NÉGOCIATION ARMÉE DE SAVOIE
leur infanterie, qui étoit dans un camp retranché, et fut emporté d'un coup de canon.
L'Italie fut plus fertile. Le Roi, résolu de ne rien oublier pour donner la paix à. son royaume, qui en avoit un grand besoin, jugea bien qu'il n'y parviendroit qu'en détachant quelqu'un des alliés contre lui, dont l'exemple affoibliroit les autres, et lui donneroit plus de moyens de leur résister et de les amener à son but, et il pensa au duc de Savoie comme à celui dont les difficiles accès lui causoient plus de peines et de dépenses, et qui d'ailleurs se trouvoit fort molesté par les hauteurs de l'Empereur et très-mal content de l'Espagne, qui lui tenoient tous très-peu de tout ce qu'ils lui avoient promis et de ce qu'ils lui promettoient sans cesse. Le Roi donc, pour parvenir à réussir dans son dessein, donna au maréchal Gatinat une armée formidable, et en même temps des instructions secrètes fort amples, avec des pleins pouvoirs pour négocier et, s'il se pouvoit, conclure avec Monsieur de Savoie.
Catinat passa les monts de bonne heure, et gardant une exacte discipline, menaçoit de dévaster tout, et de couper sans miséricorde tous les mûriers de la plaine, qui faisoient le plus riche commerce du pays par l'abondance des soies, et dont la perte l'eût ruiné pour un siècle avant de pouvoir être remis. Monsieur de Savoie avoit vu brûler ses plus belles maisons de campagne les années précédentes, et les lieux de plaisance qu'il avoit le plus ornés; il avoit éprouvé ce que peut une armée supérieure que rien n'arrête : il vouloit la paix, et Catinat crut voii distinctement que c'étoit tout de bon. Le maréchal avoit contribué à se faire associer le comte de Tessé pour la négociation : il falloit un homme intelligent et de poids, qui, s'il étoit nécessaire, pût parler et répondre, ce que le maréchal n'étoit pas en situation de faire à la tête d'une armée qui avoit les yeux sur lui, et dont il n'y avoil, pas moyen qu'il disparût un moment; et c'est ce que put Tessé jen faisant le malade, comme il en usa plusieurs fois, et tant, qu'enfin les temps où on ne le voyoit point joints à
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l'inaction des troupes, on s'en aperçut dans l'armée, où il étoit le plus ancien des lieutenants généraux et chevalier de l'ordre de 1688.
G'étoit un homme fort bien et fort noblement fait, d'un visage agréable, doux, poli, obligeant, d'un esprit raconteur et quelquefois point mal, au-dessous du médiocre, si on en excepte le génie courtisan et tous les replis qui servent à la fortune, pour laquelle il sacrifia tout. 11 s'étoit fait un protecteur déclaré de M. de Louvois par ses bassesses, son dévouement et son attention à lui rendre compte de tout, ce qui ne servit pas à sa réputation, mais à un avancement rapide et à en donner bonne opinion au Roi. Son nom est Froulay; il étoit Manceau, et ne démentoit en rien sa patrie. D'une charge caponne 1 de général des carabins, qui n'existoient plus, il s'en fit une réelle de mestre de camp général des dragons, qui le porta à celle de leur colonel général, quand M. de Boufflers la quitta pour le régiment des gardes; et on regarda avec raison comme une signalée faveur qu'à son âge, et n'étant que maréchal de camp, il fût fait chevalier de l'ordre. Il sut se maintenir avec Barbezieux comme il avoit été auprès de son père, et tant qu'il pouvoit, dans son cloignement de la cour, il ne négligea de cultiver aucun homme dont il pût espérer près ou loin. Il avoit aussi le riche gouvernement d'Ypres, et quantité de subsistances; son bien d'ailleurs étoit fort court, et sa femme, qu'il tint toujours au Maine, ne lui servit de rien, n'étant pas propre à en sortir. Il étoit cousin germain du marquis de Lavardin, chevalier de l'ordre en même promotion pendant son ambassade de Rome, par sa mère, petite-fille du maréchal de Lavardin. Sa femme s'appeloit Auber, fille d'un baron d'Àunay, du môme pays du Maine. Par sa mère, Bcaumanoir, il devint héritier de beaucoup de choses de cette illustre maison.
Pendant la négociation, Catinatse préparoit au siège de ti/rin, et Monsieur de Savoie, qui voyoit ses États dans ce danger, et qui d'ailleurs s'y sentoit moins le maître que ses
1. Une charge caponne n'avait qu'un titre sans rien d'effectif.
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propres alliés, convint enfin de la plus avantageuse paix pour lui, et que le Roi trouva telle aussi pour soi-même par le démembrement qu'elle mit parmi ses alliés. Les principaux articles furent : le mariage de Mgr le duc de Bourgogne avec sa fille aînée, dès qu'elle auroit douze ans, et en attendant envoyée à la cour de France ; que le comté de Nice seroit sa dot, qui lui demeureroit et lui seroit livré jusqu'à la célébration du mariage; la restitution de tout ce qui lui avoit été pris, et même de Pignerol, rasé, et deux ducs et pairs en otage à sa cour jusqu'à leur accomplissement; enfin une grande somme d'argent en dédommagement de ses pertes, et d'autres moindres articles, entre lesquels il obtint pour ses ambassadeurs en France le traitement entier de ceux des rois, dont jusqu'alors ils n'avoient qu'une partie, et les offices du Roi à Rome pour leur faire obtenir la salle royale, qui est la même chose : toutes les autres cours lui avoient déjà accordé les mêmes honneurs. 11 voulut aussi être l'un des médiateurs de la paix générale lorsqu'elle se traiteroit. Le Roi l'accorda, mais l'Empereur n'y voulut jamais consentir quand il fut question de la faire.
Tout cela signé avec le dernier secret, il songea à se délivrer de ses alliés, qui l'obsédoient, qui le soupçonnoient, qui étoient plus forts que lui, et qui, selon toute apparence, alloient devenir ses ennemis. Pour y parvenir, il fit semblant de prêter l'oreille aux nouvelles propositions qu'ils lui firent, et au renouement de celles de mariage de sa fille aînée avec le roi des Romains, dont le refus qu'en avoit fait l'Empereur l'avoit sensiblement piqué; en même temps il proposa une revue des troupes étrangères, à distance éloignée de Turin, où. il mit ses troupes dans les postes qu'elles occupoient. Il avoit eu, sous d'autres prétextes, la même précaution pour Goni et pour ses autres places, et quand il fallut aller à la revue, il demeura à Turin et s'en excusa. Après ces précautions, il se déclara. Il leur manda qu'il étoit contraint d'accepter la neutralité d'Italie, que le Roi lui faisoit offrir, et qu'il les prioit aussi