LE MARUUIS DE SAISSAC
chàteau et par le cartier, ils furent punis, et Saissac exilé, avec ordre de vendre sa chaTge. 11 obéit, sans en venir aux excuses d'un fait si avéré et devenu si public ; puis il alla en Angleterre, où il dupa tant et plus el gagna prodigieusement. Il étoit riche de lui-même, avare au dernier point, et s'enrichit de plus en plus par ces étranges pratiques. Après plusieurs années passées hors du Royaume, il eut permission de revenir à Paris, oîi il tint un gros jeu chez lui. 11 épousa une sœur du duc de Chevreuse, qui avoit très peu de chose, dont il eut un fils, qui n'a pas vécu. Monsieur, chez qui il jouoit à Paris et à Saint-Cloud, et qui étoit le patron de tous les joueurs, dont il étoit toujours la dupe, obtint enfin que Saissac put revenir à la cour et, sur le pied de joueur, être quelquefois des voyages de Marly, où il reparut avec effronterie, comme s'il ne lui étoit jamais rien arrivé sur le jeu. Hors des * joueurs, il n'avoit de commerce avec personne. Il avoit un bon souper chez lui à Paris, pour les attirer et percer après les nuits. C'est dans cet exercice qu'il est mort à près de quatre-vingts ans [io avril ITOo]-, avec cette plaisante manie de ne porter jamais le deuil, pas même de ses plus proches. Cela lui fut rendu exactement à sa moft : le duc de Chevreuse ne le prit point, ni personne à son exemple. Sa femme, jolie et galante à merveilles, demeura fort riche des avantages qu'il lui avoit faits et de la succession de son fils, mort depuis le père. Le chevalier de Luynes, son frère, maître chez elle et fort entendu à s'enrichir, rangea toutes leurs affaires communes, et, le fameux et fatal Mississipi survenu, ils y gagnèrent des trésors, qu'ils réalisèrent. Il est mort avec ses millions, chef d'escadre et très capable dans la marine. Il les a laissés à cette sœur, et elle vit encore^ dans la frayeur de la mort et du diable, esclave de sa santé et inconsolable de son frère, menant une vie fort singulière, qui ne la laisse guère jouir de tant de biens, qu'ils ont depuis assurés au duc de Chevreuse, petit-fils du duc de Chevreuse, son frère. »
1. Avant des, Saint-Simon avait écrit un mot, qu'il a biffé et qui est illisible.