‹ Mémoires, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de Charles-Ferdinand-d'ArtoisChapitre 33 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée de M? le duc de Berry en France. Voyage de Cherbourg à Paris.

A peine le pavillon blanc arboré à Cher- 1814. bourg avoit-il flotte' dans les airs , que ce signal de paix en appela un autre. On aperçut en mer une frégate ayant aussi pavillon blanc ; c'étoit la frégate l Eurotas ? qui conduisoit à Caen M°r le duc de Berry ; mais ce Prince, ayant découvert dans la rade de Cherbourg le drapeau sans tache, fit tourner la proue vers la première terre de

( i38 ) IIe Papt. France. La ville de Cherbourg avoit envoyé Liy. i. une députation à Jersey, afin de prier M>r le duc de Berry de vouloir bien débarquer dans son port : le vaisseau chargé de cette députation, ne rencontra pas en mer l'Eurotas. Les habitans et la garnison de Jersey s'étoient distingués par les marques de respect et d'amour qu'ils avoient données auFiis de France : à son départ de leur île , dixhuit cents coups de canon saluèrent le vaisseau qui p or toit le Prince dans sa patrie.

Le préfet maritime et les principales autorités de Cherbourg s'avancèrent en mer au-devant de VEurotas. M§r le duc de Berry les reçut sur son bord. L'Euro tas entra dans la rade au bruit des salves d'artillerie , et au milieu des navires pavoises. Le Prince, descendu de la frégate anglaise, passa à bord du vaisseau amiral français, qui recommença le salut militaire . Ensuite la chaloupe de l'amiral conduisit Msr le duc de Berry au fond du port royal. Elle étoit suivie

C l39 ) d'une multitude d'autres chaloupes et de IIe Part.

petits hâtimens qui portaient, avec la suite Lit. I. du Prince, les premières autorités et les habitans les plus distingués de la ville. Les quais étaient couverts d'une foule immense qui faisoit retentir l'air des plus vives acclamations. Le duc de Bercy sauta à terre en criant : France! La révolution vient de répondre à ce cri.

Mgr le duc de Bercy était accompagné des comtes de laFerronnays, deNantouillet, de Mesnard et de Clermont-Lodève. Le soir, la ville fut illuminée : Louis XVI avoit été reçu dans ce même port créé par lui , avec les même^ témoignages d'allégresse. Pour répondre aux transports de la joie publique , Mgr le duc de Bercy fit relâcher six cents conscrits réfractaires , et remettre au capitaine de la frégate anglaise des prisonniers de sa nation. C'est ainsi qu'il délivra à Caen d'autres prisonniers français et

IIe Part, espagnols: tout devenoit libre sur le passage Liv. I. d'un Bourbon.

Parti de Cherbourg, le Prince s'arrêta quelques instans à Valognes et à Saint-Lô. Il fut complimenté auprès de Bayeux par le préfet du Calvados. Ces villes croyoient revoir le Bon Connétable qui les fit rentrer autrefois sous l'autorité paternelle du sage Charles V. A Bayeux, un militaire se présente au Prince , et lui dit : « Monsei- » gneur me reconnoît-il? » C'étoit un soldat de Farinée de Condé. « Si je vous » reconnois , répondit vivement le Prince y> en s' approchant de lui, et écartant ses » cheveux. Vous devez avoir au, front la

» cicatrice d'une blessure que je vous ai vu » recevoir à Walden. » Honneur au Prince qui lit si bien sur leur front le nom de ses serviteurs !

Un régiment dont l'esprit n'étoit pas encore changé , passoit dans les environs de

Bayeux. On conseillent à M>r le duc de IIe Part.

Berry de l'éviter.' Ce fut au contraire pour Liv. I.

le Prince une raison de marcher au devant

de ces troupes. Il se présente aux soldats.

« Vous êtes, leur dit-il, le premier régi-

» ment français que je rencontre. Je viens

» au nom du Boi recevoir votre serment

» de fidélité. » Les soldats crient : Vive

V empereur l « Ce n'est rien, dit le Prince

» avec un sang-froid admirable ; c'est le

» reste d'une vieille habitude. » Il tire son

épée , et crie : Vive le Roi ! Les soldats

français aiment le courage ; ils répètent

aussitôt vive le Roi!

Le Prince fut reçu à Gaen avec des démonstrations de joie extraordinaires. Il assista au spectacle : on lui présenta sur le théâtre , après la pièce , les prisonniers qu'il avoit fait mettre en liberté. Ainsi, la première fois que M>r le duc de Berry parut dans nos jeux publics , ce fut pour essuyer

( Mk)

IIe Part. }es larmes de quelques Français, et la der- Liv. I. ni£re f0js ^ pour y répandre son sang.

Le Prince rencontra à Lisieux le brave général Bordesoult à la tête de la cavalerie du premier corps de l'armée. A Rouen, il eut encore l'occasion d'admirer les débris de ces vieilles troupes échappées à tant de combats, et qui sembioient plutôt succomber sous le poids des victoires que sous celui des revers. M§r le duc de Berry s'avancoit vers Paris , entre deux baies de drapeaux blancs flottant sur les remparts et sur les clochers, aux portes des villes , aux fenêtres des châteaux , des maisons et des chaumières. Partout les rues étoient sablées , les murs ornés de tapisseries , de guirlandes et de fleurs de lis d'or ; partout les cloches sonnoient, les canons tiroient , les Te Deuni étoient chantés, les cris de vive le Roi! vivent les Bourbons! se faisoient entendre. Le Prince-, objet de tant

d'amour , traversent avec ravissement ces IIe Pari. riches campagnes , ce beau pays de France , Liv. I. cette terre natale qui lui étoit plus inconnue que la terre de l'exil. Environné, pressé, porté par la foule , il disoÂt , les larmes d'attendrissement dans les yeux : « Je n'en puis » plus ; j'en mourrai peut être, mais je mour- » raide joie. » Est-cede joie qu'il est mort?

Un détachement de gardes à cheval attendoit M^r le duc de Berry, au delà de Saint- Denis. Hélas ! nous l'avons vu dernièrement passer sur ce chemin dans une toute autre pompe ! Le corps municipal , les maréchaux et les généraux le complimentèrent à la barrière. Monsieur attendoit son fils au château des Tuileries , et le reçut dans ses bras. Tout étoit nouveau pour le jeune Prince : Paris, ses jardins , ses monumens ; et, parmi tant de Français , cet étranger de notre façon ne connoissoit que son père.

IIe Part.

Liv.I

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