‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 250 sur 393 · PROJET AVORTÉ SUR L ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PROJET AVORTÉ SUR L ANGLETERRE

farce de voir les caresses qu'elle lui fait devant le monde, et la gravité importunée avec laquelle il les reçoit. Des autres histoires de Gavoye il y auroit un petit livre à faire : il suffit ici d'avoir rapporté cette histoire pour sa singularité, qui est sûrement sans exemple, car jamais la vertu de Mu,e de Gavoye, ni devant ni depuis son mariage, n'a reçu le plus léger soupçon. Son mari, lié toute sa vie avec le plus brillant de la cour, s'étoit érigé chez lui une espèce de tribunal, auquel il ne falloit pas déplaire, compté et ménagé jusque des ministres, mais d'ailleurs bon homme, et un fort honnête homme, à qui on se pouvoit fier de tout.

Le duc de Berwick, bâtard du roi d'Angleterre, parti sous prétexte [d1] aller faire la revue des troupes que Jacques II avoit en France, alla secrètement en Angleterre, où il fut découvert, et au moment d'être arrêté et peutêtre pis. Le but de ce voyage étoit de voir par lui-même ce qu'il y avoit de réel dans un parti formé pour le rétablissement du roi Jacques, qui le sollicitoit puissamment de passer en Angleterre avec des troupes. Le retour de Berwick donna de telles espérances, que le roi d'Angleterre s'en alla le lendemain à Calais, où à tout hasard, dès les premières notions, on s'étoit préparé à tout ce qui lui étoit nécessaire. Les troupes destinées au trajet, et qu'on tenoit à portée, y marchèrent en même temps, et une escadre s'y rendit pour le transport. Le marquis d'Harcourt commanda tout sous lui, avec Pracontal, maréchal de camp, et le duc d'Humières, Biron et Mornay pour brigadiers. Ces Messieurs s'y morfondirent tout le reste de l'hiver et tout le printemps, longtemps contrariés des vents, puis bloqués par les vaisseaux anglois, qui empêchèrent qu'on ne pût entrer ni sortir. Tout échoua de la sorte, comme il arriva toujours aux projets de ce malheureux prince, qui revint enfin à Saint-Germain, et les troupes retournèrent se rafraîchir, puis joindre les armées de Flandres.

Mme de Guise mourut en [ce] temps-ci. Bossue et contre-

[1696} MOUT DE Mme DE GUISE. 303

faite à l'excès, elle avoit mieux aimé épouser le dernier duc de Guise, en mai 1667, que de ne se point marier. Monsieur, son père, frère de Louis XIII, étoit mort en 1660. Madame, sa mère, qui étoit sœur de Charles IV, duc de Lorraine, et que Monsieur avoit clandestinement épousée à Nancy en 1632, dont Louis XIII voulut si longtemps faire casser le mariage, et qui ne put venir en France qu'après sa mort, étoit morte en 1662. Madame de Savoie, sœur du même lit, et cadette de Mme de Guise, étoit morte sans enfants en 1664, et son autre sœur du même lit et l'aînée étoit revenue dans un couvent en France, sans aucune considération, après avoir quitté ses enfants et son mari, le grand-duc de Toscane, qui ne put jamais l'apprivoiser. MUe d'Alençon, c'est ainsi qu'on appeloit Mmc de Guise avant son mariage, avoit plus de vingt ans, étant née 26 décembre 1646. Elle étoit fort maltraitée par Mademoiselle, sa sœur, unique du premier lit, puissamment riche, et qui n'avoit jamais pu digérer le second mariage de Monsieur, son père, ni souffrir sa seconde femme ni ses filles. Dans cet état d'abandon, comptée pour rien par le Roi et par Monsieur, ses seuls parents paternels (car la branche de Condé étoit déjà fort éloignée), elle se laissa gouverner par Mlle de Guise, qui tenoit par ses biens et son rang un grand état dans le monde, et qui s'étoit soumis toute la maison de Lorraine. G'étoit de plus une personne de beaucoup d'esprit et de desseins, et fort dignes1 des Guises, ses pères. Elle avoit perdu tous ses frères, desquels tous il ne restoit d'enfants que le seul duc de Guise, né en août 1650. Il y avoit un grand inconvénient : sa mère étoit à peu près folle dès lors, et ne tarda pas à la devenir tout à fait. Elle étoit fille unique et héritière du dernier duc d'Angoulème, fils du bâtard de Charles IX et d'une la Guiche, de laquelle j'ai déjà parlé, chez qui ma mère fut mariée.

Mlle de Guise, malgré ce grand contredit, entreprit cette

i. Dignes se ru porte à desseins.

304 MORT DE Mmc DE GUISE. [1696}

grande affaire, et elle en vint à bout. Tous les respects dus à une petite-fille de France furent conservés :M. de Guise n'eut qu'un ployant devant Madame sa femme ; tous les jours, à dîner, il lui donnoitla serviette, et quand elle étoit dans son fauteuil et qu'elle avoit déployé sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnoit qu'on lui apportât un couvert, qui étoit toujours prêt au buffet; ce couvert se mettoit en retour au bout de la table; puis elle disoit à M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettoit : tout le teste étoit observé avec la même exactitude, et cela se recommençoit tous les jours, sans que le rang de la femme baissât en rien, ni que, pour ce grand mariage, celui de M. de Guise en ait augmenté de quoi que ce soit. Il mourut de la petite vérole à Paris, en juillet 1671, et ne laissa qu'un seul fils, qui ne vécut pas cinq ans, et qui mourut à Paris en août 1675. Mme de Guise en fut affligée jusqu'à en avoir oublié son Pater.

Elle fut toujours mal avec Mademoiselle, quoiqu'elles logeassent toutes deux à Luxembourg, qu'elles partageoient par moitié. G'étoit une princesse très-pieuse et toute occupée de la prière et de bonnes œuvres. Elle passoit six mois d'hiver à la cour, fort bien traitée du Roi, et soupant tous les soirs au grand couvert, mais passant les Marlis à Paris. Les autres six mois elle les passoit à Alencon, où elle régentoit l'intendant comme un petit compagnon, et l'évêque de Séez, son diocésain, à peu près de même, qu'elle tenoit debout des heures entières, elle dans son fauteuil, sans jamais l'avoir laissé asseoir, même derrière elle en un coin. Elle étoit fort sur son rang, mais du reste savoit fort ce qu'elle devoit, le rendoit, et étoit extrêmement bonne. En allant et revenant d'Alençon, elle passoit toujours quelques jours à la Trappe, et coupoit son séjour d'Alençon par y faire un petit voyage exprès. Elle y logeoit au dehors, dans une maison que Monsieur de la Trappe avoit bâtie pour les abbés commendataires, afin qu'ils ne troublassent point la régularité de la maison. 11 étoit le directeur de M,ne de Guise, et on a, entre ses ouvrages,

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