‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 354 sur 427 · Engagent, au pluriel, dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Engagent, au pluriel, dans le manuscrit

en Espagne et en France*, elle se dégoûta d'être particulière et aspira à la souveraineté. Dieu, qui n'y avoit pas fait monter ses pères, et qui ne lui avoit ouvert aucune ombre de prétention de s'y élever, sembloit encore l'en avoir plus éloignée par son sexe et par sa viduité sans enfants. Rien ne l'arrêta, et, disposant en plein des volontés du roi et de la reine d'Espagne, elle osa leur mettre dans la tête de lui faire tomber une souveraineté effective quand il seroit question de traiter de la paix, ou de lui en donner une sur leurs frontières. Il fallut encore avoir l'approbation et le concours de la France : par Mme de Maintenon, elle s'en tlatta, et y réussit quand il en fut temps. Son projet étoit d'obtenir une province dont l'acquisition convint à la France, et de l'échanger contre une province des bords de la Loire, de s'y retirer et d'y faire la souveraine dans son propre pays, peut-être de la faire passer dans sa maison après elle. Quoi qu'il en soit, elle vit pas plus tôt ouverture à la paix, qu'elle en mit les fers au feu, et elle douta si peu du succès, qu'elle fit passer son écuyer Aubigny en France, avec de grandes sommes, qui, sans terre ni Iief, acheta un vaste terrain tout auprès d'Amboise et se mit à y bâtir un palais de souverain. C'étoit là qu'elle avoit fixé le siège de son petit trône, et elle vouloit gagner temps pour le trouver tout prêt. Les conférences d'Utrecht commençant à prendre forme, elle osa y envoyer le baron de Câpres, de sa part, poursuivre sa prétention conjointement avec les plénipotentiaires d'Espagne, qui la dévoient former au nom du roi leur maitre et y être appuyés par ceux de France"-. Ceux-ci n'a voient pas ordre d'y aller bien vite, ni bien fortement, et l'idée de la future souveraine n'excita que la risée de toutes les puissances, qui n'eu voulurent pas seulement ouïr parler. Elles trouvèrent avec raison que, si l'Espagne lui vouloit si fort procurer une souveraineté, elle pouvoit le faire à ses dépens, sans en importuner le reste de l'Europe, qui ne lui devoit cette récompense à aucun titre. La France' empêcha l'Espagne de souder -les esprits plus avant. Le baron de Câpres n'osa ouvrir la bouche et ne put même proposer d'être écouté, encore moins admis; mais il en fit sa fortune, cadet sans bien et sans établissement qu'il étoit. Mme des Ursins crut se rehausser en payant avec somptuosité une si lâche et publique complaisance et la bassesse de s'être fait siffler comme son ambassadeur : il en eut au retour la grandesse, la ToisiJn et la compagnie des gardes du corps wallonne, qui vaqua tout à propos pour lui. Cette vaste tentative manquée, la princesse se tourna vers le Guipuzcoa et le Roussillon. Le roi et la reine d'Espagne le vouloient de tout leur cœur; mais le Roi, plus sage, s'y opposa dès qu'il vit l'affaire sérieuse et en démembrement de la couronne de son petit-fils, à qui l'Empereur arrachoit de si beaux fleurons; et cette opposition nette et ferme fit échouer

1. Mémoires, tomes IX, p. 116-llS, et X, p. Io0-la(; ; .Vdilitioiis zu Journal de Dangeau. tomes XIII, p. iS7, et XV, p. 157-1(1(1. 'î. Mémoires, tomes X, p. -. et XVIll, p. l^-Ui.

l'entreprise. Le palais cepeudant avoit été son train en étendue, en jardins, en meubles magnifiques*. Il y avoit encore des dépendances à faire, qu'on laissa. On n'osa avouer tout haut dans quel dessein cela avoit été bâti. Le tout demeura à d'Aubigny, qui y a joint quelques petits fiefs quand il l'a pu. 11 s'y retira, et y a vécu plusieurs années avec opulence et considéré et aimé de ses voisins et des passants, et y est mort en 173'2-, laissant une fille unique très riche, qui épousa bientôt après le marquis d'Armentières Conflans^.

« Mme des Ursins*, réduite à régner pour autrui, perdit bientôt après son incomparable reine, dont l'Espagne ne se consolera jamais, quoique le règne de Mme^ des Ursins qui lui étoit attribué, et la haine qu'on portoit à sa nouvelle Altesse, eût bien diminué des adorations que toute la nation avoit pour la reine et que l'aversion conçue pour celle qui lui a succédé a fait renaître au point de lui crier presque toujours, quand elle par'oît en public par les rues : Viva la Savoyana! insulte que la Parmesane ne digère point. La reine mourut à Madrid, 14 février 1714, à vingt-cinq ans^. Cette mort changea toutes les vues de la princesse des Ursins, sans altérer en rien son pouvoir sans bornes. Elle songea d'abord à un titre qui l'attachât nécessairement au roi, et se fit pour cela gouvernante de ses enfants. Il fut longtemps retiré au palais du duc de Medina-Cœli, sans vouloir voir qui que ce fût que ses enfants, et passoit sa vie avec la princesse, qui disposoit de tout et à laquelle uniquement on continuoit de s'adresser pour tout. Quelques ministres indispensables' furent admis dans la suite, mais en présence de la princesse, qui, pour avoir un commerce plus libre et plus secret avec le roi, lit faire en quatre jours, avec une diligence nompareillc, une galerie couverte et fermée, sur pilotis, pour communiquer leurs deux appartements par les derrières et y passer sans être vus de personne. Cela dura jusqu'à Pâques de la sorte, que les fonctions saintes rappelèrent le roi au Buen-Retiro. Ce tète-à-tète continuel auroit, à la fin, pesé par trop à tous les deux. La princesse, sous prétexte de santé, lui lit reprendre une vie un peu plus ordinaire; mais elle eut soin de l'environner de sept ou huit courtisans parfaitement à elle, qui, sous le nouveau titre de allegradorcs, qu'on n'oseroit traduire à la lettre par « divertissants, » mais plutôt par celui de « menins, » ne le perdoient jamais de vue, les uns ou les autres, avec ordre de s'entendre pour cela, et rendoient exactement compte de tout à la princesse. Le bruit fut grand en Espagne qu'elle épouseroit le roi, et, en France, notre cour en prit vivement l'alarme. La disproportion d'âge et la conduite de Mme des Ursins donnoient à ce mariage plus que du ridicule, et il y avoit longtemps que les rois n'épousoicnt plus des |)articulièrcs et des

1. Mémoires, tome X, p. loO, — i. Ms. : i632. — 3. .Mariage du '27 avril 1733.

•i. Mémoires, tome X, p. lo'i-lSS et 151-150.

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