SÉANCE DU LIT DE JUSTICE
Parmi tant et de tels défauts, il ne serait pas juste de lui nier des parties : il en avait de capitaine ; ses projets étaient hardis, vastes, presque toujours bons, et nul autre plus propre à l'exécution et aux divers maniements des troupes, de loin, pour cacher son dessein et les faire arriver juste, de près, |>our se poster et attaquer. T^ coup d'œil, quoique bon, n'avait pas toujours une éaale justesse, et, dans l'action, la tète était nette, mais sujette à trop d'ardeur, et par là même à s'embarrasser. L'inconvénient de ses ordres était extrême, presque jamais par écrit, et toujours vagues, généraux, et, sons prétexte d'estime et de confiauce, avec des propos amfioulés, se réservant toujours des moyens de s'attribuer tout le succès et de jeter les mauvais sur les exécuteurs. Depuis qu'il fut arrivé à la tête des armées, son audace ne fut plus qu'en parole, toujours le même en valeur personnelle, mais tout différent en courage d'esprit ; étant particulier, rien de trop chaud pour briller et pour percêï". Ses projets étaient cpielquefois plus pour soi que pour la chose, et par là même suspects ; ce qui no fut pas depuis pour ceux dont il avait été chargé de l'exécution, qu'il n'était pas fâché de rendre douteuse aux autres, quand c'était sur eux qu'elle devait rouler. A Friedlingue, il y allait de tout pour lui : peu à perdre, ou même à différer, si le suc^^ès ne répondait pas à son audace, dans une exécution refust'-e par Catinat ; le bâton à espérer, s'il réussissait ; mais, quand il l'eut obtenu, le matamore fut plus réservé, dans la crainte des revers de fortune, laquelle il se promettait de pousser au plus haut : et il lui a été reproché depuis, plus d'une fois, d'avoir manqué des occasions uniques, sûres, et qui se prtsentciient dVUcs-mêmes ; il so sentait alor-; d'autres ressources.
SEANCE DU LIT DE JL^TICE
Comme le Parlement était en place et que le Roi allait arriver, j'entrai par la même porte. Le passage se trouva assez libre, les officiers des gardes du corps me firent faire place, et au duc de la Force et au maréchal de Villars, qui me suivaient un à un. Je m'arrêtdi un moment en ce passage, à l'entrée du [varquel, saisi de joie de roir ce ?r.iud svectacle, et les momeîit'î
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si précieux s'approcher. J'en eus besoin aussi, afin de me remettre assez pour voir distinctement ce que je considérais, et pour reprendre une nouvelle couche de sérieux et de modestie. Je m'attendais bien que je serais attentivement examiné par une Compagnie dont on avait pris soin de ne me pas faire aimer, et par le spectateur curieux, dans l'attente de ce qui allait éclore d'un secret si profond, dans une si impoj-tante assemblée, mandée si fort à l'instant. De plus, personne n'y pouvait ignorer que je n'en fiissc iiistruit, du moins par le conseil de régence, dont je sortais.
Je ne me trompai pas : sitôt que je parus, tous les yeux s'arrêtèrent sur moi. J'avançai lentement vers le greffier en clipf, et reployant e/itre les deux bancs, je traversai la largeur de la salle par-devant les gens du Roi, qui me saluèrent d'un air riant, et je montai nos trois marches des sièges hauts, où tous les pairs, que je marque, étaient en place, qui se levèrent dès que j'approchai du degré ; je les saluai avec respect du haut de la troisième marche. En m'avancant lentement, je pris la Fenillade par l'épaule, quoique sans liaison avec lui, et lui dis à l'oreille de me bien écouter et de prendre garde à ne pas donner signe de vie ; qu'il allait entendre une déclaration à l'égard du Parlement, après laquelle il y en aurait deux autres ; qu'enfin nous toucnions aux plus heureux moments et les plu,-, inespérés ; que les bâtards étaient réduits au simple rang d'ancienneté de leurs pairies, le comte de Toulouse seul rétabli sans conséquence, pas môme pour ses enfants. La Feuillade fut un instant sans cômpreridre, et saisi de joie à ne pouvoir parler. Il se serra contre moi, et comme je le quittais, il me dit : <' Mais comment, le comte de Toulouse ? — Vous le verrez », lui répondis-je, et passai ; mais en passant devant le duc d'Aumont, je me souvins de ce beau rendez-vous qu'il avait pour l'après- (lînée ou le lendemain, avec M. le duc d'Orléans, pour le raccommoder avec le Parlement et finir galamment tous ces malentendus, et je ne pus m'empêcher, en le bien regardant, de lui lâcher un sourire moqueur. Je m'arrêtai entre Monsieur de Metz, duc de Coislin, et le duc de Tresmes, à qui j'en dis autant. Le premier renifla, l'autre fut ravi, et me le fit répéter d'aise et de surprise. J'en dis autant au duc de Louvigny qui n'en fut pas aussi étonné que les autres, mais au moins
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aussi transporté. Enfin j'arjiv^ai à ma place, entre les ducs de Sully et de la Rochefoucauld. Je les saluai, et nous nous assîmes de suite ; je donnai un coup d'œil au spectaole, et tout aussitôt je fis approcher les têtes de mes deux voisins de la uiicnne, à qui j'annonçai la même chose. Sully y l'ut sensible au dernier point ; l'antre me demanda sèchement : pourquoi Fe-Nception du comte de Toulouse ? J'avais plusieurs raisons de réserve avec lui, et bien que, depuis l'arrêt de préséance que j'avais obtenu sur lui, il en eût parfaitement usé à cet égard, je sentais bien que cette préséance lui faisait mal au C'Our. Je me contentai donc de lui lépondre que je n'en savais rien, et sur le fait, ce que je ims pour le lui faire goûter. Mais sil trouvait ma présence indigeste, il pardonnait beaucou]> moins au comte de ToiUouse d'avoir eu sa charge de grand veneur. Son froid fut tel, que je ne pus m'empêcher de lui t ii demander la cause, et de le faire souvenir de toute l'ardeur qu'il avait témoignée sur cette même affaiie dans nos premières assemblées chez ^I, de Luxembourg, au temps qu'il avait la goutte, et dans les autres, dont notre requête contre les bâtards était sortie, et dont il allait, au delà de nos espérances, voir enr«vgistrer les conclusions. Il répondit ce qu'il put, toujours sec et m )rne ; je ne pris plus la peine de lui parler.
Assis en place dans un lieu élevé, personne devant moi aux hauts sièges, parce que le banc redoublé pour les pairs qui n'auraient pas eu place sur le nôtre, n'avançait pas jusqu'au duc de la Force, j'eus moyen de bien considérer tous les assistants. Je le fis aussi de toute l'étendue et de tout le perçant de mes yeuL.. Une seule chose me contraignit ci iut de n' jser me fixer à mon gré 5-ur certain-, objets parliculiers : je craignais le feu et le brillant significatil eu mes regards si goûi.és; e^ p-us jt m'apercevais que je rencontrais ceux de i^resque tout le monde sous les miens, plus j'étais averti de sevrer leur curiosité par ma retenue. J'assénai néanmoins une prunelle étincelante sur le premier président et le grand banc, à l'égard duquel j'étais placé à souhait. Je la promenai sur tout le Parlement ; j'y vis \m étonnement, un silence, une consternation auxquels je ne me :erais pas atten-l'i, qui me fut de bon augure. Le premier président insolemment abattu, les présidents déconcertés, atten tifs à tout considérer, li e for.rnissaient le spi ctacle le plu-
îigrâible. Les simples cm*ieux, parmi lesquels je fange tout ce <}iii n'opine point, ne paraissaient pas moins surpris, saris l'égarement des àutteà, et d'une surprise calme ; en un mot, tout sentait Itue grande attente, et cherchait à l'avancer en devinant ceux qui sortaient du conseil.
Je n'eus guère de loisir ea cet examen ; incontinent le Roi arriva. Le brouhaha de cette entrée dans la séance, qui dura jusqu'à ce que Sa Majesté et tout [ce qui] l'accompagnait fût en place, devint une autre espace de singularité. Chc'«,cun cherchait à péaétrer le Régent, le garde des sceaux et les principaux personna,ges. La sortie des bâtards du cabinet du conseil avait redoublé l'attention, mais tous ne le savaient pas, et tous alors s'aperçurent de leur absence. T-a consternation des maréchaux, de leur doyen sur tous dans sa place de gouverneur du Roi, fut évidente. Elle augmenta l'abattement du premier président, qui ne voyant point là son maître le duc du Maine, jeta un regard aflfreux sur M, de Sully et sur moi, qui occupions les places des deux frères précisément. En un instant tous les yeux de l'assemblée se posèrent tou,t à la fois sur nous, et je remarquai que le concentremeiit et l'air d'attente de quelque chose de grand redoubla suf tous les visages. Celui du Régent avait un air de majesté douce, mais résolue, qui lui fut tout nouveau, des yeux attentifs, un maintien grave mais aisé; ]\[oasieur le Duc sage, mesuré, mais environne de je ne sais quel brillant qui ornait toute sa personne, et qu'on sentait retenu ; M. le prince de Conti, triste, pensif, voyageant peut-être en des espaces éloignés. Je ne pus guère, pendant la séance, les Voir qu'à reprises et sous prétexte de regarder le Roi, qui était sérieux, majestueux et en même temps le plus joli qu'il fnt possible, grave avec grf.ce dans tout son maintien, l'air attentif et point du tout ennuyé, représentant très bien et sans aucun embf„rras.
Quand tout fut posé et rassis, le garde des sceaux demeura (luelques minutes dans sa chaire, immobile, regardant en dessous, et ce feu d'esprit qui lui sortait des yeux semblait percer tmttes les poitrine^. 0n silence extrême annonçait éloipiemment la crainte, l'attention, le trouble, la curiosité de toutes les diverses attentes. Ce parlement, qui sous le feu Roi mv'mc avait souvent mandé ce même d'Argenson, et lui
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avaù;, comme lieutenant do police, donné ses ordres debout et découvert à la harve ; ce parlement, qui depuis la régence Hvait déployé sa mauvaise volonté contre lui, jvibqr. à donner toat à p'^naer, et qui retenait encore des prisonniers et des p.ipievs pour lui donner de l'inquiétude ; ce premier président si supérieur à lui, si orgueilleux, si fort de son duc du Maine, si fort en espérance des sceaux ; ce Lamoignoii qui s'était vanté de le fair*^ pendre à sa ohambre de justice, où lui-même s'était si complètement déshonoré, ils le vireiit rovctu des ornements de la première place de la robe, les présider, les oflfacer, et entrant en fonction, les remettre en leur devoir et leu.' en faire leçon pubKque et forte, dès la première fois qu'il se trouvait à leur tête. On voyait ces vains présidents détourner leurs regards de desf,us cet homme qui ijnposait si fort à leur morgue, et qui anéantissait leur arrogance dans le lieu même d'où ils la tiraient, et rendus stupides par les siens, qu'ils ne pouvaient soutf^nir.
Après que le garde des sceaux se fut, cà la manière des prédicateurs, accoutumé à cet auguste auditoire, il se découvrit, se leva, monta au Roi, se mit \ genoux sur les marches du trône à côté du milieu des mêmes marches où le graud chambellan était couché sur des oreillers et prit l'ordre du Roi, descendit, se mit dans sa chaire et se couvrit II faut dire une fois pour toutes qu'il fit la même cérémonie à chaque commencement d'affaire, et pareillement avant de prendre les opinions sur chacune et après ; cpi'au lit de justice lui ou le chanceUer ne parlent jama-s au Roi autrement, et qu'à chaque fois qu'il alla au Roi en celui-ci, le Régent se leva et s'en approcha, pour l'entendre et suggérer les ordres. Remis en place après quelques moments de silence, il ouvrit cette grande scène par un discours. Le procès- verbal de ce lit de justice, fait par le Parlement et imprimé, qui est entre les mains de tout le monde, me dispensera de rapporter ici les discours du garde des sceaux, celui du premier président, ceux des gens du Roi, et les différentes pièces qui y furent lues et enregistrées. Je me contenterai seulement de quelques observations. Ce premier discours, la lecture des lettres du garde des sceaux et le discours de l'avocat général Blancmesnil qui la suivit, les opinions prises, le prononcé par le garde des scoauA, l'ordre 'Tonné, quelquefois
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réitéré, d'ouvrir, x)uis de tenir ouvertes les deux doubles portes, ne surprirent personne, ne servirent que comme de préface à tout le reste, à en aiguiser la curiosité de plus en plus, à mesure que les moments approchaient de la satisfaire.
Ce premier acte fini, le second fut annoncé par le discours du garde des sceaux, dont la force pénétra tout le Parlement. Une consternation générale se répandit sur tous leurs visages. Presque aucun de tant de juembres n'osa parler à son voisin. Je reniaî-quai seulement oue l'abbé Pucelle, qui, bien que conseiller-de ''c, était dans les bancs vis-à-vis de moi, fut toujours debout toutes les fois que le garde des sceaux parla, pour mieux entendre. Une douleur amcre et qu'on voyait pleine de dépit, obscurcit le visage du premier président. La honte et la confusion s'y peignirent. Ce que le jargon du Palais appelle le grand banc, pour encenser les mortiers qui l'occupent, baissa la tête à la fois comme par un signal, et bien que le garde des sceaux ménageât le son de sa voix, pour nç la rendre (pi'intelligible, il le fit pourtant en telle sorte qu'on ne perdit dans toute l'assemblée aucune de ses paroles, dont aussi n'y en eut-il aucune qui ne portât. Ce fut bien pis à la lecture de la dénlaration. Chaque période semblait redoubler tout à la fois l'attention et la désolation de tous les ofifici^rs du Parlement, et ces magistrats si altiers, dont les remontrances superbes ne satisfaisaient pas encore l'orgueil et l'ambition, frappés d'un châtiment si fort et si public, se virent ramenés au vrai de leur état avec cette ignojuinie, sans être plaints que de leur petite cabale. D'exprimer ce qu'un seul coup d'à il rendit dans ces moments si curieux, c'est ce qu'il est impossible de faire, et, si j'eus la satisfaction que rien ne m'éi^happa, j'ai la dou leur de ne 1h pouvoir rendre. La présence d'esprit de Plan^mesnil me surprit au dernier point. Il parla sur chaque chose où son ministère le requit, ave^^ une contenance modeste et sagement embarrassée, sans être moins maître de son discours, aussi délicatement ménagé ciue s'il eût été préparé.
Après les opinions, comme le garde des sceaux eut prononcé, je vis ce prétendu grand banc s'émouvoir. C'était le premier président qui voulait parler, et faire la remontrance qui a paru, pleine de la malice la plus raffinée, d'impudence à l'égard du Régent et d'insolence pour le Roi. Le scélérat tremblait tout(
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fui:5 en la prononçant. Sa voix entrecoui^ée^ la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute sa personne, démentaient ce reste de venin dont il ne put refuser la libation à lui-même et à sa Compagnie. Ce fut là où je savourai avec toutes les délices qu'on ne x>eut exprimer, le specta -le de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au trône, tandis qu'assis et couverts, sur les hauts sièges aux côtés du même trône, ces situations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de l'évidence la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales Régis contre ce vas electum du tiers Etat. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du Roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. La remontrance finie, le garde des sceaux monta au Roi, puis, sans reprendre aucuns avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Le Roi veut être obéi, et obéi sur-le-champ. Ce grand mot fut im coup de foudre qui attsrra présidents et conseillers de la façon la plu.s marquée. Tous baissèrent la tête, et la plupart furent longtemps sans la relever. Le reste des spectateurs, excepté les maréchaux de France, parurent peu sensibles à cette désolation.
Mais ce ne fut rien que ce triomphe ordinaire en comparaison de celui qui l'allait suivre immédiatement. Le garde des sceaux ayant, par ce dernier prononcé, terminé ce second acte, il passa au troisième. Lorsqu'il repassa devant moi, venant fl'achever de prendre l'avis des pairs sur l'arrêt concernant le Parlement, je l'avais averti de ne prendre point leur avis sur l'affaire qui allait suivre, et il m'avait ré])ondu qu'il ne le prendrait pas. C'était une précaution que j'avais prise contre la distraction à cet égard. Après quelques moments d'intervalle depuis la dernière prononciation sur le Parlement, le garde des sceaux remonta au Roi, et, remis en place, y demeura encore quelques instants en silence. Alors tout le monde vit bien que.
l'affaire du Parlement étant achevée, il y en allait avoir une autre. Chacun, en suspens, tâchait à la prévenir ï)ar la pensée. Oa a su depuis, que tout le Parlement s'attendit à la décision du bonnet en notre faveur, et j'expliquerai après pourquoi il n'en fut pas mention. D'autres, avertis par leurs yeux de l'absence des bâtards, jugèrent plus juste qu'il allait s'agir de quelque chose qui les regardait ; mais personne ne devina quoi, beaucoup moins toute l'étendue.
Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période, il annonça la chute d'un des frères et la conservation de l'autre. L'effet de cette période sur tous les visages est inexprimable. Quelque occupé que je fusse à contenir le mien, je n'en perdis pourtant aucune chose. L'étonnement prévalut aux autres passions. Beaucoup parurent aises, soit équité, soit haine pour le duc du Maine, soit affection pour le comte de Toulouse ; plusieurs consternés. Le premier président perdit toute contenance ; son visage, si suffisant et si audacieux, fut saisi d'un mouvement convulsif ; l'excès seul de sa rage le préserva de l'évanouissement. Ce fut bien pis à 1 lecture de la déclaration. Chaque mot était législatif et portait une chute nouvelle. L'attention était générale, tenait chacun immobile pour n'en pas perdre un mot, et les yeux sur le greffier qui lisait. Vers le tiers de cette lecture, le premier président, grinçant le peu de dents qui lui restaient, se laissa tomber le front sur son bâton, qu'il tenait à deux mains, et, en cette singulière posture et si marquée, acheva d'entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrective pour nou-^.
Moi cependant je me mourais de joie. J'en étais à craindre la défaillance ; mon cœur, dilaté à Texcès, ne trouvait plu::i d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux. Je comparais les années et les temps de servitude, les jours funestes où, traîné au Parlement en victime, j'y avais servi de triomphe aux bâtards à plusieurs fois, les degrés divers par lesquels ils étaient montés à ce comble sur nos têtes ; je les comparais, dis-je, à ce jour de justice et do règle, à cette chute épouvantable, qui du même coup nou^ relevait par la fo^'ce de ressort. Je repassais, avec le plus puissant charme, ce que j'avais osé annoncer au duc du Maine le
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jour du scandale du bonnet, sous le despotisme de son père. !Mes yeux voyaient enfin l'effet et l'accomplissement de cette menace. Je me devais, je me remerciais de ce que c'était par moi qu'elle s'effectuait. J'en considérais la rayonnante splendeur en présence du Roi et d'une assemblée si auguste. Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance ; je jouissais du plein accomplis.sement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie. J'étais tenté de ne mi plus soucier de rien. Toutefois je ne laissais pas d'entendre cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnaient sur mon cœur comme l'archet sur un instrument, et d'examiner en mêm:; temps les impressions différentes qu'elle faisait sur chacun.