JOYEUSE REPASSE LE RHIN
Joyeuse débanda sur lui Gobert, excellent brigadier de dragons, avec son régiment et quelques troupes détachées, çui rechassèrent fort brusquement ce peu de monde dans les bois. Si le maréchal eût fait soutenir Gobert, comme il £n fut fort pressé, il auroit eu bon marché de cette poignée de gens, trop éloignée de leur gros, et leur eût pris leurs pièces de campagne; mais il aima mieux allonger sa marche sans s'amuser à ce petit succès, dans l'incertitude de ce qui pouvoit être dans les bois, où on sut depuis qu'il n'y avoit personne, par Dezondes, major de Gobert et officier très-distingué, qui fut pris, et comblé de civilités par le prince Louis, qui blâma fort cette équipée, que Schwartz avoit hasardée de lui-même.
On continua donc la marche par une telle chaleur, que plusieurs soldats moururent de soif et de lassitude. Le tonnerre tomba en plusieurs endroits, et même sur l'artillerie, où heureusement il ne causa aucun accident. Les bois et les défilés qu'on rencontra de nouveau la retardèrent tellement et avec tant de confusion, que les premières troupes n'arrivèrent qu'à une heure de nuit, et les dernières fort avant dans la matinée du lendemain. On campa dans la plaine qui règne le long du Necker, depuis vis-à-vis d'Heidelberg jusqu'à son embouchure, le cul à Manheim, et la gauche appuyée au bord du Necker, au village de Seckenheim, en attendant la queue de l'armée, encore fort éloignée à cause des défilés.
La Bretesche, lieutenant général, et moi crûmes que le quartier général étoit en ce village, et comme la brigade Âe Harlus, dont j'étois, y touchoit, j'y allai avec lui : il n'y avoit personne ; nous ne laissâmes pas d'entrer dans une assez grande maison, de faire jeter force paille fraîche dans une grande chambre en bas, et d'y faire décharger ce que, malgré les défenses, j'avois à manger. Plusieurs officiers étoient avec nous. Gomme nous tâchions à nous refaire des fatigues de la journée, nous entendîmes grand bruit, et bientôt un vacarme épouvantable : c'étoit un débandemcnt de l'armée, qui à travers la nuit cherchant de l'eau, avoit Saint-Simon i. 17
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trouvé ce village, qui par le bout opposé à celui où nous étions touchoit au Necker, et qui après s'être désaltéré se mit à piller, violer, massacrer, et faire toutes les horreurs que la licence la plus effrénée inspire, couverte par une nuit fort noire. Incontinent le désordre vint jusqu'à nous, et nous eûmes peine à nous défendre dans notre maison. Il faut pourtant dire qu'au milieu de cette fureur, la livrée de M. le maréchal de Lorges, dont quelques-uns avoient suivi mes gens, parce que le gros de. ses équipages étoit demeuré à l'armée, fut respectée de ces furieux, et mit à couvert les maisons auprès desquelles elle fut reconnue, tandis qu'en même temps un garde du maréchal de Joyeuse, et bien reconnu pour tel avec ses marques et en sauvegarde, fut battu, dépouillé et chassé. La Bretesche se sut bon gré de ne pas m'avoir cru, qui lui avois conseillé de défaire sa jambe de bois pour se reposer plus à son aise; il m'a souvent dit qu'il n'avoit jamais rien vu de semblable, quoiqu'il se fût plusieurs fois trouvé à des pillages et à des sacs. Nous achevâmes de passer la nuit du mieux que nous pûmes en ce malheureux endroit, qui ne fut abandonné que longtemps après qu'il n'y eut plus rien à y trouver. Dès qu'il fit grand jour, la Bretesche et moi allâmes au camp.
Nous trouvâmes l'armée qui commençoit à s'ébranler. Elle avoit passé la nuit comme elle avoit pu, sans ordre, les troupes arrivant toujours, et les dernières ne frisant que de joindre. On alla camper sur sept ou huit ligi. /i, à une grande demi-lieue, la droite et le quartier général au village de Neckerau, la gauche au Necker, le centre et le cul aux ruines de Manheim; on avoit réparé comme on avoit pu, avec des palissades, celles de la citadelle, et on y travailloit encore. On y jeta six brigades d'infanterie, avec Chamilly, premier lieutenant général de l'armée, et Vaubecourt, maréchal de camp. L'embouchure du Necker dans le Rhin étoit tout à fait près de notre gauche. On demeura là deux jours, et tous sans exception réduits à la paille et à la gamelle des cavaliers, jusqu'à ce que le pont