PRINCE DE CONTI
raine étoit fils d'une sœur de l'Empereur, qui avoit été reine de Pologne, et d'un des plus grands capitaines de son siècle, plus effectivement porté par l'Empereur que Jacques Sobieski. Enfin, le prince Louis de Baden se mit aussi sur les rangs, comme un capitaine expérimenté, peut-être plus pour l'honneur d'y prétendre que par aucune espérance d'y réussir.
La naissance du prince de Conti, si supérieure à celle de ces candidats, ses qualités aimables et militaires, qui s'étoient fait connoître en Hongrie et qu'il avoit si bien soutenues depuis, la qualité de neveu et d'élève de ce fameux prince de Condé, et celle d'héritier et de cousin germain du comte de Saint-Paul, qui étoit encore regretté en Pologne et dont il avoit réuni tous les suffrages lorsqu'il mourut, firent tout espérer à l'abbé de Polignac, qui voyoit pour soi le chapeau de cardinal pour récompense, dont les Polonois sont peu amoureux, et que leurs rois donnent fort ordinairement à des étrangers, de la façon desquels nous en avions en France. Le Roi voulut donc voir ce que le prince de Conti pourroit faire. Il l'entretint plusieurs fois en particulier, ce qui ne lui arrivoit guère. 11 vendit pour six cent mille livres de terres à des gens d'affaires, avec la faculté de les pouvoir reprendre dans trois ans pour le même prix: cette somme fut envoyée en Pologne, et le Roi promit de la rendre si l'élection ne réussissoit pas.
Pendant un temps si critique pour les candidats, les princes Alex, et Gonst. Sobieski voyageoient, et vinrent jusqu'à Paris pour y recevoir l'ordre, qu'ils portoient dès avant la mort du Roi leur père, qui l'avoit instamment demandé pour eux. Pour monder les traitements qu'ils desiroient, ils demeurèrent incognito, et néanmoins le Roi leur donna, comme aux gens titrés, la distinction de baiser la princesse et Madame. M'ne de Béthune, sœur de la Reine leur mère, arrivoit aussi de Pologne, où son mari avoit été longtemps ambassadeur, et étoit mort en la même qualité en Suède. Elle avoit été dame d'atour de la Reine, en sur-
[1696] MARIAGE DE COETQUEN. 38o
vivance de sa belle-mère, sœur du duc de Saint-Aignan. C'étoit une femme d'esprit, hardie, entreprenante, qui, à l'abri de ses neveux Sobieski, se mit dans la tête de faire accroire que, parce qu'elle avoit été dame d'atour de la Reine, elle devoit baiser les filles de France. Madame eu fut la dupe, et la baisa. Avec cet exemple, par lequel elle avoit commencé, elle crut être admise au même honneur par la princesse. Mais la duchesse du Lude, à la cour de tout temps, et qui savoit et avoit vu le contraire, n'osa le prendre sur elle. Le Roi, informé de la prétention, la trouva impertinente et fausse, et fort mauvais que Madame s'y fût laissé tromper. Mme de Béthune, qui savoit fort bien que sa prétention étoit une entreprise, la laissa promptement tomber, et fut présentée à la princesse sans la baiser.
Coetquen, en arrivant, épousa la seconde fille du duc de Noailles : il n'avoit point de père, étoit riche, et fils de Mme de Coetquen, célèbre parla passion de M. de Turenne et le secret de Gand, qui lui échappa; elle étoit sœur du duc de Rohan, de Mme Soubise, dont la beauté a fait une si éclatante fortune, et de la princesse d'Espinoy, tous enfants de l'héritière de Rohan qui épousa le Chabot. Ainsi le père et les filles devinrent célèbres par le bonheur de l'amour. Coetquen n'en tint rien : il épousa, pour le crédit des Noailles, la plus laide et la plus dégoûtante créature qu'on sût voir, et il prétendit plaisamment qu'on lui avoit fait voir la troisième, qui étoit jolie, puis qu'on l'avoit trompé et donné l'autre. Le mariage aussi fut peu heureux.
L'année finit par deux morts et deux disgrâces : l'abbé Pelletier, conseiller d'État, habile, mais fort rustre, qui mourut d'apoplexie presqu'en sortant de dîner chez son frère, le ministre d'État ; et le duc de Roannois. 11 avoit perdu son père avant son grand-père, auquel il avoit succédé au gouvernement de Poitou et à sa dignité en 1642. Faute de pairs, rares alors et dispersés dans leurs gouvernements dans ces temps de troubles, il eut l'honneur de représenter le comte de Flandres au sacre du Roi, n'ayant Saint-Simon i. 25
386 M"e DE SAINT-GERAN EXILÉE. [1696 |
pas trente ans. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit et de savoir, qui tourna de fort bonne heure à la retraite et à une grande dévotion, qui l' éloigna absolument du mariage. M. de la Feuillade en profita dans sa faveur : il traita avec lui , lui donna gros du duché de Roannois, épousa sa sœur en avril 1667, et sur sa démission en conservant le rang et les honneurs, obtint pour soi une érection nouvelle, vérifiée au Parlement en août, la même année. Bientôt après, M. de Roannois ne parut plus, prit une manière d'habit d'ecclésiastique sans être jamais entré dans les ordres, et vécut dans une grande piété et dans une profonde retraite, et mourut de même, fort âgé, à Saint-Just, près Méry-sur-Seine.
Rubantel et Mme de Saint-Geran furent les deux disgraciés. J'ai assez parlé de celle-ci pour n'avoir rien à y ajouter : elle étoit fort bien avec les princesses, et mangeuse, aimant la bonne chère et bonne convive, comme Mme de Chartres et Madame la Duchesse. Cette dernière avoit une petite maison dans le parc de Versailles, auprès de la porte de Sertori ], qu'elle appeloit le Désert, que le Roi lui avoit donnée pour l'amuser, et qu'elle avoit assez joliment ajustée pour s'y aller promener et faire des collations. I Les repas se fortifièrent, devinrent plus gais, et à la fin mirent Monsieur le Duc de mauvaise humeur et Monsieur le Prince en impatience. Ils se fâchèrent inutilement, et à la fin ils portèrent leurs plaintes au Roi , qui gronda Madame la Duchesse et lui défendit d'allonger ces sortes de repas, et surtout d'y mener certaines compagnies. Si Mme de Saint-Geran ne fut pas du nombre des interdites, elle le dut à sa première année de deuil, pendant laquelle le Roi ne crut pas qu'elle pût être de ces parties; mais il s'expliqua assez sur elle pour que Madame la Duchesse ne pût pas douter qu'elle n'étoit pas approuvée pour en être. Quelques mois se passèrent avec plus de ménagement, et Madame la Duchesse compta que tout étoit oublié. Sur ce pied-là elle pressa M,nc de Saint-Geran de