DANGEAU
Dès les commencements qu'il vint à la cour, c'est-à-dire vers la mort de la Reine mère, il se mit à écrire tous les soirs les nouvelles de la journée, et il a été fidèle à ce travail jusqu'à sa mort. Il le fut aussi à les écrire comme une gazette sans aucun raisonnement, en sorte qu'on n'y voit que les événements avec une date exacte, sans un mot de leur cause, encore moins d'aucune intrigue ni d'aucune sorte de mouvement de cour ni d'entre les particuliers. La bassesse d'un humble courtisan, le culte du maître et de tout ce qui est ou sent la faveur, la prodigalité des plus fades et des plus misérables louaîiges, l'encens éternel et suffoquant jusque des actions du Roi les plus indifférentes, la terreur et la fadeur suprême qui ne l'abandonnent nulle part pour ne blesser personne; excuser tout, principalement dans les généraux et les autres personnes du goût du Roi, de Mme de Maintenon, des ministres, toutes ces choses éclatent dans toutes les pages, dont il est rare que chaque joirnée en remplisse plus d'une, et dégoûtent merveilleusement. Tout ce que le Roi a fait chaque jour, même de plus indifïércînt, et souvent les premiers princes et les ministres les plus accrédités, quelquefois d'jiutres sortes de ])ersonnages s'y trouve avec sécheresse pour les faits, mais tant qu'il se peut avec les plus serviles louanges, et pour des choses que nul autre que hn ne s'aviserait de louer.
Il est difficile de comprendre comment un homme a pu avoir la patience et la persévérance d'écrire un pareil ouvrage tous les jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si
contraint, si précantionné, si littéral à n'écrire que des écorces de la plus repoussante aridité. Mais il faut dire aussi qu'il eût été difficile à Dangeau d'écrire de vrais mcmoires, qui aemandent qu'on soit au fait de rintérieiur et des diverses machines d'une cour. Quoiqu'il n'en sortît presque jamais, et encore pour des moments, quoique il y fût avec distinction et dans les bonnes corn pagaies, quoique il y fût aimé, et même estimé du côté de l'honneur et du secret, il est pom-tant vrai qu'il ne fut jamais au fait d'aucune chose, ni initié dans quoi que ce fût. Sa vie frivole et d'écorce était telle que ses Mémoires, il ne savait rien au delà df^ ce que tout le monde voyait ; il se contentait aussi d'être des festins et des fctes, sa vanité a grand soin de l'y montrer dans ses Mémoirci:, mais il ne fut jamais de rien de particulier. Ce n'est pivS Ciu'il ne fût instruit quelquefois de c^ qui pouvait regarder ses amis, par eux-mêmes qui, étant quelques-uns des gens considérables, pouvaient lui donner quelcpies connaissances relatives, mais cela était rare et court. Ceux qui étaient de ses amis de ce genre, en très petit nombre, connaissaient trop la légèreté de son étoffe pour perdre leur temps avec lui. ;
Dangeau était un esprit au-dessous du médiocre, très futile, très incapable en tout genre, prenant volontiers l'ombre pour le corps, qui ne sh repaissait que de vent, et qui s'en contentait parfaitement. Toute sa capacité n'allait qu'à se bien conduire, ne blesser personne, multipHer les bouffées de vent qui le flattaient, acquérir, conserver et jouir d'une sorte de considération, sans vouloir s'apercevoir qu'à commencer par le Roi, ses vanités et ses fatuités divertissaient souvent les compagnies, ni des jiauneaux où on le faisait tomber souvent làdessus. Avec tout cela, ses Mémoires sont remplis de mille faits que tîàsent les gazettes, gagneront beaucou)),en vieilHssant serviront beaucoup à qui voudra écrite plus solidement pour l'exactitude de la chronologie, et pour éviter confusion. Enfin ils représentent, avec la plus désirable précision, le tableau extérieur do la cour, des journées, de tout ce qui la compose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du Eoi, le gros de celle de tout le monde, en sorte que rien ne serait plus désirable pour l'histoire que d'avoir de semblables Mémoires de tous les règnes, s'il était possible, depuis <^harles V, qui
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jetteraient une lumière merveilleuse parmi cette futilité sur tout ce qui a été écrit de ces règnes.
Encore deux mots sur ce singulier auteur. D ne se cachait point de faire ce journal, parce qu'il le faisait de manière qu'il n'en avait rien à craindre ; mais il ne le montrait pas ; on ne l'a vu que depuis sa mort. Il n'a point été imprimé jusqu'à présent, et il est entre les mains du duc de Luynes, son petitfils, qui en a laissé prendre quelques copies. Dangeau, qui ne méprisait rien, et qui voulait être de tout, avait brigue et obtenu de bonne heure une place dans l'Académie française, dont il est mort doyen, et une dans l'Académie des sciences, quoiqu'il ne sût rien du tout en aucun genre, quoiqu'il s'enorgueillît d'être de ces Compagnies et de fréquenter les illustres qui en étaient. Il se trouve dans ses Mémoires des grossièretés d'ignorance sur les duchés et sur les dignités de la cour d'Espagne qui surprennent au dernier point. Il essuya la grande opération de la fistule, dont il pensa mourir, et fut taillé d'une fort grosse pierre. Il a vécu depuis sans aucune incomm,odité de la première, et de longues années parfaitement guéri et sans iiucune suite de l'autre. Deux ans avant sa mort, il fut taillé poui- la seconde fois; la pierre n'était pas grosse, à peine eut-il quelques heures de fièvre ; il fut guéri en im mois, et s'en est bien porté depuis. A la fin, le grand âge, et peut-être l'ennui de ne voir plus de cour ni de grand inonde, termina sa vie par une maladie de peu de jours.