‹ Mémoires, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de Charles-Ferdinand-d'ArtoisChapitre 53 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée de Msr Vévêque de Chartres, de Msr le duc d'Jngouléme , de Madame et Je Monsieur. Second pansement de la blessure.

Msr le duc de Berry n'avoit cesse de demander un prêtre. M. le comte de Glermont étoit parti pour les Tuileries , d'où il ramena M§r l'évêque de Chartres, confident d'une conscience qui n'a rien à cacher à la terre. Le prélat, accoutumé à admirer le père, venoit s'instruire auprès du fds. Il trouva le Prince dans le cabinet de sa loge , assis dans un fauteuil, soutenu par ses gens , et entouré de chirurgiens ; il avoit toute sa connoissance. Le blessé tendit la main au respectable évêque, demanda les secours de la religion, en exprimant les plus vifs senti-

H" Tart. mens de foi, de repentir et de résignation; ï.iT. j:. ftfp l'évêque de Chartres exhorta M^ le duc de Berry à la confiance en Dieu : il lui demanda un acte général de contrition, afin de pouvoir l'absoudre, calmer ses inquiétndes. et attendre le moment où il seroit possible à S. A. R. de faire une confession plus détaillée.

M. le comte de Mesnard, se flattant encore que la blessure n'étoit pas mortelle , étoit allé chercher M" le duc d'Angouléme. Ce Prince . qui venoit de se coucher, s'habilla à la hâte, et se rendit au lieu de douleur. L'entrevue des deux frères ne peut i xprimer. M=r le duc d'Angoulème se jeta sur la plaie de M^T le duc de Berry. en la baisant et en l'inondant de ses larmes: ses sanglots l'étouffoient : son malheureux 1: étoit également incapable de parler.

Tout ceci se passoit dans le petit salon de la loge. On résolut alors de porter le

( 237 ) Prince dans une pièce voisine , où l'on éta- il' Part. blit une espèce de lit sur quatre chaises , Llv- **• que l'on remplaça par un lit de sangle.

M§r le duc d'Angoulême , craignant quel* que nouveau danger, n'avoit pas permis à Madame de l'accompagner lorsqu'il s'étoit rendu à l'Opéra ; mais Madame n'avoit pas tardé à le suivre. Que lui importent les périls ? Est-il une douleur qui puisse se passer d'elle , une adversité qui l'ait jamais fait reculer? Madame est accoutumée à regarder la révolution en face : ce n'étoit pas la première fois que la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette prenoit soin d'un frère mourant.

Bientôt Monsieur arrive. Il faut connoître la bonté , la tendresse , le cœur paternel de ce Prince pour savoir ce qu'il eut à souffrir. Monsieur s'étoit obstiné à venir seul ; mais il ne savoit pas qu'un de ses meilleurs serviteurs, M. le duc de Maillé ,

II* Part, avoit trouvé moyen de raccompagner, et

Liy. ii. (je faire la place de l'honneur de la place la

moins honorée. M°r le duc de Berry témoigna

le désir de donner sa bénédiction a Made-

moi selle ; elle lui fut apportée par Mmc la vicomtesse de Gontaut. Alors le Prince levant une main défaillante sur sa fille : « Pauvre » enfant, lui dit-il , je souhaite que tu sois » moins malheureuse que ceux de ma fa- » mille. » Msr le duc d'Orléans , Mme la duchesse d'Orléans , M" d'Orléans , qui s'étoient rencontrés au spectacle, n'avoient pas quitté le Prince : le père du duc d'Enghien arriva à son tour. <

On tenta les saignées de pieds presque sans succès ; mais plusieurs applications successives des ventouses apportèrent quelque soulagement au Prince . Le pouls se ranima , ,1e visage se colora , le sang coula par les veines ouvertes : l'on se réjouit de voir couler ce sang !

( a39 ) M. le duc de Maillé et M. le comte d' Au- IIe P^f-

denarde étoient allés chercher M. Dupuy- Ll^- 1L tren. Ce célèbre chirurgien arriva à uns heure : quand il entra , il trouva le Prince couché sur le côté droit ; sa pâleur, ses traits altérés , sa respiration courte , le gémissement qui s'échappoit de sa poitrine ; la sueur froide qui couvroit son front, le désordre de ses mouvemens , le bouleversement de son lit, le sang qui inondoit ce lit , et plus que tout cela , l'horrible blessure qui se présentoit à découvert, frappèrent de consternation un homme pourtant accoutumé aux spectacles des douleurs humaines. Le Prince ne connoissoit point M.Dupuytren : illurtendit affectueusement la main , en lui disant qu'il souffroit cruellement. M. Dupuytren examina la blessure , puis se retira à l'écart pour consulter avec les hommes de Fart, MM. Blancheton , Drogard , Bougon , Lacroix , Ther-

ïîs Part, cin, Caseneuve , Dubois , Baron , Roux, Liv. II. et Fournier, jeune chirurgien, qui se fit distinguer par son zèle. On fut d'avis d'élargir la plaie comme le seul moyen qui restât d'ouvrir une issue au sang épanché dans la poitrine.

M. Dupuytren se rapprocha du Prince , et l'interrogea sur son état ; il ne put en obtenir de réponse. Il pria Mine la duchesse de Berry de lui adresser quelques questions. La Princesse se penchant sur le lit, dit à son mari : « Je vous en prie, mon » ami , indiquez - moi l'endroit où vous » souffrez. » Le Prince se ranima à cette voix si chère , prit la main de sa femme , et la posa sur sa poitrine. M,IK la duchesse de Berry reprit : « C'est laque vous souffrez ?» « Oui , répondit-il avec peine , j'étouffe. »

Monsieur voulut éloigner sa fdle pendant l'opération. « Mon père, dit-elle, ne « me forcez pas à vous désobéir ; » et se

tournant vers les gens de Fart: « Messieurs, IIe Pabt. » faites votre devoir. » Pendant l'opéra- Ltv. II. tion elle étoit à genoux au bord du lit , tenant le Prince par la main gauche. Lorsqu'on porta le fer dans la plaie , M^r le duc de Berry s'écria : « Laissez-moi puisque » je dois mourir. » « Mon ami , dit sa » femme en pleurs , souffrez pour l'amour » de moi ! » Un mot de cette jeune et admirable Princesse apaisoit les douleurs de son mari ; et quand M°r l 'évêque de Chartres parloit de religion , tout se changeoit dans le malheureux Prince , en acte de résignation à la volonté de Dieu.

L'opération faite, M§rJe duc de Berry passa la main sur les cheveux de la Princesse , et lui dit : « Ma pauvre femme , que vous êtes malheureuse ! » On reconnut dans l'opération toute la profondeur de la plaie. Le couteau dont le Prince avoit été frappé avoit six à sept pouces de Ion-

ir Part, gueur ; la lame en étoit plate , étroite , à Lit. H. deux tranchans , comme celle du couteau de Ravaillac , et extrêmement aiguë.

IIe Part.

Liv. II.

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