‹ Mémoires -- (volume 3)Chapitre 24 sur 44 · NINON DE LENCLOS · texte numérisé non relu

NINON DE LENCLOS

Ninon, courtisane fameuse, et depuis que l'âge lui eut fait quitter le métier, connue sous le nom de ]\'Ille de L^nclos, fut lui exemple nouveau du triomphe du vice conduit avec esprit, et réparé de quelque vertu. Le bruit qu'elle fit, et plus encore le désordre qu'elle causa parmi la plus haute et la plus brillante jeunesse, força l'extrême indulgence que, non sans cause, la R' ine mère avait pour les personnes galantes et plus que galantes de lui envoyer un ordre de se retirer dans un couvent. Vn de ces exempts de Paris lui porta la lettre de cachet ; elle la lut, et remarquant qu'il n'y avait point de couvent désigné en particuher : « Monsieur, dit-elle à l'exempt sans se déconcerter, puisque la Reine a tant de bonté pour moi que de me laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire, je vous prie de lui dire que je choisis celui des grands Cordeliers de Par:"s », et lui rendit la lettre de cachet avec une belle révérence. L'exempt, stupéfait de cette effronterie sans pareille, n'eut pas un mot à répliquer, et la Reine la trouva si plaisante qu'elle la laissa en repos. Jamais Ninon n'avait qu'un amant à la fois, mais des adorateurs en foule, et quand elle se lassait du tenant, elle le lui disait franchement et en prenait un autre: le délaissé avait beau gémir et parler, c'était arrêt ; et cette créature avait usurpé un tel empire qu'il n'eût osé se prendre à celui qui le supplantait, trop heureux encore d'être admis sur le pied d'ami de la maison. Elle a quelquefois gardé à son tenant, quand il lui plaisait fort, fidélité entière pendant toute une campagne.

La Châ re, sur le point de partir, prétendit ê^re de ces heureux distiigaés. Appiremment que Ninon ne lui promit pas bien nettem3nt. Il fat assez sot, et il l'était beaucoup, et présomptueux à l'avenant, pour lui en demander un billet ; elle le lui fit : il l'emporta et s'en vanta fort. Le billet fut mal tenu, et à chaque foi i qu'elle y manquait : <s Oh ! le bon billet, s'écriiit-elle, qu'a là la Châtre ! ;i> Son fortuné à la fin lui demanda, ce que cela voulait dire ; elle le lui expliqua ; il le conta, et accabla la Châtre d'un ridicule qui gagna jusqu'à l'armée où il était.

Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et eut tant

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d'esprit qu'elle se les conserva tous, et qu'elle les tint imis mire eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se passait chezeUeaTec un respect et une décenceextcrieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour amis tout ce qu'il y avait de plus trayô et de plus élev»^ à la cour, tellement C[u'il devint à la mode d'être reçu chez elle, et qu'on avait raison de le désirer j)ar les liaisons qui s'y formaient: jamais ni jeu, ni ris élevé, ni disputes, ni propos de religion ou de gouvernement; beaucoup d'esprit et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanterie, et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance; tout y était déhcat, léger, mesuré, et formait les conversations, qu'elle sut souterjr par son esprit, et par tout ce elle savait de faits de tout âge, la considération, chose étrange, qu'elle s'était acquise, le nombre et la distinctioi). de Ses arais et de ses connaissances, quand les charmes cessèrent de lui attirer du monde, quand la bienséance et la niudc lui défendirent de plus mêler le corpsavecl'esprit. Ellesavaittoutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle cour, sérieuses et autres ; sa conversation était charmante ; désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point; et à la faiblesse près, on pouvait dire qu'elle était vertueuse et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, et gardé très fidèlement des dépôts d'argent et des secrets considérables qui lui étaient confiés. Tout cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait-singulière.

Elle avait été amie intime de Mme de Maintenon tout le temps que celle-ci demeura à Paris; Mme de Maintenon n'aimait pas qu'on lui parlât d'elle, mais elle n'osait la désavouer, elle lui a écrit de temps en temps, jusqu'à sa mort, avec amitié. L'Encios, car Ninon avait pris ce nom depuis qu'elle eut quitté le métier de sa jeimesse longtemps poussée, n'y était pas si réservée avec ses amis intimes, et quand il lui est arrivé de s'intéresser fortement pour quelqu'un ou pour quelque chose, ce qu'elle savait rendre rare et bien ménager, elle écrivait à IVrme de Maintenon qui la servait efficacement et avec promptitude ; mais depuis sa gi*andeur. elles ne se sont vues cpie deux ou trois fois, et bien en secret.

L'Enclos avait des réparties acimirtible?; il y en a deux entre autres an dernier maréchal deChoisenl, qni était do ses anciens amis, avait été galant et bien fait. Il était mal avec M. de Lonvois, et il déplorait sa fortune, lorsque le Roi le mit, malgré le ministre, de la promotion de l'ordre de 1698. Il ne s'y atten dait en aucune façon du monde, quoique de la première naissance et des plus anciens et meilleurs lieutenants généraux. Il fut donc ravi de joie, et se regardait avec plus que de la complaisance paré de son cordon bleu. L'Enclos l'y surprit deux ou trois fois ; à la fin, impatientée : « Monsieur le comte, lui dit-elle devant t^ute la compagnie, si je vous y prends encore, je vous nommerai vos camarades. » Il y en avait eu en effet plusieurs à faire pleurer, mais quels et combien en comparaison de ceux de 1724, et de quelques autres depuis 'Le bon maréchal était toutes les vertus mêmes, mais peu réjouissantes et avec peu d'esprit. Après une longue visite, L'Enclos b<âille, le regarde, puis s'écrie :

Seigneur, que de verlus vous me faites haïr !

qui est un vers de je ne sais plus quelle pièce de théâtre. On peut juger de la risée et du scandale. Cette saillie pourtant ne les brouilla point.

L'Enclos passa de beaucouj) quatre-vingts ans, toujours saine, visitée, considérée. Elle donna à Dieu ses dernières années et sa mort fit une nouvelle.

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