NOTICE. XV
n'a pas de peine à se figurer ce qu'il devait paraître alors. Une telle nature de grand écrivain posthume * ne laissait pas de transpirer de son vivant; elle s'échappait par éclats; il avait ses détentes, et l'on conçoit (rès-bien que Louis XIV, à qui il se plaignait un jour des mauvais propos de ses ennemis, lui ait répondu : « Mais aussi, Monsieur, c'est que vous parlez et que vous blâmez, voilà ce qui fait qu'on parle contre vous. » Et un autre jour : «Mais il faut tenir votre langue. »
Cependant le secret auteur des Mémoires gagnait à ces contretemps de la fortune. Saint Simon, libre et vacant, et, sauf la faveur avec le Roi perdue sans remède, nageant d'ailleurs en pleine cour, sur bien des récifs cachés, mais sans rien dune disgrâce apparente, intimement lié avec plusieurs des ministres d'État, était plus que personne en position et à l'affût pour tout savoir et pour tout écrire. Sa liaison particulière avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, avec celui-ci surtout, « sans qui il ne faisoit rien, » ne le confinait pas de ce côté, et il l'a dit trèsjoliment en faisant le portrait de l'abbé de Polïgnac, l'aimable et brillant séducteur dont il furent les dupes : « Malheureusement pour moi , la charité ne me tenoit pas renfermé dans une bouteille comme les deux ducs. » Il rayonnait dans tous les sens, avait des ouvertures sur les cabales les plus opposées, et par amis, femmes jeunes ou vieilles, ou même valets, était tenu au courant, jour par jour, de tout ce qui se passait en plus d'une sphère. Tous ces bruits, toutes ces intelligences qui circulent rapidement dans les cours et s'y dispersent, ne tombaient point chez lui en pure perte ; il en faisait amas pour nous et réservoir. Dans un précieux chapitre où il nous expose son procédé de conduite et son système d'information : « Je me suis donc trouvé instruit journellement, dit- il, de toutes choses par des canaux purs, directs et certains, et de toutes choses grandes et petites. Ma curiosité, indépendamment d'autres raisons, y trouvoit fort son compte; et il faut avouer que, personnage ou nul, oe n'est que de cette sorte de nourriture que l'on vit dans les :ours, sans laquelle on n'y fait que languir. »
L'ambitieux pourtant ne laissait pas sa part d'espérances : il 3tait jeune; le Roi était vieux; Louis XIV vivant, il n'y avait ien à faire; mais après lui le champ était ouvert et prêtait aux )erspectives. Saint-Simon s'appliquait donc en secret dès lors à éformer l'État; et comme il faisait chaque chose avec suite et en >oussant jusqu'au bout sans se pouvoir déprendre, il avait tout dit, ses plans, ses voies et moyens, ses combinaisons de r.noseils