PAR LE ROI EN PERSONNE
dans la brigade duquel j'étois, m'avoit demandé poliment si je voulois bien être du détachement pour les sacs, sinon qu'il me commanderoit pour quelque autre; j'acceptai les sacs, parce que je sentis que cela feroit ma cour par tout le bruit qui s'étoit déjà fait là-dessus. En effet, j'arrivai avec le détachement des mousquetaires au moment du refus des troupes rouges, et je chargeai mon sac à leur vue. Marin, brigadier de cavalerie et lieutenant des gardes du corps, qui étoit là pour faire charger les sacs par ordre, m'aperçut en même temps, et plein de colère du refus qu'il venoit d'essuyer, s'écria, me touchant en me montrant et me nommant, que puisque je ne trouvois pas ce service au-dessous de moi, les gens d'armes et les chevau-légers ne seroient ni déshonorés ni gâtés de m'imiter. Ce propos, joint à l air sévère de Marin, fit un effet si prompt qu'à l'instant ce fut sans un mot de réplique à qui de ces troupes rouges se chargeroit le plus tôt de sacs. Et oncques depuis il n'y eut plus là-dessus la plus légère difficulté. Marin vit partir le détachement chargé, et alla aussitôt rendre compte au Roi de ce qui s'y étoit passé et de l'effet de mon exemple. Ce fut un service qui m'attira plusieurs discours obligeants du Roi, qui chercha toujours pendant le reste du siège à me dire quelque chose avec ^onté toutes les fois qu'il me voyoit, ce dont je fus d'auant plus obligé à Marin que je ne le connoissois en façon iu monde.
Le vingt-septième jour de tranchée ouverte, le prince
le Barbançon, gouverneur de la place, battit la chamade,
pii étoit le mardi 1er juillet, et certes il étoit temps pour les
assiégeants, à bout de fatigues et de moyens par l'excès du
Jnauvais temps, qui ne cessoit point et qui avoit rendu tout
jondrière. Jusqu'aux chevaux du Roi vivoient de feuilles,
t aucun de cette nombreuse cavalerie de troupes et d'équi-
ages ne s'en est jamais bien remis. ïl est certain que sans
présence du Roi, dont la vigilance étoit l'âme du siège,
|t qui, sans l'exiger, faisoit faire l'impossible, tant le desiï
e lui plaire et de se distinguer étoit extrême, on n'en
scroit jy lais venu à bout; et encore deme ura-t-il fort incertain de ce qui en seroit arrivé si la place eût encore tenu dix jours, comme il n'y eut pas deux avis qu'elle le pouvoit. Les fatigues de corps et d'esprit que le Roi essuya en ce siège lui causèrent la plus douloureuse goutte qu'il eût encore ressentie, -nais qui de son lit ne l'empêcha pas de pourvoir à tout, et de tenir pour le dedans et le dehors ses conseils comme à Versailles, ainsi qu'il avoit fait pendant tout le siège.
M. d'Elbœuf, lieutenant général, et Monsieur le Duc, maréchal de camp, étoient de tranchée lors de la chamade. M. d'Elbœuf mena les otages au Roi, qui eut bientôt réglé une capitulation honorable. Le jour que la garnison sortit, le plus pluvieux qu'il eût fait encore, le Roi, accompagné de Monseigneur et de Monsieur, fut à mi-chemin de l'armée de M. de Luxembourg, où ce général vint recevoir ses ordres pour le reste de la campagne. Le prince d'Orange avoit mis toute sa science et ses ruses pour le déposter pendant le siège, sur lequel il brûloit de tomber; mais il eut affaire à un homme qui lui avoit déjà montré qu'en matière de guerre il en savoit plus que lui, et continua à le lui montrer le reste de sa vie.
Pendant cette légère course du Roi, le prince de Barbançon sortit par la brèche à la tête de sa garnison, qui étoit encore de deux mille hommes, qui défila devant Monsieur le Prince et le maréchal d'Humières, entre deux haies des régiments des gardes françoises et suisses et du régiment d'infanterie du Roi. Barbançon fit un assez mauvais compliment à Monsieur le Prince, et parut au désespoir de la perte de son gouvernement. Il en étoit aussi grand bailli, et il en tiroit cent mille livres de rente. Il ne les regretta pas longtemps, et il fut tué l'été d'après à la bataille de Nerwinde.
La place, une des plus fortes des Pays-Bas, avoit la . gloire de n'avoir jamais changé de maître. Aussi eut- J elle grand regret au sien, et les habitants ne pouvoient | contenir leurs larmes. Jusqu'aux solitaires de Marlaigne
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en furent profondément touchés, jusque-là qu'ils ne purcnl déguiser leur douleur, encore que le Roi, touché de la perte de leur blé, qu'ils avoient retiré dans Namur, leur en eut fait donner le double, et de plus une abondante aumône. Ses égards à ne les point troubler furent pareils. Ils ne logèrent chez eux que le cardinal de Bouillon, le comte de Gramont, le P. de la Chaise, confesseur du Roi, et son frère, capitaine de la porte; et le Roi ne permit le passage du canon à travers leur parc qu'à la dernière extrémité, et quand il ne fut plus possible de le pouvoir conduire par ailleurs. Malgré tant de bontés, ils ne pouvoient regarder un François après la prise de la place, et un d'eux refusa une bouteille de bière à un huissier de l'antichambre du Roi, qui se renomma de sa charge et qui offrit inutilement de l'échanger contre une de vin de Champagne.
Marlaigne est un monastère sur une petite et agréable éminence, dans une belle forêt, tout environné de haute futaie, avec un grand parc, fondé par les archiducs Albert et Isabelle pour une solitude de carmes déchaussés, tel que ces religieux en ont un dans chacune de leurs provinces, où ceux de leur ordre se retirent de temps en temps, pour un an ou deux, et jamais plus de trois, par permission de leurs supérieurs. Ils y vivent en perpétuel silence, dans des cellules plus pauvres, mais telles à peu près que celles des chartreux, mais en commun pour le réfectoire, qui est très-frugal, dans un jeûne presque continuel, assidus à l'office, et partageant d'ailleurs leur temps entre le travail des mains et la contemplation. Ils ont quatre chambrettes, un petit jardin et une petite chapelle chacun, avec la plus grande abondance des plus belles et des meilleures eaux de source que j'aie jamais bues, dans leur maison, autour et dans leur parc, et la plupart jaillissantes. Ce parc est tout haut et bas, avec beaucoup de futaie, et clos de murs. U est extrêmement vaste. Là dedans sont répandues huil ou dix maisonnettes loin l'une de l'autre, partagées comme celles du cloître, avec un jardin un peu plus grand et une petite cuisine. Dans chacune habite, un mois, et rarement