A[. LE DUC D ORLEANS
jours qu'uno antre coivîuite l:\-debSus me seiait fort importune et ne mo raènerait qu'à des tracasseries, de sorte que je n'en voiJus jamais entendre parler.
Le soir même qu'il fut déclaré général poiu* l'Italie, je le ^•uivis du salon chez hii, où nous causâmes longtemps tous les deux. li iii'apprit qu'on avait dépêché ù Marsin, en FlaTidrcs, où il était encore avec ce qu'il avait amené au maréchal de Villeroy qui ne l'avait pû.s attendu pour sa bataille, ordre de se porter surde-champ de sa personne sur le Rhin, y prendre le commandement de l'armée, et, en même temps, à V^ilîars d'en pu,rtii , et de sa personne aller par la Suisse à l'armée d'Italie, qu'il commanderait sous lui, d'où M. do Vendôme ne devait point partir qu'ils ne fussent arrivés l'im et l'autre et n'eussent conféré avec lui, et qu'il n'^'tait général qu'à condition, pour ee commandement, de ne faire rien que elc l'avis du maréclial, et quoi que ce soit au contraire, dont le Roi, en le nommant, venait d'exiger sa parole. Il en sentit moins le poids que la joie 'le se voir arrivé à ce qu'il avait tant désiré toute sa vie, et sans l'avoir demandé, et lor'îque depuis si longtemps il ne l'espérait plus et n'y songciit plus. ]M. le prince de Conti se contraig-nit et fit fort bien, le soir, au salon, ^[adame la Duchesse, qui y jouait, ne prit pas la peine de quitter ni d'aller à M. le duc d'Orléans : elle lui cria, comme il passait à portée, qu'elle lui faisait son compliment, d'un air piqué. Il passa sans répondre. M. le Duo n'était pas encore de retour des états de Bourg >gïïe. Les jours suivants, 'M. le duc d'Orléans voulut qun j'entrasse avec lui en beaucouj) de choses. Je crus ne pouvoir lui rendre un meilleur service, à Chamillart, et aux affair». s, que de lui bien et nettement dire l'obligation qu'il avait à Chamillart de le faire servir ; de lui bien faire entendre que, (jnelle que fut sa di '^proportion d'avec lui, un nànistre demeurait toujours le maître, et faisait enrager les plus grands princer, quand il voulait ; f|Uo l'honneur, la reconnaissance, l'intérêt de sa gloire et de ce cpril allait manier, exigeaient entre eux un concert, une union, une franchise entière, sur tout, n.ie exclusion de tout genre de fripons, qui, pour pêcher en (lau trouble et pour leurs intérêts particuliers, voudraient S(-nier la défiance et les éloigner l'un de l'autre. Je lui représentai qu'il ne m^v*»it douter de Chamillart, du caractère droit et vrai doj/oïl était,'
•liii, l'ayant misa la tête d'une puissance armée, ne tenant f^u'ii lui de le laisser oisif, cranmeil était, n'oublierait rien poux se maintenir dans la bienveillance qu'il devait se promettre de ce service ; qu'une réflexion si naturelle le devait coutiuucllement tenir en garde contre ceux qui, sûrement ou jaloux ou ennemis de l'un et de l'autre, voudraient lui grossir les soupçons, les mécon,tentement&*, le chao;rin, qui pouvaient naître avec le temps par le manquement inyolontaire de beaucoup de choses, qui ne se faisait que trop sentir eu beaucoup d'occasions partout. Il reçut avec amitié et avec plaisir ces considérations, m'expliqua fort au long ses instructions et ses ordi-es, et m'ordonna de lui écrire souvent et librement sur lui-même.
Il était depuis longtemps amoureux de Mlle de Sery. C'était une jeune fille de condition, sans aucun bien, jolie, piquante, d'un a r vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait que trop ce qu'il promettait. Mme de Ventadour, dont elle était X)arente, l'avait mise fille d'honneur auprès de Madame ; là elle d^^vint grosse, et eut un fils de M, d'Orléans. Cet éclat la fit sortir de chez Madame. M. le duc d'Orléans «'attacha à eUe da plus en plus. E'ie était impérieuse et le lui fit sentir ; il n'en était que plus amoureux et plus soumis. Elle disposait de beaucoup de choses au Palais-Royal ; cela lui fit mu petite cour et des amis, et Mme de Ventadour, avec toute sa dévotion de repentie et ses vues, ne cessa point d'être en commerce étroit avec elle, et ne s'en cachait pas. Elle fut bien conseillée, elle saisit ce moment brillant de M. le duc d'Orléans pour faire reconnaître et légitimer le fils qu'elle en avait, aujourd'hui, par la régence de son père, devenu grand prieur de France, général dos galères, et grand d'Espagne, avec des abbayes. Mai? Mlle de Sery ne se contenta pas de cette légitimation ; elle trouva indécent d'être publiquement mère et de s'appeler Mademoiselle. Nul exemple pour lui donner le nom de Madame ; c'était un honneur réservé aux filles de Franco, aux filles duchesses femelles, et depuis l'invention de Louis XHI, que j'ai rapportée en son lieu, pour Mlle d'Hautefort, aux filles damas d'afour. Ces obstaolci n'arrêtèrent ni la maîtresse ni son amant : il lui fit don de la terre d'Ai-genton, et força la complaisance du Roi, quoique avec beai'coiip de peine, d'accorder des lettres patentes portant perndssion à Mlle de Sery
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de porter le uom de Ma4aBie et» él© la comt^^sjç d' Argent oa. Cela était iuoiû. Ou creignit les difficultés de l'eûregistreuif ût : M. le duc d'Orléans, prêt à ]>artir et accablé d'affaires, alla luiluêiue cbez k? premier président et chez le procureur général, et l'enregistrement fut fait, oou choix pour l'Italie avait été reçu avec le plus grand applaudissenient de la \ille et de la cour : cette nouveauté ralentit cette joie et fit fort crier ; mais un homme bien amoureux ne pense qu'à satisfaire sa maitresse et à lui tout sacrifier.
Tout se conçut, se fit, et se consomma à cet égard sans que lui et moi nous nous en disions un seul mot. Je fus fâché df la chose, et quil eût terni un départ si brillant par \me singularité si bruyante et si déplacée ; mais ce fut tout, et je me fus fidèle à ce que je m'étais pr'^posé, dès le moment que je rentrai v.n commerce avec lui, de re lui parler jamais de sa maison, d'^ son domestique ni de ses maîtresses. D se doutait bien que je n'approuverais pas ce qu'il faisait pour celle-là ; il se .^[nrda bien de m'en ouvrir la bouche en aucun temps.
Mais voici une chose qu'il me raconta dans le salon de Mari} , dans un coin où nous causions tête-à-tête, un jour que, sur le point de «on départ pour l'ItaUe. il arrivait de Paris, dont k singularité, vérifiée par des événements qui ne se pouvaient prévoir alors, m'engage à ne la pas omettre. D était curieux de toutes sortes d'arts et de sciences, et, avec infiniment d'esprit, avait eu toute sa vie la .'■aiblesse si commune à la cour des enfants d'Henri II, que Catherine de Médicis avait entr?» autres maux apportée d'Itahe. Il avait tant qu'il avait pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu parvenir, à ce qu'il m'a souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et savoir l'avenir. I-^ Sery avait une petite fille chez elle de huit ou neuf ans. qui y était née et n'en était ja-mais sortie, et qui avait l'ignorance et la simplicité de cet âge et de cette éducation. Entre autres fripons de curiosités ca<^hées, dont M. le duc d'Orléans avait beaucoup vu en sa vie, on lui en produisit un chez sa maîtresse, qm prétendit faire voir dans un verre rempli d'eau tout ce qu'on voudrait savoir. Il demanda quelqu'un de jeune et d'innocent pour y regarder, et cette jX'iite fille s'y trouva propre. Ils s'a^ausèrent donc à vouloir savoir ce qui sii passait alors même dans des lieux éloigiiés, et la petite fille
voyait, et rendait ce qu'elle voyait à mesure. Cet homn.e prononçait tout bas quelque chose sur ce verre reirpli d eau, et aussitôt on y rep;a.rdait avec succès.
Les duperies ciue M. le duc d'Orléans avait souvent essuyées l'engagèrent à une épreuve cpii pût le rassurer. Il ordonna tout bas à un de ses gens, à l'oreille, d'aller sur-le-champ à quatre pas de là, chez Mme de Nanoré, de bien examiner qui y vtait, ce qui s'y faisait, la position et rameublemeiit de la chambre, et la s'tuation de tout ce qui s'y passait, et sans perdre un moment ni parler à personne, de le lui vemr dire à Toreille. En un toiir de main la comunssion fut exécutée, sans que personne s'aperçût de ce c^ue c'était, et la pe ite fdle toujours dans la chambre. Dès que M. le duc d'Orléaus fut iistruit, il dit à la petite fille de regarder dans le verre qui était che7i Mme de Nmoré et ce qui s'y pxssait. Aussitôt elle leur raconta mot pour mot tout ce qu'y avait vu celui que INI. le duc d'O -léans y avait envoyé, la description des visages des figures, des vêtements, des gens qui jouaient à deux tables différentes, ceux, qui regardaient ou cjui causaient as>is ou debout, la dispos tion des meubles en un mot tout. Dans l'instant M. le duc d'Orléans y envoya Nancré, qui rapporta avoir tout trouvé comme la petite fille l'avait dit, et cojnme le valet qui 5' avait été d'abord l'avait rapporté à l'oreille de M. le duc d'Orléans,
Il ne me parlait guère de ces choses-là, parce 'pie je prenais la liberté de lui en faire honte. Je pris celle de le pouilh-r à ce récit; et de lui dire ee que je crus le pouvoir détourner d'ajouter foi et s'amuser à ces prestiges, dans un temps surtout où il devait avoir l'esprit occupé de tant de grandes cho^^es. « Ce n'est pas tout, me dit-;l, et je ne vous ai conté cela que pour venir an reste » ; et toute de suite me conta qu'enfouraic par l'exactitudf^ de ce que la petite fille avait vu de la chambre de Mme de Nancré. il avait voulu voir quelque chose; dj plus important, et ce qui se passerait à la mort du Roi, juais sans en rechercher le temps, qui no se pouvait voir clan- ce verre. Il le demanda donc tout de suitf» à la petite fille, qui n avait jamais ouï parler >le Vcisailles, ni vu personne que hn cte la cour. Elle regarda, et leur exphqua longuement tout ce qu'elle voyait: elle fit avec justesse la description de la chambre du
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Roi à Versaille>, et Je ranioublcm. nt qm s'y trouva en eltet à sa mort ; elle dépeignit i^arfaiterot-nt dans .-on lit, et re qui était debout auprès du lit ou dans la chambre, un petit eniant avec l'ordre tenu par Aime de Ventadour, sur laquelle elle s'écria parce c^u'clle l'avait vue chez Aille de Sery ; elie leur fit connaître AEme [.L] Maintenon, la figure singulièrt de Fagon, Madame, Mme la du«^ liesse d'Orléans, AEadamela Duchesse, Mme la princesse de Conti ; elle s'écria sur M. le duc d'Orléans: en un mot, elle leur fit connaître ce qu'elle voyait là de princes et de domsstiques, seigaeurs ou valets. Quand elle eut tout dit, M. le duc d'Orléans, surpris c^u'elle ne leur eût point fait connaître Afonseigneur, Mgr le duc de Bourgogne, Aime la duchesse de Bourgogne, ni AI. le duc de Berry, lui demanda si elle ne voyait point des figures de telle et telle façon ; elle répondit constamment que non, et répéta celles Cj[u'elle voyait. C'est ce que AI, le duc d'Orléans ne pouvait comprendre, et dont il s'étonna fort avec moi, et en rechercha vainement la raison : l'événement l'expliqua. On était lors en 1703, tous quatre éta-ent alors pleins de vie et de santé, et tous quatre étaient morts avant le Roi. Ce fut la même chose de Monsieui le Prince, de Alonsieur le Duc et de AI. le prince de Conti, qu'elle ne vit point, et vit les enfants des deux derniers, AI. du AJaine, l?s siens et AI. le comte de Toulouse. Alais jusqu'à l'événement cela demeura dans l'obscurité.
Cette curiosité achevée, AI. le duc d'Orléans voulut savoir ce qu'il deviendrait. Alors ce ne fut plus dans le verre. L'homme qui était là lui offrit de le lui montrer comme peint sur la muraille de la chambre, pourvu ciu'il n'eût point de peur de s'y voir, et au bout d'un quart d'heure de quelques simagrées devant eux tous, la figure de AI. le duc d'Orléans, vêtu comme il l'était alors et dans sa grandeur naturelle, parut tout à coup sur la muraille comme en peinUire, avec une couronne fermée sur la tête. Elle n'était ni de France, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, ni impériale. Al. le duc d'Orléans, qui la considéra do tous ses yeux, ne put jamais la deviner ; il n'en avait jamais vu de semblable : elle n'avait que quatre cercles, et rien au sommet. Cette couronne lui tournait la tête.
De l'obscurité précédente et de celle-ci, je pris occasion de lui remontrer la vanité de ces sortes de curiosités, les justes
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tromperies du diable, que Dieu peyiftet pour punir des curiosités qu'il défend, le néant et les ténèbres qui en résultent au lieu de la lumière et de la satisfaction qu'on y reeherche. Il était assurément alors bien éloigné d'être régent du royaume et de l'imaginer : c'était peut-être ce que cette couronne singulière lui annonçait. Tout cela s'était passé à Paris, chez sa maîtresse, en présence de leur plus étroit intrinsèque, la veille du jour qu'il me le raconta, et je l'ai trouvé si extraordinaire que je lui ai donné place ici, non pour l'approuver, mais pour le rendre.
LE iSlARECHAt, DE VILI.ARS
Telle a été la vanité de Villars, d'avoir voulu être un héros en tout genre dans la postérité, aux dépens des mensonges et des calomnies, qui font tout le tissu du roman de ses Mémoires, la] folie de ceux qui se sont hâtés de les donner avant la mort des témoins des choses, et des spectateurs d'un homme si merveilleux, qui avec tout son art, son honneur sans exemple, les plus grandes dignités et les premières places de l'Etat, n'y a jamais été qu'im comédien de campagne, et plus ordinairement encore, qu'un bateleur monté sur ses tréteaux.
Tel fut en gros Villars, à qui ses succès de guerre et de cour acquerront dans la suite un grand nom dans l'histoire, quand le temps l'aura fait perdre de vue lui-même, et que l'oubh aura e^acé ce qui n'est guère connu qu'aux contemporains. 11 se retrouvera si souvent dans la suite de ces Mémoire-^, qu'il y aura heu de ly reconnaître aux divers traits de ce portrait, plus fidèle que la gloire qu'il a dérobée, et qu'à l'exemple du Roi il a transmise à la postérité, non par des médailles et des statues, il était trop avare, mais par des; tableaux, dont il a tapissé sa maison, et où il n'a pas même ouone les choses les plus simples, et jusqu'à sa séance tenant les états en I^nguedoG, lorsqu'il a commandé dans cette province. Je ne dis rien du ridicule extrême de ses jalousies, et des voyages de sa femme, traînée sur les frontières: il faut voiler ces misères; mais il est tiiste qu'elles influent sm l'Etat et sur les plus importantes opérations de la guerre^ comme la Bavière le lui reprochera à jamais.