BATAILLE DE LA MAUSAILLE
Catinat : c'étoit son homme de confiance de tout temps pour toutes les affaires de la guerre, et celui de M. de Louvois ; il le méritait par sa capacité et son secret : bon citoyen, et la modestie et la simplicité môme, avec beaucoup d'honneur et de probité ; d'ailleurs homme de fort oeu, et qui ne s'en cachoit pas. En partant, le Roi le fit ^rand-croix de Saint-Louis, à la place de Montchevreuil, tué à Neerwinden. Le duc de Schomberg mourut de ses blessures ; nous avons eu Varennes et Medavid, maréchaux de camp, fort blessés, et Ségur, capitaine de gendarmerie, une jambe emportée, plusieurs autres blessés, huit ou neuf cents blessés, et moins de deux mille morts. Nos ïrlandois s'y distinguèrent. Le Roi écrivit à MM. de Vendôme tous deux, et ne fit pas le même honneur à Monsieur le Duc ni à M. le prince de Gonti. 11 est pourtant difficile que les uns aient mieux mérité à la Marsaille que les autres firent à Neerwinden. Cette différence ne les rapprocha pas, et scandalisa fort tout le monde.
Charleroy rendu, après une fort belle défense, par une honorable capitulation, les trois princes s'en allèrent, et l'armée se mit dans les quartiers de fourrages en attendant ceux d'hiver. Dès qu'ils furent venus, je ne songeai plus qu'à m'en aller, après avoir visité Tournay et sa belle citadelle. Je trouvai les chemins et les postes en grand désarroi, et entre autres aventures, je fus mené par un postillon sourd et muet, qui m'embourba de nuit auprès du Quesnoy. Je passai à Noyon chez l'évêque, qui étoit un Glermont Tonnerre, parent et ami de mon père, célèbre pour sa vanité et les faits et dits qui en ont été les fruits. Toute sa maison étoit remplie de ses armes jusqu'aux plafonds et aux planchers, de manteaux de comte et pair dans tous les lambris, sans chapeau d'évêque ; des clefs partout, qui sont ses armes, jusque sur le tabernacle de sa chapelle-, ses armes sur sa cheminée, en tableau avec tout ce qui se peut imaginer d'ornements, tiare, armures, chapeaux, etc., et toutes les marques des offices de la couronne ; dans sa galerie, une carte, que j'aurois prise pour un concile, sans
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deux religieuses aux deux bouts : c'étaient les saints et les saintes de sa maison ; et deux autres grandes cartes généalogiques, avec ce titre de Descente de la trèsauguste maison de Clermont Tonnerre des empereurs d'Orient, et à l'autre des empereurs d'Occident. Il me montra ces merveilles, que j'admirai à la hâte dans un autre sens que lui ; et je gagnai Paris à grand'peine. Je pensai même demeurer à Pont-Sainte-Maxence, où tous les chevaux étoient retenus pour M. de Luxembourg. Je dis au maître de la poste que j'en étois gouverneur, comme il étoit vrai, et que je l'allois faire mettre au cachot s'il ne me donnoit des chevaux. J'aurois été bien empêché comment m'y prendre, mais il fut assez simple pour en avoir peur et me donner des chevaux.
J'avois fait amitié à l'armée avec le chevalier du Rosel, mestre de camp, grand partisan, et très-bon officier et fort estimé. G'étoit d'ailleurs un gentilhomme fort homme d'honneur. Il avoit eu le régiment du prince Paul, tué à Neerwinden. Peu de jours avant de nous séparer, il me confia que le Roi mettoit en un seul corps les cent compagnies de carabiniers, qui étoient les grenadiers de la cavalerie, que ce corps se séparoit en cinq brigades, avec chacune son mestre de camp et son état-major, et que le tout étoit donné à M. du Maine, qui avoit fait l'impossible, et le Roi aussi, pour que le comte d'Auvergne lui vendît sa charge de colonel général de la cavalerie, à quoi rien ne l'avoit pu résoudre. Du Rosel ajouta qu'il savoit qu'il avoit une de ces brigades, dont notre d'Achy eut aussi une, et qu'il auroit son régiment à vendre, que je tâchasse de l'avoir, et que pour le droit d'avis il me demandoi! vingt-six mille livres, au lieu du prix fixé de vingt-deu^ mille cinq cents livres. Je trouvai l'avis salutaire, et j'en remerciai fort du Rosel. En arrivant à Paris, je trouvai la chose publique. J'écrivis à M. de Beauvillier, et j'eus le régiment dans les premières vingt-quatre heures que je fus arrivé, dont je remerciai le Roi en lui faisant ma révérence d'arrivée. Je tins parole à du Rosel, et lui payai
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vingt-six mille [livres] sans que personne le sût, et nous avons été amis toute sa vie. C'étoit un des galants hommes que j'aie connus; il avoit un frère plus avancé que lui, qui valoit beaucoup aussi, quoique le cadet lui fût supérieur, et reconnu pour tel.
Je trouvai un changement à la cour qui la surprit fort. D'Aquin , premier médecin du Roi, créature de Mme de Montespan, n'avoit rien perdu de son crédit par l'éloigné- ,iient final de la maîtresse, mais il n'avoit jamais pu prendre avec M*0 de Maintenon , à qui tout ce qui sentoit cet autre côté fut toujours plus que suspect. D'Aquin étoit grand courtisan, mais resta avare, avide, et qui vouloit établir sa famille en toutes façons. Son frère, médecin ordinaire, étoit moins que rien; et le fils du premier médecin, qu'il poussoit par le conseil et les intendances, valoit encore moins. Le Roi peu à peu se lassoit de ses demandes et de ses importunités. Lorsque M. de Saint- Georges passa de Tours à Lyon, par la mort du frère du premier maréchal de Villeroy, commandant et lieutenant [de] Roi de cette province, et proprement le dernier seigneur de nos jours, d'Aquin avoit un fils abbé, de trèsbonnes mœurs, de beaucoup d'esprit et de savoir, pour lequel il osa demander Tours de plein saut , et en presser le Roi avec la dernière véhémence. Ce fut l'écueil où il se brisa : Mn,c de Maintenon profita du dégoût où elle vit le Roi d'un homme qui demandoit sans cesse, et qui avoit l'effronterie de vouloir faire son fils tout d'un coup archevêque, al despetto de tous les abbés de la première qualité et de tous les évoques du royaume; et Tours en effet fut donné à l'abbé d'Hervault, qui avoit été longtemps auditeur de rote avec réputation, et qui y avoit bien fait. C'étoit un homme de condition, bien allié, et qui, dans cet archevêché, a grandement soutenu tout le bien qu'il y promettoit.
M"6 de Maintenon, qui vouloit tenir le Roi par toutes les avenues, et qui considéroit celle d'un premier médecin habile et homme d'esprit comme une des plus importantes,