‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 175 sur 334 · Les trois fils du grand Dauphin · texte numérisé non relu

Les trois fils du grand Dauphin

politesse; il ne permit pas au courtisan de cacher l'homme pénétré de douleur, et il s'enfuit à Paris le soir même^ Cela s'étoit déclaré à l'issue du lever du Roi. Monsieur, qui s'éveilloit beaucoup plus tard, l'apprit en tirant son rideau, et en fut extrêmement piqué'-. M. le comte de Toulouse vint peu après le lui dire lui-même. Il l'interrompit, et, devant beaucoup de monde qui étoit à son lever : « Le Roi, lui dit-il, vous a fait là un beau présent ; il témoigne combien il vous aime, mais je ne sais s'il s'accorde bien avec la bonne politique ^. » Monsieur alla ce même jour chez le Roi à son ordinaire, qui étoit, entre le Conseil et le petit couvert*, seul dans son cabinet. Là il ne put contenir ses reproches de le tromper par un troc forcé, qui

1. Selon Dangeau (tome V, p. 169), M. de Chaulnes, « après y avoir eu un peu de peine, fit la chose de fort bonne grâce. » Coulanges prit encore mieux les choses (Sévigné, tome X, p. 258) : « Plus on va en avant, dit-il, plus tous les zélés serviteurs et amis du duc et de la duchesse trouvent qu'ils sont trop heureux d'être sortis d'intrigue (intrico, embarras) aussi noblement qu'ils ont fait. Enfin les voilà les plus grands seigneurs de France, les mieux en leurs affaires, et avec le plaisir d'entendre chanter leurs louanges de tous les côtés.... » Et Mme de Sévigné, qui ne plaint pas non plus ses amis, répond {ibidem, p. 261) : « J'ai suivi tous les sentiments de ces gouverneurs, je n'en ai trouvé aucun qui n'ait été en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la générosité la plus parfaite.... Ils ont eu besoin de leur courage pour vaincre la force de l'habitude qui les avoit comme unis à cette Bretagne, etc. » Ils s'étaient retirés à Chaulnes vers le 24 avril.

2. Il se montrait depuis quelque temps fort empressé auprès de M. de Chaulnes et lui faisait de fréquentes visites. {Lettres de Sévigné, tome X, p. 230.)

3. Dangeau rapporte (tome V, p. 169) que l'entretien fut très-court. Monsieur ayant dit qu'il « avoit des affaires; » mais il croit devoir ajouter, quelques jours plus tard (p. 171), que, si Monsieur et Madame sont allés à Saint-Cloud, « ce n'est point qu'ils soient mécontents, comme on l' avoit voulu dire. »

4. Le dîner du petit couvert se servait dans la chambre ou le salon du Roi. sur une table que deux chefs de la paneterie-bouche apportaient toute servie. Voyez le détail dans VÉtat de la France de 1698, chapitre du Grand maître de la maison, tome I, p. 96, et dans les Mémoires, tome XII, p. 175-177.

de Vendôme.

[AM S'-S. 1/Si

lir,

prévenoit une vacance prochaine et la disposition du gouvernement de Bretagne pour M. le duc de Chartres. Le Roi, dont en effet ç'avoit été le motif, se laissa gronder, [idd. S'-S. ii-2\ content d'avoir rempli ses vues. Il essuya la mauvaise humeur de Monsieur tant qu'il voulut : il savoit bien le moyen de l'apaiser. Le chevalier de Lorraine fit sa charge accoutumée, et quelque argent pour jouer et pour embellir Saint-Cloud* effacèrent bientôt le chagrin du gouvernement de Bretagne ^.

M. d'Elbeuf, voyant ce grand vol des bâtards, fit un m. dKibeuf. tour de courtisan le vendredi saint de cette année ^. Les "l'adoiatioadt

. , la Croix.

Lorrains, ni aucun de ceux qui ont rang de prince etran- après mm. ger, ne se trouvoit jamais à l'adoration de la Croix ni à la Cène, à cause de la dispute de préséance avec les ducs, qui étoient aussi exclus de la Cène, mais non de l'adoration de la Croix ^. L'un et l'autre avoit été rendu à MM. de [Add. S'-s. w, Vendôme, depuis la préséance au Parlement sur tous les pairs : ils s'y trouvèrent donc cette année, et le duc d'Elbeuf aussi, qui, comme duc et pair, y pouvoit être^. Comme le grand prieur en revenoit, le Roi ne vit personne qui y allât. Il attendit un moment ; puis, se tournant, il vit le duc de Beauvillier, et lui dit : (c Allez donc, Monsieur. — Sire, répondit le duc, voilà M. le duc d'Elbeuf, qui est mon ancien. » Et aussitôt M. d'Elbeuf, comme revenant d'une profonde rêverie, se mit en mouvement et y alla. Le grand écuyer et le chevalier de Lorraine lui en dirent fortement leur avis : il leur donna pour excuse qu'il n'y avoit pas pensé; mais le Roi lui en sut très-bon gré.

1. C'est par des acquisitions successives et des embellissements continuels que Monsieur fît de Saint-Cloud une résidence délicieuse.

2. Monsieur avait déjà eu le même déboire en 1689, pour le gouvernement de Guyenne, et s'était consolé de même. Voyez l'Addition 112.

3. Le le"" avril 1693. Voyez le Journal de Dangeau, tome V, p. 175; Saint-Simon y a pris une partie de cet épisode. M. de Vendôme avait assisté à la Cène de 1694.

4. Sur cette dernière cérémonie, voyez lesMémoires, tome IV, p. 67-68.

5. Ce membre de phrase : « qui, comme, etc., » est en interligne.

Origine de mon amitié particulière avec la duchesse de Bracciano, depuis dite princesse des

Ursins.

lAdd.S'-S.HO]

Tout cet hiver, ma mère n'étoit occupée qu'à me trouver un bon mariage, bien fâchée de ne l'avoir pu dès le précédente J'étois fils unique, et j'avois une dignité et des établissements qui faisoient aussi qu'on pensoit fort à moi. Il fut question de Mlle d'Armagnac- et de Mlle de la Trémoïlle^, mais fort en l'air, et de plusieurs autres. La duchesse de Bracciano* vivoit depuis longtemps à Paris, loin de son mari et de Rome^. Elle logeoit tout auprès de nous^; elle étoit amie de ma mère, qu'elle voyoit souvente Son esprit, ses grâces, ses manières m'avoient enchanté : elle me recevoit avec bonté, et je ne bougeois de chez elle. Elle avoit auprès d'elle Mlle de Cosnac^, sa parente, et Mlle de Royan'', fille de sa sœur, et de la maison de la

•1. Voyez ci-dessus, p. 2-13, l'épisode Beauvillier.

2. Charlotte de Lorraine, seule fille non mariée du grand écuyer, était née le 6 mai 1678; elle mourut le 21 janvier 17o7, sans alliance,

3. Marie-Armaude-Victoire, fille du duc de la Trémoïlle, premier gentilhomme de la chambre. Née en 1677, elle épousa, le 31 janvier 1696, le duc d'Albret, grand chambellan de France, et mourut le 5 mars 1717.

4. Anne-Marie de la Trémoïlle, fille du premier duc de Noirmoutier, avait épousé : 1» en 1639, Adrien-Biaise de Talleyraud, prince de Chalais, qui mourut en Italie, en 1670 ; 2" au mois de mars 167o, Flavio Ursini, duc de Bracciano et de Santo-Gemini, premier laïque de Rome et prince du Soglio, grand d'Espagne, chevaHer des ordres du Roi, etc. La duchesse de Bracciano devint veuve en 1698, prit le titre de princesse des Ursins, passa en Espagne, y gouverna la cour de 1701 à 1714, comme camerera mayor, et, ayant été exilée en 1713, se retira à Rome, où elle mourut le 3 décembre 1722, âgée de plus de quatre-vingts ans,

6. Elle logeait ordinairement à l'hôtel de Noirmoutier, dans une maison de la rue Saint-Dominique que son frère le duc de Noirmoutier tenait en location des Jacobins ; voyez tome IV, p. 281.

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