‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 297 sur 393 · Saint-Simon a bien écrit ces, et non ses · texte numérisé non relu

Saint-Simon a bien écrit ces, et non ses

rendre, et par là de rendre mon secret public. Après la vanité vint le profit, qui acheva de le séduire, et par la suite il a gagné plus de vingt-cinq mille [livres] en copies, de son propre aveu, et c'est ce qui fit la publicité. Gomme je vis que c'en étoit fait, je lui en commandai moi-même après lui avoir reproché son infidélité, et j'en donnai quantité.

Je fus très-fâché du bruit que cela fit dans le monde, mais je me consolai par m'être conservé pour toujours une ressemblance si chère et si illustre, et avoir fait passer à la postérité le portrait d'un homme si grand, si accompli et si célèbre. Je n'osai jamais lui avouer mon larcin; mais en partant de la Trappe, je lui en laissai tout le récit dans une lettre par laquelle je lui en demandois pardon. Il en fut peiné à l'excès, touché et affligé; toutefois il ne put me garder de colère : il me récrivit que je n'ignorois pas qu'un empereur romain disoit qu'il aimoit la trahison, mais qu'il aimoit les traîtres 1 ; que pour lui il pensoit tout autrement, qu'il aimoit le traître, mais qu'il ne pouvoit que haïr sa trahison. Je fis présent à la Trappe de la copie en grand, d'une en petit, et de deux en petit, c'est-à-dire en buste, à M. de Saint-Louis et à M. Maisne, que j'envoyai tous à la fois. Monsieur de la Trappe avoit iepuis quelques années la main droite ouverte, et ne s'en pouvoit servir. Dès que j'eus mon original, où il est peint, a plume à la main, assis à son bureau, je fis écrire cette circonstance derrière la toile, pour qu'à l'avenir elle ne fit loint erreur, et surtout la manière dont il fut peint de pémoire, pour qu'il ne fût pas soupçonné de la complaisance de s'y être prêté.

J'arrivai à Paris la veille que le Roi devoit arriver de tfontargis à FontainebJ^au avec la princesse, et je m'y rouvai à la descente ue son carrosse. J'avois espéré de cacher ainsi parfaitement mqn petit voyage.

Avant de parler de la princesse de Savoie, il faut dire un not de ce qui se passoit en Italie. Monsieur de Savoie,

1. Tel est le texte du manuscrit; le sens demanderait: « mais qu'il aïssoit les traîtres. »

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tout à fait déclaré, et enhardi en même temps par une manière de défaite assez considérable des Impériaux en Hongrie par le Grand Seigneur en personne, parla plus haut sur la neutralité. Legahez, gouverneur du Milanois, se laissoit entendre qu[il] avoit les pleins pouvoirs d'Espagne; Mansfeld, commissaire général de l'Empereur en Italie, s'y opposoit toujours de sa part. On comprit ce manège, et pour le mettre au net, Monsieur de Savoie s'alla mettre le 15 septembre à la tête de l'armée du maréchal Catinat, pour entrer dans le Milanois, et fit le siège de Valence. Sur quoi les alliés, qui n'avoient rien voulu conclure avec le marquis de Saint-Thomas, que Monsieur de Savoie leur avoit envoyé à Milan, lui déclarèrent la guerre dans toutes les formes, et pour la faire compter comme bien certaine, envoyèrent en même temps le cartel pour l'échange des prisonniers qui se feroient de part et d'autre. Ce n'étoit qu'une dernière tentative. Ils se rendirent bientôt traitables, et dans le 10 octobre la neutralité d'Italie fut signée de part et d'autre, telle que Monsieur de Savoie l'avoit proposée, qui en même temps leva le siège de Valence; et le maréchal Catinat ne songea plus qu'è faire repasser les monts à son armée. Les restitutions sti-j pulées avec Monsieur de Savoie lui furent faites; les ducs] de Foix et de Ghoiseul eurent liberté de revenir, et Gou-J von, envoyé extraordinaire de Monsieur de Savoie, vin] en remercier le Roi et, en attendant un ambassadeur, si] trouver à l'arrivée de la princesse. G'étoit un homml habile, de beaucoup d'esprit et de politesse, fort fait au:| cours, et qui plut extrêmement à tout le monde. Le Roi prit du goût *, et le distingua jusqu'à le mener à Marl\| familiarité que jusqu'à lui aucun ministre étranger n'ai voit obtenue, et qui ne fut communiquée à aucun.

La maison de la princesse s'étoit arrêtée près de trof semaines à Lyon, en attendant qu'elle fût à portée pont Beauvoisin, où elle la fut recevoir. Elle y arriva bonne heure, le mardi 16 octobre, accompagnée de

i. Prit du goût pour lui.

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princesse de la Cisterne et de Mmc de Noyers; le marquis de Dromero étoit chargé de toute la conduite, auxquels, ainsi qu'aux officiers et aux femmes de sa suite, il fut distribué beaucoup de beaux présents de la part du Roi. Elle se reposa dans une maison qui lui avoit été préparée du côté de Savoie, et s'y para. Elle vint ensuite au pont, qui tout entier est de France, à l'entrée duquel elle fut reçue par sa nouvelle maison, et conduite au logis, du côté de France, qui lui avoit été préparé. Elle y coucha, et le surlendemain elle se sépara de toute sa maison italienne, sans verser une larme, et ne fut suivie d'aucun que d'une seule femme de chambre et d'un médecin, qui ne dévoient pas demeurer en France, et qui en effet furent bientôt renvoyés.

Avant dépasser outre, il ne faut pas oublier deux choses qui arrivèrent en ce lieu, dont l'une fut cause du séjour que la princesse y fit. Le comte de Brionne, chargé au nom iu Roi de recevoir la princesse du marquis de Dromero, jui la livroit au nom de Monsieur de Savoie, prétendit Hre traité d'Altesse clans l'instrument de la remise, où le lue de Savoie étoit traité d'Altesse Royale; et il s'y opiîiâtra si bien, quoi qu'on pût lui dire des deux côtés, que c marquis de Dromero, pour ne point arrêter plus longemps la princesse, ôta Y Altesse des deux côtés en évitant le faire mention expresse de M. le duc de Savoie. Ce prince ut extrêmement offensé quand il apprit la difficulté du omte de Brionne, et le Roi le trouva aussi fort mauvais ; nais la chose étoit faite et terminée, et il ne s'en parla plus.

L'autre chose qui y arriva fut par un courrier du Roi ar lequel il arriva un ordre de traiter la p /incesse en touf omme fille de France et comme ayant déjà épousé Msr le uc de Bourgogne. L'embarras de son rang avec tout le londe engagea Monsieur à en prier le Roi, les princes el rincesses du sang à le désirer, et le Roi à le faire. Ce ourrier arriva sur le point de l'arrivée de la princesse, de lanière qu'elle ne baisa que la duchesse du Lude et le omte de Brionne, et qu'il n'y eut que la duchesse du

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Ludè assise devant elle; par toutes les villes où elle passa, elle fut reçue comme duchesse de Bourgogne, et aux iours de séjour aux grandes villes, elle dîna en public, servie par la duchesse du Lude; excepté les repas de séjour, ses dames mangèrent toujours avec elle. Elle marcha à petites journées.

Le dimanche 4 novembre, le Roi, Monseigneur et Monsieur allèrent séparément à Montargis au-devant de la princesse, qui y arriva à six heures du soir, et fut reçue par le Roi à la portière de son carrosse. 11 la mena dans l'appartement qui lui étoit destiné dans la même maison de la ville où le Roi étoit logé, puis lui présenta Monseigneur, Monsieur et M. le duc de Chartres. Tout ce qui fut rapporté des gentillesses et des flatteries pleines d'esprit, et du peu d'embarras, et avec cela de l'air mesuré et des manières respectueuses de la princesse, surprit infiniment, tout le monde et charma le Roi dès l'abord. 1). la loua sans| cesse et la caressa continuellement. 11 se hâta d'envoyer un courrier à Mmc de Maintenon, pour lui mander sa joie et les louanges de la princesse. Il soupa ensuite avec les dames du voyage, et fit mettre la princesse entre lui et Monseigneur,

Le lendemain, le Roi F alla prendre, la mena à la messe, et dîna ensuite comme il avoit soupe la veille, et aussitô après montèrent en carrosse, le Roi et Monsieur au der-i rière, Monseigneur et la princesse au devant, de son côt< à la portière la duchesse du Luae. Mgr le duc de Bour gogne les rencontra à Nemours; le Roi le fit monter i l'autre portière, et sur les cinq heures du soir arrivèrent i Fontainebleau , dans la cour du Cheval-Blanc. Toute i cour étoit sur le fer à cheval, qui faisoit un très-beai spectacle avec la foule qui étoit en bas. Le Roi menoit 1; princesse, qui sembloit sortir de sa poche, et la conduisi fort lentement à la tribune un moment, puis au gran< appartement de la Reine mère, qui lui étoit destiné, o Madame avec toutes les dames de la cour l'attendoient. L Roi lui nomma les premiers d'entre les princes et prie cesses du sang, puis dit à Monsieur de lui nommei toixi l

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monde, et de prendre garde à lui faire saluer toutes les personnes qui le dévoient faire, et qu'il aile * se reposer; Monseigneur s'en alla aussi, l'un chez Mpac i MainteiiOït l'autre chez Mme la princesse de Conti, qui ne 'habilloitpâe encore, d'une loupe qu'elle s'étoit faitôter de. dessus unœi et qu'elle en avoit pensé perdre. Monsieur demeura donc à côté de la princesse, tous deux debout, lui nommant toùi ce qui, hommes et dames, lui venoient baiser le bas de la robe, et lui disoit de baiser les personnes qu'elle devoit, c'est-à-dire princes et princesses du sang, ducs et duchesses et autres tabourets, les maréchaux de France et leurs femmes. Cela dura deux bonnes heures, puis la princesse soupa seule dans son appartement, où Mmc de Maintenon, et Mrae la princesse de Conti ensuite, la virent en particulier. Le lendemain, elle fut voir Monsieur et Madame chez eux, et Monseigneur chez Mn,c la princesse de Conti, et reçut force bijoux et pierreries; et le Roi envoya toutes les pierreries de la couronne à Mmc de Mailly, pour en parer la princesse tant qu'elle voudroit.

Le Roi régla qu'on la nommeroit tout court la princesse, qu'elle mangeroit seule, servie par la duchesse du Lude, qu'elle ne verroit que ses dames et celles à qui le Roi en donneroit expressément la permission, qu'elle ne tiendroit point encore de cour, que Msr le duc de Bourgogne n'iroit chez elle qu'une fois tous les quinze jours, et Messieurs ses frères une fois le mois. Toute la cour retourna le 8 novembre à Versailles, où la princesse eut l'appartement de la Reine, et de Madame la Dauphine ensuite, et où, en arrivant, tout ce qui étoit demeuré à Paris de considérable se trouva et lui fut présenté tout de suite, comme à Fontainebleau. Le Roi et Mme de Maintenon firent leur poupée de la princesse, dont l'esprit flatteur, insinuant, attentif leur plut infiniment, et qui peu à peu usurpa avec eux une liberté que n'avoient jamais osé tenter pas un des enfants du Roi, et qui les charma. 11 parut que Monsieur de Savoie étoit bien informé à fond de notre cour, et qu'il avoit bien instruit sa fille; mais ce qui fut vraiment éton-

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