‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 46 sur 393 · OÙ ET COMMENT [1691J · texte numérisé non relu

OÙ ET COMMENT [1691J

mère me rôpétoit sans cesse la nécessité pressante où se trouveroit de valoir quelque chose un jeune homm is entrant seul dans le monde, de son chef, fils d'un favori de Louis XIII dont tous les amis étoient morts ou hors d'état de l'aider, et d'une mère qui, dès sa jeunesse, élevée chez la vieille duchesse d'Angoulême, sa parente, grand'mère maternelle du dernier duc de Guise, et mariée à un vieillard, n'avoit jamais vu que leurs vieux amis et amies, et n'avoit | pu s:en faire de son âge. Elle ajoutoit le défaut de tous proches, oncles, tantes, cousins germains, qui me laissoit comme dans l'abandon à moi-même, et augmentoit le besoin de savoir en faire un bon usage, sans secours et sans appui; ses deux frères obscurs, et l'aîné ruiné et plaideur de sa famille , et le seul frère de mon père sans enfants et son aîné de huit ans. En même temps, elle s'appliquait à m'élever le courage, et à m'exciter de me rendre tel que je pusse réparer par moi-même des vides aussi difficiles à surmonter. Elle réussit à m'en donner un grand ; désir. Mon goût pour l'étude et pour les sciences ne le seconda pas, mais celui qui est comme né avec moi pour la lecture et pour l'histoire, et conséquemment de faire et de devenir quelque chose par l'émulation et les exemples que j'y trouvois, suppléa à cette froideur pour les lettres; et j'ai toujours pensé que si on m'avoit fait moins perdre de temps à celles-ci , et qu'on m'eût fait faire une étude sérieuse de celle-là, j'aurois pu y devenir quelque chose.

Cette lecture de l'histoire, et surtout des Mémoires particuliers de la nôtre, des derniers temps depuis François Ier, que je faisois de moi-même, me firent naître l'envie d'écrire aussi ceux de ce que je verrois, dans le désir et dans l'espérance d'être de quelque chose, et de savoir le mieux que je pourrois les affaires de mon temps. Les inconvénients ne laissèrent pas de se présenter à mon esprit; mais la résolution bien ferme d'en garder le secret à moi tout seul me parut remédier à tout. Je les commençai donc en juillet 1694, étant mestre de camp Vun régiment de cavalerie de mon nom , dans le camp de

Guimsheim1 sur le Vieux - Rhin , en Farm, e commandée par le maréchal duc de Lorges.

En 1691,j'étoisen philosophie, et commençois à monter à cheval à l'académie des sieurs de Mémon et Rochefort, et je commençois aussi à m'ennuyer beaucoup des maîtres et de l'étude, et à désirer fort d'entrer dans le service. Le siège de Mons, formé par le Roi en personne, à la première pointe du printemps, y avoit attiré presque tous les jeunes gens de mon âge pour leur première campagne; et ce qui me piquoit le plus, M. le duc de Chartres y faisoit la sienne. J'avois été comme élevé avec lui, plus jeune que lui de huit mois, et si l'âge permet cette expression entre jeunes gens si inégaux, l'amitié nous unissoit ensemble. Je pris donc ma résolution de me tirer de l'enfance, et je supprime les ruses dont je me servis pour y réussir. Je m'adressai à ma mère : je reconnus bientôt qu'elle m'amusoit; j'eus recours à mon père, à qui je fis accroire que le Roi, ayant fait un grand siège cette année, se reposeroit la prochaine. Je trompai ma mère, qui ne découvrit ce quç j'avois tramé que sur le point de l'exécution et que j'avois monté mon père à ne se laisser point entamer.

Le Roi s'étoit roidi à n'excepter aucun de ceux qui entroient dans le service , excepté les seuls princes du sang et ses bâtards, de la nécessité de passer une année dans une de ses deux compagnies de mousquetaires, à leur choix, t de là à apprendre plus ou moins longtemps à obéir, ou h la tête d'une compagnie de cavalerie, ou subalternes lans son régiment d'infanterie, qu'il distinguoit et affecfcionnoit sur tous autres, avant de donner l'agrément d'afcheter un régiment de cavalerie ou d'infanterie, suivant liue chacun s'y étoit destiné. Mon père me mena donc à Versailles, où il n'avoit encore pu aller depuis son retour je Blaye, où il avoit pensé mourir. Ma mère l'y étoit allée prouver en poste, et l'avoit ramené encore fort mal, en sorte lu'il avoit été jusqu'alors sans avoir pu voir le Roi, En lui

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