CHAPITRE XVI
Distribution des armées. — Profonde adresse de M. de Noaiiles , qui le remet mieux que jamais avee le Roi, en portant M. de Vendôme a la tête des armées. — Maladie du maréchal de Lorges, delà le Rhin; attachement de son armée pour lui. — Maréchal et maréchale de Lorges à Landau, et le maréchal de Joyeuse fort orès des ennemis.
— Situation des armées. — Maréchal de Joyeuse repasse le Rhin.
— Traité de Casai. —Bombardements aux côtes; succès à la mer. — Siège de Namur par le prince d'Orange; marécha1 de Bottfiîers s'j jette, Vaudemont et son armée échappés au pi s grand langer.
— Maréchal de Villeroy habile et heureux courtisa :. — La Vienne, premier valet de chambre; sa fortune. — Le Roi, outre d'ailîei rompt sa canne à Marly sur un bas valet du serdeau. — Reddition de la ville de Namur. — Deinse et Dixmude pris; Bruxelles fort bombardé. — Reddition du château de Namur. — Guiscard chevalier de Tordre. —Maréchal de Boufflers duc vérifié. —Maréchal de Lorges, de retour à son armée, tombe en apoplexie.
Les armées et les corps séparés eurent les mêmes généraux que Tannée précédente, excepté que le maréchal de Villeroy succéda au maréchal de Luxembourg, et eut M. le duc de Chartres pour général de la cavalerie, les deux princes du sang et M. du Maine pour lieutenants généraux parmi les autres, et le comte de Toulouse servant à la tête de son régiment.
M. de Noailles, brouillé avec le Roi jusqu'à être presque perdu par l'artifice de Barbezieux que j'ai raconté p. 57 *, sur le projet manqué du siège de Barcelone, n'avoit pu se faire écouter de tout l'hiver sur la noirceur qui Tavoit accablé. Il comprit le danger d'une situation si forcée à la tête d'une armée, si même il la pouvoit obtenir, et jugea sagement que, parvenu au bâton de maréchal de France, il n'y avoit de bon parti pour lui que de se raccommoder solidement avec le Roi par un sacrifice qui lui seroit agréable, et de demeurer à la cour avec une faveur renouvelée, et à l'abri d'un ennemi avec qui il n'auroit plus à compter. Trop rusé courtisan, quoique d'ailleurs fort lourd, pour ne pas sentir l'essor du goût du Roi pour les bâtards par tout ce qu'il venoit de faire pour eux, et son peu d'inclination à rien faire pour Monsieur le Duc et M. le prince de Conti, il avisa à se rétablir pleinement dans les bonnes grâces du Roi, en flattant son goût pour les uns et lui ouvrant une porte qui le tireroit d'embarras avec les autres.
1. C'est aux pages 58 et 59 de son manuscrit que Saint-Simon aurait dû renvoyer ; voyez ci-dessus, p. 215-218.
248 ADRESSE DE M. DE N0AILLES. [169o]
Pour cela, il fit confidence de son projet, sous le dernier secret, à M. de Vendôme, non pour se servir de lui, mais pour qu'il lui en sut tout le [gré], et par lui M. du Maine; puis il témoigna au Roi qu'ayant été assez malheureux de lui déplaire à la tête d'une armée qui avoit réussi partout, et dont le fruit des succès lui avoit été enlevé malgré lui, sans qu'il eût pu se justifier sur une chose si certaine, il ne pouvoit se résoudre ni à se voir ôter cette même armée ni à la commander : que le premier seroit un châtiment qui le déshonoreroit, que l'autre l'exposeroit sans cesse aux noirceurs de Barbezieux; qu'il aimoit mieux y succomber de bonne grâce, mais en secret, et en faire au Roi un sacrifice; que pour cela il avoit imaginé de se rendre à l'ordinaire en Catalogne, d'y tomber malade en arrivant, de continuer à l'être de plus en plus, d'envoyer un courrier pour demander son retour; qu'en même temps il ne voyoit personne à portée de ces frontières plus propre à commander l'armée de Catalogne que M. de Vendôme, qui avoit déjà un corps séparé vers Nice, aux ordres du maréchal Catinat; et que, si cet arrangement convenoit au Roi, il pourroit, pour ne perdre point de temps à laisser son armée sans général, emporter des patentes de général de son armée pour M. de Vendôme, et les lui envoyer par un autre courrier en même temps qu'il demanderoit son retour.
Il est impossible d'exprimer le soulagement et la satisfaction avec laquelle cette proposition fut reçue. La jalousie étoit extrême entre le prince de Conti et M. de Vendôme. Le Roi, par politique, et plus encore par aversion depuis le voyage de Hongrie, ne vouloit point mettre M. le prince de Conti à la tête de ses armées, ni aucun autre prince du sang; cela même le retenoit de faire faire ce grand pas à M. de Vendôme. Son goût pour sa naissance l'en pressoit, et plus encore d'en faire en ce genre le chaussepied de M. du Maine; mais le comment, il n'avoit encore pu le trouver sans mettre les princes du sang au désespoir, relever le mérite, à lui déjà si importun, du prince de Conti,