Moucher, aller et venir comme des mouches
Saint-Simon i. 12
178 MADAME CORNUEL. [469i]
le prince de Rohan ne l'avoit pas épargnée, et souvent et publiquement chantées. Elle avoit voulu épouser le chevalier de Bouillon, qu'elle trouvoit fort à son gré, et lui le desiroil fort, pour les grands biens quelle avoit déjà, et d'autres immenses qui la regardoient. M. ni Mme de Ventadour ne vouloient pas ouïr parler d'un cadet fort peu accommodé. M. et Mme de Bouillon ne s'y opposoient pas moins, parce qu'ils desiroient la remarier au duc d'Albret, devenu leur aîné, duquel elle ne vouloit en aucune sorte, tellement que, par concert de famille, le Roi fut supplié d'envoyer le chevalier de Bouillon refroidir ses amours à Turenne, où ils le tinrent jusqu'à ce qu'il n'en fût plus question; mais elle tint aussi bon à refuser l'aîné. M. de Soubise regarda ce grand mariage comme la plus solide base de sa branche. 11 avoit de bonnes raisons pour n'être pas difficile au choix : la beauté de sa femne l'avoit fait prince et gouverneur de province, avec espérance de plus encore. La richesse d'une belle-fille, de quelque réputation qu'elle fût, lui parut mériter le mépris du qu'en-dira-t-on. En deux mots, le mariage se fit.
11 y avoit une vieille bourgeoise au Marais chez qui son esprit et la mode avoient toujours attiré la meilleure compagnie de la cour et de la ville: elle s'appeloit Mme Cornuel, et M. de Soubise étoit de ses amis. 11 alla donc lui apprendre le mariage qu'il venoit de conclure, tout engoué de la grande naissance et des grands biens qui s'y trouvoient joints. «Ho ! Monsieur, lui répondit la bonne femme, qui se mouroit, et qui mourut deux jours après, que voilà un grand et bon mariage pour dans soixante ou quatrevingts ans d'ici ! »
Le duc de Montfort, fils aîné du duc de Chevreuse, ' épousa en même temps la fille unique de Dangeau, cheva- ! lier de l'ordre, et de sa première femme, fille de Morin dit le juif, sœur de îa maréchale d'Estrécs. Elle passe pour ' très-riche, mais aussi pour ne pas retenir ses vents, dont on fit force plaisanteries.
Le duc de Villeroy, en même temps, épousa la seconde
tlle de Mme de Louvois, fort riche et charmante, sœur de 1. de Barbezieux, et sœur aussi fort cadette de la duchesse le la Rocheguyon. L'archevêque de Reims, son oncle, ussi humble sur sa naissance, comme tous les Telliers, que m Colberts sont extravagants sur la leur, et par cela même ssez dangereux "sur celle des autres : « Ma nièce, lui dit-il, ous allez être duchesse comme votre sœur, mais n'allez >as croire que vous soyez pareilles; car je vous avertis que otre mari neseroit pas bon pour être page de votre beaurère. » On peut juger combien cettefranchise, qui ne fut pas ue, obligea son bon ami pourtant, le maréchal de Villeroy. Enfin, le marquis de la Châtre épousa la fille unique du >remier mariage du marquis de Lavardin, chevalier de 'ordre, avec une sœur du duc de Chevreuse.
Il y eut cet hiver force bals, et plusieurs beaux, au Palaisloyal, au premier desquels j'eus l'honneur de mener au >ranle Mn,e la princesse de Gonti douairière, fille du Roi ; ,t le mardi gras, grande mascarade à Versailles, dans le ;rand appartement, où le Roi amena le roi et la reine l'Angleterre, après leur avoir donné à souper. Les dames y Soient partagées en quatre quadrilles, conduites par Mme la luchesse de Chartres, Mademoiselle, Madame la Duchesse et Amc la princesse de Conti douairière. Malgré la mascarade, >n commença par le branle, et j'y menai la fille unique du lue de la Trémoille, qui étoit parfaitement bien faite, t qui dansoit des mieux. Elle étoit en moresse de la remière quadrille, qui l'emporta pour la magnificence, et dernière 1 pour la galanterie des habits. Les armées furent distribuées à l'ordinaire, la grande de landres à M. de Luxembourg, une moindre au maréchal e Boufflers, et le marquis d'Harcourt son camp volant, elle d'Allemagne au maréchal de Lorges, celle de Piémont ■ maréchal Catinat, et le duc de Noailles chez lui en oussillon. Le maréchal de Villeroy doubla sous M. de uxembourg, et le maréchal de Joyeuse sous M. de Lorges. e maréchal de Choiseul alla en Normandie, avec un comi. Et la dernière quadrille l'emporta
180 M. DE CREQUY CHASSÉ [1694]
mandement fort étendu. MM. de Beuvron et de Matignon, chevaliers de Tordre et lieutenants généraux de la province, firent difficulté de lui écrire Monseigneur ; ils reçurent ordre du Roi de le faire, et il fallut obéir.
Monseigneur fut, après ces destinations, déclaré commander les armées en Flandres, et tous les princes avec lui.
Le régiment que j'avois acheté se trouvoit en quartier dans la généralité de Paris, par conséquent destiné pour la Flandre, où je n'avois pas envie d'aller après tout ce qui s'étoit passé avec M. de Luxembourg. Par le conseil de M. de Beauvillier, j'écrivis au Roi mes raisons fort abrégées, et lui présentai ma lettre comme il entroit de son lever dans son cabinet, le matin, qu'il s'en alloit à Chantilly et à Gompiègne faire des revues, et revenir incontinent après. Je le suivis à sa messe, et de là à son carrosse pour partir. Il mit le pied dans la portière, puis le retira, et se tournant à moi : « Monsieur, me dit-il, j'ai lu votre lettre, je m'en souviendrai. » En effet, j'appris peu de temps après qu'on m'avoit changé avec le régiment du chevalier de Sully, qui étoit à Toul, et qui alloit en Flandres en ma place, et moi en Allemagne en la sienne. J'eus d'autant plus de joie d'échapper ainsi à M. de Luxembourg, et par une attention particulière du Roi, pleine de bonté, que je sus que M. de Luxembourg en eut un dépit véritable.
11 y avoit quelques années que Monseigneur avoit étc fort amoureux d'une fille du duc de la Force, que, dans le1 dispersion de sa famille pour la religion, on avoit mise fila d'honneur de Madame la Dauphine, pour la première fille1 de duc qui eût jamais pris ces sortes de places, et le Ro. en avoit chargé la duchesse d'Arpajon, dame d'honneur' qui la logea et nourrit dans son appartement de Versailles1 lorsque la chambre des filles fut cassée. On l'avoit de-! puis mariée au fils du comte du Roure, avec la survivancj de sa charge de lieutenant général de Languedoc, et quel?! que argent que le Roi donna pour s'en défaire honorable'11