Semble, au singulier, dans le manuscrit
A. Mémoires, tome IV. p. 262-263, 277-278 et 28i-28o; Addition au Journal de Damjeau, tome X, p. 265-26G.
o06 APPENDICE VI.
avenir certain, et elle obtint tout ce qu'elle demanda, qui fut ce qu'elle n'auroit osé imaginer dans aucun autre temps de sa vie : un duché vérifié pour M. de Noirmoutier, son frère, marié fort inégalement, qui en avoit été fort brouillé avec elle, qui étoit aveugle depuis quarante ans, et qui n'avoit pas songé à la cour de tout ce long espace d'années ; le cardinalat pour l'abbé son autre frère, qu'elle avoit voulu perdre et fait pourchasser à l'Inquisition, mais qui servirent l'un et l'autre à sa grandeur et à son triomphe ; M. Amelot pour ambassadeur, mais entièrement subordonné à elle ; rentrer dans toutes les affaires d'État, sans lui rien cacher, et trouver toutes les dispositions qu'elle feroit en Espagne bonnes, et qu'on n'y enverroit personne de principal ou de confiance sans que ce fût de concert avec elle et qu'il ne se conduisît conformément à cela ; et de l'argent sur le tout. Ainsi comblée d'honneurs et de gloire, elle acheva son triomphe en France pour aller régner à découvert, et sans contradiction ni concurrence, en Espagne, et où en effet elle exerça l'empire le plus absolu et le plus indépendant, et où elle fut reçue avec les adorations du roi et de la reine, qui furent audevant d'elle et qui, le jour même, la remirent en possession de sa charge, et, aussitôt après, du timon des affaires et de leur cour, où, à visage découvert, elle fut seule toute-puissante. Notre cour lui tint en tout exactement parole, et Amelot, si connu par lui-même et par le succès de ses précédentes ambassades, fit là son chef-d'œuvre, chargé des finances et du gros des affaires, qu'il vint à bout de gouverner avec une dextérité singulière, sans s'écarter en rien de sa dépendance de la princesse, sans perdre ses bonnes grâces, servant très utilement et s'acquérant le cœur et l'estime de tous les Espagnols, où sa mémoire est encore chère et révérée*. Mme desUrsins, toutefois, ne régna pas en paix. Les suites de la levée du siège de Barcelone avoient été terribles ; la bataille d'Almanza, gagnée 25 avril 1707, eut des suites avantageuses. M. le duc d'Orléans commanda les armées en Espagne en 1707 et 1708, et fit un tour fort court en France, dans l'hiver d'entre-deux-. Un prince de ce rang, de cet esprit, et frère de la mère de la reine d'Espagne, étoit une ombre importune à Mme des Ursins, qui vouloit et qui étoit accoutumée à disposer de tout absolument et sans concurrence, et du militaire comme de tout le reste ; et il lui en coûta pour les ménagements dont elle ne se put dispenser. Le prince avoit ordre aussi d'en avoir d'infinis pour elle : ainsi les commencements furent beaux. Il n'ignoroit pas l'intérêt de gouvernement personnel que Mme de Maintenon se croyoit en l'autorité entière de Mme des Ursins, ce qui assuroit à celleci une protection bien supérieure à celle qu'il pouvoit tirer de tout ce qu'il étoit et valoit, et, comme il étoit né poli et doux, il mit du sien tout ce qu'il falloit pour être bien avec elle; mais, en même temps, il plut trop au roi, à la reine, à la cour, aux troupes, à la nation, au gré de la jalouse et défiante princesse. Elle en sentit tout l'embarras au
1. Mémoires, tome IV, p. -247. — -2. Mémoiven, tome VII, p. 21 et suivantes.
séjour qu'il fit à Madrid après sa première campagoe; elle eût bien voulu empêcher une seconde, mais n'y put atteindre, et ce général avoit trop bien fait et se trouvoit trop au-dessus de l'ordinaire. Ce qui inquiétoit le plus la princesse, c'étoit les gens dont il étoit environné et sa facilité de croire et de dire, l'accès que tout le monde trouvoit auprès de lui, et les mécontents de son gouvernement qui s'y adressoient et qui étoient écoutés, et le compte qu'il rendroit d'elle à notre cour. Tout se tourna néanmoins d'une manière passable. M. le duc d'Orléans avoit tout disposé pour ouvrir la campagne de bonne heure, et ne fit presque pas de séjour en France. Une rare anecdote ne sera pas déplacée ici*. Le Roi, désirant éviter noise par ceux de la suite de son neveu, lui demanda qui il comptoit de mener, et il^ nomma, entr'autres, Fontpertuis, qui a depuis fait une si énorme fortune à ce qui n'a été que trop connu sous le nom de Mississipi. La mère de Fontpertuis, dévote zélée de Port-Royal, avoit couru le fameux Arnauld dans ses retraites. Au nom du fils, le Roi s'écria sur la mère et dit à son neveu qu'il ne vouloit point qu'il menât ce janséniste. M. d'Orléans sourit et répondit que, s'il n'y avoit que le jansénisme de Fontpertuis qui lui déplût, ce ne seroit pas un obstacle, et (|u'il n'étoit rien moins; et comme il vit que le Roi avoit peine à l'en croire exempt, il l'assura que Fontpertuis l'étoit si peu qu'il ne croyoit pas même en Dieu. A l'instant, le Roi s'adoucit et l'épondit gravement que, si cela étoit ainsi, il pouvoit le mener; et en effet il le mena. De cette histoire qu'on a sue, dans le temps, de M. d'Orléans même, on peut juger à quel point ce roi religieux s'étoit laissé gâter l'esprit sur ce point, jusqu'à ne trouver aucun inconvénient en l'athéisme en comparaison du jansénisme. Revenons au duc d'Orléans. « Son retour en Espagne ne lui rit pas : il trouva ses ordres mal exécutés et la princesse des Ursins en garde contre sa gloire, beaucoup de plaintes, peu de choses en état, et beaucoup de mauvaises raisons, qu'on lui voulut faire passer pour bonnes. Cela le piqua : il écrivit en France, d'où on l'exhorta à patienter, et cette réponse lui fit sentir tout le poids de Mme des Ursins, soutenue par Mme de Maintenon aux dépens de sa campagne et des affaires. La nécessité de les rectifier, au moins jusqu'à un certain point, le retint plus longtemps à Madrid et lui donna des discussions, qui, de plus en plus, lui découvroient les desseins de Mme des Ursins pour s'en défaire à l'avenir et traverser les succès d'une guerre dont il avoit la conduite. Il donnoit à souper presque tous les soirs ^ ; sa facilité s'augraentoit à table, et les mécontents de Mme des Ursins n'y étoient pas moins bien reçus que les autres. Quoiqu'eu Espagne et avec des espagnols mêlés avec d'autres nations, on ne laissoit pas d'y boire, et il échappa à M. le duc d'Orléans d'y porter tout haut une santé dont on tairoit les termes, s'il étoit possible
1. Mémoires, tome V de 1873, p. 135-136 et 400-401; Addition au Jouriia/ de Dangeau, tome XII, p. 83.
-2. Après il. il y a un Iwj, bitfé. — 3. Mémoires, tome VI, p. Ai-i6.
de les rendre entiers autrement qu'il ne les dit, et s'ils avoient eu de moindres suites. Rempli donc avec amertume de ce qu'il étoit réduit à essuyer de Mme des Ursins fière de l'appui qu'elle s'étoit assuré de Mme de Maintenon en la persuadant qu'elle gouvernoit l'Espagne par elle, une saillie fatale saisit M. le duc d'Orléans : en plein souper, chez lui, et en présence de tous les assistants et valets, il porta à la compagnie, le verre à la main, la santé « du con capitaine et du con lieutenant. » L'éclat de rire fut universel à une plaisanterie si ridicule, et en même temps si substantielle. Ce bon mot courut Madrid, et on peut juger si la jalouse princesse n'avoit pas plus d'un espion à ces soupers, si ce mot cruellement assené ne lui fut pas aussitôt rapporté, et de l'usage qu'elle en sut faire. Elle le manda à Mme de Maintenon, et ce mot funeste perdit ce prince en Espagne et en France, et le poussa aux étonnantes extrémités qui ne sont pas de ce sujet, et qui influèrent cruellement sur les, deux États et sur sa régence. La princesse ignora ce trait, mais ne garda presque plus -de mesures, et, la campagne finie, M. le duc d'Orléans prit congé de l'Espagne pour toujours, et laissa Mme des Ursins triomphante et plus absolue que jamais.
« La disgrâce de M. de Vendôme (voir titre de Vendôme, page 78 ^) le conduisit pour ressource en Espagne, où il trouva, en arrivant, les tristes suites de la bataille de Saragosse perdue le 20 août 17 10-. Ni l'extrémité des affaires, ni un général disgracié en France ne comportoient de jalousie : tout marcha de concert, on fit les derniers efforts, et la fidèle vertu espagnole, à qui Philippe V dut alors son salut, déploré pour la seconde fois, ne fut pas médiocrement excitée par les puissants charmes et les exemples de la reine, non plus que la première fois, qui s'étoit dévoué tous les cœurs, et avec qui la princesse des Ursins, quoique haïe de la plupart, partage[a] ce triomphe comme le fruit de son éducation tombée dans un si heureux sujet. Elle sut aussi tirer pour ellemême toute la grandeur qu'elle put recueillir des grands succès qui rétablirent les affaires, et, sous prétexte de donner au duc de Vendôme une récompense éclatante, elle s'en fit un chausse-pied pour obtenir V Altesse en même temps qu'elle la lui fit donner'. L'ennui des répétitions engage'* à passer ici sur un décret dont l'énormilé révolta toute l'Espagne, et [quij fut bien reçu en notre cour en faveur de la bâtardise, pour en indiquer le récit au titre de Vendôme, page 78, où il se trouve tout entier, et d'un second décret qui déclara M. de Vendôme prince du sang d'Espagne, suivi de l'explication de l'état des bâtards en Espagne. Celui-ci ne jouit pas longtemps des honneurs que l'intérêt de la princesse lui avoit fait obtenir, étant mort dans le royaume de Valence 11 juin 4712, laissant Mme des Ursins plus grande et plus despotique que jamais.
« Accoutumée à régner de la sorte et à voir tout à ses commandements