‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 281 sur 427 · Le comte de Portlcmd à la cour de France. (Page · texte numérisé non relu

Le comte de Portlcmd à la cour de France. (Page

4 février 1698. — On n'a guère rien vu de plus singulier en France que la manière dont Milord Portland y fut reçu. Le prince d'Orange étoit l'ennemi personnel du Roi, et le Roi le sien, qui ne lui avoit jamais pu pardonner la hauteur avec laquelle il avoit refusé Mme la princesse de Conti, que le Roi lui avoit fait proposer. Il répondit, pour le rendre au Roi en propres termes, qu'il vouloit bien qu'il sût que les princes d'Orange étoient accoutumés à épouser les filles légitimes des rois, et non pas leurs bâtardes ; et en effet sa mère étoit sœur de Charles II et de Jacques II, i-ois d'Angleterre, duquel il épousa ensuite la fille. Le Roi chercha à se dépiquer par le mariage de M. le prince de Conti, et n'oublia rien pour abaisser le prince d'Orange en Hollande et dans toute l'Europe, et pour lui donner toutes les mortifications personnelles auxquelles il put atteindre, dont ses ambassadeurs en Hollande furent particulièrement chargés. Le prince d'Orange fit par la suite tous les efforts et toutes les tentatives imaginables, et directes et indirectes, pour tâcher d'effacer l'offense de son refus, et persévéra pendant plusieurs années dans ce travail et dans l'espérance d'y réussir ; mais, se voyant enfin sans cesse rebuté, heurté et méprisé, il se tourna à la vengeance, et, par la supériorité de son génie, son application infatigable, son union intime avec l'électeur de Brandebourg, l'autorité qu'il usurpa dans les Provinces-Unies, il devint l'âme et l'instrument de toutes les guerres contre la France* et de tout ce qui fut brassé contre elle, qui lui fraya le chemin à l'invasion d'Angleterre *.

Bentinck étoit un HoUandois qui avoit été son page : sa figure, sa prompte faveur et la réputation bien ou mal fondée du prince d'Orange avoient fort donné à parler sur le genre de cette faveur ; mais, si elle avoit commencé par du scandale, elle continua par un attachement soutenu de beaucoup d'esprit, de capacité et de service, qui initièrent le favori dans toutes les affaires et dans tous les secrets de son maître, qui remploya toujours et fort utilement. Devenu roi d'.\ngleterre, il le fit comte de Portland, pair du royaume, chevalier de la Jarretière et gentilhomme de la chambre, et le choisit enfin, comme l'homme le plus affidé, et en même temps le plus propre à se mêler dans une grande cour et un grand monde, pour son ambassadeur en France, dont il vouloit être exactement instruit. 11 y parut avec une dépense, un goût, un

1. Ici sont bifles, d'une main moderne, ces trois mots : « qui luy faisoit ».

2. Cette partie de l'AdditiOn s'est déjà retrouvée, en 16?7, dans le texte de notre tome IV, p. ii^-^ij.

éclat extraordinaire, et avec une politesse, un air de cour, une galanterie, qui surprirent et qui charmèrent; tout cela soutenu de beaucoup de dignité, même de hauteur, mais avec un jugement et un discernement prorapt et peu commun.

Les François, qui courent après la nouveauté, la bonne chère, le bon accueil et la magnificence, firent en moins de rien la foule chez lui, où ce qu'il y avoit de plus distingué s'empressoit le plus. Ce qu'il y eut de plus surprenant fut que le Roi y donna lieu lui-même pour un tel ambassadeur, et d'un roi si personnellement odieux, avec le roi Jacques à Saint-Germain ; mais ce prince, qui porta ce nouveau revers avec une constance et une modestie admirable, n'en perdit rien des soins du Roi pour lui et causa de rudes mortifications à Portland au milieu des fêtes qu'il donnoit et qu'il recevoit de tout le monde ; et il se vit deux fois obligé à revenir sur ses pas, une fois de Marly, une autre de Meudon, d'où il s'étoit rendu de Paris pour suivre une fois le Roi, une autre Monseigneur à la chasse, sur ce que le roi d'Angleterre y arriva inopinément pour y aller. M. de la Rochefoucauld fut le seul qui ne voulut rendre aucune civilité à Portland, iii répondre à aucune de ses avances. Il étoit grand chasseur, et mouroit d'envie de voir courre la meute du Roi; peut-être y cntroit-il de la vanité de se faire donner une chasse: lassé de tourner autour sans qu'on le voulût entendre, il prit enfin son parti d'en demander une à M. de la Rochefoucauld ; mais il lui répondit tout court, et sans compliment aucun, qu'il étoit vrai qu'il étoit grand veneur, mais qu'il ne l'étoit pas moins qu'il ne pouvoit disposer de l'équipage du Roi, parce qu'il étoit toujours aux ordres du roi d'Angleterre. Portland, outré, n'en dit pas davantage, et n'eut plus envie de voir chasser les chiens du Roi. C'est son fils qui, longtemps après, fut fait duc de Portland par le duc d'Hanovre, devenu roi d'Angleterre.

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