mécredi 25*, les nouvelles qui couroient, à Paris et par tout, de la mort du Capussin Joieuse, décédé, ainsi qu'on disoit, à Angers, où la mortalité estoit grande, et où le Lieutenant-Général mesme estoit mort

ao delà peste, furent vérifiées fausses par des lettres que luimesme escrivit, ce jour^ au Cardinal de Joieuse, son frère; et envoia Madame la présidente De Thou aux Capussins leur dire ceste bonne nouvelle, afin qu'ils en remerciassent Dieu.

En ce mois, les docteurs Du Val et Cayer publièrent, pour la probation du Purgatoire contre les Eaux de Siloè\ du ministre Du Moulin, deux escrits, l'un intitulé Feu dHélie^ qui estoit de nostre maistre Du Val; et l'autre intitulé la Fournaise ardante^ de notre maistre

3o Cayer; laquelle, soit qu'elle fust trop eschauffée ou autrement, fust rejettée de Messieurs nos Maistres, comme infectée d'hérésie, prosnée par les Curés, du commandement de l'Evesque de Paris, qui la censura : laquelle

86 PIERRE DE L'ESTOILE Juin i6o3

Censure ceux de la Religion ayans recouverte, firent imprimer en un piaccard, par P. le Bret, qu^on appeioit «t rimprimeur d'Ablon », où il en porta quantité, dont il eust bonne dépesche : et les vendoit et crioit à Tentrée du Presche^ comme font les contreporteux de Paris leurs bagatelles et denrées aux avenues du Palais.

En ce mois, mourust le mareschal de Balagni, fils d'ung évesque que chacun a recongneu en France pour un très grand et docte prélat. Son épitaphe lui a été 10 dressée dès long-temps, comprise en ces vers :

Çy gist Balagniy sans couronne^ Bien que son père l'ait porté.

L'Espagnol dans Cambrai lui donne.

Pour mieux honorer sa personne.

Le tiltre de Prince avorté.

M. Servin, Advocat du Roy, receust en ce temps les nouvelles de la mort de son fils, décédé de peste à Londres, où il n'estoitnouvellesquedesdébordemensestranges et insolences des François, principalement à Tendroit 20 des femmes et filles. De quoi le Roy d'Angleterre, ainsi qu'on disoit, estoit fort mal content; et, sans le respect de la France, ne fiissent demeurés sans punition et chastiment exemplaire.

Juillet.

Le samedi 12^ de ce mois, M. de Rosni, estant de retour de son voiage d'Angleterre, vinst saluer Sa Majesté à Villiers-G>sterests.

Le dimanche t3*, ung G>rdelier du couvent de ceste ville, nommé Boucher, fort ignorant, et pour lequel il

Jttil. i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 87

falut que le ministre Couet parlast, jetta son froc aux orties, à Ablon, et fist profession de la Religion.

Le mardi i5*, M. de Rosni arriva à Paris. Son voiage envié des grands, comme sa fortune pareillement des grands et des petits, le jettèrent plus avant en querelle avec M. le comte de Soissons, qui lui en vouloit dès long-temps pour quelques propos que ledit comte maintenoit avoir esté tenus par ledit Rosni à son désavantage; lesquels il vouloit que ledit Rosni, qui nioit tout, adlovouast avoir dits, comme le sachant bien, et n'aiant faute de tesmoins irréprochables qui lui soutiendroient.

Geste querelle troubla la Cour, et empescha le Roy, à cause de la qualité, rang et humeurs du comte, que Sa Majesté connoissoit ; aimant d^autre costé Rosni, qu'il ne vouloit perdre, comme le jugeant utile à son service.

Le samedi 19* de ce mois, M. l'Advocat du Roy Servin fist faire un service brave et solennel à feu son fils, dans l'église Saint-André-des-Ars, sa paroisse, plus par ostentation qu'autrement, ao Hùc faciunt stulti (disoit-on), quos gloria vexât inanis.

Au surplus, il n'y avoit personne qui eust congneu son fils qu'il ne dit que Dieu avoit fait une grande grâce au père de l'avoir délivré d'un enfant si maling et si pervers que cestui-là. Seulement s'estonnoit-on comme il se pouvoit faire que la peste eust trouvé à mordre sur une si grande peste que celle-là.

Le dimanche 20^, il y eust un Juif baptizé à Ablon, qui estoit aagé de trente<inq ans ou environ. 3o Ce jour, ung page ayant esté mordu d'un chien enragé à Paris, s'estant accheminé pour aller à la mer (qu'on tient estre le souverain remède en ces maladieslà), passant par ung bois, aiant esté esgratigné par les

SS PIERRE DE L'ESTOILE Jutl. i6o3

rojjccs et épines ;qui lui firent venir du sang; aussi tost que ce pauvre page l'eust veu, et aiant esté averti qu'aiant veu de son sang il deviendroit tout aussitost enragé ( ce qu'on tient pour chose vraie et infaillible), pria ceux qui Taccompagnoient de TestoufFerleplus doucement qu'ils pourroient : ce que les autres exécutèrent en pleurant et avec grand regret. Chose pitoiable à ouïr et encores plus à voir.

En ce mois de Juillet, qui fiist frais de tant que le mois 10 de juing avoit esté chaud, et d'une température maligne et inconstante, moururent à Paris deux médecins : Tung nommé Sosson, et Tautre Haschette, qui mourust d'un flux de ventre , auquel Dieu donna une chrestienne et heureuse fin.

AousT.

Le lundi 4* de ce mois, le Roy receust advis de Calais, par M. de Vicq, que tous les ports d'Angleterre estoient bouschés et les avenues du pays fermées : ce qui faisoit penser qu'il y avoit du remuement. Dont toutefois

ao l'Ambassadeur n'avoit aucunes nouvelles, sinon de fausses et controuvées qu'on fist courir à Paris et par tout; à sçavoir que le Roy d'Angleterre avoit esté blessé à l'espaule par deux Wallons, comme il estoit à la chasse au Parc; et que le jour mesme y avoit une entreprise sur la personne du Roy de France et sur celle du comte Maurice. Et plusieurs autres ballivcmes et menteries semblables qui se disoient entre le peuple, et qu'on taschoit lui persuader; lesquels bruits continuèrent trois ou quatre jours, jusques à ce que les passages estans ou-

So verts. Sa Majesté et l'Ambassadeur eurent nouvelles de quelques mylords pris prisonniers par soupçon de quel-

Août i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 89

que conjuration et mauvais dessein qu^on présuma qu'ils avoient contre l' Estât et la personne du Roy.

Le mardi 5^, Madame la duchesse de Bar^ sœur du Roy, arriva de Lorraine à Paris, où dès le lendemain fist prescher publiquement et à huisouvers, en son hostel, près les Filles repenties, combien que le bruit fust par tout que le Roy ne le vouloit point et quMl Tavoit expressément défendu. Ce fait, elle partist Taprès-dînée pour aller trouver le Roy son frère à Saint-Germain-

loen-Laye.

Le jeudi 7, M. de Rohan fust receu Pair de France et en fist le serment à la Cour, où il vinst fort accompagné de Noblesse, principalement de celle de sa Religion. M. Boutiller fust son advocat, * qu'on disoit n'avoir jamais plus mal fait *.

Le samedi 9* de ce mois, Du Carroy et son fils, avec P. le Bret, furent mis hors prison, où ils estoient détenus pour avoir imprimé à Paris la Confession du Roy d Angleterre; d'où ils n'eussent jamais esté eslargis que

aopour estre pendus, sans l'adveu et l'intercession de l'Ambassadeur : tant ceste Confession, qui appeloit la messe abominable, estoit descriée et en horreur envers le peuple.

Le dimanche 10*, Madame, à la prière du Roy son frère, assista au sermon du Père Cotton, jésuite, qu'il fist ce jour à Saint-Germain-en-Laye, à onze heures du matin, etprescha l'Évangile du Samaritain, où, interprétant ce surplus dont il est fait mention audit passage, *que l'autre lui devoit bailler*, dit que c'estoit le Trésor

3o des indulgences du Pape, et les œuvres de supérérogation qu'il en tiroit. Ce que Madame fist confuter, l'aprèsdisnée mesme, par son qninistre Du Moulin, auquel elle enchargea de prescher ceste mesme Évangile. Ce qu'il fist.

90 PIERRE DE L'ESTOILE Août i6o3

Le jeudi 14* de ce mois, veille de la Nostre-Dame, sur les cinq heures du soir, ung petit garson, aagé de quatre ans seulement, fils d'un cordonijier de Paris, demeurant rue de la Harpe, à Tenseingne de la Lanterne, vis-à-vis de la boutique de la Barbe d'or, se tua d'un poîngnard, lequel aiant trouvé nud, s'en pensant jouer comme font ordinairement les enfans, tumba dessus en courant, et s'en transperça si bien, qu'à Theure mesme il tumba tout roide mort et rendit son ame à Dieu. Acci-

10 dent qui apprend aux pères et mères à ne laisser manier tels bastons à leurs enfans.

En ce temps, la querelle de Monseingneur le Comte de Soissons et de M. de Rosni prenant pied et s'allumant de jour en jour, au lieu de s'esteindre, chacun en discourant selon sa passion et fantaisie, fut publié un Discours à la Cour, escrit à la main, qui en contenoit les causes et procédures : qu'on tenoit pour bien certain et véritable, d'autant que celui qui l'avoit fait estoit un des principaux entremetteurs de l'accord; duquel je tiray, à

ao ceste occasion, la copie suivante, extraicte de l'original :

Discours au vray du différend advenu entre Monsein^ gneur le comte de Soissons et le sieur de Rosni, es moisd'aoust et autres précédens de la présente année i6o3.

« Le samedi 5® aoust. Messieurs le Chancelier et de Silleri estans venus trouver M. le Comte de Soissons, de la part du Roy, mondit sieur le Chancelier lui dit que Sa Majesté avoit appris qu'il se plaingnoit de quelques propos qu'avoit tenus M. de Rosni, et qu'elle désiroit 3o qu'il s'accommodast avec lui en recevant satisfaction. A quoi ledit sieur Comte auroit respondu qu'il supplioît

Août i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 91

le Roy de ne le point presser; que quand il avoit veu ledit sieur de Rosni, il n'avoit pas seulement sillé Toeil; qu'il se garderoit bien de faire chose qui deust déplaire à Sa Majesté.

« Le samedi suivant, Messieurs le Chancelier et de Silleri vindrent derechef trouver M. le Comte de Soissons, à onze heures du matin, de la part du Roy. M." le Chancelier lui dit que la volonté de Sa Majesté estoit quMl receust satisfaction de M. de Rosni en ce qu'il le

lopourroit avoir offensé. Et après un long discours de raisons pour lesquelles Sa Majesté ne pouvoit condamner ledit sieur de Rosni sans voir premièrement les accusations d'offense contre lui, elle estoit tenue de le prendre en sa protection : ce qu'elle faisoit, et le lui déclaroit.

« A. cela M. le Comte de Soissons respondit qu'il estoit bien malheureux, en ce que bien qu'il n'eust monstre audit sieur Rosni, qui Ta voit offensé, aucun signe de ressentiment, néantmoins qu'il apparoissoit par eux qu'il plaisoit au Roy prendre l'offenseur et non l'offensé en

20 sa protection ; que, pour ceste cause, il aimoit mieux s'absenter.

m Et depuis mondit sieur Comte de Soissons pria encores Messieurs les Comte de Saint-Pol et Duc de Montbazon de faire entendre au Roy la cause de son départ, et le regret qu'il en avoit. Le supplioit très humblement lui pardonner, s'il usoit de ceste voie de prendre congé par eux, pour ne l'irriter; et en quelque part qu'il fust, il n'oublieroit le très humble service qu'il lui devoit. Et làdessus il partist.

3o « Mondit sieur Comte de Soissons estant arrivé à Paris, Messieurs les Comte de Saint-Pol et Duc de Montbazon y arrivèrent aussi tost; et l'estans venu trouver en son logis, lui firent entendre trois choses :

9» PIERRE DE L'ESTOILE Août i6o3

« La première, que lUntention du Roy n^estoit point de lui tesmoingner aucune mauvaise volonté, sur ce que Messieurs le Chancelier et Silleri lui avoient fait entendre que Sa Majesté prenoit ledit sieur de Rosni en sa protection; ains pour empescher qu'il n'entreprist sur la personne dudit sieur de Rosni.

c La seconde, qu'il offenseroit entièrement le Roy de partir de ceste ville et que cela porteroit préjudice à ses affaires.

10 « La troisiesme, que ledit sieur de Rosni lui rendroit toutes les submissions de satisfactions en ce qu'il Tavoit offensé.

«( A la première de ces propositions, M. le Comte de Soissons fit response qu'il n'estimoit point avoir donné aucun subjet de ceste mesfiance.

Cl A la seconde, qu'il n'eut jamais dessein de le desservir ; et qu'y allant de son service, cela l'arresteroit plus court que si on l'eust lié de cent chaisnes.

« A la troisiesme, que, pour satisfaire au désir du Roy, 20 il remettoit audit sieur de Rosni toutes sortes de satisfactions qui lui estoient offertes, ne demandant autre chose de lui, sinon qu'il confessast, en présence du Roy, de la Roine, de Messieurs les Princes et de Messieurs de son Conseil, les offenses qu'il sçait bien lui avoir faites, lesquelles sont telles comme il s'ensuit :

<c Comme le sieur de Rosni estoit en son cabinet, quelcun des siens lui estant venu dire que Madame la Marquise de Verneuil vouloit parler à lui, il respondit : « Il n'y a que trop de maistresses et parens du Roy; s'il y 3oen avoit moins, tout s'en porteroit mieux! » Après, estant arrivé en la chambre, il dit assez haut, que le Roy estoit trop importuné de mauvaises affaires, comme par leComte de Soissons. Il fust répliqué que ledit sieur

Août i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 93

Comte aiantcest honneur d'estre proche parent du Roy et nécessiteux, Sa Majesté estoit obligée de lui subvenir^: Lors ledit sieur de Rosni demanda et répéta plusieurs fois pourquoi le Roy y estoit obligé : « Quelles obliga- « tions ? Je le voudrois bien connoistre et apprendre. »

ce Ledit |sieur de Rosni dit encore qu^anciennement on ne donnoit aux Enfans de France que cent mil livres de pension, et que ledit sieur Comte en avoit bien davantage. Et comme Ton lui répartist derechef qu'il estoit

10 proche parent du Roy, il respondit en ces termes : « Parent! Il n^y a parens du Roy que ceux qu'il lui plaist. » « De plus, ledit sieur de Rosni a dit que le bien que le Roy avoit fait audit sieur Comte n'estoit pour services qu'il lui eust faits, ni qu'il en espérast à l'avenir : qu'il estoit un mauvais mesnager, et que le Roy et lui n'étoient obligés à relever son mauvais mesnage : ce qui estoit cause qu^on ne pouvoit avoir paix avec lui.

«c Autres fois, ledit sieur de Rosni avoit dit que lui aiant esté cause que le Roy se vouloit servir de M. le

20 Comte en ses affaires et finances, et en aiant porté luimesmes la parole à Sa Majesté, que ledit sieur Comte Tavoit refusé, l'accusant par-là de mauvaise volonté envers le Roy et envers le publiq, contre la vérité de la response que Sa Majesté sçait que ledit sieur Comte lui rendit sur ceste proposition, en la petite galerie de Fontainebleau.

« Ledit sieur de Rosni dit aussi, qu'il avoit advis d'Italie, d'Angleterre, d'Espagne et autre endroits, que M. le Comte de Soissons avoit traversé le mariage du Roy ;

3o et que ne faisant pas le voiage de Lyon avec Sa Majesté, estoit monstrer qu'il ne désiroit pas ledit mariage. Il dit encore qu'il n'alloit plus voir M. le Comte de Soissons, parce qu'il faisoit tousjours des plaintes de la propre per-

94 PIERRE DE L'ESTOILE Août i6o3

sonne du Roy, et lui avoit dit qu'il ne ressemble pas au chien qui mord la pierre qu'on lui jette, mais quMl s*adressoit au bras. A cause de quoi ledit sieur de Rosni dit qu'estant serviteur du Roy, il avoit esté contraint d'en avertir Sa Majesté.

<c Le lundi. Messieurs les Comte de Saint- Pol et Duc de Montbazon ont apporté à Monseingneur le Comte de Soissons, de la part du Roy, un escrit contenant quelques propos de satisfaction en ces mots :

lo « Monsieur, j'ay sceu les trois choses que l'on vous a rapporté que j'avois dit de vous. Je vous supplie trèshumblement croire que je n'ay jamais tenu tel langage, le reconnoissant si faux que si j'avois ouï quelqu'un le dire, comme vostre serviteur, je me couperoîs la gorge avec lui pour l'en faire dédire; et tiens pour très-méchants nonseulement ceux qui l'ont dit, mais tous ceux qui en auroient la pensée, et qui par telles fausses inventions seroient si oubliés de vouloir mettre les princes de vostre qualité mal avec le Roy. Et si je sçavois celui qui m'a

20 preste ceste charité pour me rendre haï de vous par une si injurieuse et fausse calomnie, il me cousteroit la vie, ou j'aurois la sienne, et lui ferois avouer et congnoistre * à tout le monde sa meschante menterie. »

« A cela M. le Comte respondit qu'il n'est en sa puissance, non plus que d'aucun autre homme que ce soit, de forcer son esprit à ne congnoistre ce que certainement ilsçaitetcongnoist;

« Qu'il seroit indigne de l'honneur qu'il a d'estre proche parent, comme il est, d'un si grand et courageux

3o Roy, s'il n'avoit du ressentiment des meschantes calomnies inventées contre lui, et des injures qu'il sçait qu'on lui a faites dô gayeté de cœur : lesquelles tendent à la ruine de son honneur et de sa vie;

Août i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 95

c Et que, pour vérifier les susdites calomnies du sieur de Rosni, il a des preuves, qui, en cas de desni, lui seront maintenues parla voie des armes. Et demeurant d^accord des faits. Sa Majesté jugera sur le tout, s'il lui plaist, ce qu'elle verra estre raisonnable. »

Lettre du Roy à Monsieur le Comte de Soissons.

« Mon cousin, j'ay veu Tescrit que m'avez envoie par les Comte de St-Pôl, Mareschal de Brissac, et Comte de La Rochepot, et les langages que l'on vous a rapporté

10 avoir esté tenus de vous par M. de Rosni, desquels vous vous plaingnez, et l'ofifre que vous faites de prouver qu'ils ont esté dits par lui. Mais je n'ay jugé à propos d'entrer en telles preuves, tant pource que je ne révoque en doute que le rapport ne vous ait esté fait, que pour avoir esté bien asseuré que M. de Rosni n'a jamais eu intention de dire chose qui vous peust offenser, estant vostre serviteur comme il est-, et désire que les choses s'adoucissent et se terminent avec la satisfaction qui vous est deue. Je vous prie de recevoir de M. de Rosni celle

ao qu'il offre de vous faire, et en demeurer satisfait. »

Lettre de M. de Rosni à Monseingneur le Comte de Soissons.

« Monsieur, j'ay sceu les langages que l'on vous a rapporté que j'avois tenus de vous. Je vous supplie très- humblement croire que jamais je n'ay eu volonté de dire chose qui vous peust offenser, et que, pour mourir, je ne voudrois me tant oublier. Que, si bien j'ay dit quelques propos qui vous aient pu offienser en la forme qu'il vous ont esté rapportés de moi par ceux qui, les aians ouïs.

96 PIERRE DE L'ESTOILE Août i6o3

ont fait jugement contre mon intention, je vous supplie très-humblement me les pardonner et me tenir pour vostre très-humble serviteur »

Le samedi i6« de ce mois, le [Roy partist de Paris, pour aller en Normandie. M. de Rosni devoit traicter Leurs Majestés à Rosni.

Passant Sa Majesté par Mantes, il rencontra des vivandiers, lesquels il voulut faire emprisonner; et bien leur prist qu'à l'heure ne se trouvèrent point d*archers 10 près sa personne. La cause estoit qu'ils alloient enlever toutes les poulledaindes des villages, sans paier, donnans à entendre que c'estoit pour la Roine. Dont on avoit fait plainte au Roy; lequel avoit respondu que la Roine n'avoit point faute de» pourvoieurs, et que c'estoient des larrons qu'il faloit chastier.

Le dimanche 17*, il fist, tout du long du jour, un grand orage et tonnerre à Paris, entremeslé d'esciairs si drus, qu'on eust dit que tout se devoit résoudre en feu; et tumba ledittonnerreàS.-Victor, aux fauxbourgs S.-Ger- 20 main, S.-Honoré et S.-Marceau, où toutesfois, par la permission de Dieu, il fist plus de peur que de mal.

A Rosni, où le Roy et la Roine avec leur suite arrivèrent, ce jour, survinst, à raison de la grande tempeste, un tel ravage d'eaux et si impétueux, qu'on eust peine à en sauver Leurs Majestés. Ledisner de M. de Rosni à vau l'eau troubla toute la feste; et lui dit le Roy, en riant, que le Ciel et la Terre s*estoient bandés contre lui, et qu'il prist garde hardiment à soi.

Le jeudi 21% fust mis en terre, dans l'église Saint-

3q Eustace àParis, le bon homme Du Four, Conseiller en la

Grand Chambre, aagé de quatre-vingts ans et plus. Il avoit

fait le voiage de Jérusalem, et pour cela n'en estoit pas

plus habile.

Août i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 97

La Cour de nostre siècle a eu ce malheur d'avoir des doiens qui, par leur insuffisance, ne lui ont guères fait d'honneur.

Le dimanche 24® de ce mois, ung nommé Frégeville, passant Teau à Choisi, pour aller au presche à Ablon, cheust dans la rivière et se naya. Il le fahit porter à Ablon pour Tenterrer, pource que ceux de Choisi, à cause de la Religion, lui refusèrent la terre pour sépulture. Ilestoit homme de bien , fidèle et loyal à toute espreuve, qui es-

10 toit cause que je Taimois; il avoit aussi beaucoup de bonnes lettres.

Le lundi 25^, mourust à Paris Madame Gobelin, femme du Trésorier de TEspargne Gobelin, malade dès long-temps d'une pierre qu'elle avoit en un rein, qui estoit tout pourri. Elle n'avoit encores cinquanteans, et eust grand regret à la mort, comme ont ordinairement ceux et celles qui jouissent à leur aise des biens, honneurs et commodités de ceste vie : auxquels la mort ne peut estre qu'amère.

20 Le Roy fust malade, en ce temps, à Rouen, d'ung grand dévoiement jusques au sang, que les médecins disoient provenir de trop d'huistres à l'escale qu'il avoit mangées. Sur la fin de ce mois, en la rue des Prescheurs, à Paris, à Tenseingne du Coq, se descouvrit la peste, de laquelle on n'avoit oui parler à Paris il y avoit long-temps. On disoit qu'elle y avoit esté apportée par quelque marchandise venue de Londres, où on faisoit estât de deux mille personnes, toutes les semaines, qui y mouroient. En ce mois, couroit à Paris ung nouveau livre d'ung

3o fol courant les rues, qui se faisoit nommer le Comte de Permission, lequel ne sçavoit ni lire ni escrire : comme aussi il en donne avis à chaque feuillet de son livre; et ce qu'il faisoit et escrivoit estoit (à ce qu'il disoit) par in-

P. DS L^ESTOILS. — Vin. 7 .

98 PIERRE DE L'ESTOILE Août i6o3

spirationdu S.-Esprit, c'est-i-dire de Tespritdefoliequi le possédoit, comme il apparoistpar ses Discours, où il n'y a ne rime ne raison, non plus qu'en ses Visions, desquelles y en a une entre les autres plaisante et digne de remarque : à sçavoir d'ung diable à cheval, qui se présenta ung jour à lui pour le combattre^ et le vouloit mordre ; duquel se voulant dépestrer et ne pouvant, comme il estoit aux prises avec lui, s'escria au Pape et aux Cardinaux pour le venir secourir. Mais, voiant qu'ils n'en tenoient

lo compte, lascha le diable à tous les diables, et commença à crier tout haut : « Se sauve qui peult! »

Il a mis, dans ce beau livre, le Roy, la Roine, tous les princes et princesses, dames et damoiselles dont il a peu avoir connoissance, tant estrangers qu'autres, avec des étymologies et interprétations de leurs noms fort plaisantes et à propos, selon le proverbe commun qui dit que les fols rencontrent souvent mieux et plus à propos que les sages.

Ce beau livre, imprimé à Paris à ses despens, et avec

%o permission de M. le Chancelier, est bien digne d'un siècle de folie tel qu'est le nostre. Le mestier de ce fol estoit d'estre charron, et montoit en Savoye l'artillerie du Duc, où on disoit qu'il se connoissoit fort bien.

En ce temps, M. Cazaubon, revenu de son voiage de Dauphiné, ayant passé par Genève, me conta qu'il y avoit veu M. de Besze, aagé pour le présent de quatrevingt-cinq ans; et qu'ayant long-tems communiqué avec lui, il n'y avoit apperceu aucune diminution d'esprit et de mémoire, pour le regard de sa théologie et

3odes bonnes lettres; mais, pour les afTaires du monde, qu'il en avoit perdu du tout la mémoire et la connoissance : demandoit à tout le monde comme se portoit la Roine d'Angleterre; ne lui avoit peu jamais persuader

Août i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX 99

d'escrire au Roy d'Angleterre, disant quMl estoit mort au monde, et qu'il lui faloit songer de mourir et non d'escrire aux Rois et aux Roines.

Le dimanche dernier de ce mois, les nouvelles vinrent à Paris, de la ville de Bois-le-Duc, assiégée par le G>mte Maurice, le 19* de ce mois, et du 23*, tellement retrenchée qu'il n'y avoit moien de l'aborder. Entreprise grande, et laquelle toutefois on a veu s'esvanouir et tourner en fumée, comme on voit ordinairement les 10 plus grandes dont on se promet beaucoup; et ce (jecroi, et Tai remarqué), pource qu'on s'appuie ordinairement, en cela, plus sur le bras de la chair que sur celui de Dieu.

Septembre.

Le mécredi 3* de ce mois. Madame Nicolai, mère de M. le Président Nicolaï, Conseiller d'Estat et premier Président de la Chambre des Comptes à Paris, fust enterrée, dans l'église de Saint-Eustace, en grande pompe et magnilScence.

ao Le jeudi 4% mourust à Paris M. Du Val, Conseiller en la Cour et Abbé de Saint- Vincent, frère de M. le Grand Prévost Du Val.

Le vendredi 5«, mourust à Paris ung nommé Rognais, Trésorier ordinaire des guerres, qu'on appeloit le magnifique^ pource qu'il vivoit en prince et en tenoît maison: estant si fort abandonné au vice et au luxe, qu'on disoit qu'il avoit son serrail de courtizannes, comme le Grand-Seigneur. Pour fournir à telles vilanies, bombances et superfluités, il avoit fait son frère Maistre 3o des Comptes, et lui avoit achetté cest estât pour faciliter les moiens, par ses responses, de recouvrer argent à

loo PIERRE DE L'ESTOILE Sept. i6o3

Paris, où il en prenoit par tout où il pouvoit, faisant compagnon de sa ruine son propre frère, auquel ce bel estât a cousté bien cher.

Ce petit Trésorier fust empoisonné, selon le bruit commun*, vescut prince et mourust gueux, qui estoit son premier mestier, ne lui aiant esté trouvé de quoi le faire enterrer : car Dieu avoit maudit la substance de cest homme, comme venue de rapine et extorsion.

Le lundi 8«, S.-Sauveur, Secrétaire de M. TAmbassa-

10 deur d'Angleterre, monstra à un de mes amis une lettre

escrite de Londre)5, par laquelle on lui donnoitavis

que, la semaine précédente, il estoit mort de la peste,

dans la ville de Londres, trois mil tant de personnes.

Le jeudi ii% mourust, en sa maison à Paris, entre deux et trois heures après minuit, Madame de Maisons, aagée de soixante-dix-sept ans, çtia bonne voisine et amie, d'une mort si soudaine et inopinée qu^on n'eust loisir de venir à elle pour la secourir qu'elle estoit jà passée en l'autre monde.

20 Le lundi i5''*, un Cordelier du couvent de Paris, nommé Boucher, qui, le dimanche 1 3* du mois de juin précédent, avoit fait profession de la Religion à Ablon, reprit Thabit, dans les Cordeliers de Paris, après qu'on lui eust fait faire une abjuration publique de sa faute, fait amande honorable la torche au poing, et donné la discipline de S. François tout du long.

Par le tesmoingnage de ceux de son Ordre, il étoit fort léger, ignorant et d'une assez mauvaise vie.

3o Le lundi 22®, mourust à Paris un greflSer de la Cour, qu'on appeloit le petit Habert.

Le jeudi 25^, le Roy arriva à S. -Germain, estant de retour de son voiage de Normandie, où il arrcsta le restablissement des Jésuites, confirma Sigongne en son

Sept. i6o3 MÉMOIRES-JOURNAUX loi

Gouvernement de Dieppe, et osta à Crêvecœur le Gouvernement du chasteau de Caen.

Le dimanche 28*, mourust à Paris M. de Grosbois, un de mes amis et mon compagnon d'office. Il estoit aagé de soixante-quinze ans, riche de quatre-vingts mil escus, sans enfans : qui fut cause qu'il fist de grands lais, faisant exécuteur de son testament M. le Président Mole, auquel il donna pour souvenance ses médailles d'or et pièces antiques, * fort rares et fort belles *, revenantes à

10 la somme de mil escus, plus recommandables pour ce prix que pour Tantiquité ou singularité.

Ce mesme jour, mourust d une mort soudaine et inopinée, et en la fleur de son aage, M. le Grand Prévost Du Val, en sa nniaison de Brevanne, à quatre lieues de Paris, où il avoit donné à disner, ce jour, à M. de Roquelaure et autres seingneurs et gentilshommes ses amis, avec lesquels il avoit fait grande chère et donné sur les vins nouveaux. La maladie lui prist estant à la chasse.

30 Mourust, ce mesme jour, à Paris, subitement et en moins de demie-heure, Madampiselle de Villeneuve, aagée de quarante-cinq ans ou environ.

Le mardi 3o** et dernier du mois, le Roy revinst à Paris et s'en vint loger aux Tuilleries, malade de la goutte, qui lui commença en ce mois.

Madame d'Yerre, de la maison de Luxembourg^ que Taage avoit réduite comme en renc d^enfance, encores qu'elle eust un bel esprit, et douée de grâces qui la rendoient digne d'une meilleure compagnie,mourust, ce jour^

3o en son abbaye dTerre; à laquelle M. Bouart, advocat au Parlement de Paris, dressa le suivant tombeau, qu'on trouvoit un peu manque et court pour un advocat.

I02 PIERRE DE L'ESTOILE Sept. i6o3

Anioniœ a Luxemburgo Karoli F. Antonii N. im-periali Augustœ, Romanduorum ducumfamil. clarœ, clariori sanctitate^quœ postquamjlorentiadhuc œtate, renunciasset seculo ut Christo serptret, et lv annis officia assiduo huic monasterio sancttss. ab eœ institua tis reformata prœfuisset, devoiaque mente erga Deum, liberalitate inpauperes, benignitate in omnes, marum sanctitate, veteris et illustriss. gentis decus auxisset, 10 tandem^ senia confecta, reversa est ad Dominum.

Francisca a Luxemburgo Pinœa^ illius manasterii hœres, patranœ bene de se, bene de hac dama meritœ, hoc amarisetabservantiœmonumentum mœrens posuit,

Vixit Lxviii A. Die septemb. ultima abiit i6o3.

Octobre.

Le dimancne 5^ de ce mois, mourust, àParis, M. Ghémeraud, Secrétaire du Roy, d'ung flux de sang, qui estoit la maladie qui régnoit le plus, à cause des fruits et forts vins de Tannée.

ao On eust nouvelles, ce jour, que de la mesme maladie estoit mort, aux champs, M. Derdinvilliers, Conseiller en la Cour, estant encore en la fleur de son aage aussi bien que Tautre.

Ce jour mesme, fust fait à Paris Taccord entre Monseigneur le Comte de Soissons et M. de Rosni, qui lui fist de grandes soubmissions, mais qui ne lui eussent de guères servi sans la protection et faveur de son maistre, auquel pour ce regard il doit et Thonneur et la vie. M. le Comte se contenta de lui dire, lorsqu'il vinst à prendre

Sept. i6o3 MEMOIRES-JOURNAUX io3

congé de Son Excellence, quMl regardast à bien servir le Roy et qu'il ne Toffensast de sa vie.

Le vendredi io% fust pendu et puis bruslé, en la place de S.-Jean-en-Grève, à Paris, un nommé François Richard, seingneurdela Voulte,du régiment de S. -Etienne en Dauphiné, accusé d'avoir voulu empoisonner le Roy : décelé par le duc de Savoye, auquel il s*estoit adressé pour cest eÉfect ; lequel voiant que cestui-ci n'estoit pas homme pour venir à bout d'une telle entreprise, Pavoit

lo envoie à Sa Majesté pour en faire faire la justice et le gratifier d^autant, qui est ung trait commun et ordinaire entre les princes. Ce pauvre homme, estant au supplice, dit que jamais il n'avoit eu Tintention de faire mal au Roy, et que ce qu'il en avoit fait et communiqué au duc de Savoye (en quoi il reconnoissoit avoir mérité la mort), n'avoit esté projette par lui à autre dessein que pour tirer argent de Son Altesse : dont il avoit bien à faire. Ce qu'on croid estre la pure vérité, veu sa franche et ingénue confession ; et telle estoit aussi l'opinion de son

ao Président qui le jugea.

Le lundi i3*, mourut à Paris ung nommé Le Thuillier, que le Roy aimoit, et auquel le mécredi de devant il avoit donné un estât de gentilhomme servant, estant sur le point d'estre accordé avec une de mes niaipces. M. Le Febvre, médecin qui le pansa, me dit qu'il estoit mort d'une pouldre qu'ung charlatan lui avoit baillée, qui lui avoit fait faire quatre-vingts selles; laquelle pouldre couroit fort à Paris, et disoit-on qu'elle estoit bonne à toutes les maladies, et m'avoit-on mesme voulu per-

3o suader d'en prendre pour la mienne.

Le lundi 27^, on afficcha, par les quarrefours de Paris, une défense du Roy, aux malades des escrouelles, de venir à Fontainebleau pour estre touchés de Sa Majesté ;

I04 PIERRE DE L'ESTOILE Sept. i6o3

et portoient lesdites défenses, imprimées en placcard, pour beaucoup de grandes et pnegnantes occa^ons.

Sur la fin de ce mois, courust,à Paris et à la Cour, un pasquil fort scandaleux, intitulé les Comœdtans^ qui offensa Sa Majesté, pource que les plus grands et princi* paux de sa Cour, et qu'il aimoit le plus, y estoient couchés tout du long; tellement que, de son exprès commandement, en fiist fait grande et exacte recherche, mais qui ne servist enfin qu'à le publier davantage, comme il advient 10 ordinairement dételles mesdisances, desquelles l'envie de les voir croist à mesure qu'elles sont défendues. * Combien que, pour la plus part, elles soient gauffes et mal faites comme celle-ci. *

Page 1