FARGUES ET LE PRESIDENT DE LAMOIGNON
Il se fit à Saint-Germain une grande partie de chasse. Alois c'étaient les chiens et non les hommes qui prenaient les cerfs ; on ignorait encore ce nombre Immense de chiens, de chevaux, de piqueurs, de relais et de routes à travers les pays. La chasse tourna du côté de Dourdan^ et se porlcngea si bien que le Roi s'en revint fort tard, et laissa la chasse. Lo; comte de Guiche, le comte depuis duc du Lude, Vardes, M. de Lauzun, qui me l'a conté, je ne sais plus qui encore, s'égarèrent et les voilà à la nuit noire à ne savoir où ils étaient. A force d'aller sur leurs chevaux recrus, ils avisèrent une lumière ; ils y allèrent, et à ia fin arrivèrent à la porte d'une espèce do château. Ils fvap])èrent, ils crièrent, ils se mmmèrent, et demandèrent l'hospitalité. C'était à la fin de l'automne, et il était entre dix et onze heiues du s;oir. On leur ouvrit; le maître vint au-devant d'eux, les fit débotter et chauffer, fit mettre leurs chevaux à l'écurie, et pendant ce temps-là leur fit piéparer à souper, dont ils avaient grand besoin. Le repas ne se fit point attendre ; il fut excellent, et le vin de même, de i>lusieurs sortes ; le maître
poli, respectueux, ni cérémonieux ni empressé, avec tout l'air et les manières du meilleur monde. Ils surent qu'il s'appelait Fargues, et la maison Courson, qu'il y était retiré, qu'il n'en était point sorti depuis plusieurs années, qu'il y recevait quelquefois ses amis, et qu'il n'avait ni femme, ni enfants. Le domestique leur parut entendu, et la maison avait un air d'aisance. Après avoir bien soupe, Fargues ne leur fit point attendre leurs lits : ils en trouvèrent chacun un parfaitement bon, ils eurent chacun leur chambre, et les valets de Fargues les servirent très proprement. Ils étaient fort las, et dormirent longtemps. Dès qu'ils furent habillés, ils trouvèrent un excellent déjeuner servi, et, au sortir de table, leurs chevaux prêts, aussi refaits quils, l'étaient eux-mêmes. Charmés de la politesse et des manières de Fargues, et tou'^hés de sa bonne réception, ils lui firent beaucoup d'offres de service, et s'en allèrent à Saint- Germain. Leur égarement y avait été la nouvelle ; le retour et ce qu'ils étaient devenus toute la nuif en fut une autre.
Ces messieurs étaient la fleur de la cour et de la galanterie, et tous alors dans toutes les privances du Roi. Ils lui racontèrent leur aventure, les merveilles deleurréception,etselouèrent extrêmement du maître, de sa chère et de sa maison. Le Roi leur demanda son nom ; dès qu'il l'entendit : « Comment, Fargues, dit-il, est-il si près d'ici ? » Ces messiei;rs redoublèrent de louanges, et le Roi ne dit plus rien. Passé chez la Reine mère, il lui parla de cette aventure, et tous deux trouvèrent que Fargues était bien hardi d'habiter si près de la cour, et fort étrange qu'ils ne l'apprissent que par cette aventure de chasse, depuis si longtemps qu'il demeurait là.
Fargues s'était fort signalé dans tous les mouvements do Pans contre la ccur et le cardinal Mazarin. S'il n'avait pas été pendu, ce n'avait pas été faute d'envie de se venger particulièrement de lui ; mais il avait été protégé par son parti, et formellement compris dans l'amnistie. La haine qu'il avait encourue, et sous laquelle il avait pensé succomber, lui fit prendre le parti de quitter Paris pour toujours, afin d'éviter toute noise, et de se retirer chez lui sans faire parler de lui, et jusqu'alors il était demeuré ignoré. Le cardinal Mazarin était mort; il n'était plus question pour pc-'^onne des affaires passées,
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mais comme il avait été fort noté, il craignait C|ii'on lui en suscitât quelque autre nouvelle, et pour cela* vivait fort retiré et fort en paix avec tous ses voisins, fort en repos des troubles passés, sur la foi de l'amnistie et depuis longtemps. Le Rc i et la Reine sa mère, qui ne lui avaient pardonné que par force, niandèrent le premier président Lamoignon, et le chargèrent d'éplucher secrètement la vie et la conduite de Targues, de bien examiner s'il n'y aiuait point moyen de châtier ses insolences passées et de le faire repentir de les narguer si près de la cour, dans son opulence et sa tranquillité. Ils lui contèrent l'aventure de la chasse, qui leur avait appris sa demeur., et témoignèrent à Lamoignon un extrême désir qu'il pût trouver des moyens juridiques de le joerdre.
Lamoignon, avide et bon courtisaii, résolut bien de les satisfaire et d'y trouver son profit. H fit ses recherches, en rendit compte, et fouilla tant et si bien, qu'il trouva moyen d'imphquer Fargues dans un meurtre commis à Paris au plus fort des troubles, sur quoi il le décréta sourdement, et un matin l'envoie saisir par des huissiers et mener dans les prisons de la Conciergerie. Fargues, qui depuis l'amnistie était bien sûr de n'être tombé en quoi que ce soit de répréhensible, se trouva bien étonné ; mais il le fut bien plus, quand par l'interrogatoire il apprit de quoi il s'agissait. D se défendit très bien de ce dont on l'accusait, et de plus allégua que le meurtre dont il s'agissait ayant été commis au fort des troubles et de la révolte de Paris dans Paris même, l'amnistie qui les avait suivis effaçait la mémoire de tout ce qui s'était passé dans ces temps de confusion, et couvrait chacune de ces choses, qu'on n'aurait pu suffier ni exprimer à l'égard de chacun, suivant l'esprit, le droit, l'usage et l'effet, non mis en doute aucun jusqu'à présent, des amnisties. Les courtisans distingues qui avaient été si bien reçus chez ce malheureux homme firent toutes sortes d'efforts auprès de ses juges et auprès du Roi; mais tout fut inutile. Fargues eut très promptement la tête coupée, et sa confiscation donnée en récompense au premier président.