‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 295 sur 393 · MONSIEUR DE LA TRAPPE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE LA TRAPPE

pos, et que si un grand coquin demeuroit assez caché pour échapper au châtiment, j'espérois du moins qu'il en apprendroit la menace, et qu'il l'entendroit peut-être lui-même assez pour en faire son profit et laisser les gens d'honneur en repos.

Ma colère et mes discours firent la nouvelle. M. le maréchal de Lorges, qui avoit le bâton, et m'avoit coupé la parole sur mon arrivée un peu tôt, en sorte que je n'y pus rien du tout répondre au Roi, quand je l'aurois voulu, bien loin d'ailleurs d'une si indigne flatterie, et beaucoup de vieux seigneurs avec lui, me blâmèrent d'avoir parlé si haut, en tels termes, dans la maison du Roi et jusque dans son appartement. Je les laissai dire, parce qu'ils ne m'apprenoient rien que je n'eusse bien prévu; mais de deux maux j'avois choisi le moindre, qui étoit une réprimande du Roi, ou peut-être quelques jours de Bastille, et j'avois évité le plus grand, qui étoit de laisser croire la chose vraie à mon âge, et encore peu connu de la plupart du monde, et me laisser passer pour un infâme délateur de toute la jeunesse, pour faire bassement et misérablement ma cour. Le Roi n'en sut rien, ou voulut bien l'ignorer; le bruit que je fis étouffa sa cause, et me fit honneur; et je m'en allai faire mon petit voyage, dont je parlerai ici tout de suite.

Il y avoit longtemps que l'attachement que j'avois pour Monsieur de la Trappe et mon admiration pour lui me faisoit désirer extrêmement de pouvoir conserver sa ressemblance après lui, comme ses ouvrages en perpétueroient l'esprit et les merveilles. Son humilité sincère ne permettoit pas qu'on pût lui demander la complaisance de se laisser peindre. On en avoit attrapé quelque chose au chœur, qui produisit quelques médailles assez ressemblantes; mais cela ne me contentoit pas. D'ailleurs, devenu extrêmement infirme, il ne sortoit presque plus de l'infirmerie, et ne se trouvoit plus en lieu où on le pût attraper. Rigault étoit alors le premier peintre de l'Europe, pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et

durable; mais il falloit persuader à un homme aussi surchargé d'ouvrages de quitter Paris pour quelques jours, et voir encore avec lui si sa tête seroit assez forte pour rendre une ressemblance de mémoire. Cette dernière proposition, qui l'effraya d'abord, fut peut-être le véhicule de lui faire accepter l'autre. Un homme qui excelle sur tous ceux de son art est touché d'y exceller d'une manière unique : il en voulut bien faire l'essai, et donner pour cela le temps nécessaire. L'argent peut-être lui plut aussi. Je me zcachois fort, à mon âge, de mes voyages de la Trappe; je voulois donc entièrement cacher aussi le voyage de Rigault, et je mis pour condition de ma part qu'il ne travailleroit que pour moi, qu'il me garderoit un secret entier, et que s'il en faisoit une copie pour lui, comme il le vouloit absolument, il la garderoit dans une obscurité entière, jusqu'à ce qu'avec les années je lui permisse de la laisser voir. Du mien, il voulut mille écus comptant à son retour, être défrayé de tout, aller en poste en chaise en un jour, et revenir de même. Je ne disputai rien et le pris au mot de tout. G'étoit au printemps, et je convins avec lui que ce seroit à mon retour de l'armée, et qu'il quitteroit tout pour cela. En même temps, je m'étois arrangé avec le nouvel abbé, M. Maisne, secrétaire de Monsieur de la Trappe et retiré là depuis bien des années, et M. de Saint-Louis, ancien brigadier de cavalerie, fort estimé du Roi, retiré là aussi depuis longtemps, desquels j'aurai ailleurs occasion de parler, et qui ne desiroient pas moins que moi ce portrait de Monsieur de la Trappe.

Revenant donc de Fontainebleau, je ne couchai qu'une nuit à Paris, où en arrivant j'avois pris mes mesures avec Rigault, qui partit le lendemain de moi. J'ayertis en arrivant mes complices, et je dis à Monsieur de la Trappe qu un officier de ma connoissance avoit une telle passion de le voir, que je le suppliois d'y vouloir bien consentir (car il ne voyoit plus presque personne); j'ajoutai que, sur l'espérance que je lui en avois donnée, il alloit arriver, qu'il étoit fort bègue et ne l'importuneroit pas de discours,

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mais qu'il comptoit s'en dédommager par ses regards. Monsieur de la Trappe sourit avec bonté, trouva cet officier curieux de bien peu de chose, et me promit de le voir. Rigault arrivé, le nouvel abbé, M. Maisne, et moi le menâmes dès le matin dans une espèce de cabinet qui servoit le jour à l'abbé pour travailler, et où j'avois accoutumé de voir Monsieur de la Trappe, qui y venoit de son infirmerie. Ce cabinet étoit éclairé des deux côtés, et n'avoit que des murailles blanches, avec quelques estampes de dévotion, et des sièges de paille, avec le bureau sur lequel Monsieur de la Trappe avoit écrit tous ses ouvrages, et qui n'étoit encore changé en rien. Rigault trouva le lieu à souhait pour la lumière ; le père abbé se mit au lieu où Monsieur de la Trappe avoit accoutumé de s'asseoir avec moi à un coin du cabinet, et heureusement Rigault le trouva tout propre à le bien regarder à son point. De là nous le conduisîmes en un autre endroit, où nous étions bien surs qu'il ne seroit vu ni interrompu de personne. Rigault le trouva fort à propos pour le jour et la lumière, et il y apporta aussitôt tout ce qu'il lui falloit pour l'exécution. L'après-dînée, je présentai mon officier à Monsieur de la Trappe; il s'assit avec nous dans la situation qu'il avoit remarquée le matin, et demeura environ trois quarts d'heure avec nous. Sa difficulté de parler lui fut une excuse de n'entrer guère dans la conversation, d'où il s'en alla jeter sur sa toile toute préparée les images et les idées dont il s'étoit bien rempli. Monsieur de la Trappe, avec qui je demeurai encore longtemps, et que j'avois moins entretenu que songé à l'amuser, ne s'aperçut de rien, et plaignit seulement l'embarras de la langue de cet officier. Le lendemain, la même chose fut répétée. Monsieur de la Trappe trouva d'abord qu'un homme qu'il ne connoissoil point, et qui pouvoit si difficilement mettre dans la conversation, l'avoit suffisamment vu, et ce ne fut que par complaisance qu'il ne voulut pas me refuser de le laisser veni . J'espérois qu'il n'en faudroit pas davantage, et ce que je \is du portrait me le confirma, tant ;» ,g* parut bien pris

et ressemblant; mais Rigault voulut absolument encore une séance, pour le perfectionner à son gré : il fallut donc l'obtenir de Monsieur de la Trappe, qui s'en montra fatigué, et qui me refusa d'abord; mais je fis tant que j'arrachai plutôt que je n'obtins de lui cette troisième visite. Il me dit que, pour voir un homme qui ne méritoit et qui ne desiroit que d'être caché, et qui ne voyoit plus personne, tant de visites étoient du temps perdu et ridicules; que pour cette fois il cédoit à mon importunité et à la fantaisie que je protégeois d'un homme qu'il ne pouvoit comprendre, et qui ne se connoissoient ni n'avoient rien à se dire; mais que c'étoit au moins à condition que ce seroit la dernière fois et que je ne lui en parlerois plus. Je dis à Rigault de faire en sorte de n'avoir plus à y revenir, parce qu'il n'y avoit plus moyen de l'espérer. Il m'assura qu'en une demi-heure il auroit tout ce qu'il s'étoit proposé, et qu'il n'auroit pas besoin de le voir davantage. En effet, il me tint parole, et ne fut pas la demi-heure entière.

Quand il fut sorti, Monsieur de la Trappe me témoigna sa surprise d'avoir été tant et si longtemps regardé, et par une espèce de muet. Je lui dis que c'étoit l'homme du monde le plus curieux, et qui avoit toujours eu le plus grand désir de le voir, qu'il en avoit été si aise qu'il m' avoit avoué qu'il n'avoit pu ôter les yeux de dessus-lui, et que de plus, étant aussi bègue qu'il l'étoit, la conversation, où il ne pouvoit entrer de suite, ne l'ayant point détourné, il n'avoit songé qu'à se satisfaire en le regardant tout à son aise. Je changeai de discours le plus promptement que je pus, et sous prétexte de le mettre sur des choses qui ne s'étoient pu dire devant Rigault, je cherchai aie détourner des réflexions sur des regards qui, n'étant que pour ce que je les donnois, étoient en effet si peu ordinaires, que je mourois toujours de peur que leur raison véritable ne lui vînt dans l'esprit, ou qu'au moin» il n'en eût des soupçons, qui eussent rendu notre dessein ou inutile ou fort embarrassant à achever. Le bonheur fut tel qu'il ne s'en douta jamais.

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