‹ MémoiresChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ir ARRÉsTATioir de Moreau avait fait dans Paris une sensation pénible. Les bruits d'une conjuration contre le premier consul prirent dès-lors plus de consistance ; mais on crut généralement qu'on voulait perdre Moreau , et qu'on l'impliquait à dessein dans une conjuration réelle ou supposée. .

On lui avait arrangé au Temple la chambre que Sidney Smith avait, occupée sous le Directoire.

Bientôt le Temple fut remplide soldats appelés les bleus ^ qui vinrent fortifier la garde intérieure : ils chargeaient leurs armes sous nos yeux ; quelques uns faisaient semblant de coucher en joue les prisonniers qui pour les voir avançaient la tète à travers lés barreaux de leurs fenêtres : il y en eut même qui se permirent de les insulter.

Je ne fus pas long-temips sans savoir qu^ Moreau était enfermé au Temple : je ne puis exprimer queUe fut ma douleur, et combien j'appréhendais qu'on n'eût trouvé .dans ses papiers les lettres patentes originales du Roi , que je lui avais remises au mois de juin i8oa.

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Je ne tardai pas à être rassuré par le général lui-ménie, à qm l'on permit de se promener dans le jardin , accompagné de deux g^idarmes. Je le vis passer de mes fenêtres ; il avait l'air serein. Bientôt après, Fauconnier entra chez moi pour me proposer de me promener aosei* Trè» vraisemblablement il voulait observer quel effet la vue de Moreau ferait sur moi , car il me conduisit de manière à me faire rencontrer nez à nez avec lui« Soupçonnant le piège qui m'était tendu , je n'eu» pas J'air de reconnaître Moreau* J'appréhendais qu*e le général n'eût pas la même pensée que moi; m^i» cette crainte a'était pas fondée, car il eut l'air de me rassurer parfaitement par sa contenance* Fauconnier en se retournant me dit: « £b! ne connaisaez^vouâ pas ce monsieur? -^ a Non i lui dis-je. — C'est , ajouta-t-il, le général « Moreau» -*r^ Gomment ! repris**je , c'est là le gé« a néral Moredu^ je lui croyais un tout autre air. »

Fauconnier avait intérêt de savoir si j'avais eu quelques rapports avec lui, surtout d'après ce queXajolais, qu'on avait également arrêté, venait de déclarer dans ses interrogatoires. Lajolais avait dit que l'abbé David communiquait avec Moreau par le moyen de mon neveu Edouard Yitel, ce qui fit que mon neveu fut aussi interrogé par M. Real de la manière la plus sévère , comme on

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peut le voir dans les pièces de ce fameux procès qui ont été publiées. Mais on ne put m'y faire figurer comnie on f aurait voulu, mon neveu n'ayant donné par ses réponses aucutie prise sur lui ni sur moi. On espérait lui faire dire qu'il connaissait particulièrement l'abbé David. Dàs^id qui? répondtt-îl à cette question. Sur cette réponse on jugea qu'il ne le connaissait point, et qu'il n'avait entendu par là qu'un nom de baptême^

Chaque jour on conduisait au Temple de nouveaux prisonniers. Il devenait presque impossible qu'on put échapper aux investigations et aux recherches de la prfice , pour peu qu'on fôt impliqué directement ou indirectement dans le complot.

Comme on ne pouvait trouver que diffîdlement dans les lois existantes les moyens de perdre les principaux accusés, le gouvernement, avant * d'entamer les procédures, fit annuler les dispositions qui auraient pu les protéger. Douze jours après l'incarcération deMoreau, un sénatus^con-suite suspendit pendant deux ans les fonctions dejufj pour le jugement des crimes d^ attentat contre la'personne du premier consul. Le lendemain , une autre loi fut rendue contre les receleurs des conjurés. Cette loi déclarait « que le

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(T recelèrent de Georges et de ses complices , a actuellement cachés dans Paris, serait jugé et (X putii comme le crime principal. »

Enfin , mi tribunal criminel spécial fut institué. On chargea de l'instruction et de l'accusation l'un des plus vils adhérens de la tyrannie de Robespierre, le conventionnel Thuriot,. régicide.

On voit combien Buonaparte ét^it pressé de jouir dû bénéfice de la conjuration pour se débarrasser de ses ennemis, et arriver enfin, sans plus rencontrer d'obstacles, au pouvoir suprême et inamovible.

La publication de la loi* contre les receleurs produisit l'effet qu'on devait en attendre : la crainte saisit en même temps et les conjurés qui n'étaient pas encore arrêtés , et ceux qui les recelaient V

La liste des officiers et des adhérens de Georges Gadoudal , tous qualifiés de brigands et d'assassins , avait été placardée dans Paris: mais l'opinion publique c'était révoltée de voir figurer Moreau en^ tête de cette liste. Partout l'opinion éclatait en faveur de Moreau , qu'on regardait généralement comme un illustre opprimé que Buonaparte voulait sacrifier à son ambition..

Dans des écrits dont sa police soudoyait les auteiirs, il faisait présenter la réconciliation de

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Moreau etdePichegru comme un pacte sacrilège > formé entre eux pour la réussite de la conjuration découverte.

Poussé par le désir de le& décrier encore plus l'un et l'autre, et de les miner dans l'opinion publique, il manda M. de Montgaillard ^ qui était alors à Lyon. Montgaillard répondit à cet appel lucratif^ et vint en toute hâte à Paris, où bientôt il publia son fameux libelle , intitulé Pichegru et Moreau, J'ai démontré que c'était un tissu de perfidies et de mensonges quand j'ai eu occasion , dans, le cours de ces Mémoires , de réfuter Mont^ gaillard dans sa partie historique, à mesure que j'ai eu à traiter des mêmes événemens qu'il défigure. Son libelle avait alors le double objet de rendre odieux Pichegru et Moreau , et de diffamer les princes de la maison royale. Mais comment qualifier l'intention qu'il ixe manifesta que trop à cette époque , celle d'aggraver la position de Pichegru et de Moreau devant leurs juges ? Quoi de plus infâme dans le monde que cet attentat au malheur ! Mais ce but fut dépassé et manqué. Non seulement cet écrit souleva le public d'indignation, mais encore il mécontenta celui-là même qui l'avait commandé.. Buonaparte, à ce que m'a dit depuis M. Desmarets lui-même^ le trouva dégoûtant, et déversa son mépris sur

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raateur, qui n'en reçut pas moins son salaire.

En ce qui me concerne , quel soin officieux ne prit-il pas, par exemple, de rappeler dans ses notes que j'étais prisonnier au Temple au mo-^

ment où il publiait sa détestable délation. « Fau- « çhe-Borel , disait-il , était connu par la haine <c profonde qu'il avait vouée à la république a française, et par le désir extrême de servir les

«( princes qui la combattaient » Quelle lâcheté!

n'était-ce pas vouloir attirer sur moi Tanimadversion du gouvernement, et me faire partager le sort réservé à Pichegru et à Morèau ?

Non , je n'avais ni animosité ni haine particulière et invétérée contre la république française : j'en avais, il est vrai , contre les principes des jacobins et contre ceux qui voulaient les mettre à exécution. Que n'aurais -je pas préféré à la domination de Buonaparte, que je considérais comme un oppresseur? mais avant tout, je désirais avec ardeur le rétablissement des Bourbons , parce qu'il me semblait qu'eux seuls pouvaient faire jouir la France de la paix, du repos et d'une sage liberté.

Et quel était cet homme qui avertissait l'autorité que j'étais au Temple , et qu'elle n'avait plus qu'à frapper sa victime? C'était ce même Mont-

gaillard qui était venu me chercber de la part du prince de Gondé, et me tirer de mon heureuse obscurité , pour travailler de concert à la contrerévolution. Certes je ne m'imaginais pas, quand il me sollicitait de me rendre à cette honorable invitation , qu'il serait le premier à noua trahir et à me dénoncer.

On va voir que peu s'en est fallu cjuHl ne réussit à me faire impliquer dans la conjuration de i8o4-

La question en fîit agitée dans une délibération de la haute police. Les avis j étaient partagés , et c'est là voix de M. Desmarets, qui , par pure conviction , penchant pour la négative , fit décider que je ne seraia point compris daps la procédure dont on allait commencer l'instruction. Je n'ai su que bien plus tard le service signalé qu'il me rendit alors. Je pus m'en convaincre par ce qu'il me dit

lui-même , en 1 81 4* Je désirais de lui des infor-

mations sur ce qui avait occasionné l'assassinat de mon neveu , Charles Vitel , et j'allai le voir auprès de Senlis. J'étais accompagné de M. Gilles. M. Desmarets vint à moi , en m'adressant ces mots: «Vous pensez sans doute, monsieur, que « je vous ai fait bien du mal ; mais si on vous avait « fait tout celui qui était ordonné , vous n'exis- « teriez pas. » Je lui répartis que je l'avais bien

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reconnu alors. M. Desmarets , en me présentant à sa femme , ajouta : « Ce n'est pas à moi que vous a en a ve^ l'obligation , mais bien à madame , qui « s'est jetée vingt fois à mes genoux pour me prier « de ne pas souffrir qu'un de ses compatriotes ' « perdît la vie dans ces circonstances. »

Voilà comment j'échappai aux délations dé - Montgaillard. Mais je n'avais alors que des idées vagues sur le danger de ma positionet sur lé fond des événemens sinistres qui se développaient presque soiis mes yeux. La scène effroyable que venait de donner M. Bouvet dé Lozier, en essayant d'attenter à ses jours, et les enquêtes qu'elle suggéra à la police, nous pénétrèrent, mon- neveu et moi , de crainte pour l'avenir.

Peu de jours après , Fauconnier vint inspecter ma chambre , poiir voir combien de lits il pourrait y placer : les prisonniers arrivaient à tout moment : la lugubre cloche du greffe nous les . annonçait la nuit comme le jour.

Nous apprîmes seulement alors , mon neveu et moi, d'une manière positive, que Georges Gadoudal et Pichegru étaient cachés et traqués dans Paris. J'eus ainsi l'affreuse certitude, que tout ce

' Le lecteur se rappellera que j'avais été recommandé à Tintérét de madame Desmarets par M. le colonel de Morel , son oncle.

que j'avais redouté et pressenti était, arrivé. En admettant même que j'eusse pu me rendre en Angleterre après mon évasion , j'y aurais abordé vraisemblablement trop tard pour empêcher la (Catastrophe , à moins que je n'y fusse passé 'à point nommé par la correspondance.

Toute cette entreprise me semblait avoir été si mal concertée , que tous ceux qui y avaient pris part m'apparaissaient comme les victimes d'un destin aveugle, ou comme ayant été attirés dans le piège par une combinaison satanique. Je me rappelai ce que Moreau m'avait dit dans l'entrevue que j'eus avec lui en 1802 : que Pidiegru devait se méfier de ses entours, et essentiellement de la famille Lajolais. Le rôle que Lajolais vint jouer dans ce fameux procès ne justifia que trop , il faut le dire, les appréhensions de Moreau. Quelle confiance pouvait-on avoir en effet dans un homme tel que M. Lajolais, qui, chargé par le général Pichegru de remettre à M. David et. à moi une somme, de cinquante louis, diacun , garda cet argent , et convint de cette lâcheté , lorsqu'arrété lui-même, il sut qu'uii des coaccusés m'avait prévenu du fait ?

Ses interrogatoires prouvent qu'il s'était efforcé, de persuader à Pichegru et ii Moreau tout ce qui lui passait par la tête , et que son but était

uniquement de &ire ck Fargent Tout y est faux, obseur et entortillé à un tel point ^ qu'il est pèra^ifl de croire que la polke s'est servie de lui. C'était lai qui avait confirùié à Londres toutes les espé* ranoes qu'on avait conçues relativement aux dispositions de Moreau; et dès qu'il £at arrêté et qu'il se vit au pouvoir de la police, il déclara que Pich^gru, revenant du dernier rendez^vous avec Mol^au 5 lui avait para mécontent , et que s'ou-^ vrant un peu, Contre son ordiaaire, il lui avait dit : é II paraît que ce b«.^. là a ausçi de l'ambi- « tion ; qu'il voudrait trôner. Eli bien , je lui sou^ à haite beaucoup de succès ; mais à mon avis il « n'est pas en état de gouverner la France pendant « deux mots* » ,

Là dédaration encore plus circonstanciée de Henri Rolland, ancfen entrepreneur-«général des vivres ^ et qui avait été l'ami de Pîcbegru et de Moreau, acheva de porter la lumière dans les re* plis les plus secrets de la conspiration^ Rolland avait conduit dans son cabriolet Pîehegru à l'une de ses conférences avec Moreau. Il dédara tenir de Pidiegru qu'il avait vu les princes en Angleterre, qu'il était chargé de faire à Moreau des ouvertures à cet égard, qu'il avait ntéme causé de cet objet avec lui y mais que n'étant pas tombé d'accord , il le priait , lui Rolland, de voir Moreau

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le leDdeiuain , et de lui demander , déterminé^ ment , s'il voulait conduire un mouTeroent royaliste, ou dans le ca& contraire, ses gens et lui agissant, s'il voulait s'engager à remettre Fauto^ rite €lani il se trouverait im^sH en des maina légitimes aussitôt qu'il le pourrait Dans le jour, ajouta Rolland , j'allai fiiire à Moreau la fameuse ouverture. Voici à peu près la réponse qu'il me fit : a Je ne puis me mettre à la tète d'aucun a mouvement pour les Bourbons : un essai aemff blable ne réussirait pas. Si Pichegra fait agir « dans un autre sens, et en ce cas, je lui ai dit « qu'il faudrait que les consuls et le gouverneur « de Paris disparussent, je crois avoir un parti ce assez fort dans le Sénat pour obtenir l'autorité; « je m'en servirai aussitôt pour mettre son monde « à couvert , ensuite de quoi l'opinion dictera ce d qu'il conviendra de faire ; mais je ne m'engage- « rai à rien par écrit, i»

Voilà ce qui fit dire que Moreau voulait encourager, entraîner, et en profiter lui-même en se commettant le moins possible. Je répondrai que Moreau ne pouvait vouloir que* ce qui était fiiisable à cette époque. Quelle pouvait être son arrière*penâée ? déjouer le rôle de Monck; mais pour y parvenir il fallait nécessairement qu'il fut investi de la dictature. Lui seul, après Buona-

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parte, était en position de l'obtenir en r8o4* Qu'on se rappelle que Pichegru s'était trouvé" dans la même situation en 1 796 et en 1 796. Il n'y avait réellement de saisissable en 1 894 que la dictature, c'est-à-dire le pouvoir : tout le reste étant éventuel , ne pouvait dépendre que des événemens et de la.force des choses. Voilà le vrai.

Quant à Pichegru , on peut dire qu'il n'avait quitté Londres que pour venir affronter à Paris de terribles dangers.

Il fut trahi et livré le 28 février, treize jours après l'arrestation de Moreau, qui avait tout nié dans ses premiers interrogatoires. Nous isavions déjà que MM. de Polignac et le marquis de Rivière étaient arrêtés et enfermés au Temple.

Qu'on juge de mes souffrances et de ma terreur, lorsqu'à travers les barreaux de ma prison je vis amener au Temple et entrer dans la cour l'infortuné Pichegru, avec lequel mes liaiisons étaient si notoires, dont j'avais été l'agent à Paris. même, où j'avais eu avec des généraux qui lui étaient dévoués des communications secrètes! Il était vêtu d'un frac brun, et boitait tout bas; un mouchoir blanc enveloppait sa main gauche; et il paraissait y avoir reçu une blessure. Fauconnier et beaucoup de gendarmes l'accompagnaient. O destinée fatale ! il fut enfermé dans

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la chambre même que j'occupais et qu'on nous avait fait évacuer en toute hâte. mon neveu et moi. Je ne puis exprimer le saisissement que la vue de Pichegni captif me causa : je m'évanouis.

N^ous avions déjà vu arriver successivement Coster Saint- Victor, Joyau dit Villeneuve , Roger dit Loiseau, qui précédèrent de peu de jours Georges Cadoudai, arrêté lui-même et conduit au Temple le 9 mars. Le calme de leur contenance semblait se communiquer à ceux qui , s'intéressant à leur sort, étaient exposés à le partager.

Le Temple fut en peu de j#irs tellement encombré, qu'on pouvait à peine s'y retourner. On y comptait alors cent sept prisonniers. On nous avertit , mon neveu et moi , qu'il nous fallait encore changer de chambre , et que nous devions préparer nos paquets pour le lendemain. C'était le ao mars. Comme nous habitions le deuxième étage de la tour , qui avait vue sur les bâtimens qu'on appelait le palais du Temple, nous vîmes dans la nuit toute cette partie éclairée, et un mouvement continuel de gens qui allaient et venaient , ce qui nous fit penser qu'il s'y tenait un conseil. Nous nous . rappelâmes que les guichetiers nous avaient dit , il y avait peu de jours , qu'on attendait au Temple un prisonnier de haut rang.

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